La Morale des Échecs

Ce petit texte de Benjamin Franklin, traduit dans toutes les langues, y compris en russe dès 1791, nous invite à pratiquer le jeu d’échecs. Franklin fut l’un des premiers à en recenser ses qualités pédagogiques et à en proposer l’enseignement. Ce texte fondateur fut publié sous la forme d’un petit article de presse dans le journal américain Columbian Magazine en décembre 1786.

Morale des Échecs Francklin

Traduction extraite de la revue « Le Palamède », (Paris, 1836)

Il ne faut pas croire que les échecs ne soient qu’un délassement, un amusement frivole. Ils font naître et fortifient en nous plusieurs qualités précieuses et utiles dans le cours de notre existence. La vie humaine ressemble à une partie d’échecs où nous trouvons des adversaires et des compétiteurs avec lesquels il nous faut lutter, et où se rencontrent mille circonstances difficiles qui mettent notre prudence à l’épreuve.
L’habitude de jouer aux échecs nous donne :

1. La prévoyance, qui nous apprend à lire dans l’avenir, et à voir les conséquences de telle ou telle action. En effet, le joueur ne se demande-t-il pas à chaque instant : si je joue cette pièce, quelle sera ma nouvelle position ? Mon adversaire pourra-t-il s’en faire une arme contre moi ? Que pourrai-je jouer pour soutenir ma pièce, ou pour me défendre de ses attaques ?
2. La circonspection, qui nous fait apercevoir le rapport de différentes pièces entre elles, leur position, les dangers auxquels elles sont exposées à chaque instant, l’appui qu’elles peuvent se prêter mutuellement, les chances de telle ou telle attaque de la part de notre adversaire, et les différentes manières de parer ses coups.
3. La prudence, qui nous empêche de jouer avec trop de précipitation ; et cette habitude ne s’acquiert qu’en observant strictement les règles du jeu : ainsi, lorsque vous avez touché une pièce, vous devez la jouer à une place où à une autre, et si vous l’avez mise sur une case, vous devez l’y laisser. C’est l’image de la vie humaine, et surtout de la guerre, où nous devons supporter les conséquences de notre imprudence.
4. Enfin, la persévérance, qui nous apprend à ne jamais désespérer, quelque mauvaises que paraissent nos affaires au premier coup d’œil. Il y a tant de ressources dans ce jeu, qu’il arrive souvent qu’après avoir mûrement réfléchi, l’on trouve enfin le moyen de sortir d’une difficulté que l’on avait d’abord jugée insurmontable. D’ailleurs, la négligence de notre adversaire peut encore nous faire remporter la victoire, surtout si le succès lui a donné de la présomption, et si son attention n’est plus aussi soutenue.
Mais pour que ce jeu soit le premier de tous, il faut contribuer, par tous les moyens possibles, au plaisir qu’il procure. Vous éviterez donc tout geste, toute parole désagréable, car l’intention des deux parties est de bien passer le temps.
Pour arriver à ce but, il faut convenir :
1. D’observer rigoureusement les règles, car, du moment où il serait permis de les enfreindre, où faudrait-il s’arrêter ?
2. De ne jamais faire, avec connaissance de cause, une fausse marche pour sortir d’embarras ou pour obtenir un avantage, car on ne peut plus avoir de plaisir à jouer avec une personne de mauvaise foi.
3. Si votre adversaire réfléchit longtemps avant de jouer, de ne pas le presser, et de ne pas paraître ennuyé, comme font ceux qui regardent souvent à leur montre, qui prennent un livre pour lire, qui chantent, qui sifflent, qui font du bruit avec leurs pieds, qui promènent leurs mains sur la table, car toutes ces petites manœuvres déplaisent et détournent l’attention.
4. De ne pas chercher à tromper son adversaire, en se plaignant, lorsque cela n’est pas, d’avoir fait un mauvais coup, et de ne pas lui dire qu’on a perdu la partie, dans l’espoir de le rassurer contre les pièges qui lui sont tendus; ce n’est point par supercherie, mais par son talent qu’il faut remporter la victoire.
5. D’observer le plus profond silence, lorsque l’on est simple spectateur. En effet, en donnant son avis, vous offensez les deux parties : d’abord celui contre lequel vous parlez, puisque vous risquez de lui faire perdre la partie; ensuite la personne que vous conseillez, car vous lui ôtez le plaisir de trouver le coup elle-même. Il faut encore se garder, après un ou plusieurs coups, de replacer les pièces pour montrer que l’on aurait pu mieux jouer, car cela déplaît généralement, et peu amener des discussions pour rétablir le jeu. Si vous désirez montrer ou exercer votre talent, faites-le en jouant vous-même une partie, quand l’occasion se présentera ; cela vaut mieux que de se mêler du jeu des autres.

N’oublions pas non plus de parler du joueur qui, lorsqu’il est battu, cherche à excuser sa défaite avec des phrases banales, tel que : votre manière de débuter m’a troublé. « Je ne suis pas habitué à ces pièces. Vous avez été trop long, etc » . Car celui qui, à ce jeu, a recours à des moyens aussi petits, manque de courtoisie, et montre peu d’élévation dans le caractère. Aux échecs, l’amour-propre est satisfait quand on remporte la victoire, mais il n’y a pas de honte à être battu.

Benjamin Franklin

Le jeu d’Échecs fortifie des qualités précieuses

Francklin

Le jeu d’Échecs fait naître et fortifie en nous plusieurs qualités précieuses dans le cours de l’existence, telles que la prévoyance, parce qu’il oblige à anticiper ; la vigilance, parce qu’il exige que l’on observe tout l’échiquier ; la prudence, parce qu’il faut se garder de jouer des coups sans réfléchir ; enfin, nous y apprenons la plus important, une leçon pour toute la vie : quand tout semble aller mal, nous ne devons jamais nous décourager, mais toujours espérer que les choses iront mieux, toujours chercher résolument la solution de nos problèmes.

Benjamin Franklin, La morale des Échecs

Comme tant de personnalités de son époque, le savant et homme d’État américain Benjamin Franklin (1706-1790) était un joueur d’Échecs passionné.  Il s’intéressa sérieusement au jeu à partir de ses 27 ans et quand il vint à Paris en tant qu’ambassadeur en 1776, il fréquenta assidûment le célèbre Café de La Régence. Sa Morale, publiée pour la première fois dans le journal Columbian Magazine en 1786,  est un court essai s’inspirant des sermons allégoriques du Moyen Âge comme celui du moine dominicain Jacques de Cessoles.

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Les Échecs Amoureux

Il semblerait donc qu’au Moyen Âge les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux échecs avec elle, ou pour son amusement ». Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif », notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans  Jeu d’Échecs et sciences humaines.

Vitrail en grisaille
Vers 1430-1440. Vitrail en grisaille, 52 x 54 cm. Provenance: Villefranche-sur-Saône, hôtel de La Bessée.

Les Échecs sont alors une métaphore aux rituels de l’amour, comme sur ce vitrail, où sont représentées les premières étapes de la conquête amoureuse. Édouard II de Beaujeu déplace une pièce qui semble être une dame, déplacement qui lui donnerait la victoire. La main droite de Mademoiselle de Guyonnet de La Bessée d’une grande famille de Villefranche semble exprimer du dépit, mais la main gauche de la jeune femme retient son futur vainqueur et laisse supposer que la victoire du sire que l’on n’espère point triste ne se limitera pas à l’échiquier.

En cette époque, les Échecs se jouent essentiellement dans les demeures, fief de la femme et les enluminures les représentent souvent devant l’échiquier. La littérature médiévale nous en donne également de nombreuses illustrations. Dans l’épopée Raoul de Cambrai, le jeune héros qui vient de pourfendre son mentor Raoul, assassin de sa mère, se retrouve tout timide devant la belle Béatrice. La donzelle amoureuse et rouée confie une mission à Manecier son chambellan : « Lorsque tu jugeras le moment propice, tu iras trouver Bernier au Palais, le salueras de ma part et lui demanderas de venir passer quelques instants auprès de moi, il pourra jouer aux échecs et au tric-trac ». Manécier, en bon serviteur, s’acquitte de sa tâche et va glisser à l’oreille du preux, mais coincé chevalier : « Mon jeune seigneur, tu peux être fier de toi, puisque la fille de Guerri le vaillant, la plus noble femme d’ici à Montpellier, te demande de venir la rejoindre dans ses appartements, afin de jouer aux échecs et aux tric-trac ». Ce grand benêt ne savait point jouer aux Échecs, mais tout porte à croire qu’il s’en tira tout de même.

Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés
Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés. Parchemin, 156 ff. (27,5 x 20,5 cm). XVe siècle. BNF

Recommandations Paternelles

Capablanca lettre à son filsCapablanca écrit cette lettre à son fils José Raúl Jr âgé alors de trois ans. Sur l’enveloppe : « Pour mon fils José Raúl quand il atteindra ses dix ans et par la suite pour le reste de sa vie — J. R. Capablanca ». Attendrissant et cocasse, car s’il fut un gentleman, l’on peut sourire des conseils donnés, ce fut aussi un noctambule, aimant la bonne compagnie, féminine en particulier.


Union Club, La Havane le 7 Octobre 1925

Mon très cher fils,

Vous devez garder cette lettre pour la lire à nouveau lorsque vous aurez 21 ans, parce que les choses que vous ne connaissez pas et ne comprenez pas maintenant vous les connaîtrez et les comprendrez alors. Tout d’abord, vous devez toujours respecter et aimer votre mère par-dessus tout. Essayez de ne jamais lui dire de mensonges, toujours lui dire la vérité. Votre père, écrivant ces lignes, a une réputation dans le monde entier d’être un homme très honnête — très sincère et honorable. Essayez de m’imiter dans tout cela. Soyez studieux et fort afin que vous puissiez défendre votre mère et votre sœur avec votre tête ainsi que de vos mains. Quels que soient vos souhaits d’étude, n’oubliez pas que dans tous les cas, vous devez devenir un avocat avant toute autre chose, de sorte que vous pourrez défendre vos propres intérêts et ceux de votre famille. Après que vous soyez devenu avocat, vous pourrez, si vous préférez quelque chose d’autre, vous concentrer sur ce que vous voulez. Ne pas oublier que la meilleure période de la vie d’un homme, c’est quand il est un étudiant. Jeune homme cela ne vous paraîtra pas évident, mais quand vous aurez passé par ce stade et atteint l’âge de 40, vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Sur le plan physique, il y a deux choses que vous devez savoir parfaitement : nager et boxer, de sorte que vous pourrez vous défendre en mer et sur terre. Cela ne signifie pas que vous devrez souvent vous battre, mais que vous devez être prêt à le faire si nécessaire.

Capablanca et son fils

Essayez d’être un homme de grande culture. Il n’y a rien dans le monde aussi divertissant que les livres. Il est également nécessaire d’être utile à l’humanité. Si vous pouvez l’éviter, ne jouer pas aux cartes, ni ne fumer ou ni ne buvez de l’alcool d’aucune sorte. Ce sont de mauvaises habitudes qui raccourcissent grandement la vie et affaiblissent les hommes aussi bien physiquement que moralement et intellectuellement.

Soyez un homme honnête et bon.

Votre père vous embrasse de tout son amour.

José Raúl Capablanca

L’art des Échecs ou les échecs de l’art

Marcel Duchamp

Ayant été proche des artistes et des joueurs d’Échecs, je suis arrivé à la conclusion personnelle que bien que tous les artistes ne soient pas des joueurs d’Échecs, tous les joueurs d’Échecs sont des artistes.

Marcel Duchamp

FontaineLe peintre Marcel Duchamp, joueur d’Échecs passionné, écrit Ivan Gros dans Métaphorologie du jeu d’Échecs, a poussé très loin la recherche d’une convergence entre les Échecs et l’art au point de mettre en concurrence ces deux pratiques, faisant d’une part de sa vie de joueur son œuvre et pensant d’autre part les Échecs comme un horizon possible de l’art. Cet artiste iconoclaste et extravagant, qui affubla la Joconde de moustaches, inventeur du readymade, créateur de la fontaine-pissotière et généralement perçu comme celui qui tua la peinture, était en fait un joueur remarquablement conformiste.

Voici une partie où il tient tête à Savielly Tartakover et sans la gaffe finale, la nulle lui était acquise.

Échecs au feminin : Le Moyen-Âge

Nos jeunes filles nobles européennes étaient-elles des émules de Dilaram ? Sans doute pas, car élevées dans les préceptes de la sainte Église, pour qui notre jeu n’était pas en odeur de sainteté, elles devaient en être tenue éloignées. Il faut savoir qu’au Moyen Age, les Échecs sont pratiqués avec ou sans dés, le lancement de dé décidant du déplacement des pièces. Les jeux de hasard sont condamnés par l’Église et les Échecs sentent donc le soufre ! Très tôt, les Perses dégagent le jeu du hasard en supprimant les dés, mais leur usage n’a toutefois pas totalement disparu, les Arabes continuant parfois à jouer leur partie au hasard, transmettant cette pratique en Occident. En 1061, le cardinal Damiani interdit au clergé de jouer. En 1254, le roi Louis IX publie un décret religieux interdisant les Échecs comme un jeu inutile et ennuyeux. En 1375, le roi Charles V de France, sous l’influence de l’église, l’interdit complètement.

Evrart de Conty , Le livre des échecs amoureux moralisés
Enluminure extraite de Evrart de Conty , Le livre des échecs amoureux moralisés 1401

Il faut attendre le début du XIVe siècle et le dominicain Jacques de Cessoles pour que l’anathème soit levé au travers de ses prêches sur « les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d’échecs ». Il rassemble ses prédications dans le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum. L’ouvrage, connu en France sous le titre Le Jeu des échecs moralisés, est un traité de morale utilisant les Échecs comme métaphore. La pratique du jeu est alors fort répandue et fait partie de l’éducation des damoiseaux et damoiselles. Tout en précisant les règles du jeu, de Cessoles donnant les bases d’une instruction civique aux jeunes gens cultivés nobles et bourgeois de son temps, afin qu’ils prennent conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale. « En établissant un parallèle entre figures du jeu et états du monde, mouvement des pièces et rapports sociaux, l’ouvrage offre à ses lecteurs passionnés une représentation du monde où s’exprime l’utopie médiévale d’un pouvoir idéalisé » Bnf.

« Comme le roi et la reine sont d’une même chair, écrit Jacques de Cessoles, celle-ci ne progresse que d’une case à la fois. En raison de sa fragilité physique, le combat lui est impropre. Mais, si l’on veut comprendre pourquoi la reine s’expose ainsi aux dangers d’une bataille, il faut se souvenir que les hommes, de tout temps, emmenaient en campagne leurs femmes, et toute leur famille. Car c’est une préoccupation légitime que le roi soit approvisionné en amour, comme il est légitime que le peuple se soucie que la question de la succession royale ne soit pas laissée en suspens. C’est pourquoi la reine doit suivre son époux pas à pas. En outre, au camp, comme au-delà des limites du royaume, elle se doit de se draper dans un voile de pudeur, afin de ne pas attiser la convoitise des hommes ».
Le Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles, au travers du jeu d’échecs, vers 1315 (adapté par Jean-Michel Péchiné, Gallimard, « Découvertes », 1997

Bon Conseil !

Mikhaïl Tal

Un Grand Maître vient trouver Tal et lui demande :

— Je passe aujourd’hui à la télévision. Que puis-je bien dire aux téléspectateurs ?
— Qu’ils écoutent la radio, c’est moi, demain qui y passe !

Tal, un génie des Échecs qui lançait ses sacrifices spéculatifs comme ses blagues : « Je bois, je fume, je joue (de l’argent), je cours les filles, mais le jeu par correspondance est un des vices que je n’ai pas ! »

Tal n’avait d’ailleurs pas le temps de jouer par correspondance, brûlant sa vie par les deux bouts, désespéré, flamboyant et magnifique…

Le Tableau du Maître flamand

Arturo Pérez-ReverteSouvent, sur un échiquier, ce ne sont pas deux écoles d’Échecs qui s’opposent dans la bataille, mais deux philosophies… deux manières de concevoir le monde.

Arturo Pérez-Reverte, Le Tableau du Maître flamand

Dans ce roman policier, les Échecs sont le moyen par lequel vont se formuler les conflits. Problématique de deux mondes irréconciliables dont la collision n’offrira d’autre issue que la destruction réelle ou imaginaire de l’adversaire.

Sergueï Prokofiev joueur d’échecs

L’article suivant de Mikhaïl Botvinnik fut publié dans Prokofiev Autobiography Articles Reminiscences, Moscou, 1959. Il est daté de 1954, l’année après la mort de Prokofiev.

Ma première introduction à Prokofiev et à sa musique eu lieu à l’une des leçons d’écoute musicale qui faisaient partie du programme régulier à l’école n° 157 à Leningrad à laquelle j’ai assisté dans les années vingt. Ces leçons ont été essentiellement des concerts de chambre avec des petites explications données par le professeur de musique. En règle générale, de la musique classique, mais un jour notre professeur a dit qu’elle allait jouer quelque chose d’assez hors du commun.

Elle nous a parlé d’un jeune compositeur nommé Sergueï Prokofiev et son style original. « Il est impossible de rester indifférent à sa musique», nous dit-elle. « Certaines personnes croient qu’il est exceptionnellement doué, d’autres le désapprouvent totalement. J’ai joué devant un public de professeurs de musique récemment et ai annoncé que j’allais jouer Prokofief, l’accueil fut très froid. Mais quand j’eu fini de jouer, le public applaudit à tout rompre et demanda un bis. Je vais donc vous jouer le même morceau maintenant ». Si je ne me trompe pas le nom de la pièce était Désespoir. Elle fit une profonde impression sur nous tous. Malheureusement, je ne l’ai jamais réentendu depuis.

serge prokoviev
Sergueï Prokofiev

J’ai rencontré Prokofiev en 1936, lors du troisième tournoi international d’échecs de Moscou. Il était lui-même un joueur d’échecs de premier ordre et n’a jamais manqué un match. Sa position dans le tournoi a été délicate et il a maintenu une attitude strictement neutre tout au long, toutes ses sympathies allaient naturellement à moi, comme le jeune champion soviétique, mais il ne pouvait pas souhaiter non plus la défaite de l’ex-champion du monde Capablanca, qui était un ami personnel.

Plusieurs mois plus tard, Capablanca et moi avons partagé la première place au tournoi de Nottingham, en Angleterre. Lorsque le tournoi fut terminé, je reçus un télégramme de félicitations de Serge Sergueïevitch. J’étais naturellement très heureux et, sans réfléchir, j’ai montré le télégramme à Capablanca. J’ai vu que j’avais fait une bévue devant l’expression sur le visage de Capablanca, j’ai réalisé qu’il n’avait pas reçu un télégramme de Prokofiev. Deux heures plus tard, Capablanca est venu vers moi rayonnant — il avait reçu son télégramme. Bien sûr, Serge Sergueïevitch avait envoyé les deux en le même temps, mais évidemment les employés de bureau du télégraphe de Moscou avait estimé que le champion soviétique devait obtenir son message en premier.

Serge Sergueïevitch aimait passionnément les échecs. Il prit part à l’activité du Club d’échecs central des travailleurs artistiques. Je me souviens encore de son match assez unique avec David Oistrakh — le gagnant reçut le Prix du Club des Travailleurs Artistiques et le perdant devait donner un concert pour les membres du club.

J’ai joué aux échecs avec Prokofiev plusieurs fois. Il avait un jeu très vigoureux et direct. Sa méthode habituelle était de lancer une attaque, dirigée habilement et ingénieusement. Il est évident qu’il ne se souciait pas de tactiques de défense. Sa maladie ne diminua pas son intérêt pour les échecs. En mai 1949, le joueur d’échecs bien connu J.G. Rokhlin et moi avons rendu visite à Prokofiev à sa maison de campagne à Nikolina Gora. Serge Sergueïevitch était malade au lit et avait l’air très mal, mais dès qu’il a vu Rokhlin, il  s’anima. « Où est ce livre de Steinitz de 1894 et de Lasker que vous m’aviez promis ? « . Le Pauvre Rokhlin, qui avait clairement tout oublié, était fort embarrassé.

Dans l’été de 1951, Serge Sergueïevitch devait-être un des participants d’une simultanée que je devais donner à Nikolina Gora. Ses médecins le lui interdisent, mais cela n’a pas empêché Prokofiev de suivre les matchs avec son intérêt passionné habituel. Je crois que c’était le dernier événement échiquéen auquel il ait assisté.

Mikhaïl Botvinnik

La marche et le scherzo de L’amour des Trois Oranges, Suite Opus 33 bis,  interprété par le Philharmonique de Saint-Petersburg dirigé par Yuri Temirkanov.

Capablanca, acteur de ciné

En 1925, durant le Tournoi International de Moscou, avec d’autres Grands Maîtres de l’époque, il participa au tournage du court-métrage de 19 minutes La Fièvre des Échecs de Vsevolod Pudovkin et Nokolai Schoikovsky, une satire du conformisme idéologique et de la fièvre échiquéenne qui s’empara de la Russie dans les années vingt. Le film associe la fiction avec des scènes réelles du tournoi.


La Fièvre des Échecs de Vsevolod Pudovkin et Nokolai Schoikovsky

Alors que la ville de Moscou accueille un grand tournoi, toute la ville semble gagnée par la fièvre des échecs. Un jeune homme semble particulièrement atteint. Complètement obsédé par le jeu, il joue seul chez lui, a des mouchoirs à carreaux, des chaussettes à carreaux, un béret à carreaux, et une multitude d’échiquiers dans ses poches… Il oublie le rendez-vous que sa fiancée lui avait donné ; arrivant en retard, il semble quand même ne penser qu’aux échecs… Elle le congédie, et va se promener : mais partout les gens ne parlent que d’échecs, ne jouent qu’aux échecs. Frustrée et déprimée du peu d’attention de son fiancé, elle rencontre Capablanca avec des intéressantes conséquences…

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…