Capablanca et Prokofiev

15 mai 1914

Capablanca ProkofievDans la soirée, je me rendis au tournoi d’Échecs pour la deuxième session de Capablanca ; Dranishnikov, Borislavsky et Budarina étaient de nouveau là, à regarder. Au quatrième coup, Capablanca était tombé dans une sorte de piège que j’avais mis au point dans l’une de mes parties par correspondance : 1. d4, d5 2. Nf3, Bf5 3. c4, Nc6 avec la menace de Nb4. Il resta devant l’échiquier pendant deux ou trois minutes essuyant son front et en tirognant sur ​​ses cheveux. J’étais ravi de causer un problème à Monsieur le Champion. Il était vraiment en train de perdre l’échange, mais il s’est vite récupéré et m’agrippa de telle manière que je dus recourir à toutes sortes d’astuces pour sauver la partie. Deux heures se sont écoulées. La partie devenait sérieuse et je tenais bon quand avec sa reine , il prit ma tour défendue par mon roi. Mais quand je repris sa reine avec mon roi, je mis mon roi et ma propre dame en échec. Je ne pus m’empêcher de m’exclamer : « Vous êtes le Diable ! » Dranishnikov et Borislavsky étaient totalement pris dans le jeu.

Mais pourquoi n’as-tu pas donné échecs deux coups auparavant quand ta dame était à l’abri ?
J’ai honte, mais je vais la déplacer. Peut-être ne verra-t-il rien
Qu’es-tu en train de faire  ?  » dit Dranishnikov avec horreur.

Mais je le fis tout de même et quand Capablanca joua, je donnais l’échec. Capablanca allait pour répondre quand il remarqua la pièce déplacée et sourit. Et alors, il montra que même avec cet échec, il pouvait gagner tout autant quasiment de la même manière.

Cette nouvelle foi, je fus moins désappointé de perdre et décidais de revenir le jour suivant. J’avais peu d’espoir de sauver mon honneur, mais c’était tellement passionnant de jouer.

Serge Prokofiev

Voici la position après 1. d4, d5 2. Nf3, Bf5 3. c4, Nc6

capablanca prokofiev

Je doute fort que le grand Capa se soit bien inquiété de la pseudo menace du jeune Prokofiev, car après 4. cxd5 Nb4 5. Qa4+ et notre José Raúl repart avec le N en poche ou après 4… Qxd5 5. Nc3 Qd6 6. e4, les Blancs ont une très belle position. Point de quoi s’arracher les cheveux ! Mais notre tout jeune Sergueï de 23 ans prend ses rêves d’en découdre avec ces grands maîtres pour la réalité.

La misère du monde

J’ai gagné beaucoup de parties qui ne m’ont pas rendu heureux, et quand je perds, je suis aussi malheureux. Mes amis me demandent « alors, quand es-tu heureux ? ». Les échecs sont ainsi. Vous n ’êtes heureux que rarement. Le reste n ’est que de l’amertume.

Ljubomir Llubojevic

Ljubomir LlubojevicSi pour Siegbert Tarrasch, les Échecs, comme la musique et l’amour, « ont le pouvoir de rendre heureux », d’autres joueurs portent un regard plus amer sur notre jeu, propre à  « augmenté la misère du monde » se désole le joueur israélien Amatzia Avni. Mais point que de l’amertume pour Ljubomir, car il écrit aussi dans une dédicace : « Quand s’éteignent les lumières de la scène échiquéenne, restent les souvenirs de diverses natures, des victoires et des défaites, mais ce qui reste éternellement, ce sont les amitiés forgées dans les rivalités et les adversités orageuses ».

Lèche-botte échiquéen

Botvinnik Staline

De la Révolution d’Octobre jusqu’à la fin de la guerre froide, le jeu d’Échecs fut politisé dans l’Union Soviétique. Dès les prémices de la révolution en 1917, Iline-Genevsky, grand maître et compagnon de combat de Lénine, déclarait : « les Échecs et le communisme peuvent s’entraider ».

« Cette entraide va s’instaurer et s’amplifier tout au long du siècle, écrit Jacques Bernard, et illustre parfaitement la fierté que concevait l’appareil politique dans son entier — c’est à dire, en principe, le reflet global de la pensée de la nation — de voir ses représentants établir leur supériorité dans un champ somme toute assez restreint — le jeu d’échecs. De manière symétrique, les champions d’échecs n’hésitaient pas à faire allégeance au régime communiste, et à confirmer ainsi cette identification entre le bien- fondé du système et le succès des joueurs soviétiques aux échecs¹ ».

Le jeune Botvinnik (25 ans) envoie ce télégramme à Staline, au lendemain de sa première grande victoire dans un tournoi international, le tournoi de Nottingham en 1936.

« Cher et très aimé maître et dirigeant,

C’est avec un sentiment de très grande responsabilité que je me suis rendu au tournoi d’Échecs de Nottingham pour y défendre l’honneur des échecs soviétiques dans le plus grand tournoi de ces dernières années. Mon ardent désir de défendre l’honneur des échecs soviétiques rendit mon jeu plus fort, plus intelligent, plus énergique. Je suis infiniment heureux d’être à même d’annoncer la victoire d’un représentant soviétique dans un tournoi où figurait l’ex-champion du monde Capablanca.

Ceci ne fut possible que grâce au soutien de tout mon pays, à l’attention de notre gouvernement et de notre parti, et, par-dessus tout, grâce à vous, notre grand dirigeant qui ne cessez de prendre soin de porter notre grand pays à des honneurs inégalés et de susciter les représentants d’une jeunesse soviétique saine et joyeuse, présente dans tous les secteurs de la construction socialiste.

Inspiré par votre grand slogan surmontez et dépassez, je suis heureux d’avoir pu le réaliser, même si ce n’est que dans un domaine très réduit, celui que notre pays m’avait assigné pour y combattre. »

Mikhaïl Moïseevitch Botvinnik

Botvinnik termina ex æquo avec José Raúl Capablanca. Ce tournoi compta parmi les plus forts de l’histoire avec la participation des huit meilleurs joueurs de l’époque et des cinq champions du monde de la première moitié du vingtième siècle.

La partie contre Capablanca se termina par une nulle. La voici, commentée par Alekhine :

¹ Jacques Bernard, Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs L’Harmattan 2005

Prokofiev et Capablanca

Sergei Prokofiev, outre un musicien exceptionnel, était aussi un passionné d’Échecs. Et un assez bon joueur (assez bon pour battre son ami Capablanca au moins une fois). Prokoviev avait pour le jeu d’Échecs un grand respect et lui est resté fidèle tout au long de sa vie. Y ayant joué depuis l’enfance, il était toujours heureux de rivaliser avec un bon adversaire et fier de sa victoire. Il était l’organisateur enthousiasme de compétitions dans sa maison de Saint-Pétersbourg offrant des prix aux participants.

Prokofiev et Capablanca
Le jeune Prokoviev jouant avec son ami vétérinaire, Vasily Morolev.

En 1914, il assiste, ravi, au Championnat du Monde se déroulant à Saint-Pétersbourg. Depuis l’enfance, il suivait les victoires et les défaites de ces champions. Ce tournoi fut une merveilleuse occasion où il put rencontrer ses idoles venues pour l’occasion des quatre coins de la terre, particulièrement José Capablanca qui devint un ami proche et joie suprême, il remporta une victoire sur le grand Capa dans une simultanée. Dans ses carnets Prokofiev a laissé une description détaillée et extrêmement intéressante du championnat, auquel il assista en tant que spectateur.

11 mai 1914

« Je suis presque à la maison quand je me rendis compte à ma grande horreur qu’il était huit heures un quart et la simultanée contre Capablanca commençait à huit. Comme un fou, je déchirai mes habits, enfilai une veste et sans manger couru au tournoi. Saburov avait parlé de ma réussite au diplôme et beaucoup vinrent me féliciter¹.

Lasker me demanda pourquoi on me félicitait tant et je répondis en allemand :

Vous avez obtenu le premier prix avant-hier et moi aujourd’hui » et j’expliquai ce qu’il en était.
Je ne connais pas grand-chose en musique, me répondit-il, mais vous êtes un bon garçon ». Il était sincèrement heureux de mon succès.

La simultanée commença. Dranishnikov, Borislavsky et Budarina se tenaient derrière moi, attroupés et anxieux. Capablanca jouait ses coups incroyablement rapidement. Il ouvrit de nombreuses parties avec le Gambit Roi et je craignais qu’il ne le jouât pas avec moi, mais j’eus de la chance. Je me sentais à l’aise dans cette ouverture. Rapidement immergé dans le jeu, je ne prêtais aucune attention aux personnes voisines. Bientôt Casablanca exerça une pression, mais la partie s’aplanit. Dranishnikov et Borislavksy suivaient le match nerveusement et de temps en temps tentaient de me donner de forts mauvais conseils. Après deux heures de jeu, nous allions vers le nul. Malheureusement, il ne restait que cinq ou six autres parties en cours et, par conséquent, Capablanca jouait si vite que je n’avais plus le temps de réfléchir. Il brisa ma structure de pions et remporta la victoire.

Ils annoncèrent les résultats de la simultanée : 27 victoires, une défaite et deux nuls (l’un deux par gentillesse pour l’ancien Saburov). Bashkirov termina le dernier. Il était arrivé en retard, et bien que soutenu par Rubinstein et Marshall, il perdit tout de même. J’étais un peu déçu de ma défaite — jusque-là, je n’avais jamais perdu en simultanée. Je m’inscrivis pour le jeudi suivant pour un match retour. En m’en allant, je saluais Lasker qui partait le  lendemain. Il fut très aimable et m’invita à lui rendre visite si je passais à Berlin. J’étais très fier de cette invitation. Je ne suis pas encore Mozart ou Bach, mais quelqu’un porte sur moi un regard approbateur ».

Serge Prokofiev

¹ Le 11 mai 1914, Prokofiev avait dirigé La Procession de Chtcherbatchev, puis avait été le soliste de son propre Premier Concerto pour piano pour l’obtention du diplôme du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Ce fut un point d’orgue brillant à ses études au Conservatoire, où il remporta les premiers prix pour piano, le 22 avril et pour la direction, le 11 mai.

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Alfred Binet et les Échecs

Alfred Binet
Alfred Binet, pédagogue et psychologue (1857-1911).

Si nous pouvions voir dans le cerveau d’un joueur d’échecs, nous y verrions tout un monde de sentiments, d’images, d’idées, d’émotion et de passion.

Alfred Binet

Alfred Binet est plus connu pour la création du Coéficient d’intelligence ( Q.I.) que pour ses études dans les champs des Échecs et de la mémoire. L’ouvrage qu’il publie en 1894, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’Échecs, est pourtant un texte fondateur, une analyse approfondie d’individualités psychologiques remarquables, une importante contribution à la psychologie de l’expertise en calcul et aux Échecs à laquelle les chercheurs se réfèrent encore actuellement. Jouer aux Échecs est une activité qui fait appel à la mémoire et au calcul. C’est à cet aspect-là que Binet, disciple de Charcot, s’est intéressé.

Il mit en évidence que bien que de nombreux mathématiciens se sont intéressés au jeu, peu y réussirent. Mathématique et Échecs ont une direction commune et le même intérêt pour les combinaisons, l’abstraction et la précision. Une caractéristique qui manque chez le matheux est la combativité qui semble plus l’apanage du joueur.


Un clic sur le lien pour le livre en grand.

Victor Vasarely

Gyoso Vásálrhelyi dit Victor Vasarely est un artiste plasticien hongrois naturalisé français en 1961, reconnu comme étant le père de l’art optique. Il jouait aux échecs et son œuvre est parsemée de références au Jeu des Rois :

Victor Vasarely
Échiquier, 1935 – huile 61 x 41 cm

Victor Vasarely est un plasticien tout à fait singulier dans l’histoire de l’art du XXème siècle. Accédant à la notoriété de son vivant, il se distingue dans l’art contemporain par la création d’une nouvelle tendance : l’art optique. Son œuvre s’inscrit dans une grande cohérence, de l’évolution de son art graphique jusqu’à sa détermination pour promouvoir un art social, accessible à tous.

Victor Vasarely
Échiquier vers 1975, sérigraphie papier 80 x 76 cm.

Vasarely a la révélation que « la forme pure et la couleur pure peuvent signifier le monde ».

Victor Vasarely
Échiquier, 1979 – plexiglas et sérigraphie sur plexiglas, pièces en plexiglas transparent et opaque.

La tigresse de Tigran

Tigran Petrosian famille
La famille Petrosian : Tigran et Rona et leurs deux fils.

L’histoire des Échecs ne se préoccupe guère des compagnes de nos champions sinon pour s’en moquer comme pour la dernière épouse d’Alekine, quelque peu enrobée et chargée d’ans, que l’on surnommait la veuve de Philidor. L’épouse de Tigran Petrosian, Rona, semblait dotée d’un fort caractère. Toujours protectrice de son époux, le défendant avec bec et ongle, elle donna une gifle retentissante à Alexeï Suetin, l’entraîneur de son mari, quand ce dernier perdit contre Fischer au Tournoi des Candidats.

Une autre anecdote concernant cette brave épouse et montrant jusqu’où elle pouvait aller : Au Tournoi de Zagreb, en 1970, Fischer, despotique comme à l’accoutumée, domine. Madame Petrosian, agacée par les caprices de diva de notre Bobby, décide qu’il faut agir pour changer le panorama. Fischer disputait une partie contre Vlatko Kovacevic qui possédait l’initiative. Rona assistait au match depuis la salle de presses et entend des commentateurs que Kovacevic a un coup gagnant pour bouter Fischer hors de l’échiquier. Sans plus attendre, elle se dirige vers la salle de jeu, s’approche de Vlatko Kovacevic et lui glisse à l’oreille le coup victorieux, que ce dernier s’empresse de jouer, gagnant ainsi la partie. Les efforts de Maman Petrosian furent vains, car Bobby Fischer remporta le tournoi avec brio !

Voici la position au moment où Rona Petrosian apporte son secours quelque peu malhonnête au Yougoslave ravi de l’aubaine.

Fischer-KovacevicUn clic sur le diagramme pour voir la partie.
Fischer, Bobby – Kovacevic, Vlatko
30. .. Rf2 ! et Bobby est mort.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…