Morale des Échecs

Mémoires complets, œuvres morales et littéraires

Je découvre une version plus développée de la Morale des Échecs de Benjamin Franklin dans Mémoires complets, œuvres morales et littéraires datant de 1841.

Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions historiques, et pendant une longue suite de siècles il a été l’amusement des Perses, des  Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de l’Asie. Il y a plus de mille ans qu’on le connaît en Europe. Les Espagnols l’ont porté dans toutes leurs possessions d’Amérique, et depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.

Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu’il n’a pas besoin d’offrir l’appât du gain pour qu’on aime à le jouer. Aussi n’y joue-t-on jamais de l’argent. Ceux qui ont le temps de se livrer à de pareils amusements n’en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau suivant, écrit dans l’intention de corriger, chez un petit nombre de jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de ce jeu, prouve en même temps que, dans les effets qu’il produit sur l’esprit, il peut être non seulement innocent, mais utile au vaincu ainsi qu’au vainqueur.

Le jeu des échecs n’est pas un vain amusement. On peut en le jouant acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie, et se les rendre assez familières pour s’en servir avec promptitude dans toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d’échecs, dans laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais événements, qui sont en partie l’effet de la prudence ou de l’étourderie. En jouant aux échecs nous pouvons donc acquérir :

1° La prévoyance, qui regarde dans l’avenir et examine les conséquences que peut avoir une action ; car un joueur se dit continuellement : « Si je remue cette pièce, quel » sera l’avantage de ma nouvelle position ? Quel parti mon » adversaire en tirera-t-il contre moi ? De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la première » et me garantir des attaques qu’on me fera ? »

2° La circonspection, qui surveille tout l’échiquier, le rapport des différentes pièces entre elles, leur position,  le danger auquel elles sont exposées, la possibilité qu’elles ont de se secourir mutuellement, la probabilité de tel ou tel mouvement de l’adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pièce, les différents moyens qu’on a d’éviter ses attaques ou de les faire tourner à son désavantage.

3° La prudence, qui jamais n’agit trop précipitamment. La meilleure manière d’acquérir cette qualité est  d’observer strictement les règles du jeu. Elles portent que lorsqu’une pièce est touchée elle doit être jouée, et que toutes les fois qu’elle est posée dans un endroit il faut qu’elle y reste. Il est d’autant plus utile que ces règles soient suivies, qu’alors le jeu en devient encore plus l’image de la vie humaine, et particulièrement de la guerre. Si , lorsque vous faites la guerre , vous vous êtes imprudemment mis dans une position dangereuse, vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes  pour les placer plus avantageusement, et vous devez éprouver toutes les conséquences auxquelles vous a exposé trop  de précipitation.

4° Enfin nous acquérons par le jeu des échecs l’habitude de ne pas nous décourager en considérant le mauvais état où nos affaires semblent être quelquefois, l’habitude d’espérer un changement favorable et celle de persévérer à chercher des ressources. Une partie d’échecs offre tant d’événements, tant de différentes combinaisons,  tant de vicissitudes, et il arrive si souvent qu’après avoir longtemps réfléchi, nous découvrons le moyen d’échapper à un danger qui paraissaitinévitable, que nous sommes enhardis à continuer de combattre jusqu’à la fin ,  dans l’espoir de vaincre par notre adresse, ou au moins de profiter de la négligence de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples que lui fournissent les échecs, à la présomption que produit ordinairement un succès, à l’inattention qui en est la suite et  qui fait changer la partie, apprend sans doute à ne pas  trop craindre les avantages de son adversaire et à ne pas  désespérer de la victoire, quoique en la poursuivant il reçoive quelques petit échec.

Nous devons donc rechercher l’amusement utile que nous procure ce jeu, plutôt que d’autres qui sont bien loin d’avoir les mêmes avantages. Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu’on y trouve doit être observé et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes, indiscrets, ou qui peuvent le troubler de quelque manière,  doivent être évités, puisque les joueurs n’ont que l’intention de passer agréablement leur temps.

1° Si l’on convient de jouer suivant les règles, il faut que les règles soient strictement suivies parles deux joueurs, non  pas que tandis que l’un s’y soumet, l’autre cherche à s’en affranchir ; car cela n’est pas juste.

2° Si l’on ne convient pas d’observer exactement les règles et qu’un joueur demande de l’indulgence, il faut qu’il consente à accorder la même indulgence à son adversaire.

3° Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche pour vous tirer d’un embarras ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun plaisir à jouer avec quelqu’un qu’on a vu avoir recours à ces ressources déloyales.

4° Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni  le presser, ni paraître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas  non plus que vous chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre, que vous preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le plancher,  ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui puisse le distraire ; car tout cela déplaît, et prouve non  pas qu’on joue bien, mais qu’on a de la ruse et de l’impolitesse.

5° Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire en prétendant avoir fait une fausse marche et en disant que vous voyez bien que vous perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de la négligence, et d’empêcher qu’il aperçoive les pièges que vous, lui tendez,  car ce ne serait point de la science, mais de la fraude.

6° Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que vous vous serviez d’expressions orgueilleuses et insultantes,  ni que vous montriez trop de satisfaction. Il faut au contraire que vous cherchiez à consoler votre adversaire par des expressions polies qui ne blessent point la vérité. Vous pouvez lui dire, par exemple : « Vous savez le jeu mieux » que moi, mais vous manquez un peu d’attention ; » ou :  « Vous jouez trop vite; » ou bien : « Vous aviez d’abord » l’avantage ; mais quelque chose vous a distrait, et c’est » ce qui m’a fait gagner. »

7° Lorsqu’on regarde jouer quelqu’un, il faut avoir grand soin de ne pas parler; car en donnant un avis on peut offenser les deux joueurs à la fois : d’abord celui contre qui il est donné, parce qu’il peut lui faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce qu’encore qu’il croie le coup bon et qu’il le joue, il n’a point autant de plaisir que si on le laissait penser jusqu’à ce qu’il l’eût aperçu lui-même. Il faut aussi, quand une pièce est jouée,  ne pas la remettre à sa place, pour montrer qu’on aurait mieux fait de jouer différemment, car cela peut déplaire et occasionner de l’incertitude et des disputes sur la véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux joueurs diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On doit même s’abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses est indigne d’être spectateur d’une partie d’échecs. S’il veut montrer son habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même quand il en trouve l’occasion, et non pas s’aviser de critiquer ou même de conseiller les autres.

Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement jouée suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez moins désirer de remporter la victoire sur votre adversaire et vous contenter d’en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement tous les avantages que vous offre son incapacité ou son inattention ; mais avertissez-le poliment du danger qu’il court en jouant une pièce ou en la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu’en en remuant une autre il peut s’exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout ce qu’on a  vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux ,  l’estime de votre adversaire, son respect, et l’approbation tacite et la bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.

Agacement

MontaignePourquoi ne jugerais-je pas Alexandre quand il était à table devisant et buvant sec ? Ou quand il jouait aux échecs ? Quelle corde était pincée, dans son esprit, par ce jeu stupide et puéril ? (Jeu que je déteste et que je fuis, car ce n’est pas assez un jeu, et qu’il nous amuse trop sérieusement : j’ai honte de lui porter une attention qui suffirait à quelque chose de bien). Alexandre n’était pas plus absorbé qu’aux échecs quand il préparait son célèbre passage dans les Indes.

Michel de Montaigne, Essais Livre I

Montaigne fut sans doute l’un des tous  premiers  auteurs  moralistes  à  constater  avec  agacement  : « voyez combien notre âme grossit et amplifie cet  amusement  ridicule ». S’absorber dans ce jeu, se séparant de tout, enclos en soi même, c’est suspendre « le temps en se rendant stupide, en se mettant en état de ne pas penser¹ ».

¹ Rousseau, joueur d’Échecs au café, Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, t. 42 : Rousseau visité, Rousseau visiteur Les dernières années (1770-1778). Actes du colloque de Genève du 21-22 juin 1996 Édité par Jacques BERCHTOLD, Michel PORRET

Échecs et Publicité

Les Échecs, choc de deux volontés, combat de deux intelligences, font figure du jeu le plus prestigieux et font partie intégrante de notre culture. Son image est omniprésente dans l’art, le cinéma ou la littératue. Elle est également largement répandue par la publicité qui l’utilise pour renforcer l’image de noblesse attribuée au produit. Nombreux termes échiquéens sont employés quotidiennement par nos journalistes : L’Échiquier politique, mise en échec… Il n’est pas étonnant que notre jeu, riche en métaphores, soit utilisé par les publicistes. À noter la prépondérance de son utilisation pour vanter des boissons quelque peu alcoolisées. Joueriez-vous mieux éméchés ?

échecs publicité Martell-1954
1954, Publicité pour le cognac Martel  par Yves Bétin

Depuis la fin du Moyen Âge, quand le jeu quitta les maisons nobles pour s’encanailler dans les tripots jusqu’à nos jours, le jeu est associé à la rencontre, au dialogue, au divertissement et à la rivalité. Il n’est pas surprenant que ces concepts aussi présents dans ce jeu fussent fréquemment utilisés dans les publicités vantant bières, boissons gazeuses, alcool ou tabac.

échecs publicité Marie Brizard
… exquise, fine, agréable en tout moment , prise avec de l’eau ou de la glace, elle est une boisson délicieuse

Érotisme Échiquéen

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

Une allégorie de l’amour courtois : « La plupart des valves de miroirs gothiques évoquent des couples d’amoureux devisant ou chassant. Le motif du jeu d’Échecs s’inscrit dans cette vogue. Le thème du jeu, jeu intellectuel stratégique, symbolise l’amour courtois régi lui aussi par des lois précises. Il s’oppose en cela au jeu de dés, symbole de l’amour brutal et débauché. La couronne tenue par la servante, allusion au couronnement des vœux de l’amant, évoque l’union charnelle future des deux amoureux ».  Marie-Cécile Bardo

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse : la dame résiste, le chevalier tente encore et encore de la séduire… Michael Camille propose une interprétation érotique de cette image. Selon lui, la position de la jambe gauche du joueur et le poteau central de la tente, qu’il enserre d’une main, sont des allusions phalliques, tandis que les plis du vêtement de la dame dessinent un sexe féminin. Ceci serait renforcé par les attributs portés par les deux spectateurs : un oiseau de proie pour l’homme, une couronne pour la femme. Si cette lecture de la scène souligne le caractère métaphorique de la partie d’échecs, son maniement demeure délicat : était-elle perceptible au XIVe siècle ? Le cas échéant, est-elle ici volontaire ou inconsciente  ? », écrit Nicolas Coutant.

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Aventure en 64 cases


Pierre-Mac-Orlan

Il y a plus d’aventures sur un échiquier que sur toutes les mers du monde.

Pierre Mac Orlan

L’espace apparemment clos de l’échiquier est une porte ouverte sur l’infini : l’infini des possibilités combinatoires, mais aussi sur l’infini de notre imaginaire, l’échiquier devenant spectacle séducteur et fascinant de personnages représentés et incarnés, fous, cavaliers, reines… marionnettes nostalgiques d’un passé révolu.

Échecs au feminin : Huon de Bordeaux

De très fréquentes mentions du Jeu d’Échecs se retrouvent dans la littérature médiévale et, retour sur ses origines, dans de nombreux romans exotiques, où apparaît le Sarrasin. Dans Huon de Bordeaux, chanson de geste anonyme datant de la fin du XIIIe siècle, une nouvelle fois, une partie est mise en scène, mêlant le thème de l’ordalie (ancien mode de preuve en justice, consistant à soumettre les plaidants à une épreuve) et le thème du combat amoureux. Huon de Bordeaux le ménestrel, déguisé, pénètre dans la demeure de l’amiral sarrasin Yvarins. Démasqué et questionné sur ce qu’il sait faire, Huon se décrit comme le parfait aristocrate de son temps. L’amiral le met en demeure de jouer une partie contre sa fille. Pour le gain : une nuit d’amour avec la jolie sarrasine. S’il perd la partie, il perdra également la tête ! La belle Orientale s’éprend du ménestrel à la fière allure et distraite du jeu, perd l’avantage, au grand courroux paternel. Mais Huon, galant homme, renonce à sa récompense provoquant la colère de la donzelle.

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

— Sire , dit Huon , je sais nombre de métiers : je sais fort bien mettre un épervier en mu ; je sais chasser le cerf et le sanglier ; je sais corner la prise et donner la curée aux chiens ; je sais très bien servir à table ; je sais jouer mieux que personne aux dés et aux échecs.
— Je t’arrête là, dit l’amiral, c’est au jeu d’échecs que je te veux éprouver.
— Sire, laissez-moi achever, et vous me soumettrez ensuite à telle épreuve que vous voudrez. Je sais encore endosser un haubert, porter l’écu et la lance, et faire galoper un cheval. Je sais aussi prendre ma part d’une mêlée, et, pour y donner de rudes coups, on en pourrait trouver de pires que moi. Je ne sais pas moins bien pénétrer les chambres des belles et les couvrir de caresses et de baisers.
— Voilà bien des métiers, dit l’amiral , mais c’est aux échecs que tu feras tes preuves. J’ai une fille d’une grande beauté et qui sait ce jeu à merveille.
Jamais homme n’a pu la mater. Par Mahomet, tu joueras une partie avec elle, et si elle te fait mat, tu auras la tette coupée ; mais, en revanche, si tu peux la mater, je ferai dresser un beau lit, qu’elle partagera avec toi, et, le matin, je te donnerai cent livres.

L’amiral fait prévenir sa fille. « Quelle folie est celle de mon père, dit-elle ; par le Dieu que j’adore, je ne serai jamais cause de la mort d’un si bel homme. Plutôt me laisser mater. »

Les deux adversaires sont mis en présence, et la partie s’engage. Huon a bientôt perdu bon nombre de ses pièces ; il change de couleur.

— À quoi pensez-vous , vassal , lui dit la demoiselle, vous voilà bien près d’être mat et d’avoir la tète coupée.
— Nous n’en sommes pas là, répond Huon, et il fera beau vous voir entre les bras du serviteur d’un ménestrel. Pendant que les rires de l’assistance accueillent cette repartie, la jeune fille a regardé Huon, et elle en est devenue si distraite que son jeu est fort compromis.
— A Sire, dit bientôt Huon à l’amiral, vous pouvez voir maintenant comment je sais jouer ; si j’y voulais rêver un moment, le mat ne tarderait guère.

À ces mots, l’amiral adresse à sa fille de violents reproches.

— Sire , ne vous emportez point, répond Huon, notre marché peut se rompre. Que votre fille retourne à sa chambre ; moi , je m’en irai servir mon roi.
— Si tu y consens, dit Yvorin , je te donne cent marcs d’argent.

Huon accepte et la fille de l’amiral sort en courroux :

— A que Mahomet le confonde, dit-elle, par ma foi, si j’eusse su cela, il aurait été échec et mat !

La Morale des Échecs

Ce petit texte de Benjamin Franklin, traduit dans toutes les langues, y compris en russe dès 1791, nous invite à pratiquer le jeu d’échecs. Franklin fut l’un des premiers à en recenser ses qualités pédagogiques et à en proposer l’enseignement. Ce texte fondateur fut publié sous la forme d’un petit article de presse dans le journal américain Columbian Magazine en décembre 1786.

Morale des Échecs Francklin

Traduction extraite de la revue « Le Palamède », (Paris, 1836)

Il ne faut pas croire que les échecs ne soient qu’un délassement, un amusement frivole. Ils font naître et fortifient en nous plusieurs qualités précieuses et utiles dans le cours de notre existence. La vie humaine ressemble à une partie d’échecs où nous trouvons des adversaires et des compétiteurs avec lesquels il nous faut lutter, et où se rencontrent mille circonstances difficiles qui mettent notre prudence à l’épreuve.
L’habitude de jouer aux échecs nous donne :

1. La prévoyance, qui nous apprend à lire dans l’avenir, et à voir les conséquences de telle ou telle action. En effet, le joueur ne se demande-t-il pas à chaque instant : si je joue cette pièce, quelle sera ma nouvelle position ? Mon adversaire pourra-t-il s’en faire une arme contre moi ? Que pourrai-je jouer pour soutenir ma pièce, ou pour me défendre de ses attaques ?
2. La circonspection, qui nous fait apercevoir le rapport de différentes pièces entre elles, leur position, les dangers auxquels elles sont exposées à chaque instant, l’appui qu’elles peuvent se prêter mutuellement, les chances de telle ou telle attaque de la part de notre adversaire, et les différentes manières de parer ses coups.
3. La prudence, qui nous empêche de jouer avec trop de précipitation ; et cette habitude ne s’acquiert qu’en observant strictement les règles du jeu : ainsi, lorsque vous avez touché une pièce, vous devez la jouer à une place où à une autre, et si vous l’avez mise sur une case, vous devez l’y laisser. C’est l’image de la vie humaine, et surtout de la guerre, où nous devons supporter les conséquences de notre imprudence.
4. Enfin, la persévérance, qui nous apprend à ne jamais désespérer, quelque mauvaises que paraissent nos affaires au premier coup d’œil. Il y a tant de ressources dans ce jeu, qu’il arrive souvent qu’après avoir mûrement réfléchi, l’on trouve enfin le moyen de sortir d’une difficulté que l’on avait d’abord jugée insurmontable. D’ailleurs, la négligence de notre adversaire peut encore nous faire remporter la victoire, surtout si le succès lui a donné de la présomption, et si son attention n’est plus aussi soutenue.
Mais pour que ce jeu soit le premier de tous, il faut contribuer, par tous les moyens possibles, au plaisir qu’il procure. Vous éviterez donc tout geste, toute parole désagréable, car l’intention des deux parties est de bien passer le temps.
Pour arriver à ce but, il faut convenir :
1. D’observer rigoureusement les règles, car, du moment où il serait permis de les enfreindre, où faudrait-il s’arrêter ?
2. De ne jamais faire, avec connaissance de cause, une fausse marche pour sortir d’embarras ou pour obtenir un avantage, car on ne peut plus avoir de plaisir à jouer avec une personne de mauvaise foi.
3. Si votre adversaire réfléchit longtemps avant de jouer, de ne pas le presser, et de ne pas paraître ennuyé, comme font ceux qui regardent souvent à leur montre, qui prennent un livre pour lire, qui chantent, qui sifflent, qui font du bruit avec leurs pieds, qui promènent leurs mains sur la table, car toutes ces petites manœuvres déplaisent et détournent l’attention.
4. De ne pas chercher à tromper son adversaire, en se plaignant, lorsque cela n’est pas, d’avoir fait un mauvais coup, et de ne pas lui dire qu’on a perdu la partie, dans l’espoir de le rassurer contre les pièges qui lui sont tendus; ce n’est point par supercherie, mais par son talent qu’il faut remporter la victoire.
5. D’observer le plus profond silence, lorsque l’on est simple spectateur. En effet, en donnant son avis, vous offensez les deux parties : d’abord celui contre lequel vous parlez, puisque vous risquez de lui faire perdre la partie; ensuite la personne que vous conseillez, car vous lui ôtez le plaisir de trouver le coup elle-même. Il faut encore se garder, après un ou plusieurs coups, de replacer les pièces pour montrer que l’on aurait pu mieux jouer, car cela déplaît généralement, et peu amener des discussions pour rétablir le jeu. Si vous désirez montrer ou exercer votre talent, faites-le en jouant vous-même une partie, quand l’occasion se présentera ; cela vaut mieux que de se mêler du jeu des autres.

N’oublions pas non plus de parler du joueur qui, lorsqu’il est battu, cherche à excuser sa défaite avec des phrases banales, tel que : votre manière de débuter m’a troublé. « Je ne suis pas habitué à ces pièces. Vous avez été trop long, etc » . Car celui qui, à ce jeu, a recours à des moyens aussi petits, manque de courtoisie, et montre peu d’élévation dans le caractère. Aux échecs, l’amour-propre est satisfait quand on remporte la victoire, mais il n’y a pas de honte à être battu.

Benjamin Franklin

Le jeu d’Échecs fortifie des qualités précieuses

Francklin

Le jeu d’Échecs fait naître et fortifie en nous plusieurs qualités précieuses dans le cours de l’existence, telles que la prévoyance, parce qu’il oblige à anticiper ; la vigilance, parce qu’il exige que l’on observe tout l’échiquier ; la prudence, parce qu’il faut se garder de jouer des coups sans réfléchir ; enfin, nous y apprenons la plus important, une leçon pour toute la vie : quand tout semble aller mal, nous ne devons jamais nous décourager, mais toujours espérer que les choses iront mieux, toujours chercher résolument la solution de nos problèmes.

Benjamin Franklin, La morale des Échecs

Comme tant de personnalités de son époque, le savant et homme d’État américain Benjamin Franklin (1706-1790) était un joueur d’Échecs passionné.  Il s’intéressa sérieusement au jeu à partir de ses 27 ans et quand il vint à Paris en tant qu’ambassadeur en 1776, il fréquenta assidûment le célèbre Café de La Régence. Sa Morale, publiée pour la première fois dans le journal Columbian Magazine en 1786,  est un court essai s’inspirant des sermons allégoriques du Moyen Âge comme celui du moine dominicain Jacques de Cessoles.

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Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…