Sergueï Prokofiev joueur d’échecs

L’article suivant de Mikhaïl Botvinnik fut publié dans Prokofiev Autobiography Articles Reminiscences, Moscou, 1959. Il est daté de 1954, l’année après la mort de Prokofiev.

Ma première introduction à Prokofiev et à sa musique eu lieu à l’une des leçons d’écoute musicale qui faisaient partie du programme régulier à l’école n° 157 à Leningrad à laquelle j’ai assisté dans les années vingt. Ces leçons ont été essentiellement des concerts de chambre avec des petites explications données par le professeur de musique. En règle générale, de la musique classique, mais un jour notre professeur a dit qu’elle allait jouer quelque chose d’assez hors du commun.

Elle nous a parlé d’un jeune compositeur nommé Sergueï Prokofiev et son style original. « Il est impossible de rester indifférent à sa musique», nous dit-elle. « Certaines personnes croient qu’il est exceptionnellement doué, d’autres le désapprouvent totalement. J’ai joué devant un public de professeurs de musique récemment et ai annoncé que j’allais jouer Prokofief, l’accueil fut très froid. Mais quand j’eu fini de jouer, le public applaudit à tout rompre et demanda un bis. Je vais donc vous jouer le même morceau maintenant ». Si je ne me trompe pas le nom de la pièce était Désespoir. Elle fit une profonde impression sur nous tous. Malheureusement, je ne l’ai jamais réentendu depuis.

serge prokoviev
Sergueï Prokofiev

J’ai rencontré Prokofiev en 1936, lors du troisième tournoi international d’échecs de Moscou. Il était lui-même un joueur d’échecs de premier ordre et n’a jamais manqué un match. Sa position dans le tournoi a été délicate et il a maintenu une attitude strictement neutre tout au long, toutes ses sympathies allaient naturellement à moi, comme le jeune champion soviétique, mais il ne pouvait pas souhaiter non plus la défaite de l’ex-champion du monde Capablanca, qui était un ami personnel.

Plusieurs mois plus tard, Capablanca et moi avons partagé la première place au tournoi de Nottingham, en Angleterre. Lorsque le tournoi fut terminé, je reçus un télégramme de félicitations de Serge Sergueïevitch. J’étais naturellement très heureux et, sans réfléchir, j’ai montré le télégramme à Capablanca. J’ai vu que j’avais fait une bévue devant l’expression sur le visage de Capablanca, j’ai réalisé qu’il n’avait pas reçu un télégramme de Prokofiev. Deux heures plus tard, Capablanca est venu vers moi rayonnant — il avait reçu son télégramme. Bien sûr, Serge Sergueïevitch avait envoyé les deux en le même temps, mais évidemment les employés de bureau du télégraphe de Moscou avait estimé que le champion soviétique devait obtenir son message en premier.

Serge Sergueïevitch aimait passionnément les échecs. Il prit part à l’activité du Club d’échecs central des travailleurs artistiques. Je me souviens encore de son match assez unique avec David Oistrakh — le gagnant reçut le Prix du Club des Travailleurs Artistiques et le perdant devait donner un concert pour les membres du club.

J’ai joué aux échecs avec Prokofiev plusieurs fois. Il avait un jeu très vigoureux et direct. Sa méthode habituelle était de lancer une attaque, dirigée habilement et ingénieusement. Il est évident qu’il ne se souciait pas de tactiques de défense. Sa maladie ne diminua pas son intérêt pour les échecs. En mai 1949, le joueur d’échecs bien connu J.G. Rokhlin et moi avons rendu visite à Prokofiev à sa maison de campagne à Nikolina Gora. Serge Sergueïevitch était malade au lit et avait l’air très mal, mais dès qu’il a vu Rokhlin, il  s’anima. « Où est ce livre de Steinitz de 1894 et de Lasker que vous m’aviez promis ? « . Le Pauvre Rokhlin, qui avait clairement tout oublié, était fort embarrassé.

Dans l’été de 1951, Serge Sergueïevitch devait-être un des participants d’une simultanée que je devais donner à Nikolina Gora. Ses médecins le lui interdisent, mais cela n’a pas empêché Prokofiev de suivre les matchs avec son intérêt passionné habituel. Je crois que c’était le dernier événement échiquéen auquel il ait assisté.

Mikhaïl Botvinnik

La marche et le scherzo de L’amour des Trois Oranges, Suite Opus 33 bis,  interprété par le Philharmonique de Saint-Petersburg dirigé par Yuri Temirkanov.

Capablanca, acteur de ciné

En 1925, durant le Tournoi International de Moscou, avec d’autres Grands Maîtres de l’époque, il participa au tournage du court-métrage de 19 minutes La Fièvre des Échecs de Vsevolod Pudovkin et Nokolai Schoikovsky, une satire du conformisme idéologique et de la fièvre échiquéenne qui s’empara de la Russie dans les années vingt. Le film associe la fiction avec des scènes réelles du tournoi.


La Fièvre des Échecs de Vsevolod Pudovkin et Nokolai Schoikovsky

Alors que la ville de Moscou accueille un grand tournoi, toute la ville semble gagnée par la fièvre des échecs. Un jeune homme semble particulièrement atteint. Complètement obsédé par le jeu, il joue seul chez lui, a des mouchoirs à carreaux, des chaussettes à carreaux, un béret à carreaux, et une multitude d’échiquiers dans ses poches… Il oublie le rendez-vous que sa fiancée lui avait donné ; arrivant en retard, il semble quand même ne penser qu’aux échecs… Elle le congédie, et va se promener : mais partout les gens ne parlent que d’échecs, ne jouent qu’aux échecs. Frustrée et déprimée du peu d’attention de son fiancé, elle rencontre Capablanca avec des intéressantes conséquences…

Kasparov répond à Stefan Zweig

Kasparov

J’aime trop la vie et je suis trop intelligent pour me laisser enfermer dans le jeu d’échecs.

Garry Kasparov

Kasparov toujours s’est opposé à cette image romantique du joueur, mégalomane paranoïaque, tel que présenté par Zweig ou Vladimir Nabokov dans son roman La Défense Loujine , isolé en lui même et absorbé tout entier par cette quête unique : tuer le roi !

Stefan Zweig : Enfermement échiquéen

Stefan Zweig, Le Joueur d'échecsComment concevoir la vie d’une intelligence tout entière réduite à cet étroit parcours, uniquement occupée à faire avancer et reculer trente-deux pièces sur des carreaux noirs et blancs, engageant dans ce va-et-vient toute la gloire de sa vie ! Comment s’imaginer un homme doué d’intelligence, qui puisse, sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule : acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette !

Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs

Dans sa nouvelle, Zweig évoque l’enfermement : pour l’un de ces personnages, il s’agit d’un enfermement mental représenté par cette monomanie du joueur d’échecs passionné jusqu’à la folie. Pour l’autre, d’une privation réelle de liberté, d’un néant vertigineux, qui le mènera lui aussi dans un emprisonnement psychique et le conduira vers la même monomanie.

Une bonne mémoire pour bien jouer aux Échecs ?

Échecs

Ah ! Vous êtes joueurs d’Échecs, s’intéresse votre interlocuteur, se retenant pour ne point dire :
Que vous devez être ennuyeux ? mais opte pour le plus civilisé :
Vous devez avoir une excellente mémoire !

De toutes les idées reçues sur notre jeu, la plus courante est que les joueurs d’échecs ont une mémoire d’éléphant et que ce jeu contribue à l’améliorer. Pillsbury en est l’exemple le plus célèbre, pouvant jouer quinze parties d’Échecs et de dames à l’aveugle, tout en jouant aux cartes et mémorisant une liste énorme de mots ésotériques, les récitant à la fin de l’expérience. Kasparov pouvait se souvenir de toutes les parties de maîtres qu’il avait jouées. Cela d’ailleurs causa un incident amusant sur la chaîne télévision Thames : Gary Kasparov expliquait sa victoire sur Sofia Polgar dans le Thames Television European Speed Championships, quand le commentateur Ray Keene intervient pour corriger le Champion du Monde qui s’était souvenu des coups de manière incorrecte : la partie avait seulement été jouée la veille !

intelligence mémoire échecs

Comment un grand maître peut-il jouer en simultané de nombreuses parties et les gagner, jouer des parties en aveugle sans voir les échiquiers, ou battre des ordinateurs dont la puissance de calcul excède très largement ses capacités cérébrales ? A-t-il une intelligence hors du commun ? Une mémoire surhumaine ? Apparemment non ! Récemment, l’imagerie cérébrale a révélé que l’activité cérébrale des spécialistes ne diffère pas notablement de celle des novices. De plus, les tests de mémorisation usuels ne mettent pas en lumière de capacités hors norme chez ces grands maîtres. Les joueurs expérimentés et les novices se distinguent par leur découpage visuel de l’échiquier. Un grand maître d’Échecs regarde entre les pièces. En identifiant les régions du cerveau mobilisées lors d’une partie d’Échecs, les chercheurs semblent dès à présent certains que la qualité du joueur allie aptitude spatiale et raisonnement analogique. Une étude américaine publiée en 2003 utilisant l’IRM (imagerie par résonance magnétique) révèle que des joueurs débutants devant déterminer mentalement le meilleur coup n’activent pas les aires du raisonnement et de la logique (partie latérale du lobe frontal), mais les lobes pariétaux, sièges des compétences spatiales. Les Échecs nécessiteraient avant tout des compétences spatiales, repérages des pièces, anticipation de leurs déplacements, positionnement de l’attention au bon endroit sur l’échiquier, identification de la pièce essentielle pour le prochain coup. Dans notre jeu, la vision jouera donc un rôle prépondérant.

Souplesse et vivacité

Stefan Zweig

… le jeu d’échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l’esprit et d’augmenter bien plutôt sa souplesse et vivacité.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Notre jeu, poussé à l’extrême peut conduire à l’enfermement. Stefan Zweig illustre avec une ambiguïté magnifique ce propos dans sa nouvelle Le Joueur d’Échecs où le jeu est simultanément émancipation et déshumanisation.

L’hérésie du fou

Pour vos derniers jours de vacances, voici une jolie nouvelle de l’écrivain américain Fredric Brown (1906-1972). Ses nouvelles, très nombreuses, sont des petits bijoux d’humour et d’invention. N’oubliez pas que ce texte est en anglais et que notre Fou est le Bischop, l’Évêque dans la langue de Shakespeare.

Illustrations de Elke Rehder

L’hérésie du fou

Le Roi mon suzerain est un homme découragé. Nous le comprenons et ne lui reprochons rien, car la guerre a été longue et dure et nous restons tragiquement peu nombreux ; mais nous déplorons qu’il en soit ainsi. Nous compatissons à sa douleur d’avoir perdu sa Reine, que nous aussi nous aimions, tous. Mais étant donné que la Reine des Noirs a disparu en même temps, cette perte n’entraînera pas la perte de la guerre. Et pourtant, notre Roi, lui qui devrait être le parangon de la force, ne sourit que faiblement et les mots par lesquels il tente de nous donner courage sonnent faux, car nous percevons dans le ton de sa voix la crainte d’une défaite. Et pourtant nous l’aimons, et nous mourons pour lui, l’un après l’autre.

L’un après l’autre, nous mourons pour le défendre, sur ce dur et sanglant champ de bataille, où les cavaliers nous éclaboussaient de boue… tant qu’ils étaient en vie. Ils sont  morts maintenant, aussi bien les nôtres que ceux des Noirs. Y aura-t-il jamais une fin, une victoire ?

Nous ne pouvons que garder la foi, éviter de jamais devenir incrédules et hérétiques comme mon pauvre ami l’évêque Thibaut.  « Nous combattons et nous mourons,  mais nous ne savons pas pourquoi », m’a-t-il murmuré jadis, au début de la guerre, alors que nous étions au coude à coude pour la défense de notre Roi, pendant que la bataille faisait rage à une extrémité du champ de bataille.

Mais cette remarque n’était que le signe avant-coureur de son hérésie. Il avait cessé de croire en Dieu et en était venu à ne plus croire qu’à des dieux, à des dieux pour qui nous ne sommes que des pions et pour qui nous ne comptons pas en tant qu’individus. Plus grave encore, il croyait que nous ne sommes même pas maîtres de notre progression, que nous ne sommes que des mannequins livrant une guerre vaine. Plus grave encore – et combien absurde ! – il croyait que les Blancs ne représentent pas forcément le bien et les Noirs le mal, qu’à l’échelle cosmique il importe peu qui gagnera la guerre !

Ce n’est bien sûr qu’à moi seul, et d’une voix chuchotée, qu’il disait ces choses. Il connaissait son devoir d’évêque. Il combattit courageusement. Et il mourut courageusement, le jour même, transpercé par la lance d’un Cavalier Noir. J’ai prié pour lui : Mon Dieu, faites que son âme repose en paix et soyez-lui miséricordieux ; ses paroles ne correspondaient pas à sa pensée.

Sans la foi nous ne sommes rien. Comment Thibaut a-t-il pu se tromper ainsi ? Il faut que les Blancs gagnent. La victoire est la seule chose qui puisse nous sauver. Sans la victoire, nos camarades qui sont morts, ceux qui sur ce douloureux champ de bataille ont donné leurs vies pour que nous puissions vivre, seraient morts en vain. Et tu, Thibaldus

Vous aviez tort, Thibaut, gravement tort. Dieu est, un Dieu si grand qu’il vous pardonnera votre hérésie, parce qu’il n’y avait pas une parcelle de mal en vous, Thibaut, à part votre doute… Non, le doute est une erreur, il n’est pas le mal.

Sans la foi nous ne sommes r…

Mais il se passe quelque chose ! Notre Tour, qui au Commencement était du côté de la Reine, glisse vers le Roi Noir du mal, notre ennemi, qui subit l’assaut… qui ne peut plus échapper. Nous avons gagné ! Nous avons gagné !

Et une voix venant du ciel dit calmement : « Échec et mat ».

Nous avons gagné ! La guerre, les souffrances, rien n’a été en vain. Vous aviez tort, Thibaut, vous…

Mais que se passe-t-il ? La Terre elle-même bascule ; un des côtés du champ de bataille se soulève et nous glissons, Blancs et Noirs mêlés, dans…

…dans une boîte monstrueuse dont je vois déjà qu’elle est une tombe commune où déjà gisent les morts.

CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ ! MON DIEU, THIBAULT AVAIT-IL RAISON ? CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ !

Le Roi, mon suzerain, glisse lui aussi le long des cases…

CE N’EST PAS JUSTE, CE N’EST PAS BIEN, CE N’EST PAS…

Fredric Brown, 1963

Échecs au feminin : Naissance d’une Reine

Le faire part de naissance de notre Reine apparaît dans un manuscrit latin conservé au monastère suisse d’Einsiedeln aux alentours de l’an Mille, le Versus de scachis, le plus ancien poème traitant du jeu des Échecs, décrivant les règles à l’identique du jeu arabe, sinon qu’il évoque la présence d’une Reine comme un fait accompli. Le changement le plus important survenu au cours de l’évolution du jeu fut sans doute l’introduction d’un élément féminin sur l’échiquier, la Reine à la fin du Moyen Âge.

Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Cette transformation de la figure masculine du vizir en Reine fut progressive. Étrange l’apparition de cette puissante Reine, seule femme de l’échiquier, dans ce jeu si guerrier apparu autour de 500 après J.-C., nous venant des terres perses et arabes où la femme ne jouissait pourtant guère de tant de pouvoir. C’est que notre Dame, comme toutes les dames du monde, a su se faire attendre. Dans les premiers siècles, le compagnon du Roi était ce vizir, conseiller qui gardait la tête basse devant son suzerain. Notre souveraine apparaît, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen, l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel que Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation. Lire à ce sujet : Les Échecs médiévaux.

Les Échecs du petit Nicolas

Pour commencer avec bonne humeur, rien de tel que quelques pages de Sempé et Goscinny !

Les échecs

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Dimanche, il faisait froid et il pleuvait, mais moi ça ne me gênait pas, parce que j’étais invité à goûter chez Alceste, et Alceste c’est un bon copain qui est très gros et qui aime beaucoup manger et avec Alceste on rigole toujours, même quand on se dispute.
Quand je suis arrivé chez Alceste, c’est sa maman qui m’a ouvert la porte, parce qu’Alceste et son papa étaient déjà à table et ils m’attendaient pour goûter.
— T’es en retard, m’a dit Alceste.
— Ne parle pas la bouche pleine, a dit son papa, et passe-moi le beurre.
Pour le goûter, on a eu chacun deux bols de chocolat, un gâteau à la crème, du pain grillé avec du beurre et de la confiture, du saucisson, du fromage, et quand on a eu fini, Alceste a demandé à sa maman si on pouvait avoir un peu de cassoulet qui restait de midi, parce qu’il voulait me le faire essayer ; mais sa maman a répondu que non, que ça nous couperait l’appétit pour le dîner, et que d’ailleurs il ne restait plus de cassoulet de midi. Moi, de toute façon, je n’avais plus très faim.
Et puis on s’est levés pour aller jouer, mais la maman d’Alceste nous a dit qu’on devrait être très sages, et surtout ne pas faire de désordre dans la chambre, parce qu’elle avait passé toute la matinée à ranger.
— On va jouer au train, aux petites autos, aux billes et avec le ballon de foot, a dit Alceste.
— Non, non et non ! a dit la maman d’Alceste. Je ne veux pas que ta chambre soit un fouillis. Trouvez des jeux plus calmes.
— Ben quoi, alors ? a demandé Alceste.
— Moi j’ai une idée, a dit le papa d’Alceste. Je vais vous apprendre le jeu le plus intelligent qui soit ! Allez dans votre chambre, je vous rejoins.
Alors, nous sommes allés dans la chambre d’Alceste, et c’est vrai que c’était drôlement bien rangé, et puis son papa est arrivé avec un jeu d’échecs sous le bras.
— Des échecs ? a dit Alceste. Mais on ne sait pas y jouer !
— Justement, a dit le papa d’Alceste, je vais vous apprendre ; vous verrez, c’est formidable.
Et c’est vrai que c’est très intéressant, les échecs ! Le papa d’Alceste nous a montré comment on range les pièces sur le damier (aux dames, je suis terrible !), il nous a montré les pions, les tours, les fous, les chevaux, le roi et la reine, il nous a dit comment il fallait les faire avancer, et ça c’est pas facile, et aussi comment il fallait faire pour prendre les pièces de l’ennemi.
— C’est comme une bataille avec deux armées, a dit le papa d’Alceste, et vous êtes les généraux.
Et puis le papa d’Alceste a pris un pion dans chaque main, il a fermé les poings, il m’a donné à choisir, j’ai eu les blanches et on s’est mis à jouer. Le papa d’Alceste, qui est très chouette, est resté avec nous pour nous donner des conseils et nous dire quand on se trompait. La maman d’Alceste est venue, et elle avait l’air content de nous voir assis autour du pupitre d’Alceste en train de jouer. Et puis le papa d’Alceste a bougé un fou et il a dit en rigolant que j’avais perdu.
— Bon, a dit le papa d’Alceste, je crois que vous avez compris. Alors, maintenant, Nicolas va prendre les noires et vous allez jouer tout seuls.
Et il est parti avec la maman d’Alceste en lui disant que le tout c’était de savoir y faire, et est-ce que vraiment il ne restait pas un fond de cassoulet.
Ce qui était embêtant avec les pièces noires, c’est qu’elles étaient un peu collantes, à cause de la confiture qu’Alceste a toujours sur les doigts.
— La bataille commence, a dit Alceste. En avant ! Baoum !
Et il a avancé un pion. Alors moi j’ai fait avancer mon cheval, et le cheval, c’est le plus difficile à faire marcher, parce qu’il va tout droit et puis après il va de côté, mais c’est aussi le plus chouette, parce qu’il peut sauter.
— Lancelot n’a pas peur des ennemis ! j’ai crié.
— En avant ! Vroum boum boum, vroum boum ! a répondu Alceste en faisant le tambour et en poussant plusieurs pions avec le dos de la main.
— Hé ! j’ai dit. T’as pas le droit de faire ça !
— Défends-toi comme tu peux, canaille ! a crié Alceste, qui est venu avec moi voir un film plein de chevaliers et de châteaux forts, dans la télévision, jeudi, chez Clotaire. Alors, avec les deux mains, j’ai poussé mes pions aussi, en faisant le canon et la mitrailleuse, ratatatatat, et quand mes pions ont rencontré ceux d’Alceste, il y en a des tas qui sont tombés.
— Minute, m’a dit Alceste, ça vaut pas, ça ! Tu as fait la mitrailleuse, et dans ce temps-là il n’y en avait pas. C’est seulement le canon, boum ! ou les épées, tchaf, tchaf ! Si c’est pour tricher, c’est pas la peine de jouer.
Comme il avait raison, Alceste, je lui ai dit d’accord, et nous avons continué à jouer aux échecs. J’ai avancé mon fou, mais j’ai eu du mal, à cause de tous les pions qui étaient tombés sur le damier, et Alceste avec son doigt, comme pour jouer aux billes, bing ! il a envoyé mon fou contre mon cheval, qui est tombé. Alors moi j’ai fait la même chose avec ma tour, que j’ai envoyée contre sa reine.
— Ça vaut pas, m’a dit Alceste. La tour, ça avance tout droit, et toi tu l’as envoyée de côté, comme un fou !
— Victoire ! j’ai crié. Nous les tenons ! En avant, braves chevaliers ! Pour le roi Arthur ! Boum ! Boum !
Et avec les doigts, j’ai envoyé des tas de pièces ; c’était terrible.
— Attends, m’a dit Alceste. Avec les doigts, c’est trop facile ; si on faisait ça avec des billes ? Les billes, ça serait des balles, boum, boum !
— Oui, j’ai dit, mais on n’aura pas de place sur le damier.
— Ben, c’est bien simple, a dit Alceste. Toi, tu vas te mettre d’un côté de la chambre et moi je me mettrai à l’autre bout. Et puis ça vaut de cacher les pièces derrière les pattes du lit, de la chaise et du pupitre.
Et puis Alceste est allé chercher les billes dans son armoire, qui était moins bien rangée que sa chambre ; il y a des tas de choses qui sont tombées sur le tapis, et moi j’ai mis un pion noir dans une main et un pion blanc dans l’autre, j’ai fermé les poings et j’ai donné à choisir à Alceste, qui a eu les blanches. On a commencé à envoyer les billes en faisant « boum ! » chaque fois, et comme nos pièces étaient bien cachées, c’était difficile de les avoir.
— Dis donc, j’ai dit, si on prenait les wagons de ton train et les petites autos pour faire les tanks ?
Alceste a sorti le train et les autos de l’armoire, on a mis les soldats dedans et on a fait avancer les tanks, vroum, vroum.
Mais, a dit Alceste, on n’arrivera jamais à toucher les soldats avec les billes, s’ils sont dans les tanks.
— On peut les bombarder, j’ai dit.
Alors, on a fait les avions avec les mains pleines de billes, on faisait vraoum, et puis quand on passait au-dessus des tanks, on lâchait les billes, boum. Mais les billes, ça ne leur faisait rien, aux wagons et aux autos ; alors, Alceste est allé chercher son ballon de foot et il m’a donné un autre ballon, rouge et bleu, qu’on lui avait acheté pour aller à la plage, et on a commencé à jeter nos ballons contre les tanks et c’était formidable ! Et puis Alceste a shooté trop fort, et le ballon de foot est allé frapper contre la porte, il est revenu sur le pupitre où il a fait tomber la bouteille d’encre, et la maman d’Alceste est entrée.
Elle était drôlement fâchée, la maman d’Alceste. Elle a dit à Alceste que ce soir, pour le dîner, il serait privé de reprendre du dessert, et elle m’a dit qu’il se faisait tard et que je ferais mieux de rentrer chez ma pauvre mère. Et quand je suis parti, ça criait encore chez Alceste, qui se faisait gronder par son papa.
C’est dommage qu’on n’ait pas pu continuer, parce que c’est très chouette le jeu d’échecs ! Dès qu’il fera beau, nous irons y jouer dans le terrain vague.
Parce que, bien sûr, ce n’est pas un jeu pour jouer à l’intérieur d’une maison, les échecs, vroum, boum, boum !

Sempé & Goscinny, Le petit Nicolas et les copains 1994

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…