Intelligence très secrète

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Capablanca au cours d’une simultanée en 1921.

Pendant la Première Guerre mondiale, Capablanca résida aux États-Unis, jouant et échangeant des courriers avec le champion du monde Lasker, citoyen allemand et patriote. Un jour de 1918, deux discrets gentlemen de Washington vinrent le visiter. C’étaient deux agents du contre-espionnage qui enquêtaient sur sa correspondance avec l’étranger, rempli de symboles étranges : 10. Fxe7 Dxe7 11. O-O Cxc3 1. Txc3 e5.

Qu’elle est cette clef ? demandèrent les agents. Très sérieusement, Capablanca répondit :
Ce sont des symboles pour une manœuvre de libération !
Comment cela ? s’inquiétèrent les agents à l’unisson. Casablanca éclata de rire et, après de longues explications, les policiers comprirent, rassurés :
Ah, c’est comme les Dames !
Effectivement, comme les dames, mais avec des cavaliers.

Notre Cubain se rendit alors compte qu’il n’y avait peut-être pas tant que cela d’intelligence dans l’Intelligence Service américain !

Jeunes Maîtres

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Les jeunes Alekhine (21 ans) et Capablanca (25 ans) au cours d’un match d’exhibition en 1913.

Il se rencontreront de nouveau un an plus tard au Tournoi de Saint-Pétersbourg du 21 avril au 22 mai 1914. Ce tournoi célébrait le dixième anniversaire de la Société d’Échecs de la ville. Deux mois plus tard, l’Europe allait sombrer dans la tourmente. Il fut remporté par le champion du monde Emanuel Lasker devant les futurs champions José Raúl Capablanca et Alexandre Alekhine. Voici une de leurs parties du tournoi préliminaire où Capablanca, fidèle à sa théorie de la simplification, « il faut éliminer les feuilles mortes de l’échiquier » disait-il, rudoie le très jeune Alekhine. Modèle d’équilibre, de simplicité et d’élégance, elle donne une fausse sensation de facilité et d’indolence¹. Mais pour cela, Capa restera comme le plus grand génie de l’histoire des Échecs.

¹ Lettres de Cuba

Chaplin et le jeune Reshevsky

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Durant les prises de vue du Kid en 1921, Samuel Reshevsky, âgée de sept ans, visite le studio. Samuel Herman Reshevsky (né Szmul Rzeszewski le 26 novembre 1911 à Ozorków, Pologne, mort le 4 avril 1992 à New York) est un joueur et journaliste échiquéen américain d’origine polonaise. Grand maître international, il fut l’un des meilleurs joueurs américains des années 1930 aux années 1970. Il apprend à jouer aux Échecs à l’âge de 4 ans et rapidement reconnut comme un joueur prodige. À 8 ans, il bat régulièrement des joueurs aguerris et joue des parties simultanées. En novembre 1920, sa famille déménage aux États-Unis dans le but de profiter financièrement du talent de l’enfant. À l’âge adulte, cependant, il refuse de devenir joueur professionnel et s’inscrit à l’Université de Chicago. Il obtient un diplôme en comptabilité et c’est en tant que comptable qu’il subvint financièrement aux besoins de sa famille.

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Samuel Reshewsky au cours d’une simultanée donnée en France en 1920.

Il devait donné une simultanée à l’Athletic Club, contre une vingtaine de forts joueurs, parmi eux, le Dr Griffiths, champion de Californie. Chaplin, dans son autobiographie, le décrit : « Il avait un petit visage maigre et intense avec de grands yeux qui vous fixait agressivement. On m’avait averti qu’il était capricieux et ne disait pas bonjour. Son manager nous présenta en quelques mots, le garçon restant debout, me fixant en silence. Je suis allé à la salle de montage regarder quelque rushs. Un instant plus tard, je me tournai vers lui.

Aimez-vous les pêches ?
Oui, répondit-il.
Eh bien, nous avons un arbre rempli dans le jardin, vous pouvez y grimper et en prendre quelques-unes et m’en ramener une par la même occasion. Son visage s’illumina.
Ooh, bon! Où est l’arbre ?
Carl va vous montrer, dis-je. Quinze minutes plus tard, il revint exalté avec ses pêches. Ce fut le début de notre amitié.
Savez-vous jouer aux Échecs ? demanda-t-il. J’ai dû admettre que je ne savais pas.
Je vais vous apprendre. Venez me voir jouer ce soir. Je joue contre une vingtaine de joueurs en même temps, dit-il avec fanfaronnade.

Il n’était pas nécessaire de comprendre les échecs pour apprécier le drame de cette soirée. Vingt hommes d’âge moyen assis devant leurs échiquiers, de chaque côté d’un grand hall, regardant en silence, certains condescendants, l’étudiant avec des sourires de Mona Lisa. Le garçon était incroyable, et pourtant cela me dérangeait, car je sentais, quand je regardais ce petit visage concentré, passant du rouge au blanc, qu’il payait le prix fort pour sa santé. « Ici ! » appelait un joueur. L’enfant étudiait l’échiquier quelques secondes et jouait son coup abruptement ou bien lançait « échec et mat ! » et un éclat de rire parcourait l’assistance. Je le vis mater en une rapide succession huit joueurs. Ensuite il retourna vers le Dr Griffiths, toujours profondément concentré.

— Vous n’avez encore pas joué ? dit l’enfant impatiemment. Le docteur secoua la tête
Oh, allez, dépêchez-vous ! L’enfant le regarda farouchement.
— Vous ne pouvez pas me battre ! Si vous déplacez ceci, je vais jouer ça ! Il montre une succession rapide de sept ou huit coups .
— Nous serons là toute la nuit, nous allons donc appeler cela un nul. Le Dr Griffiths acquiesça. »

Charles Chaplin

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ChessBah

Au cours de mes pérégrinations sur la toile, je découvre ce site parodique d’informations échiquéennes. « La gravité est le bonheur des imbéciles » disait Montesquieu, elle est aussi sans doute beaucoup trop celui des joueurs d’Échecs. ChessBah vous offrira un bain d’humour ravigotant et salutaire.

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Un clic sur l’image pour vous rendre sur ChessBah.

Le site échiquéen le plus récent au moment de sa création.

Elle écrit le nom de son adversaire en entier, Rakotomaharo Fy Antenaina, et se retrouve en zeitnot au 1er coup.

Nationale 1, première ronde de la saison, match Clichy vs Bois-Colombes. Pauline a failli tomber avant même de jouer un seul coup. 37 feuilles de parties raturées avant de réussir à écrire le nom correctement. Lors de cette reprise du Championnat de France des clubs, Pauline [le prénom n’a pas été modifié] affrontait le jeune espoir malgache, sociétaire du club de Clichy.

« Fy », le jeune talent de Madagascar.

Pauline nous raconte : « Je savais que j’avais de bonnes chances de le jouer, aussi m’étais-je bien préparée. Pas sur les ouvertures, mais à écrire son nom. Malheureusement, arrivée à la partie : gros trou de mémoire. Etait-ce Ratoko… ou Rakoto ? Par trente-sept fois je me suis trompée, reprenant une nouvelle feuille de partie. A la trente-huitième, l’arbitre m’a signalé qu’il n’y en avait plus en rab. J’étais au top de ma concentration et, miracle, j’ai réussi à écrire son nom en entier sans faute. J’ai alors regardé la pendule, il ne me restait plus que 20 secondes. Heureusement qu’on jouait en Fischer ! » Plus de peur que de mal pour Pauline qui réussit à tirer la nulle malgré le zeitnot de 40 coups. Son sympathique adversaire s’est amusé de la situation. « C’est respectueux de la part de Pauline, mais il faut bien le dire, aussi un peu con : même moi, j’écris juste Fy sur mes feuilles de partie ».

La Partie d’Échecs

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Jacques Douai (1920-2004).

Jacques Douai, de son vrai nom Gaston Tanchon, « le troubadour des temps modernes », bien loin du mercantilisme du « métier » et de ses impératifs de vente et de modes, trouve dans les Échecs, jeu de guerre par excellence, la métaphore poétique pour décrire la sottise de la guerre.

Un clic pour écouter.

Le café brûlant ce matin,
C’est la dernière fois peut-être.
Les canons grondent au lointain,
La mort est-elle en train de naître ?

Nous les soldats on s’en va voir,
Comment contre une jambe, un bras,
On peut gagner un peu de gloire.
Le doux clairon qui sonne là.

Les dieux assis sur les nuages,
Jouent aux échecs d’un geste las.
Sur l’échiquier champ de bataille,
Manquent bien des pièces déjà.

Du gris de plomb dessus nos têtes,
Avec quelques flaques de bleu,
La victoire ou bien la défaite,
Ne lit pas qui veut dans les cieux.

On est partis le long des routes,
Devant les arbres au garde à vous.
Ah ! Revenir coûte que coûte,
Quitte à se traîner à genoux.

Les dieux assis sur les nuages,
Avancent les pions de l’Histoire.
On dit que les blancs jouent et gagnent,
Suis-je un pion blanc, suis-je un pion noir ?

Combien reviendrons-nous du feu ?
Nous les élus du sacrifice.
Que père et mère soient de ceux,
Qui pourront étreindre leur fils.

Je ne vais pas pleurer quand même,
Les héros ça reste impassible.
Regardez-le le capitaine,
Quel bonheur de servir de cible.

Les dieux assis sur les nuages,
Repris par le démon du jeu,
Là haut font un divin carnage,
Préparent des coups prodigieux.

À quoi pense un soldat qui marche ?
Ne sait s’il sera là ce soir.
À quoi pensent les bœufs qui marchent ?
Que l’on conduit aux abattoirs.

Que mes jambes sont fatiguées,
Que mon fusil pèse à l’épaule.
On traverse un ruisseau au gué,
Une balle siffle et me frôle.

Quand irons-nous, ô mon amour,
Nous asseoir à l’ombre d’un saule ?
Qui de nous deux à mon retour,
Ira porter des fleurs à l’autre ?

Alekhine au micro

Alekhine

En 1938, la BBC réalisa une interview d’Alekhine et fort heureusement pour les amoureux des Échecs, l’enregistrement ne fut pas perdu. Une opportunité fantastique de voyager dans le temps et d’écouter en direct un des plus grands mythes de l’histoire échiquéenne !

Interviewer : Dr Alekhine, maintenant, dites-moi : diriez-vous que le talent échiquéen est inné, ou pensez-vous que l’on puisse devenir un grand joueur d’Échecs par une dure pratique ?
Alexander Alekhine : Non, franchement, je pense que le talent du joueur d’Échecs idéal est inné. Bien sûr, je considère les Échecs comme un art et de la même façon que vous ne pouvez pas devenir un grand musicien ou peintre sans ce talent inné pour la musique ou la peinture, cette même capacité doit être présente pour devenir un joueur exceptionnel. Il y a quelque chose de plus dans un championnat d’Échecs que de simplement suivre des règles quelque peu limitées. Pour jouer excellemment, vous devez posséder une vision. La vision est de la même nature que celle de l’artiste créateur qui élève sa performance hors de la sphère commune.
Interviewer : Oui, bien sûr, mais de même que la vision, je pense que l’excellence aux Échecs a besoin d’une mémoire très bien entraînée également, non ?
Alexander Alekhine : Oh, non ! Contrairement à ce que l’on pense, nous n’avons pas besoin d’une mémoire exceptionnelle. La seule chose à faire est anticiper continuellement.
Interviewer : Il me semble que c’est un jeu parfait pour les optimistes.
Alexander Alekhine : Oui, vous pouvez le dire. Je ne regarde jamais en arrière sur une partie ou un match, mais j’essaie tout le temps de voir comment je pourrais améliorer mon jeu. Dans peu de temps, je jouerai aux Échecs depuis trente ans. Je devins Maître à 16 ans, savez-vous ?
Interviewer : 16 ans ? Cela est incroyable !
Alexander Alekhine : Oui. Puis j’ai gagné ensuite la coupe du Tsar que j’ai toujours gardée. Je suis autorisé à la faire sortir. En fait, c’est la seule chose qui m’a permis de sortir de Russie en 1921. Mais, même cette expérience de 30 ans, ne m’a pas encore tout appris ce que je devrais savoir sur ce jeu.
Interviewer : Eh bien, je suppose que maintenant, Dr Alekhine, vous devez connaître toutes les réponses.
Alexander Alekhine : Oh non, croyez-moi, une vie ne suffit pas pour tout apprendre sur les Échecs. Si cela était, j’arrêterais de jouer complètement. La technique, oui, elle peut être maîtrisée. Mais il y a toujours tellement plus à savoir sur l’art actuel du jeu. Ainsi, par exemple, prenez mon adversaire dans le dernier match, le Dr Euwe. Il est considéré comme étant l’un des experts dans le jeu d’ouverture. Et malgré tout, dans notre dernière partie, sa position était perdue après déjà cinq coups. Donc, voyez-vous, chacun de nous a beaucoup à apprendre.
Interviewer : Oui, oui. Mais ne trouvez-vous pas que ce championnat implique une grande quantité de stress mental ?
Alexander Alekhine : Le stress mental, non. Mais il y a une tension nerveuse, et aussi physique. Il est indispensable de se préparer physiquement pour un tel match, car ce que vous devez réaliser exige une grande quantité d’énergie. Pour moi, je me prépare toujours en menant une vie campagnarde tranquille et saine. Et je me détends, vous pouvez rire, en jouant au ping-pong.
Interviewer : [Rires]
Alexander Alekhine : Oui, au ping-pong. C’est un de mes plus grands passe-temps.
Interviewer : Mais, euh, vous n’avez pas d’ambitions pour le titre mondial de ping-pong ? N’est-ce pas ?
Alexander Alekhine  : Oh, pas du tout. Je vais me concentrer bien évidemment sur la défense de mon titre aux Échecs. Et maintenant, je vais partir avec mon épouse pour l’Amérique du Sud pour organiser le prochain match.
Interviewer: Eh bien, je vous remercie beaucoup, M. Alekhine et bonne chance !


Interviewer : Now Dr. Alekhine, tell me, would you say that chessplayers are born, or do you think a great chessplayer can be made by hard practice?
Alexander Alekhine : No, frankly, I think the ideal chessplayer is born. Of course, I look upon chess as an art, and just as you cannot make a great painter or a musician, unless the gifts of painting or music are innate in a person, so also I believe that for anyone to become outstanding at chess the ability must be born with the player. There is something much more in championship chess than just following the somewhat limited rules of the game. To play a really good chess, you must have vision. Vision is something of the same way that a creative artist must have if he would lift his performance out of the common realm.
Interviewer : Well, of course, as well as vision, I expect first class chess needs a very well trained memory too, doesn’t it?
Alexander Alekhine : Oh, no. That is where chess is just unlike bridge. One does not require an, uh, an outstanding memory. Look forward all the time is the thing to do.
Interviewer : Sounds to me like the perfect game for optimists.
Alexander Alekhine : Yes, you might say so. I never look back on a game or a match but try all the time to see how I may improve my play. Soon, I shall have been playing [?] chess for 30years. I became a chess master, you know, at 16.
Interviewer : 16? That’s amazing!
Alexander Alekhine : Yes. I won then the vase of the Tsar which I still am keeping. It was…, I was allowed to bring it out. As a matter of fact, it was the only thing I was allowed to bring out of Russia in 1921 when I left. But even my 30 years experience has not yet taught me all I should know of chess.
Interviewer : Well, I suppose by now Dr. Alekhine, you must know all the answers, as they say.
Alexander Alekhine : Oh no, believe me, a lifetime is not enough in which to learn everything about chess. If it were, I should soon be getting ready to stop playing altogether. The technique, yes, that can be mastered. But there is always so much more to know about the actual art of the game. So for instance, take my opponent in the last match, Dr. Euwe. He’s considered as being one of the outstanding experts in the opening play. And even being that, in our last match, in one game, he got a lost position after already five moves. So you see, every one of us has quite a lot to learn.
Interviewer : Yes, yes. But do you find that playing championship chess involves a great amount of mental stress?
Alexander Alekhine : Mental stress, no. But there is a nervous strain, and also physically [?] It is very necessary to prepare oneself physically for a contest, for as you must realize, it demands a great amount of energy. For myself, I prepare always for a match by leading a quiet, healthy, country life. And I relax, you may laugh, by playing ping pong.
Interviewer : [Laughs]
Alexander Alekhine : Yes, ping pong. It is just one of my biggest hobbies.
Interviewer : But, uh, you have no ambitions for the world ping pong title, have you?
Alexander Alekhine : Oh, not at all. I must concentrate of course in defending my chess title. And now soon I am off with my wife for South America to arrange for the next world contest to be held there.
Interviewer : Well, thank you very much Dr. Alekhine and all the best of luck.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…