Esprits supérieurs ou Imbéciles


encyclopédieCertaines personnes frappées de ce que le hasard n’a point de part à ce jeu, et de ce que l’habileté seule y est victorieuse, ont regardé les bons joueurs d’Échecs comme doués d’une capacité supérieure : mais si ce raisonnement était juste, pourquoi voit-on tant de gens médiocres, et presque des imbéciles, qui y excellent, tandis que de très beaux génies de tous ordres et de tous états n’ont pu même atteindre à la médiocrité ? Disons donc qu’ici comme ailleurs, l’habitude prise de jeunesse, la pratique perpétuelle et bornée à un seul objet, la mémoire machinale des combinaisons et de la conduite des pièces, fortifiée par l’exercice, enfin ce qu’on nomme l’esprit du jeu, sont les sources de la science de celui des échecs, et n’indiquent pas d’autres talents ou d’autre mérite dans le même homme.

 Louis de Jaucourt

La citation est attribué à Diderot, mais l’article sur les Échecs de L’encyclopédie est du Chevalier Louis de Jaucourt.

Galanterie Militaire

métaphore échiquéenne
Il semblerait que notre beau militaire de la Belle Époque et sa cantinière auraient bien besoin d’exercice.
L’histoire ne leur en donna que trop, quatre ans plus tard, dans la boue des tranchées !

La métaphore échiquéenne peut être infléchie vers différentes connotations.  Lice pour une joute espiègle et légère,  et chaque siècle offre un grand nombre d’œuvres auxquelles correspond une grande richesse de significations. Voici quelques cartes postales du début du siècle illustrant cette joute amoureuse :

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Joueuse

Dans un petit village de Corse, la vie d’Hélène, effacée et discrète, est faite de jours qui s’enchaînent et se ressemblent… Hélène est une femme de chambre sans histoires qui vit une existence rangée aux côtés de son mari, Ange, et de sa fille, Lisa. Tout bascule le jour où, faisant le ménage d’une des chambres de l’hôtel, elle surprend, fascinée, un jeune couple d’Américains très séduisants qui joue aux Échecs sur une des terrasses. Intriguée par le jeu tendu qui se déroule sous ses yeux, elle décide d’en apprendre les règles. Monsieur Kröger, un habitant du village, devient son mentor et ami. Mais cette métamorphose positive vers une nouvelle liberté pour Hélène, ne se fera pas sans modifier profondément, ses relations avec sa famille, ses amis et les habitants de village. Hélène se prend d’une telle passion pour les Échecs qu’elle se heurte à l’incompréhension de son entourage, met en danger son couple et risque sa réputation. Monsieur Kröger la convainc de participer à un tournoi…

joueuse
Sandrine Bonnaire dans le film Joueuse de Sandrine Botaro, 2009.

« Évidemment, écrit Télérama, on souhaiterait, dans la mise en scène, un peu de la fièvre qui s’empare de l’héroïne. Mais non : les jeunes cinéastes actuels (y sont-ils forcés, ou est-ce inscrit dans leurs gènes ?) ont la prudence dans le sang. Si l’on excepte, donc, quelques idées – pas très heureuses, au demeurant (le carrelage de la véranda de l’hôtel qui se transforme en un échiquier géant !), c’est avec tenue et retenue que Caroline Bottaro dirige son premier long métrage. Elle a, en revanche, la qualité précieuse d’aimer ceux qu’elle observe et de nous les rendre tous aimables. Si la passion d’Hélène embellit sa vie, elle modifie, aussi, son entourage, qui semble contaminé par sa grâce soudaine et son euphorie : un instant tentés par la bassesse, son mari, sa fille se ressaisissent et progressent, eux aussi. À sa façon, Caroline Bottaro est une humaniste. Et puis il y a Sandrine Bonnaire, dont on ne se lasse pas d’admirer l’éclat fragile, l’ardeur tenace. Face à elle, Kevin Kline, génial cabotin parfois, qui ici ne fait rien. Rien de rien. Mais superbement… Les voir tous deux se mesurer, s’apprivoiser peu à peu suffit à notre plaisir ».

Le jeu d’Échecs se conçoit ici comme une métaphore à la fois d’un amour platonique et d’une élévation spirituelle. Un film magnifiquement servi par la prestation des deux acteurs principaux, Sandrine Bonnaire et Kevin Kline, dont c’est ici le premier film en français.

Collection

Le jeu d’Échecs représenté sur timbres-poste est une des principales collections de philatélie thématique, l’une des trois façons principales de collectionner des timbres-poste et d’autres documents philatéliques et postaux. Elle consiste à rassembler ces derniers s’ils ont un rapport avec un thème particulier, puis à les organiser pour une présentation publique ou une conservation dans un but encyclopédique. Des timbres avec le motif du jeu d’Échecs sont régulièrement émis dans pratiquement chaque pays du monde.

Le joueur d’Échecs et le philatéliste partagent le même souci du détail et de la précision. Le portrait de la reine déplacé à droite de 4 mm et notre philatéliste est heureux de découvrir une nouvelle variété, comme le joueur est fier de trouver une variante inédite.

timbres échecs
Collection Bobby de Besac. Un clic pour agrandir.

La Gloire de Sergueï Sergueïevitch

Prokofiev vs Capablanca
Sergei Prokofiev dessiné par  Henri Matisse le 25 April 1921.

Le 16 mai 1914

Dans la soirée, une fois de plus au tournoi d’Échecs à affronter Capablanca. La partie débuta comme la veille — Capablanca n’a pas perdu l’échange, mais n’a pas gagné de pièces. Il attaqua, rendant les choses très difficiles pour moi, mais je résistai énergiquement. Capablanca jouait ses pièces avec style, les laissant disponibles pour l’attaque, mais si vous tentiez de les prendre, vous perdiez. Budarina, dans un état terrible, était à ma droite ; à ma gauche,  gentleman impeccable, Iakhontov, le beau-frère de Bashkirov. Après deux heures de dur jeu, je vis soudain une combinaison et dit à Iakhontov : « Je vais gagner le match ! »

prokoJe la lui montrai, mais pour être tout à fait certain, je demandai à Capablanca de passer mon tour. Quand il revint, j’étais un peu nerveux, car j’avais réfléchi sur un mat en trois. Je fis mon coup. Capablanca était sur le point de répondre, mais s’arrêta, voyant le piège. Après réflexion, ne pouvant s’échapper, il sacrifia une pièce. Ainsi, j’avais une pièce de plus et je devais  maintenant l’utiliser. Ce fut un moment où je fus réellement effrayé, il me semblait que Capablanca pouvait s’échapper. Mais c’était impossible et il perdit ! Je célébrais ma victoire et fut congratulé. Dranishnikov, extatique, criait : « Give him the bumps ! »  Le résultat de la simultanée fut : 20 gains, 2 pertes et 2 nuls.

Bashkirov m’invita chez lui pour le thé, il était tard, mais, sachant que Capablanca y allait, j’acceptai l’invitation. Je regardais Capablanca et il était intéressant de voir comme il était peu présent. Mais étant allé au lit à huit heures du matin et se levant à midi, il avait l’air absolument épuisé et pour la plupart du temps ne disait rien, les yeux fixés dans son verre. Bashkirov s’est lancé dans un flux de rhétorique sur l’histoire russe et nous l’avons écouté. Puis il m’a demandé de jouer Tannhäuser. Habituellement, je ne l’aurais pas fait, mais j’étais curieux ce qu’en pensait Capablanca. Il écouta avec un plaisir évident, mais afficha une ignorance totale, disant qu’il avait entendu cette pièce quelque part, mais ne savait pas ce que c’était. Il apprécia mon prélude pour harpe. Nous quittâmes, Capablanca et moi, la demeure de Bashkirov ensemble. Je souhaitais marcher un peu et il fit de même. Après avoir échangé quelques mots au sujet de l’aube naissante, je gardai le silence comme lui. Nous marchâmes rapidement environ vingt minutes et Capblanca commença à parler et me demanda s’il était vrai que je partais pour Londres via la Suisse. Son accent français n’était pas tout à fait authentique, mais il parlait la langue très correctement. Je lui répondis en détail, mais il ne me dit pas où lui-même allait. Plus tard, nous parlâmes plus librement de choses et d’autres. Nous marchâmes allègrement jusqu’au coin de Sadovaya et Voznesenskaya, où nous nous quittâmes, lui partant ves l’Hôtel Astoria et moi vers First Rota. Il était trois heures du matin et tout à fait jour.

Serge Prokofiev

La Gloire de Sergueï Sergueïevitch

Un tube de Prokofiev : Pierrre et le Loup

Franz Kafka

Franz Kafka
Franz Kafka

Il n’est pas très connu que Franz Kafka jouait aux Échecs. Sa bibliothèque contenait de nombreux ouvrages dédiés à ce jeu, mais il n’y a pas d’indication dans son journal qu’il pouvait s’y adonner. En octobre 1911, il aurait participé à Prague, au Club d’Échecs Dobrusky, à une simultanée donnée par le jeune prodige cubain Capablanca, qui quelques mois plus tôt, venait de triompher à San Sebastian, dans son premier tournoi international. Dans son journal, commencé en 1910, Kafka ne fait, cependant, aucune mention de cet événement.

capablanca
Cette photo me paraît truquée. Kafka serait le troisième à droite.

Je vous donne donc, sous réserve, sa partie contre Capablanca :

Pourquoi les femmes ne jouent-elles pas aux Échecs ?

Des causes psychologiques ?

Les femmes n’auraient pas la même motivation que les hommes à la victoire. Plus dilettantes, les Échecs restent pour elles qu’un jeu et elles seront moins enclines aux efforts nécessaires pour le gain. Signe de faiblesse ou d’intelligence pour nous autres, les mâles, prêts à tout pour l’emporter, et qui jouons presque notre vie sur ces soixante-quatre cases ? À méditer…

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Les psychanalystes y allèrent également de leurs explications. Reuben Fine, joueur d’Échecs et psychanalyste, écrivait : « Les rôles respectifs de la victoire et de la défaite aident à comprendre pourquoi les échecs sont si peu joués par les femmes. Pour la femme, l’ennemi est habituellement une autre femme, qu’elle désire vaincre pour obtenir un homme. Une victoire sur un adversaire masculin n’a pas d’intérêt pour elle, puisqu’elle l’isole des hommes au lieu de lui gagner leur amour. Et la victoire sur une femme ne l’aide en rien à se rapprocher d’un homme ».

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Les psychanalystes ont vu rapidement une correspondance entre le psychisme humain et les Échecs. Déjà Lasker au début du XXe siècle, alors champion du Monde, remarquait qu’ils étaient « une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique ». Le but du jeu est la mise à mort de la figure centrale, le Roi adverse. Rois et Reines, où qu’apparaissent ces figures (rêves, mythes ou contes de fées), renvoient aux images parentales. De part et d’autre, deux forces sont en présence : les blancs et les noirs. Les sentiments négatifs envers le père sont projetés sur le roi adverse et les sentiments positifs sur son propre roi, objet principal de défense. Avec le pion-enfant avançant lentement vers la promotion de l’âge adulte, l’échiquier est le théâtre idéal pour que se joue à l’infini la symbolique oedipienne, « une mise en scène œdipienne classique, écrivent Jacques Dextreit et Norbert Engel ; l’Œdipe féminin, qui associe amour pour le père et désir de mort de la mère, ne trouve donc aucune possibilité de se projeter ». Seul un retournement de l’Œdipe serait une motivation inconsciente incitant les femmes à jouer aux Échecs. « Aimerait les Échecs, poursuivent-ils, la femme qui aurait inversé la structure œdipienne classique et qui chercherait l’aide de la mère pour mieux abattre le père ».

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…