Le Château des Fées

En 1984, a curiosité de Jean-Pierre Lémant, archéologue autodidacte, est attiré par une butte étrange en haut d’un éperon : « La terre recouvrait les ruines d’un château-fort édifié sans doute à la fin du Ier millénaire ». Aidés par des chômeurs en stage, ils dégagent peu à peu les ruines. Édifié sur une motte rocheuse naturelle, sur la rive gauche de la Meuse au nord de Charleville-Mézières, sur les premiers contreforts du massif ardennais, il est détruit vers l’an 1020, et devient le château défait que l’imaginaire populaire transforma en château des Fées.

Château des Fées
Une reconstitution du château des fées (en vitrine du Musée de l’Ardenne à Charleville-Mézières)

« Qui était le seigneur des lieux ? À la lumière de quelques chansons de geste, Jean-Pierre Lémant suppose qu’il pourrait s’agir d’un certain Lambert d’Oridon, un seigneur dont la légende dit qu’il a enlevé plein de filles et capté plein de trésors… Qu’il sait dérober toutes les richesses en envoûtant ceux qui les possèdent ». En tout cas, le maître festoyait copieusement, avec moult viandes et gibiers de par les très nombreux ossements retrouvés et après, sans doute, jouait-il aux échecs avec ce jeu découvert dans les décombres.

Château Fées
Un fou et un pion du XIe siècle en bois de cerf.

Le fou (3,8 cm de hauteur) au corps cylindrique possède des rainures qui se rejoignent évoquant le drapé d’un vêtement, type de décoration que l’on retrouve communément sur les pièces de cette époque, en particulier sur le Roi de Mayenne. Le pion tronconique, taillé dans la pointe de l’andouiller, est des plus classique avec ses lignes torsadées qui partent de la base et se rejoignent au sommet.

Les Échecs, un jeu de dames

Le premier Championnat de France féminin se disputa au cercle Le Fou du Roi, à Montmartre, du 20 janvier au 10 février 1924. On ne joue que les dimanches. 12 concurrentes, éliminées quand elles perdent deux parties. Ce fut un événement considérable pour l’époque, très peu de pays organisaient de tels championnats féminins, le premier Championnat du monde féminin ne sera organisé qu’en 1927. La presse quotidienne se fit l’écho de l’événement dans le style gentiment machiste du temps.

Championnat France échecs féminin 1924
Mlle la doctoresse Landais disputant une partie  contre Mlle Lipstchutz, 20 janvier 1924, Agence Rol.

Un tournoi sur la butte Montmartre

En un tournoi qui commençait hier au flanc de la butte Montmartre et s’y continuera les deux dimanches prochains, le « Fou du Roi », cercle d’échecs, met aux prises une douzaine de dames.
— Pas davantage ?
— Mon Dieu, non : de toutes les femmes du monde, nous dit M. Barberis, le président du cercle, c’est la Française qui s’intéresse le moins au noble jeu d’échecs.
— Y joue-t-elle bien toutefois, quand elle s’y met ?
— Comme toutes les femmes beaucoup d’intuition, assez peu de logique : des coups de génie : tout à l’heure, un mat en huit coups à côté de ça, des étourderies inexcusables.
— Voyons cela..
Les championnes sont de tout âge ; dirons-nous qu’au premier abord, la valeur semble bousculer quelque peu le nombre des années ? Les blanches jouent… et ne gagnent guère ; mais peut-être elles temporisent : le sourire de la doctoresse Landais, chevalier de la Légion d’honneur, ne nous dit rien de bon pour sa partenaire.
Mme Gromer, dont le professeur est son fils, le petit prodige de quatorze ans que l’on sait, vient de perdre, en coup de foudre, une partie gagnée patiemment et à coup sûr. Fraîche et crépue, une fillette aux bras minces souffle un tout petit pion sans conséquence, avec la timidité qu’elle mettrait à ne pas choisir, sur une assiette de gâteaux, le plus gros, avec de la crème. Son adversaire, malicieuse et maternellement attendrie, lui souffle incontinent un joli cavalier : la jeune personne rougit et mord sa lèvre incarnadine : on vous revaudra ça, madame, quand on aura dix-huit, ans.
Deux de ces dames, seulement, fument la cigarette ; mais au bord de chaque table, il y a deux petits tas formés d’une paire de gants, d’un bouquet de violettes et d’un sac à main et la perdante, invariablement, dès qu’elle se voit sans autre recours possible, se dérobe à la façon des déesses vaincues dans un nuage… un petit nuage de poudre de riz. Tout est perdu, fors la face.

          
Les coupures de presse de l’époque.

« La phase éliminatoire va permettre de dégager 4 finalistes, peut-on lire dans Héritage des Échecs Français. Les différentes coupures de journaux permettent d’apprendre qu’outre les 4 finalistes, participaient aussi la doctoresse Camille Landais, Melle Lipschutz (14 ans), Mme Levasseur et Mme Gromer la mère du petit prodige des échecs Aristide Gromer. Le dimanche suivant, les 4 dernières joueuses devaient se rencontrer dans un tournoi quadrangulaire pour désigner la championne ».

Championnat France échecs féminin 1924
Tournoi féminin d’échecs, place des Abbesses. 20 janvier 1924, Agence Rol.

Échecs au féminin

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The Chess Players – 3 female figures – Hermann-Paul, pseudonyme de René Georges Hermann Paul.

La Dame, la pièce la plus puissante de l’échiquier depuis le XVe siècle, est bien absente aujourd’hui de notre jeu. Le monde échiquéen est devenu un désert féminin. Les femmes y étaient pourtant bien présentes à l’origine et le rapport homme-femme était même un enjeu symbolique primordial. Dans l’art, cependant, elles restent présentes devant l’échiquier. Mais tous ces jolis modèles sont-ils des « pousseuses de bois », ou le jeu est-il là comme simple élément de la composition ?

L’armée du Roi Blanc

Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Carroll – auteur glorifié d’Alice au Pays des Merveilles – souffrait d’une obsession maladive pour les fillettes, écrit Marc-André Cotton dans Regard Conscient. Ses œuvres d’écrivain et de photographe, ainsi que l’abondante correspondance intime qu’il a léguées, permettent de reconstituer l’univers dans lequel il a vécu et de mettre à jour l’origine de ses névroses sexuelles. Ainsi, l’idéalisation de l’enfance qui caractérise la littérature enfantine inaugurée par Carroll porte-t-elle les marques de l’abus et de l’enfermement dans lequel des générations d’enfants furent tenus. Et c’est pourquoi ces écrits fascinent tant.

Lewis Carroll miroir échecs

Un instant plus tard, des soldats, au pas de charge, arrivaient à travers bois, d’abord par détachements de deux ou de trois, puis par pelotons de dix ou de vingt hommes, et finalement, par régiments si nombreux qu’ils semblaient remplir toute la forêt. Alice, de peur d’être renversée et piétinée, se posta derrière un arbre, et elle les regarda passer.
Elle se dit que, de sa vie, elle n’avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I’un d’eux s’écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d’hommes étendus.
Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu’un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d’arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
« Je les ai envoyés là-bas, tous ! s’écria, d’un ton ravi, le Roi, dès qu’il aperçut Alice. N’avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ? »
« Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m’a-t-il semblé. »
« Quatre mille deux cent sept, c’est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n’ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu’il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n’ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I’un ou I’autre d’entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ? »
« Personne », répondit Alice.
« Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d’un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I’Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c’est de voir, parfois, quelqu’un de bien réel ! »
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d’observer attentivement la route. « Je vois à présent quelqu’un ! s’exclama-t-elle tout à coup. Quelqu’un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres ! » (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)
« Pas bizarres du tout, dit le Roi. C’est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu’il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu’il est heureux. II se nomme Haigha. » (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec « Aïe, gars ! »)

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrtait

L’Éléphant de Charlemagne

L‘Éléphant dit de Charlemagne en ivoire, de provenance indienne. IXe ou Xe siècle, BNF, Cabinet des Médailles.

« Un éléphant d’ivoire, son chasteau dessus et un personnage d’homme dessus le chasteau ; et à l’entour de l’éléphant et chasteau, plusieurs personnages d’empereur et de roys, à cheval et de petit personnages à pieds ; estimé avoir cousté cent éscus ledit éléphant représenté semblable à un des échecs » le decrit-on en 1634. Conservée jusqu’à la Révolution française dans le trésor de l’Abbaye de Saint-Denis, il fut longtemps considérée comme une pièce d’échecs, cadeau du calife Haroun el-Rachid à Charlemagne.

Éléphant Charlemagne

Sous le socle, une inscription en caractères coufiques donne le nom de l’artisan « œuvre de Yusuf al Bâhili ». Mais l’inscription a pu être rajoutée postérieurement. Sculptée dans une défense d’éléphant, ce personnage assis en tailleur, protégé par huit guerriers, est-il un roi ? Est-ce même une pièce d’échecs ?

Quoi qui l’en soit, cette pièce est une belle illustration de la beauté figurative de pièces du chaturanga indien et sans doute également des pièces persanes du chatrang d’avant la conquête arabe qui imposa son style plus dépouillé, mais peut-être plus élégant.

Les tribulations d’un roi indien au cours de son voyage vers l’Europe.

La bosse plus basse symbolise le crâne d’un éléphant, la plus élevée le monarque. Au cours de son voyage vers l’Occident, notre royale voyageur s’enrichit de décorations. Le crénelage sommital de la pièce française évoque la couronne et le roi transporté, début d’un retour de la figuration.

Le château de Bressieux

château Bressieux
Le château de Bressieux (Isère) construit à la fin du XIe siècle sur une hauteur située en bordure de la plaine de Bièvre dans le Dauphiné.

Par l’ampleur de ses ruines tout en briques roses, on peut encore aujourd’hui imaginer sa beauté primitive. On y découvrit, lors d’une campagne de fouilles archéologiques, trois belles pièces de jeu d’échecs datées de la première moitié du XIIIe siècle, un roi, une tour et un cavalier stylisés, reprenant les modèles du jeu hindous selon la stylistique islamique interdisant la représentation figurative.

château Bressieux echecs
Le Roi, la Tour et le Cavalier

Le roi, sculpté comme la tour dans un os long d’un grand mammifère, est un cylindre ovale de 2,5 cm de hauteur. Dans la tradition arabe, l’avancée triangulaire symbolise le crâne d’un éléphant, le crénelage sommital évoque la couronne et le monarque transporté. Les incisions latérales étaient sans doute destinées à différencier les camps. De tels types de pièces, rependues dans toute l’Europe, furent retrouvées à Sandomierz en Pologne ou dans ruines du château de Niederralta en Suisse.

La tour (1,5 cm)possède l’échancrure traditionnelle du rukh (le char) arabe décorée par des ocelles. Une double ligne centrale, encadrée d’ocelles permettait de reconnaître sa pièce. Le cavalier de 1,8 cm de hauteur est en bois de cerf et reprend la forme typique du faras (cheval) au corps cylindrique porteur d’une tête triangulaire projetée vers l’avant, les yeux étant stylisés par l’incision transversale.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…