Les pièces ensorcelées

Héctor Rojas Herazo echecs citation« Bien qu’ils le paraissent, comme tous s’accordent à le définir, les échecs ne sont pas un jeu. Ils sont, selon l’angle de vue, un rite, une passion kabbalistique ou une lutte symbolique de l’homme avec le fatalisme et le moment où son destin s’accomplit. Mais ce n’est pas un jeu. »

Hector Rojas Heraz, Las piezas embrujadas : el ajedrez como rito

Les Échecs comme un rite est un texte de l’écrivain et artiste colombien Héctor Rojas Herazo (1921-2002), écrit en l’année emblématique de 1968.

L’échiquier des templiers

échiquier templiers
Architrave de la Pieve di San Paolo, Vico Pancellorum (Lucca)

Cette église est mentionnée pour la première fois dans un document datant de 873. Son architrave recèle sans doute un mystère sous la forme de ces pictogrammes : de gauche à droite, on voit clairement un crucifix, un arbre de vie, un chevalier tenant une épée, un échiquier et une Vierge à l’enfant. L’échiquier, exprimant le monde de la dualité où le blanc et le noir s’affrontent, l’un est Lumière, l’autre est Ténèbres, évoque peut-être le beauceant, l’étendard des Templiers, un damier porteur de la croix templière.

Le noble roy Alixandre de Macedonne

Alixandre Macedonne enluminure manuscrit échecs
« La geste ou histore du noble roy Alixandre, roy de Macedonne, » traduite d’un « livre rimet intitulé l’Istore Alixandre, » par ordre de « Jchan de Bourgongne, conte d’Estampes », Format: 435 × 305 mm, 1401-1500 – Bnf

Alixandre Macedonne enluminure manuscrit échecs

« Jeu des rois, roi des jeux », résume l’expression désormais consacrée qui rappelle que, au Moyen Âge et aux siècles suivants, les échecs constituent le divertissement de nombreux rois et empereurs, Philippe II d’Espagne et Charles V notamment. Différentes sources, aussi fantasques les unes que les autres, n’attribuent-elles pas d’ailleurs leur invention à Ulysse ou à Aristote, dont le jeune disciple n’était autre qu’Alexandre le Grand ?* » Le grand Alexandre, né en 356 avant Jésus-Christ, ne joua jamais à ce jeu apparu dans l’Inde du Nord, vers l’an 500 de notre ère.

* Maxime Kamin, Le jeu d’échecs, une histoire de symboles – L’Elephant N° 14, 2016.

Sentinelle souriant

pièces échecs archéologie scandinave
« Warder »  scandinave en ivoire de baleine (Tour ou Pion) 4.8 × 3.2 × 2.3 cm, XIIe siècle, Metropolitan Museum

Armé et prêt pour la bataille, ce guerrier debout, vêtu d’une longue cape, se penche légèrement, les épaules voutées, comme s’il portait le poids de son armure et pourtant, il a un visage ouvert, presque souriant.

Rolling Chess

« En 2016, le label Reel to reel a publié une édition limitée d’une série d’enregistrements inédits réalisés par les Rolling Stones en 1964 pour Chess Records, créé par deux frères, Leonard et Phil Chess, des Juifs originaires de Pologne.

Les Stones n’ont jamais caché leur fascination initiale pour le blues américain. Lorsque les Stones se lancent à l’assaut des Etats-Unis, dès 1964, ils demandent évidemment à visiter les studios Chess de Chicago. Un véritable pèlerinage pour ces enfants du blues. Et sur place, ils vont enregistrer 4 morceaux. Chuck Berry assiste à cet enregistrement. Sa réaction, un brin ironique, se passe de commentaire. « Swing on, gentlemen, you are sounding most well, if I may so » : Poursuivez, messieurs, vous sonnez magnifiquement bien, si je peux me permettre.* » Voici quelques extraits de l’album :


* Les Rolling Stones en Amérique : pèlerinage aux studios Chess, France-Culture.

Jouer comme une nouille !

« Krupen’s knight is pinned. What a brilliant move by Ronzoni ! » Le Cavalier de Kruppen est cloué. Quel coup brillant pour Ronzoni ! La nouille géante gagne. On ne voit guère le rapport entre Ronzoni, la marque phare de New World Pasta, le plus important fabricant de pâtes au détail de l’Amérique du Nord et le jeu d’échecs. Sinon que l’on se sent souvent « nouille » devant l’échiquier…

Quatre Reines pour un Roi

C’est une blague qu’Alexhine aurait racontée lors d’un banquet avant de jouer contre Bogolubov pour le Championnat du monde.

« La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais mort. Je me suis naturellement dirigé vers le paradis. Alors que je m’approchais du portail, Saint-Pierre me salue et me demande :
— Qui es-tu ?
— Je suis Alekhine ! Le champion du monde d’échecs.
— Désolé, dit Saint-Pierre en secouant la tête, il n’y a pas de place au paradis pour les joueurs d’échecs.
Avant de m’éloigner, très abattu, des portes nacrées, je jette un dernier regard autour de moi. Eurêka ! Qui vois-je ? Nul autre que mon bon ami Bogolubov. Rapidement, j’attire l’attention de Saint-Pierre sur mon copain rondouillard.
— C’est un joueur d’échecs.
Saint-Pierre sourit tristement.
— Non, il croit seulement qu’il est un joueur d’échecs. »

Voci l’une des plus belles parties jamais jouées, selon de nombreux auteurs, tels que Chernev, Reinfeld, Horowitz, Golombek, Kirby et Coles.

Le Decameron

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Boccace, Décaméron, trad. par Laurent de Premierfait. Parchemin de 395 feuillets, folio 260v (1401-1500)

Dans ce manuscrit du Décameron de Boccace, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, on peut lire : « Le livre appellé Decameron, autrement le prince Galeot surnommé, qui contient cent nouvelles racomptées en dix jours par sept femmes et trois jouvenceaulx, lequel livre ja pieça compila et escripvi Jehan Boccace de Celtald en langaige florentin, et qui nagueres a esté translaté premierement en latin et secondement en françois, a Paris, a l’ostel de noble, sage et honneste homme Bureau de Dampmartin, citoien de Paris, escuier conseillier de trés puissant et trés noble prince Charles, VIe de son nom, roy de France, par moy Laurent de Premierfait, famillier dudit Bureau, lesqueles deux translations, par trois ans faites, furent accomplies le quinziesme jour de juing l’an mil quatre cens et XIIII. »

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Anichino séduit Béatrice – Plus tard, l’amant comblé inflige une correction à l’infortuné mari, déguisé en femme.

Dans la symbolique médiévale, le combat guerrier du jeu d’Échecs évoque l’amour, lui aussi perçu comme une lutte. Dans le Decameron de Boccace, écrit entre 1349 et 1353, Anichino amoureux de la belle Béatrice, se fait engager par Egano, le mari, comme serviteur :

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit :
— Qu’as-tu Anichino ? Cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors :
— « Eh ! Dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs.

À quoi Anichino dit :
« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

Le jeu d’Échecs par ses variantes infinies évoque en ces temps médiévaux l’infini de l’amour, aux joies et aux peines innombrables.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…