Les échecs et la guerre

Les échecs ont-ils quelque chose à voir avec la guerre ? Il n’y a rien de plus mortel et assourdissant que la guerre, il y a peu d’activités humaines plus silencieuses, paisibles et sans danger que ce jeu. Mais, écrivait Francis Szpiner « les Échecs, c’est l’art de la guerre sans les charniers, c’est la résurrection des morts tombés au champ d’honneur, l’espoir perpétuel, la suprématie de l’intelligence sur la force, la culture de l’esprit. »

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Pièce du Shatranj (persan : شَطْرَنْج) – Thomas Hyde’s, Mandragorias, seu, Historia shahiludii, 1694

De l’Inde ancienne à l’ère de l’informatique, l’armée utilisa les échecs à la fois comme métaphore et parfois comme entraînement à la guerre. Dès leurs origines, ils sont associés à cette activité si prisée de l’humanité, « depuis six mille ans, se désespérait Victor Hugo, la guerre plaît aux peuples querelleurs, Et Dieu perd son temps à faire les étoiles et les fleurs. » Les jeux de plateaux à l’origine étaient sans doute des instruments magiques et divinatoires, permettant aux prêtres de prédire l’avenir, annonçant l’issue victorieuse ou funeste d’une bataille à leur suzerain. « Puis un sacrilège a eu l’audace de convertir le procédé en jeu, éliminant peut-être les dés à ce moment-là. C’est sans doute cette personne qui, ayant sécularisé le rite religieux, a le plus droit au titre d’inventeur du jeu d’Échecs¹ », inspiré des forces militaires de l’époque : éléphants de combat, chars de guerre, cavalerie, infanterie.

échecs guerreQuand l’Islam transmet le jeu à l’Occident vers la fin du Xe siècle, non seulement les Européens ne savent pas jouer, mais ils sont déroutés par les principes même du jeu, la nature et la marche des pièces. Ils leur faut assimiler ce jeu nouveau, l’adapter à l’esprit occidental et à la société médiévale. Ils sont déconcertés par le déroulement de la partie et son but final : acculer le roi adverse au mat, pratique contraire à la guerre féodale, « où les rois ne sont pas fait pour être capturés et où les combats n’ont pas vraiment d’issue. On s’arrête quand vient la nuit ou quand vient l’hiver, mais pas quand l’adversaire est mis en déroute. Se battre compte beaucoup plus que gagner.² » Au Moyen-Âge, à la différence d’aujourd’hui où elles ont tendance à devenir plus rapides, les parties d’échecs, divertissement aristocratique, pouvaient durer des jours, entrecoupées de chasse, de danses et de banquets (où encore d’activités plus coquines). La partie d’échecs médiévale était à l’image de la guerre féodale faite d’interminables combats aux chevauchées incertaines.

Le XVIe siècle, période où l’art de la guerre est bouleversé par la généralisation de l’usage des armes à feu, voit les règles des échecs se modifier profondément ; c’est notamment à partir de ce moment-là que la reine et le fou acquièrent la possibilité de traverser tout l’échiquier, à l’image de ces nouvelles armes meurtrières à longue portée. L’histoire des échecs semble ainsi refléter l’histoire de la guerre et, plus généralement, les composantes sociales du monde dans lequel on joue.

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¹ Oxford Companion to Chess – David Hooper et Kenneth Whild.
² L’échiquier de Charlemagne – Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un

Érotisme médièval

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Coffret en ivoire, France XIVe siècle – Edinburgh, National Museum of Scotland, Gothic Ivories Project

Deux joueurs d’échecs sous une tente. Un nouveau coffret dont les côtés droit et gauche illustrent l’amour courtois avec des thèmes qui doivent maintenant vous être familiers de ce style gentiment érotique du Moyen-Âge : jambe pliée du damoiseau, tenant de sa main gauche le mat de la tente, suggérant le sexe masculin ; la couronne tenue par la damoiselle et l’oiseau de proie à long bec que maintient encore le jouvenceau, contenant son désir.

De nouveau le thème de la tente sur ce coffret parisien de la même époque. Est-ce parce que ce jeune couple semble surveillé par deux dames de compagnie, que le godelureau semble hésiter à empoigner  le mat ?

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Coffret en ivoire, France 1ere moitié du XIVe siècle – London, The Wernher Collection, Ranger’s House, Gothic Ivories Project

Tintin au Tibet

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Hergé – Tintin au Tibet : Tintin rêve que son ami Tchang vient d’être victime d’un accident d’avion, dessin au crayon préparatoire.

Les échecs et la bande dessinée ont un point commun, le quadrillage de la planche et du plateau de jeu. Le jeu d’échecs apparaît plusieurs fois dans les aventures de Tintin : à deux reprises dans L’oreille cassée, à deux également dans Tintin au Tibet où sa fonction est essentiellement humoristique quand Alcazar ou Tintin flanque le jeu en l’air. « Faire voler l’échiquier, balancer un coup-de-poing au milieu de la partie, c’es recourir au prêt-à-rire de l’image des échecs (tradition oblige). Sa formule, c’est Échiquier vole !, et il volera, effectivement, sous les couleurs blanche et rouge d’une fusée dans Objectif Lune.¹ »

¹ Silvain Bouyer, Le rêve de l’échiquier : le jeu d’échecs dans les aventures de Tintin in Échiquier d’Encre : le jeu d’échecs et des lettres, 1998 Librairie Droz.

Mascarade

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Né à Versailles vers 1647, André Danican Philidor, dit l’Aîné, est le premier compositeur d’une lignée de musiciens, père de François-André Danican Philidor, musicien et joueur d’échecs, auteur de L’analyse du jeu des Échecs. Était-il aussi bon joueur que son fils ? En tout cas, il composa cette mascarade Le Jeu d’Échecs dont je n’ai malheureusement pas trouvé d’extrait musical, mais dont en voici le synopsis et le texte (un clic sur l’image).

Sensualité

Le jeu d’échecs, métaphore des rituels de l’amour, est souvent utilisé par les photographes pour renforcer la sensualité de leurs modèles, reflétant l’érotisme même de ce jeu où il faut dominer, pénétrer les défenses, sensualité ou le plaisir est de dominer ou d’être dominé.

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L’actrice française Corinne Dacla, photographiée à Paris en 1980 par Jean-Louis Atlan

Corinne Dacla débute au cinéma en 1977 dans le film de Diane Kurys Diabolo Menthe. Jean-Louis Atlan est photojournalisme. Ses œuvres ont paru en couverture du Time, News Week, LIFE et New York Times Magazine.

Une partie d’échecs de George Tooker

George Tooker échecs
Georges Clair Tooker – A Game of Chess (1946-1947)

George Tooker (1920-2011) est un peintre figuratif américain adepte du « réalisme magique », introduisant des éléments surnaturels et irrationnels dans un environnement réaliste. Tooker utilise une technique traditionnelle, la tempera à l’œuf, la détrempe de l’œuf sur plâtre, qui permet d’obtenir une finition fine et mate et des couleurs pastel. Travail lent et méthodique demandant quatre mois pour réaliser une peinture de taille moyenne. Cette technique s’accorde bien avec un travail très réfléchi et soigneusement exécuté.

George Tooker échecsTooker se refuse à expliquer ses œuvres qui expriment l’angoisse existentielle et l’aliénation générées par les sociétés technologiques et urbaines modernes, la solitude et l’isolement des individus. Ce tableau est énigmatique : un couple joue sous le regard sévère d’une matrone. La partie semble déjà perdue pour l’homme (autoportrait de l’artiste ?) qui semble prêt à fuir sous le regard hostile de ces femmes et des chats prêts à bondir. Derrière une porte vitrée, deux autres femmes contemplent la scène. Le sol de la salle reprend le motif de l’échiquier, suggérant que l’homme est en train de perdre la partie sur l’échiquier comme dans sa vie.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…