Funeste nouvellle

echecs mort

Un grand maître d’échecs décède. Après quelques jours, un de ses amis entend une voix. C’est lui ! Il lui demande :
— Comment est-ce, où es-tu maintenant ?
— Que veux-tu savoir d’abord, la bonne ou la mauvaise nouvelle ?
— Donne-moi la bonne nouvelle en premier.
— Et bien, c’est vraiment le paradis ici. Il y a des tournois et des parties de blitz en permanence. Morphy, Alekhine, Lasker, Tal, Capablanca, Botvinnik et tous les autres sont ici et on peut jouer contre eux.
— Fantastique ! 
répond son ami, et quelle est la mauvaise nouvelle ?
— Tu as les noirs contre Capablanca samedi.

Le jeu d’échecs de Loisy

« Lorsque l’Islam transmet le jeu d’échecs aux Occidentaux vers le milieu ou la fin du Xe siècle, écrit Michel Pastoureau, ces derniers ne savent pas jouer. Non seulement, ils ne savent pas jouer, mais, lorsqu’ils essayent d’apprendre, ils sont déroutés par les principes du jeu, par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs (camp rouge contre camp noir) et même par la structure de l’échiquier : soixante-quatre cases, cela ne représente rien, ou peu de chose dans la symbolique chrétienne des nombres. Les échecs sont un jeu oriental, né en Inde, transformé en Perse, remodelé par la culture arabe. Mis à part sa parenté symbolique avec l’art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens. Il faut donc pour assimiler ce jeu nouveau le repenser en profondeur, l’adapter aux mentalités occidentales, lui redonner une image plus conforme aux structures de la société féodale¹ ».

Le jeu de Loisy
Le jeu de Loisy

Ce jeu étranger devait apparaître aux Européens à la fois proche et lointain. « Proche, parce qu’il s’agit d’un jeu reflétant les pratiques d’une autre élite guerrière et parce que des jeux de guerre du même esprit étaient déjà pratiqués auparavant en Europe². Proche aussi parce que les jeux de tables sont dès le IXe siècle l’une des composantes de l’éducation noble », explique Luc Bourgeois³. Le vocabulaire persan et arabe, la forme stylisée de cette armée aux composantes très exotiques – le char de guerre ou l’éléphant – rendront l’entendement de la logique du jeu difficile pour les Occidentaux et leur poseront de nombreux problèmes de compréhension et d’adaptation. Cette acculturation se fera lentement, avec bien des tâtonnements et au prix de nombreuses variantes locales.

Les pièces du XIe au XIIe respectent le modèle non figuratif hérité du monde arabe. Cependant, assez rapidement, l’Occident introduit un style intermédiaire avec des pièces partiellement figuratives. Le jeu d’échecs, fabriqué en bois de cerf, découvert lors des fouilles de la motte castrale de Loisy (Saône-et-Loire), en 1960,  est parmi le plus ancien retrouvé en Europe et date de l’introduction du jeu en Occident, autour de l’an Mil.

jeu echecs loisy

Seize pièces de qualité furent retrouvées. Si certaines évoquent les origines arabo-persanes du jeu, d’autres reflètent l’adaptation à la société féodale. Très diverses, elles proviennent sans doute de plusieurs jeux, réunies peut-être pour en former un nouveau.

La datation de l’occupation de la motte de Loisy a pu être établie précisément grâce à l’étude de la céramique, de deux monnaies, mais aussi grâce au carbone 14 et donne une fourchette pour ce jeu de 892 à 998. Cela permet de supposer une arrivée des échecs plus ancienne que la période charnière communément reconnue de l’an Mil.

jeu echecs loisy
Ensemble de pièces figuratives et schématiques de la motte de Loisy, bois de cerf, fin du Xe siècle. Mâcon, Musée des Ursulines.

Le char est l’ancêtre de la tour. La pièce représente un char à deux places où se tiennent deux personnages. Le caisson est décoré de rameaux de sapin. À l’arrière, des roues à 9 rayons. Les membres antérieurs des chevaux, seuls, sont figurés, mais queues et croupes, de même que les crinières sont esquissées. C’est sans doute une des premières occurrences en Occident d’une pièce, abandonnant la stylisation islamique pour une représentation plus figurative.

jeu echecs loisy
Le Char qui devint notre Tour moderne.

Le Chevalier, cavalier de notre jeu actuel, coiffé d’un casque, jambe gauche fléchie, la droite agenouillée, le genou reposant sur un petit tabouret, porte bouclier et épée à la main. Certaines pièces du jeu furent adaptées sans difficulté, car elles n’étaient pas étrangères aux sociétés d’Occident : le cavalier proche du chevalier médiéval.

jeu echecs loisy
Le Chevalier

Le roi (ou la Reine), pieusement enchâssé dans sa niche, mains jointes. À l’ouverture arrière, un petit personnage aux bras levés semble invoquer Dieu. La pièce ne fournit pas assez d’indications pour distinguer un roi ou une reine.

jeu echecs loisy
Le Roi ou la Reine

 Le fantassin arabe (baidaq) est juste devenu le pion, c’est-à-dire un piéton.

jeu echecs loisy
Les pions

¹ Michel Pastoureau, Le Roi du jeu d’échecs (Xe – XIVe siècle).
² Le hnefatafl, jeu nordique dont le but est également de capturer un roi.
³ Luc Bourgeois : Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.

Aux Échecs, on connaît la musique !

J’ai déjà évoqué David Oistrakh, grand violoniste et altiste russe et ses parties avec Prokofiev. De Prokofiev, il racontait qu‘il jouait aux échecs avec passion, mais qu‘il n‘était pas comme joueur aussi remarquable que comme compositeur ! « Je lui ai laissé gagner la dernière partie, sinon il aurait passé la nuit à l‘analyser et à chercher ses fautes* ».

Voici une partie de Oistrakh contre Louis Persinger (1887-1966), violoniste et pianiste américain :

Et interprétées par ces artistes, La Suite bergamasque Clair de Lune de Claude Debussy par David Oistrakh, accompagné au piano par Paul Badura-Skoda et Playera des Dances espagnoles, Op. 22 de Pablo de Sarasate par Ruggiero Ricci et Louis Persinger au piano.

* Rapporté Paul Badura-Skoda, le grand pianiste autrichien et également amateur d’Échecs.

La science de l’échiquier

science échiquier

Il serait à désirer que la science de l’échiquier fût cultivée dans les collèges, où nous apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l’enfant et ne servent pas à l’homme. Il y a au fond du jeu d’échecs une philosophie pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces, souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous mate à chaque pas. De là tant de fautes, tant de gauches combinaisons, tant de coups faux ! Celui qui, de bonne heure, a façonné son esprit aux calculs matériels de l’échiquier, a contracté à son insu des habitudes de prudence qui dépasseront l’horizon des cases.

Joseph Méry, Le joueur d’échecs (1840)

Mise en scène échiquéenne

silman potter
Nos trois héros doivent affronter les redoutables pièces blanches.

Imaginez que vous venez de voir votre premier Harry Potter, Harry Potter à l’École des Sorciers. Très excitant et très spectaculaire, surtout la scène de la partie d’Échecs où Ron se sacrifie pour permettre à Harry de mater le roi blanc. Cependant, si vous êtes familiarisé avec les règles, la scène n’a pas beaucoup de sens. C’est que plusieurs coups clés ont été coupés de la version finale du film. Pourquoi Ron, d’ailleurs a-t-il besoin de se sacrifier ? Quand il semble que, Harry le Fou, pouvait rapidement asséner le coup de grâce après le sacrifice de la R. C’est que tout cela est du cinoche et que le réalisateur, Chris Columbus, privilégia le spectacle plus que la logique échiquéenne. Mais dans la coulisse, le Grand Maître international, Jeremy Silman, embauché en tant que consultant, avait mis en place un drame en 64 cases peut-être plus spectaculaires. Écoutons-le :

« Quand on me demanda de créer une position pour Harry Potter à l’École des Sorciers, je fus plus qu’enchanté. Tout au long de ma vie, j’avais regardé des films et des émissions de télé faire une blague de telles positions. Après tant d’années d’agacement, j’avais l’opportunité de faire du bon boulot.
Mes reproches étaient les suivants :

  • Lorsqu’un acteur évoque un système d’ouverture, il ne disait jamais : « Ah, voilà ma ligne préférée dans la défense sicilienne ». Au lieu de cela, il laisse échapper : « Hey Jeb ! Vous jouez la ligne de Ploucard Dupont contre la Défense du Noisetier ». Je n’ai jamais compris pourquoi ils ne pouvaient pas utiliser un vrai nom d’ouverture dans le script.
  • Quand ils parlent d’un joueur célèbre, ils ne diraient jamais : « Oh, voilà Alekhine ! » Au contraire, ils batardisent un pseudo-nom russe :  « Tiens, voila Ragmazagolsky! »
  • Les acteurs n’ont jamais appris comment déplacer les pièces correctement. Un joueur d’échecs réel ne pousse pas la pièce doucement vers l’avant, il l’a saisi et la claque sur une case. S’il capture, il déplace sa pièce et simultanément dégage la pièce ennemie hors du plateau, presque plus vite que l’œil peut suivre.
  • Dans environ 20 % des scènes que je l’ ai pu voir, l’échiquier a été effectivement mal placé, avec une case noire à droite.
  • Invariablement, et peu importe la force les joueurs, on va réfléchir pour un sacré bon dieu de temps, sourire, jouer son coup avec confiance et l’adversaire déplace quelque chose et dit: « Échec et mat ! » Est-ce qu’un fort joueur a jamais dit Échec et mat ?

De toute évidence, je devais endiguer cette marée d’insanité. Malheureusement, je retrouvai beaucoup de ces idées fausses quand je lus le livre. Quelle position pouvais-je créer, qui justifierait le sacrifice de Ron ? Après avoir passé de nombreuses heures — jour après jour, pendant quelques semaines — au téléphone avec le scénariste de Los Angeles et le producteur en Angleterre (qui insista pour que le premier mouvement soit une capture), je me suis finalement décidé sur la position dynamique suivante :

Un clic sur la notation pour suivre la partie sur un échiquier que vous pouvez déplacer et agrandir.

Malheureusement, la dynamique du film transforma cette séquence échiquéenne bien pensée en charabia (même si elle a l’air très énergique sur le grand écran). La longueur du film exigea des coupures, de sorte que la séquence de coups de toute cette scène furent plus ou moins réduit à … Nh3 +, le sacrifice de Ron, et … Be3 mat. Remarquez que le B ne s’empare pas de la Q… Très, très triste ! Ce fut une véritable occasion manquée et aurait enrichi la scène entière de façon incommensurable.

silman potterAprès le film , je me suis retrouvé inondé de questions telles que :
Pourquoi ne peut-on pas identifier la position ? De toute évidence, les gens qui concevèrent les pièces ne considèrent pas cela comme important.
Pourquoi ne voit-on pas votre nom au générique ?
Soupir ! … J’espérais que personne ne remarquerait cela. Si vous regardez le générique, vous retrouverez tout le monde, du coiffeur au livreur de beignet en remerciement pour leur rôle dans la création du film. L’omission du « type des échecs » montre à quel point nous sommes en bas de la chaîne alimentaire !
N’est-ce pas le Grand Maître Speelman qui a conçu la scène des échecs pour Harry Potter ?
Non! Il était le gars des échecs pour La Défense Loujine.
La position est-elle tirée d’une partie de maître ?

Cette dernière question a engendré une controverse drolatique sur le web. En fait, dans le numéro 35 de l’été 2002, du Kingpin Magazine, le Maître international Gary Lane remarque que la partie Jovanovic — Manzardo, Imperia 1967 servit de modèle pour la position de Harry Potter :

Désolé les gars, mais je n’avais jamais entendu parler de cette partie ridicule jusqu’à ce que Lane la publie dans Kingpin . Un autre mythe qui s’en va à l’égout ! »

 

Échiquier magique

Premier épisode de la série, Harry Potter à l’École des Sorciers, véritable phénomène de société, sous ses aspects enfantins, ce film de Chris Columbus réussit un tour de force : créer un univers cinématographique empreint de magie concrétisant pour des millions d’enfants les livres de J.K. Rowling et posant les bases de ce qui deviendra une saga aussi culte à l’écran qu’elle l’était à l’écrit. Sur un échiquier géant, une des protections de la Pierre philosophale, nos trois héros devront se substituer à trois pièces noires : Harry prendra la place d’un fou, Hermione d’une tour et Ron la place d’un cavalier. Ils affrontent les pièces blanches dans une partie brutale où les pièces volent en éclats.

Échiquier magique

La deuxième salle était plongée dans une telle obscurité qu’ils ne voyaient plus rien. Mais lorsqu’ils eurent franchi le seuil de la porte, une lumière éclatante jaillit soudain en leur révélant un spectacle étonnant.
Ils se trouvaient au bord d’un échiquier géant, derrière des pièces noires qui étaient plus grandes qu’eux et semblaient avoir été sculptées dans de la pierre. En face d’eux, de l’autre côté de la salle, se tenaient les pièces blanches. Harry et les deux autres furent parcourus d’un frisson. Les pièces blanches n’avaient pas de visage.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? murmura Harry.
— C’est évident, non ? dit Ron. Il va falloir jouer une partie d’échecs pour arriver de l’autre côté.
Derrière les pièces blanches, ils apercevaient une autre porte.
— Comment on va s’y prendre ? demanda Hermione, inquiète.
— Nous serons sans doute obligés de nous transformer nous-mêmes en pièces d’échecs, dit Ron.
Il s’avança vers un cavalier noir et posa la main sur le cheval. Aussitôt, la pierre s’anima. Le cheval frappa l’échiquier de ses sabots et le cavalier tourna vers Ron sa tête coiffée d’un casque.
— Il faut… euh… qu’on se joigne à vous pour passer de l’autre côté ? demanda Ron.
Le cavalier noir approuva d’un signe de tête. Ron se tourna vers les deux autres.
— Il faut bien réfléchir, dit-il. On va devoir prendre la place de trois des pièces noires.
Harry et Hermione restèrent silencieux, attendant que Ron ait pris une décision.
— Ne vous vexez pas, dit-il enfin, mais vous n’êtes pas très bons aux échecs, tous les deux.
— On ne se vexe pas, dit Harry. Dis-nous simplement ce qu’on doit faire.
— Toi, Harry, tu prends la place de ce fou et toi, Hermione tu te mets du même côté sur la case de la tour.
— Et toi ?
— Moi, je prends la place du cavalier, dit Ron.
Les pièces blanches avaient entendu car à cet instant, un cavalier, un fou et une tour quittèrent l’échiquier, laissant trois cases vides que Ron, Harry et Hermione occupèrent.
— Les blancs jouent toujours les premiers, dit Ron en scrutant l’autre extrémité de l’échiquier, Regardez…
Un pion blanc venait d’avancer de deux cases.
Ron commença alors à donner ses ordres aux pièces noires et elles se déplacèrent sans bruit là où il les envoyait. Harry sentit ses jambes faiblir. Que se passerait-il si jamais ils perdaient ?
— Harry, déplace-toi de quatre cases en diagonale vers la droite.
Leur premier choc fut de voir le camp adverse prendre leur autre cavalier. La reine blanche l’assomma en le jetant à bas de sa monture et le traîna au bord de l’échiquier où il resta immobile, face contre terre.
— C’était nécessaire, dit Ron qui paraissait secoué. Maintenant, tu vas pouvoir prendre ce fou, Hermione. Vas-y.
Chaque fois qu’elles perdaient un de leurs hommes, les pièces blanches se montraient sans pitié et bientôt, il y eut une rangée de pièces noires hors de combat alignées le long du mur. Mais Ron s’arrangeait pour prendre autant de pièces blanches qu’ils en avaient perdu de noires.
— On y est presque, murmura-t-il. Voyons, réfléchissons…
La reine blanche tourna vers lui sa tête sans visage.
— Oui, dit Ron à voix basse, c’est le seul moyen… Je dois me faire prendre…
— NON ! s’écrièrent les deux autres.


— C’est le jeu, répliqua Ron. Il faut savoir faire des sacrifices ! Je vais avancer et elle me prendra, ce qui te permettra de faire échec et mat, Harry.
— Mais…
— Tu veux arrêter Rogue, ou pas ?
— Ron…
— Si tu ne te dépêches pas, il va s’emparer de la Pierre !
Il n’y avait rien d’autre à faire.
— Prêt ? demanda Ron, le teint pâle, mais l’air décidé. J’y vais… et ne traînez pas ici quand vous aurez gagné.
Il s’avança. La reine blanche abattit alors son bras de pierre sur sa tête. Ron s’effondra et la reine le traîna jusqu’au bord de l’échiquier. En le voyant assommé, Hermione avait poussé un cri, mais elle n’avait pas bougé de sa case.
En tremblant, Harry se déplaça de trois cases vers la gauche.
Aussitôt, le roi blanc ôta sa couronne et la jeta aux pieds de Harry. Ils avaient gagné. Les pièces blanches s’écartèrent en s’inclinant, dégageant l’accès à la porte du fond. Après avoir jeté à Ron un dernier regard navré, Harry et Hermione franchirent la porte et s’engouffrèrent dans un autre passage.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…