Le pion de Saint-Denis

pion echecs Saint-Denis
Pion XIIe (Seine-Saint-Denis)

Les fouilles de Saint-Denis ont permis de découvrir près de 50 000 objets illustrant les aspects de la vie quotidienne, en particulier médiévale. Cette pièce du milieu du XIIe, découverte dans le quartier nord de la basilique, est en bois de cerf tourné. Deux pions semblables du XIe siècle furent mis au jour sur le site de la motte de Loisy.

Alger – Noirs jouant aux échecs

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Cliché pris vers 1899, conservé à la Library of Congress.

« Ce photochrome montrant un groupe d’hommes jouant aux échecs à Alger est extrait de « Regards sur les habitants et les sites d’Algérie », du catalogue de la Detroit Publishing Company (1905), peut-on lire sur Bibliothèque numérique mondiale. Dans l’édition de 1911 de son ouvrage La Méditerranée, ses ports et ses routes maritimes : manuel pour voyageurs, Baedeker écrit que la vieille ville d’Alger offre « une image très plaisante de la vie orientale, bien que sa population soit en partie constituée de Maltais et d’Espagnols, ainsi que de musulmans de races et de croyances diverses ». À cette époque comme aujourd’hui, elle était majoritairement peuplée d’Arabes, mais bon nombre de ses habitants étaient également des Berbères ou appartenaient à d’autres groupes d’origine maghrébine. »

Fresh

Fresh a douze ans et vit dans le quartier noir de New-York, Harlem. Il est le garçon à tout faire du quartier. Écoulant de la drogue pour le compte d’Esteban, il ne mène pourtant pas une vie de gangster et va à l’école tous les jours. Dès qu’il le peut, il retrouve son père, devenu clochard et hustler*, en cachette. Ce dernier lui enseigne les échecs. Devenu un expert en manipulation, Fresh met sur pied un plan machiavélique pour venger la mort de sa petite-amie, abattue lors d’un règlement de comptes.

Fresh, réalisé par Boaz Yakin en 1994 avec Sean Nelson et Samuel L. Jackson, « dans le jargon branché (déjà presque daté) des rappeurs noirs américains, ça veut dire chic, choc, énergique, explique François Gorin dans Télérama. Et le Freshman, en langage plus intemporel, c’est un débutant. Mais le jeune héros du film de Boaz Yakin n’est pas tout à fait un bleu. À 12 ans, ce gosse de Brooklyn a déjà beaucoup appris : à livrer du crack ou de l’héro avant l’heure de l’école ; à se faufiler comme une anguille entre deux gangs rivaux ; à mentir quand il le faut. Dans le monde où vit Fresh, le meurtre est au coin de la rue. Les angoisses d’enfant se diluent vite, trop vite, dans les calculs d’adultes et les réflexes de survie. Le réalisateur prend le parti de nous faire adopter le point de vue du gamin. C’est ce regard, tout à tour effaré et lucide, qui nous conduit au cœur de son parcours initiatique : un apprentissage de la manipulation. Le jeu d’échecs, inculqué à Fresh par un père semi-clochard, en est la métaphore limpide. Et c’est l’entrée d’un gamin dans cette logique froide qui fait peur, plus que la violence, dont Boaz Yakin fait d’ailleurs un usage peu spectaculaire. Ici, pas d’enchaînement de scènes d’action rythmées par des tubes rap. Au point d’en paraître anachronique, la mise en scène prend son temps, sur une musique discrète signée Stewart Copeland. Comme il s’agit du premier film d’un scénariste, on ne s’étonnera pas d’un tel scrupule. »

* Un chess hustler est un joueur de blitz qui joue pour quelques dollars dans les parcs, particulièrement à New-York. Parmi les chess hustlers fameux : Humprey Bogart qui gagnait ainsi sa vie durant la Depression, Arnold Denker, le futur champion US et le réalisateur Stanley Kubrick qui associa sa passion pour ce jeu à nombreux de ces films. Bien qu’illégal, ce petit commerce est toléré par les autorités. Très bon joueur en général, mais un peu arnaqueur, le chess hustler peut donner un coup de pouce à la chance en traficotant la pendule à son avantage, où, quand la chance la quitte, fuir la partie par une pause inopinée.

Le castrum d’Andone

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Tour et deux pions du Castrum d’Andone

« Moi, Guillaume, comte, il m’est venu à l’idée d’édifier un château appelé Montignac, à la place du château d’Andone. » C’est ainsi qu’en 1020, le vieux comte Guillaume IV d’Angoulême abandonne le castrum construit par son père Arnaud Manzer, soixante an plus tôt. Le site ne fut jamais réoccupé.

échecs andonneCette résidence médiévale est établie dans la seconde moitié du Xe siècle, dans les années 970-980, par les comtes d’Angoulême de la dynastie des Taillefer, aristocrates apparentés aux Carolingiens. Le très riche mobilier associé à ces structures (plus de 100 000 pièces) permet de saisir la vie quotidienne d’un groupe aristocratique, essentiellement des cavaliers.

Le bâtiment résidentiel et ses abords immédiats ont livré quelques pièces d’échecs, confectionnées dans des bois de cerf, parmi les plus anciennes découvertes en Occident. La tour est de modèle islamique, échancrée en V, afin de dégager deux pointes latérales habituelles et moins courant, un petit ergot central. De profondes cannelures verticales creusent ses faces. Deux pions furent également découverts, grossièrement taillés dans des segments d’andouillers. La dernière pièce, pyramide à quatre pans, est plus atypique et n’appartient peut-être pas à un jeu d’échecs. « Comme d’autres objets en matières osseuses (pièces d’arbalètes, placages de coffrets), ces jeux semblent avoir été en partie confectionnés dans l’enceinte de la résidence¹ ».

¹ Luc Bourgeois : Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.

Manger le pion !

Ce spot publicitaire, Chess, fut réalisé en janvier 2002 par l’agence Leo Burnett pour Fiat. Il reçut la médaille de bronze au Cannes Lions de cette même année. Pas de médaille, en tout cas, pour le respect des règles échiquéennes : notre brave joueur aux abois, qui croque le pion à belles dents, n’échappe pas pour autant à l’échec de la Dame. Si une fois de plus, notre jeu est porteur d’une image forte qui séduit les téléastes, l’on voit bien pourtant qu’il reste méconnu.

Cela m’évoque cette anecdote : au cours d’une compétition importante, Petrosian prit sa Dame pour exécuter un coup. S’apercevant alors que le coup était totalement perdant, il mit sa dame dans son café comme s’il s’agissait d’une distraction, demanda pardon à son rival et après l’avoir essuyé soigneusement, la reposa sur l’échiquier et continua la partie comme si de rien n’était.

L’échiquier

Jean Dars échiquier

Jean Dars avocat et poète à ses heures. Il reçut le prix Sully Prudhomme en 1924.

Lorsque, se soulevant sans bruit, ce rideau sombre,
Au soir d’éternité fera surgir de l’ombre
La Mort dans un léger claquètement d’os secs,
Je voudrais être assis près de ce jeu d’échecs.
Il ferait nuit.
Le bleu vitrail deviendrait rose.
Sur la tapisserie où la femme à la rose
Galope mollement près des grands lévriers
Que suivent écuyers, pages et cavaliers,
Je verrais lentement passer son ombre noire,
Tenant entre mes doigts une pièce d’ivoire
Et songeant sans effroi, sans fièvre et sans sueur
A don Juan qui soupe avec le Commandeur.
Puis elle sortirait, muette, de l’alcôve ;
Il ferait nuit.
Le bleu vitrail deviendrait mauve.
Alors civilement, prenant un chandelier,
Je lui désignerais du geste l’échiquier.
Les pions tressailliraient sur la marqueterie.
Les chasseurs, au galop, de la tapisserie
S’arrêteraient pour voir l’assaut que nous livrons,
Et j’entendrais le cliquetis des éperons.
Sans bruit, la Mort viendrait s’asseoir dans une chaire,
Face à moi. Je regarderais ma partenaire
Qui, disposant alors ses pièces pour le jeu,
D’un hochement de tête accepterait l’enjeu.
Ici, rois, reines, tours et cavaliers, dans l’ombre
Frémiraient…
Et le bleu vitrail deviendrait sombre.
Et ce tournoi serait un effrayant tournoi…
Elle, silencieuse et solennelle, moi,
Bavard, fat, plaisantin, talon rouge, qui pose
Pour la tapisserie où la femme à la rose
Me regarde jouer près de son vieil époux.
Or, ne haïssant rien tant qu’un mari jaloux,
Plus se rembrunirait le sénile visage,
Plus je contemplerais la rose du corsage !
Les muets écuyers chuchoteraient soudain,
Quand les trois petits os des cinq doigts de la Main
Emporteraient dans l’ombre une pièce conquise.
Mais alors je prendrais en riant l’offensive
Et, lui jouant un coup fameux de Philidor,
Ferais la révérence à Madame la Mort !
Les pages, haletants, attendraient la riposte…
Fou du roi ? Bien – Voyez ! nobles seigneurs : je poste
Le mien derrière ces trois pions et ce cheval.
ah ! le cheval de Troie est un bel animal !
Surprise de me voir l’esprit si peu morose
En ce tragique instant, l’écuyère à la rose
Me sourirait, malgré son vieil époux narquois
Quand, désirant lui faire faire un salut fort courtois,
Je verrais, m’inclinant, la Mort sur mes derrières
Tailler à cet instant de terribles croupières
Et surprendre ma reine au milieu de mes fous.
Ici, pages, seigneurs écuyers, vieil époux,
Même la femme, horreur ! montrant sa fourberie,
Hilares, sortiraient de la tapisserie
Pour voir, en saluant ce coup d’un grand éclat,
La Mort au rire éteint me faire échec et mat.
Long silence… La nuit… Des rumeurs inquiètes…
Puis les trois petits os des cinq doigts qui claquètent.
Puis un bruit d’éperons tintant dans le sommeil…
Et brusquement le bleu vitrail serait vermeil !
Alors je sentirais deux longs bras qui m’enlacent,
Des doigts désincarnés qui prennent mes mains lasses,
Un visage sans yeux qui fascinent mes yeux
Et, sur mes yeux, les yeux mystérieux du vieux
Seigneur, tenant le bras de la femme à la rose.
Deux trous béants viendraient flairer ma bouche close,
Un souffle commander le rythme de mon cœur,
Le ralentir, puis l’arrêter et j’aurais peur…
Et j’aurais peur, et je défaillirais… Mais Elle,
M’entraînant par la main comme un enfant rebelle
Que l’on veut à tout prix empêcher de crier,
Dans son empressement briserait l’échiquier.
Une dernière fois, les petits bruits funèbres
Claqueraient, de l’ivoire heurté par ses vertèbres ;
Puis tout se troublerait soudain autour de moi
Et je la sentirais m’emporter, sans émoi,
A travers les chasseurs écartés qui sourient,
Dans les lointains brumeux de mes tapisseries…

Jean Dars,  Fièvres (1920-1922)

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…