Camp de Vacances Nazi

Rubinstein nazi
Akiba Kiwelowicz Rubinstein vers 1907

Nous connaissons tous les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale et de nombreux joueurs juifs disparurent dans la folie du génocide nazi. Akiba Rubinstein était d’origine juive, mais à l’époque de la Grande Guerre s’était enfoncé peu à peu dans la psychose, ce qui lui sauva la vie. Sur la liste de la Gestapo, on vint un jour le chercher. La personne qui s’occupait de lui tente de convaincre l’officier que l’esprit de Rubinstein bat la campagne. Les nazis n’étaient pas intéressés par les déments, sans doute raffinement suprême et cruel, ils désiraient leurs proies lucides pour qu’elles aient la pleine conscience de la barbarie inhumaine qu’elles allaient vivre. L’officier s’approche d’Akiba et lui demande :
Vous êtes en état d’arrestation et vous serez emmené dans un camp de concentration.
À l’étonnement du guestapiste, Akiba prend son chapeau vivement et répond :
Eh bien, allons, cela sera amusant !
Devant une telle réaction, les nazis s’en allèrent et le laissèrent en paix. Folie ou dernier gambit bien lucide de Rubinstein ?

Les Échecs du Messager

Cette variante du jeu d’Échecs, apparue au milieu du Moyen Âge, est sans doute une des plus connues. Elle fut jouée dans certaines régions d’Allemagne, particulièrement à Ströbeck, pendant une assez longue période. Le fait le plus remarquable fut l’introduction du Messager (Laufer en allemand) se déplaçant le long des diagonales et préfigurant notre Fou moderne. Une autre raison de sa célébrité, le peintre hollandais fut que Lucas van Leyden l’utilisa au centre d’une de ses compositions La Partie d’Échecs, vers 1508.

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La Partie d’Échecs de Lucas van Leyden (fragment).

Elle se jouait sur un plateau de douze cases sur huit et les références littéraires ou artistiques indiquent que, habituellement, l’échiquier était repéré alternativement de cases de couleurs différentes (mais pas nécessairement). Il était commun de jouer avec le bord clair à sa droite.

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De gauche à droite : la Tour, le Cavalier, l’Archer, le Messager, le Sage, le Roi, la Reine, l’Espion et les pions en première ligne.

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Chaque joueur dirigeait 24 pièces : le Roi situé au départ sur la case f7 se déplaçant comme le roi moderne, mais sans pouvoir roquer et sans pouvoir être pris ; la Dame très limitée en mouvement, une seule case sur les quatre diagonales, suivant la règle des échecs médiévaux jusqu’à la révolution de la fin du XVIe avec l’apparition des eschés de la dame ou jeu de la dame enragée qui renforça le pourvoir de la Reine ; le Sage ou Conseiller, se déplaçant comme le roi, mais pouvant être capturé ; l’Espion avançant d’un pas sur les rangées et colonnes, deux Messagers qui furent la réelle nouveauté de ce jeu et lui donnèrent d’ailleurs son nom, préfigurant les Fous modernes, ils se déplacent sur toutes les cases vides de toutes les diagonales, l’un de cases blanches, l’autre de cases noires ; deux Archers qui sont en faite l’équivalent des Fous du Moyen Âge issu des Fils persans (les éléphants) qui se déplacent de deux cases sur les diagonales en sautant éventuellement si une case est occupée sur le chemin ; puis deux Cavaliers et deux Tours semblables à ceux d’aujourd’hui ; et enfin 12 pions se déplaçant d’une case sans le double saut initial et prenant en diagonale. Rien n’est dit sur la promotion et ils devaient obéir sans doute aux règles échiquéennes de l’époque : revenir à leur case d’origine au moyen de joyeux bonds, comme il était dit, sur la même colonne, de la 8e à la 6e rangée, puis à la 4e et enfin à la seconde où ils recevaient la consécration de la promotion en Reine.

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Les Échecs du Messager étaient pour les joueurs allemands d’une très grande nouveauté, habitués comme ils étaient à jouer les équivalents des Fous de cette manière limitée héritée du chatrangj persan. Les joueurs de l’époque n’étaient point accoutumés à visualiser les diagonales dans toute leur longueur et croyaient que cette pièce surprenante dépassait en force la Tour et donnèrent ainsi le non de ce messager à ce jeu.

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Un passionné a récré ce jeu au partir du tableau en vente sur Courier Chess.com

La première mention du jeu apparaît vers 1200 dans Le Cavalier de la Roue de la Fortune, un roman arthurien allemand de Wirnt von Gravenberg, inspiré par Li bel inconnu (Le bel inconnu) du français Renaud de Beaujeu et la dernière en 1661 dans un autoportrait de l’artiste hollandais Jan de Bray, où l’on retrouve certaine ressemblance avec les pièces peintes par van Leyden. Il semble que le jeu disparut avec la naissance du XIXe siècle.

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Les Échecs du Messager dessinés par Jan de Bray ( peut-être un autoportrait ), 1661.

Les Échecs : prison ou évasion ?

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Cornell Capa, Attica Correction Facility, 1972

Cette photo de Cornell Capa, photographe américain d’origine hongroise, frère cadet de Robert Capa fondateur de la célèbre agence Magnum, n’est pas sans rappeler Le joueur d’Échecs de Stefan Zweig. Emprisonné, il va s’évader par la petite lucarne de l’échiquier pour mieux s’enfermer dans la folie du jeu.

Saint-Exupéry : Terre des hommes

saint exupéryEt nous buvons notre cognac. Sur ma droite, on dispute une partie. Sur ma gauche, on plaisante. Où suis-je ? Un homme, à demi ivre, fait son entrée. Il caresse une barbe hirsute et roule sur nous des yeux tendres. Son regard glisse sur le cognac, se détourne, revient au cognac, vire, suppliant, sur le capitaine. Le capitaine rit tout bas. L’homme, touché par l’espoir, rit aussi. Un rire léger gagne les spectateurs. Le capitaine recule doucement la bouteille, le regard de l’homme joue le désespoir, et un jeu puéril s’amorce ainsi, une sorte de ballet silencieux qui, à travers l’épaisse fumée des cigarettes, l’usure de la nuit blanche, l’image de l’attaque prochaine, tient du rêve.

Et nous jouons, enfermés bien au chaud dans la cale de notre navire, cependant qu’au-dehors redoublent des explosions semblables à des coups de mer.

Ces hommes se décaperont tout à l’heure de leur sueur, de leur alcool, de l’encrassement de leur attente dans les eaux régales de la nuit de guerre. Je les sens si près d’être purifiés. Mais ils dansent encore aussi loin qu’ils le peuvent danser le ballet de l’ivrogne et de la bouteille. Ils la poursuivent aussi loin qu’on peut la poursuivre, cette partie d’Échecs. Ils font durer la vie tant qu’ils peuvent. Mais ils ont réglé un réveille-matin qui trône sur une étagère. Cette sonnerie retentira donc. Alors ces hommes se dresseront, s’étireront et boucleront leur ceinturon. Le capitaine alors décrochera son revolver. L’ivrogne alors dessoulera. Alors tous ils emprunteront, sans trop se hâter, ce corridor qui monte en pente douce jusqu’à un rectangle bleu de lune. Ils diront quelque chose de simple comme : « Sacrée attaque… » ou : « Il fait froid ! » Puis ils plongeront.

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes

La Partie d’Échecs de Van Leyden

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Lucas van Leyden, peintre et graveur hollandais (1494 – 1533) – La Partie d’Échecs, vers 1508

Une jeune femme et un homme dispute une étrange partie, les Échecs du Messager (Kurierspiel en allemand), variante ancienne du jeu, souvent métaphore de la rencontre amoureuse, qui s’était propagée depuis le XIIIe siècle. La jeune femme assise est conseillée probablement par son père. En face d’elle, son futur mari détourne son visage et plisse les yeux, semblant se désintéresser du jeu. Il ne devrait pas ! Les pièces ne sont guère identifiables, mais il est en mauvaise posture, la gente demoiselle s’apprête à lui donner échec de sa Tour.

Échecs Leyden

Les Échecs du Messager étaient un jeu de plateau de la famille des Échecs, qui dans sa forme originale se joua pendant au moins 600 ans. La pièce du Messager est l’ancêtre de notre Fou moderne et ce jeu joua un rôle important dans l’évolution des Échecs médiévaux vers la modernité.

Poison échiquéen

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Il n’y a pas de remords comme les remords aux Échecs. Ce sont une malédiction pour un homme. Il n’y a pas de bonheur aux Échecs. La passion pour jouer aux Échecs est l’une des plus inexplicables dans ce monde.

Herbert George Wells

En 1897, Herbert George Wells publie un essai  intitulé Certaines questions personnelles (Certain Personal Matters), où dans un des articles, il livre sa vision peu aimable des Échecs. En fait, comme beaucoup de joueurs, il entretenait avec ce jeu une relation ambivalente de haine et de passion mêlées. « Si vous voulez détruire un homme, apprenez lui les Échecs. Vous pourrez l’annihiler plus sûrement qu’avec le poison », disait-il encore.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…