Psychanalyse et Échecs

Anna FreudLa vie et les déterminants précoces de la vie psychique, c’est comme une partie d’Échecs. Les premiers coups donnent la direction de la partie, mais tant que la partie n’est pas terminée, il reste de jolis coups à jouer.

Anna Freud, fille de Sigmund Freud

Notre jeu fut l’objet de maints décryptages de la part des psychanalystes, mais aussi fut une source inépuisable de métaphores. Abordant des questions techniques, Freud compare la psychanalyse au jeu d’Échecs : dans les deux situations seuls les mouvements du début et de la fin peuvent être décrits avec quelque précision. Ce qui se passe entre ces deux bornes s’oppose à toute explication exhaustive.

Échecs Amoureux et scène de ménage

Huon le ménestrel et tous ses collègues troubadours et jongleurs de ces temps féodaux furent sans doute, au rythme de leurs allées et venues, les propagateurs privilégiés du jeu d’Échecs. Ils sont le plus souvent joueurs et sont accueillis avec joie par ces châtelains et châtelaines qui s’ennuient ferme dans leur castel pendant les longues soirées d’hiver.

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Guitare latine et guitare mauresque 13e siècle

Les temps et les mœurs peu à peu changent. C’est l’ère du roman courtois, des tournois, d’une vie sociale où les femmes tiennent de plus en plus leur place et elles sont nombreuses à pratiquer les Échecs. À l’exception de l’Allemagne où le jeu reste encore quelque temps dans les maisons nobles, le jeu se démocratise, l’entourage du seigneur et de sa dame découvrent le plaisir de se prendre la tête en 64 cases. Les soldats, les bourgeois et parfois même les paysans, rapporte Emmanuel Le Roy Ladurie, d’un petit village de l’Ariège se retrouvent le soir pour pousser du bois.

Les femmes jouent en cette époque et jouent certainement bien puisque, Ferdinand de Portugal, époux de Jeanne de Flandre à la fin du XIIe siècle, a la fâcheuse habitue de rosser sa royale épouse à coups de poing quand elle remporte la victoire !

Le chef-d’œuvre de cette veine de littérature fut sans doute les Eschez amoureux d’Evrart de Conty, médecin du futur Charles V, paru en 1370, poème allégorique réécriture du Roman de la Rose. Recueil de préceptes à l’usage d’un futur prince, l’ouvrage se termine sur l’apprentissage de la science subtile de l’amour allégorisée et moralisée au travers d’une partie d’Échecs. Le jeune prince, mis en scène, au terme de sa quête, rencontre une damoiselle et l’affronte devant un échiquier symbolique. À chacun des adversaires sont allouées des pièces représentant les qualités l’amour courtois.

Evrart de Conty troubadour échecs
Evrart de Conty, Le Livre des échecs amoureux. Peint par le Maître d’Antoine Rollin.Flandres, XVe siècle. Manuscrit sur parchemin.BNF, Manuscrits (Fr. 9197 fol. 437)

La forme carrée de l’échiquier signifie l’égalité, la justice et la loyauté qui doivent résider dans l’amour. Chaque case du plateau porte le nom d’une vertu (Noblesse, Pitié, Jeunesse, Beauté), d’une qualité (Doux regard, Bel accueil, Beau maintien) ou d’un vice (Honte, Fausseté). Une jeune fille s’oppose à un jeune homme : le jeu d’échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d’autrui. Le texte en prose des Échecs amoureux développe particulièrement les passages mythologiques. Le jeu d’échecs, censé servir de point de départ et de prétexte à une description éthique du monde, passe quelque peu au second plan. L’idée forte néanmoins demeure, qui fait des échecs un microcosme où se lit l’ordre et le destin de la société. Déjà présente dans la culture perse et arabe des VIIIe et IXe siècles, cette idée a connu en Occident, jusqu’à l’époque moderne, une vogue considérable. BnF

Piété Échiquéenne

saint Charles BorroméeQue feriez-vous si vous étiez en train de jouer aux Échecs et que la fin du monde arrive ?
Je continuerais à jouer.

Saint Charles Borromée (1538 – 1584), religieux

Tandis que ceux qui l’entouraient parlaient de ce qu’ils s’empresseraient de faire, s’ils avaient la certitude de mourir dans l’espace d’une heure, le Saint déclara, que pour sa part, il finirait sa partie d’Échecs. Car il l’avait commencée seulement pour la gloire de Dieu, afin de se rendre mieux à même, après cette récréation nécessaire, de le servir plus activement. Dès lors, il ne pouvait désirer rien de plus avantageux que d’être appelé au tribunal du souverain juge, au milieu d’une action entreprise pour sa gloire.

Morale des Échecs

Mémoires complets, œuvres morales et littéraires

Je découvre une version plus développée de la Morale des Échecs de Benjamin Franklin dans Mémoires complets, œuvres morales et littéraires datant de 1841.

Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions historiques, et pendant une longue suite de siècles il a été l’amusement des Perses, des  Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de l’Asie. Il y a plus de mille ans qu’on le connaît en Europe. Les Espagnols l’ont porté dans toutes leurs possessions d’Amérique, et depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.

Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu’il n’a pas besoin d’offrir l’appât du gain pour qu’on aime à le jouer. Aussi n’y joue-t-on jamais de l’argent. Ceux qui ont le temps de se livrer à de pareils amusements n’en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau suivant, écrit dans l’intention de corriger, chez un petit nombre de jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de ce jeu, prouve en même temps que, dans les effets qu’il produit sur l’esprit, il peut être non seulement innocent, mais utile au vaincu ainsi qu’au vainqueur.

Le jeu des échecs n’est pas un vain amusement. On peut en le jouant acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie, et se les rendre assez familières pour s’en servir avec promptitude dans toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d’échecs, dans laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais événements, qui sont en partie l’effet de la prudence ou de l’étourderie. En jouant aux échecs nous pouvons donc acquérir :

1° La prévoyance, qui regarde dans l’avenir et examine les conséquences que peut avoir une action ; car un joueur se dit continuellement : « Si je remue cette pièce, quel » sera l’avantage de ma nouvelle position ? Quel parti mon » adversaire en tirera-t-il contre moi ? De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la première » et me garantir des attaques qu’on me fera ? »

2° La circonspection, qui surveille tout l’échiquier, le rapport des différentes pièces entre elles, leur position,  le danger auquel elles sont exposées, la possibilité qu’elles ont de se secourir mutuellement, la probabilité de tel ou tel mouvement de l’adversaire, pour attaquer telle ou telle autre pièce, les différents moyens qu’on a d’éviter ses attaques ou de les faire tourner à son désavantage.

3° La prudence, qui jamais n’agit trop précipitamment. La meilleure manière d’acquérir cette qualité est  d’observer strictement les règles du jeu. Elles portent que lorsqu’une pièce est touchée elle doit être jouée, et que toutes les fois qu’elle est posée dans un endroit il faut qu’elle y reste. Il est d’autant plus utile que ces règles soient suivies, qu’alors le jeu en devient encore plus l’image de la vie humaine, et particulièrement de la guerre. Si , lorsque vous faites la guerre , vous vous êtes imprudemment mis dans une position dangereuse, vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes  pour les placer plus avantageusement, et vous devez éprouver toutes les conséquences auxquelles vous a exposé trop  de précipitation.

4° Enfin nous acquérons par le jeu des échecs l’habitude de ne pas nous décourager en considérant le mauvais état où nos affaires semblent être quelquefois, l’habitude d’espérer un changement favorable et celle de persévérer à chercher des ressources. Une partie d’échecs offre tant d’événements, tant de différentes combinaisons,  tant de vicissitudes, et il arrive si souvent qu’après avoir longtemps réfléchi, nous découvrons le moyen d’échapper à un danger qui paraissaitinévitable, que nous sommes enhardis à continuer de combattre jusqu’à la fin ,  dans l’espoir de vaincre par notre adresse, ou au moins de profiter de la négligence de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples que lui fournissent les échecs, à la présomption que produit ordinairement un succès, à l’inattention qui en est la suite et  qui fait changer la partie, apprend sans doute à ne pas  trop craindre les avantages de son adversaire et à ne pas  désespérer de la victoire, quoique en la poursuivant il reçoive quelques petit échec.

Nous devons donc rechercher l’amusement utile que nous procure ce jeu, plutôt que d’autres qui sont bien loin d’avoir les mêmes avantages. Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu’on y trouve doit être observé et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes, indiscrets, ou qui peuvent le troubler de quelque manière,  doivent être évités, puisque les joueurs n’ont que l’intention de passer agréablement leur temps.

1° Si l’on convient de jouer suivant les règles, il faut que les règles soient strictement suivies parles deux joueurs, non  pas que tandis que l’un s’y soumet, l’autre cherche à s’en affranchir ; car cela n’est pas juste.

2° Si l’on ne convient pas d’observer exactement les règles et qu’un joueur demande de l’indulgence, il faut qu’il consente à accorder la même indulgence à son adversaire.

3° Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche pour vous tirer d’un embarras ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun plaisir à jouer avec quelqu’un qu’on a vu avoir recours à ces ressources déloyales.

4° Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni  le presser, ni paraître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas  non plus que vous chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre, que vous preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le plancher,  ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui puisse le distraire ; car tout cela déplaît, et prouve non  pas qu’on joue bien, mais qu’on a de la ruse et de l’impolitesse.

5° Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire en prétendant avoir fait une fausse marche et en disant que vous voyez bien que vous perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de la négligence, et d’empêcher qu’il aperçoive les pièges que vous, lui tendez,  car ce ne serait point de la science, mais de la fraude.

6° Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que vous vous serviez d’expressions orgueilleuses et insultantes,  ni que vous montriez trop de satisfaction. Il faut au contraire que vous cherchiez à consoler votre adversaire par des expressions polies qui ne blessent point la vérité. Vous pouvez lui dire, par exemple : « Vous savez le jeu mieux » que moi, mais vous manquez un peu d’attention ; » ou :  « Vous jouez trop vite; » ou bien : « Vous aviez d’abord » l’avantage ; mais quelque chose vous a distrait, et c’est » ce qui m’a fait gagner. »

7° Lorsqu’on regarde jouer quelqu’un, il faut avoir grand soin de ne pas parler; car en donnant un avis on peut offenser les deux joueurs à la fois : d’abord celui contre qui il est donné, parce qu’il peut lui faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce qu’encore qu’il croie le coup bon et qu’il le joue, il n’a point autant de plaisir que si on le laissait penser jusqu’à ce qu’il l’eût aperçu lui-même. Il faut aussi, quand une pièce est jouée,  ne pas la remettre à sa place, pour montrer qu’on aurait mieux fait de jouer différemment, car cela peut déplaire et occasionner de l’incertitude et des disputes sur la véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux joueurs diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On doit même s’abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses est indigne d’être spectateur d’une partie d’échecs. S’il veut montrer son habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même quand il en trouve l’occasion, et non pas s’aviser de critiquer ou même de conseiller les autres.

Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement jouée suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez moins désirer de remporter la victoire sur votre adversaire et vous contenter d’en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement tous les avantages que vous offre son incapacité ou son inattention ; mais avertissez-le poliment du danger qu’il court en jouant une pièce ou en la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu’en en remuant une autre il peut s’exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout ce qu’on a  vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux ,  l’estime de votre adversaire, son respect, et l’approbation tacite et la bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.

Agacement

MontaignePourquoi ne jugerais-je pas Alexandre quand il était à table devisant et buvant sec ? Ou quand il jouait aux échecs ? Quelle corde était pincée, dans son esprit, par ce jeu stupide et puéril ? (Jeu que je déteste et que je fuis, car ce n’est pas assez un jeu, et qu’il nous amuse trop sérieusement : j’ai honte de lui porter une attention qui suffirait à quelque chose de bien). Alexandre n’était pas plus absorbé qu’aux échecs quand il préparait son célèbre passage dans les Indes.

Michel de Montaigne, Essais Livre I

Montaigne fut sans doute l’un des tous  premiers  auteurs  moralistes  à  constater  avec  agacement  : « voyez combien notre âme grossit et amplifie cet  amusement  ridicule ». S’absorber dans ce jeu, se séparant de tout, enclos en soi même, c’est suspendre « le temps en se rendant stupide, en se mettant en état de ne pas penser¹ ».

¹ Rousseau, joueur d’Échecs au café, Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, t. 42 : Rousseau visité, Rousseau visiteur Les dernières années (1770-1778). Actes du colloque de Genève du 21-22 juin 1996 Édité par Jacques BERCHTOLD, Michel PORRET

Échecs et Publicité

Les Échecs, choc de deux volontés, combat de deux intelligences, font figure du jeu le plus prestigieux et font partie intégrante de notre culture. Son image est omniprésente dans l’art, le cinéma ou la littératue. Elle est également largement répandue par la publicité qui l’utilise pour renforcer l’image de noblesse attribuée au produit. Nombreux termes échiquéens sont employés quotidiennement par nos journalistes : L’Échiquier politique, mise en échec… Il n’est pas étonnant que notre jeu, riche en métaphores, soit utilisé par les publicistes. À noter la prépondérance de son utilisation pour vanter des boissons quelque peu alcoolisées. Joueriez-vous mieux éméchés ?

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1954, Publicité pour le cognac Martel  par Yves Bétin

Depuis la fin du Moyen Âge, quand le jeu quitta les maisons nobles pour s’encanailler dans les tripots jusqu’à nos jours, le jeu est associé à la rencontre, au dialogue, au divertissement et à la rivalité. Il n’est pas surprenant que ces concepts aussi présents dans ce jeu fussent fréquemment utilisés dans les publicités vantant bières, boissons gazeuses, alcool ou tabac.

échecs publicité Marie Brizard
… exquise, fine, agréable en tout moment , prise avec de l’eau ou de la glace, elle est une boisson délicieuse

Érotisme Échiquéen

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

Une allégorie de l’amour courtois : « La plupart des valves de miroirs gothiques évoquent des couples d’amoureux devisant ou chassant. Le motif du jeu d’Échecs s’inscrit dans cette vogue. Le thème du jeu, jeu intellectuel stratégique, symbolise l’amour courtois régi lui aussi par des lois précises. Il s’oppose en cela au jeu de dés, symbole de l’amour brutal et débauché. La couronne tenue par la servante, allusion au couronnement des vœux de l’amant, évoque l’union charnelle future des deux amoureux ».  Marie-Cécile Bardoz

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse : la dame résiste, le chevalier tente encore et encore de la séduire… Michael Camille propose une interprétation érotique de cette image. Selon lui, la position de la jambe gauche du joueur et le poteau central de la tente, qu’il enserre d’une main, sont des allusions phalliques, tandis que les plis du vêtement de la dame dessinent un sexe féminin. Ceci serait renforcé par les attributs portés par les deux spectateurs : un oiseau de proie pour l’homme, une couronne pour la femme. Si cette lecture de la scène souligne le caractère métaphorique de la partie d’échecs, son maniement demeure délicat : était-elle perceptible au XIVe siècle ? Le cas échéant, est-elle ici volontaire ou inconsciente  ? », écrit Nicolas Coutant.

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Aventure en 64 cases


Pierre-Mac-Orlan

Il y a plus d’aventures sur un échiquier que sur toutes les mers du monde.

Pierre Mac Orlan

L’espace apparemment clos de l’échiquier est une porte ouverte sur l’infini : l’infini des possibilités combinatoires, mais aussi sur l’infini de notre imaginaire, l’échiquier devenant spectacle séducteur et fascinant de personnages représentés et incarnés, fous, cavaliers, reines… marionnettes nostalgiques d’un passé révolu.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…