Timbré d’Échecs

Le jeu d’Échecs est une thématique particulièrement prisée des opérateurs postaux et des philatélistes. Plusieurs centaines de timbres émis depuis des dizaines d’années partout dans le monde en attestent. C’est en 1947, à l’occasion des Jeux Balkaniques disputés en novembre à Sofia que la Bulgarie émit le premier timbre dessiné par St. Kancer en même temps que quatre autres concernant le sport. Il représente un cavalier blanc sur fond rouge.

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Bulgarie 1947, le premier timbre émis au monde sur le thème des Échecs

La Hongrie emporta la compétition avec une équipe composée, selon Alain Delobel, des joueurs suivants, dans l’ordre alphabétique, on trouve : Bakonyi, Benko, Barcza, Florian, Furster, Gereban, Szabo et Szny.

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Ce timbre est issu d’une série de 5. Chaque timbre symbolise un sport pratiqué lors de ces Jeux Balkaniques.

Une partie de Paul Benko de 1947 se terminant par un sacrifice de Dame :

Les Échecs, un combat amoureux

L’on peut se poser cette question : comment un jeu si guerrier put-il devenir une métaphore amoureuse entrant dans les rituels courtois des cours médiévales ? C’est peut-être que nous sommes trop habitués à nous installer dans nos salles de tournoi en face de mal rasés plus ou moins bourrus et dont le seul geste de tendresse sera la poignée de main virile et quelquefois indifférente qu’ils nous offrent.

Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Nous pouvons aisément imaginer quel accueil, elles pouvaient prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout n’oublions pas — joueur d’Échecs ». Conon de Béthune, trouvère né vers 1150 en Artois, confesse qu’il pouvait être bon maître pour enseigner les règles de notre jeu, mais incapable de se défendre d’un mat, car le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête. Nombreux troubadours employèrent notre jeu pour évoquer les étapes de la séduction et sans doute pour la mettre en pratique avec de charmante châtelaine ! Dans les contes amoureux de ces troubadours, Don Juan avant la lettre, le premier baiser était le plus souvent le dernier, car la châtelaine avait malheureusement un châtelain qui tolérait ce genre d’affaires tant qu’elles restaient symboliques. Dans d’autres contes, notre amoureux ne se contentait plus du symbole. Le troubadour Jaufre Rudel (1125–48) écrit :

Moi, je préfère aimer et trembler pour celle
Qui ne me refusera pas sa récompense.

échecs amoureux
Otto IV Margrave de Brandenburg joue aux Échecs avec son épouse Hedwig Von Holstein

« Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associée à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

A ces raisons, j’en ajouterais peut-être une dernière que ne renierait sans doute pas le vieux Sigmund, à puisez dans la représentation que l’enfant peut se faire de la sexualité, au travers des sons étranges et violents venant de la chambre parentale, évoquant pour lui dans son innocence des bruits de lute, d’affrontement. Et de là, dans l’inconscient collectif, tout combat pourra évoquer un rapport sexuel.

Le jeu d’Échecs et la peinture

Source d’inspiration picturale, le jeu d’Échecs traversa les siècles sans que jamais ne se tarisse l’inspiration des artistes, captivés aussi bien par la thématique de la géométrie spatiale de l’échiquier que par la portée symbolique des pièces, vectrices de toutes les métaphores séductrices de l’imaginaire.

Depuis des temps immémoriaux, le jeu d’Échecs est étroitement lié aux arts en général. Le thème échiquéen se retrouve au centre de tant d’œuvres que l’on peu sans équivoque dire que les Échecs sont le jeu préféré illustré par les peintres fascinés par la puissance du symbolisme et la richesse de l’imaginaire qu’il suscite, le mysticisme, l’opposition contrastée des Noirs et des Blancs où se jouera la lutte du bien et du mal, les connotations politiques, les images de la virtuosité intellectuelle, de l’ingéniosité artistique. Ces combinaisons dynamiques innombrables renvoient aux variantes à l’infinie de la vie. Une fois de plus, comme l’affirmait le génial Bobby Fischer : « Les Échecs, c’est la vie ».

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La partie d’échecs – John Northcote (1746 – 1831)

Si je n’ai pas commis d’erreur en retranscrivant la position, ce beau jeune homme ne devrait pas être si satisfait. L’ébauche du geste de son adversaire laisse à penser que les Blancs ont le trait : NxRb3 et l’affaire est pliée. Bien que le conducteur des Blancs ne semble pas s’y intéresser. De bien belles personnes, ma foi ! Mais piètres joueurs.

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Le cavalier d’Euler à un problème

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Connaissez-vous le problème du cavalier (ou encore la polygraphie ou l’algorithme du cavalier) ? C’est un problème mathématico-logique fondé sur les déplacements du cavalier. Un cavalier posé sur une case quelconque de l’échiquier doit en visiter toutes les cases sans passer deux fois sur la même. Le cavalier d’Euler est connu depuis fort longtemps. Vers 840, le joueur et théoricien d’Échecs arabe al-Adli ar-Rumi en donne déjà une solution. On en trouve la première occurrence dans un traité d’ornement poétique indien, le Kavyalankara du poète Rudrata.

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Une des milliers de milliards de solutions. Et pourtant, ce n’est pas si facile !

Depuis lors, de nombreux mathématiciens s’y sont intéressés, en particulier Leonhard Euler (1707-1783). Car plus qu’un jeu de patience, il est relié à un champ extrêmement important et fécond des mathématiques appelé théorie de graphes qui peut avoir une application très concrète dans notre vie quotidienne. Les graphes modélisent des objets en interaction : connexions routières, ferroviaires ou aériennes, plan d’une ville et de ses rues en sens unique, liens entre les composants d’un circuit électronique.

Les mathématiciens prirent rapidement conscience du très grand nombre de solutions possibles. En 1823,  H.C. Warnsdorff énonce une règle pragmatique et efficace, conseillant de choisir la case qui laisse le moins de possibilités de fuite, c’est-à-dire, la case la plus enclavée. En 1997, un chercheur australien, Brendan McKay conclut à l’existence de treize mille milliards de possibilités. Pour se donner une idée de ce chiffre astronomique, il faudrait 25 ans à un super ordinateur, découvrant un million de solutions par minute, pour en venir à bout ! Le mathématicien uruguayen Ernesto Mordecki en donne aujourd’hui une estimation plus précise : 1,22 million de milliards de parcours possibles ! La pile de chaque solution, dessinée sur une feuille de papier et empilée les unes sur les autres, s’élèverait jusqu’au soleil !

Et pourtant, malgré tant de solutions, la tâche n’est pas si aisée d’en découvrir une seule. Tentez votre chance sur l’excellent blog Procrastin :

cavalier Euler

Si ce cavalier polygraphe éveilla la curiosité des mathématiciens, il n’en stimula pas moins l’imaginaire des poètes et des romanciers. Georges Perec, dans son roman La vie mode d’emploi, retrace la vie d’un immeuble parisien, entre 1875 et 1975, évoquant ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé. Chaque chapitre traite d’une pièce ou d’un endroit précis de l’immeuble et le décrit de façon méthodique, presque clinique, avec une jubilation de cruciverbiste, « quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l’on ne sait pas très bien si c’est la pierre qui est devenue vivante ou si c’est la vie qui s’est momifiée, quelque chose comme une image fixée une fois pour toutes, indélébile ». Le passage d’une pièce/chapitre à l’autre obéit en  fait à la règle précise de notre cavalier polygraphe.

Sage ou Imbécile ?

Denis diderot

Il est tout à fait possible pour un homme sage de devenir un grand joueur d’échecs, mais il est également possible pour un grand joueur d’échecs d’être un imbécile.

Denis Diderot

Diderot, ami de Philidor, qu’il aida à publier L’analyse des Échecs, fréquentait le célèbre Café de la Régence, comme il l’évoque dans son livre largement autobiographique Le neveu de Rameau. Joueur modeste, mais supérieur à d’Alembert, autre encyclopédiste, son intérêt pour le jeu était réel. Il lui arrivait même de proposer un avis à Sir Legal, le professeur de Philidor. Il s’inclinait cependant contre Jean-Jacques Rousseau :

« L’homme ambitionne la supériorité, même dans les plus petites choses. Jean-Jacques Rousseau, qui me gagnait toujours aux Échecs, me refusait un avantage qui rendît la partie plus égale.
Souffrez-vous à perdre, me disait-il.
Non, lui répondais-je. Mais je me défendrais mieux et vous en auriez plus de plaisir.
Cela se peut, répliquait-il, laissons pourtant les choses comme elles sont ».

Les fous de la diagonale

Le jeu d’Échecs comme métaphore

Les Nuits Magnétiques, émission d’Olivier Biegelman et  Gislène David, diffusée sur France-Culture
dans les années 90, évoquant toutes les facettes de notre jeu. Durée : 1 h 23.

Les fous de la diagonale

Ce n’est plus au Palais-Royal ni au Café de la Régence, comme au XVIIIe siècle, que l’on « pousse le bois ». Les joueurs d’Échecs se réunissent maintenant au jardin du Luxembourg et dans d’autres cafés, où ils s’entraînent aux parties rapides, les blitz et où ils rencontrent des Américains, des Polonais ou quelques autres citoyens du monde venus partager là une commune et universelle passion. Jeu tout juste bon pour les esprits mécaniques, ou bien « science », disait Leibniz, réservée à des cerveaux magnifiquement organisés ? Diderot, qui s’amusait beaucoup à voir jouer aux échecs, prétendait que « si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs, on peut être aussi un grand joueur d’échecs et un sot ». L’émission ne tranchera pas cette question, mais enseignera quantité de choses, notamment sur les règles du jeu qui ont évolué parallèlement aux structures sociales, sur la fragilité des joueurs, sur la morale, et sur les échecs comme inépuisable source de création littéraire, de Zweig à Nabokov, de Duchamp à Beckett. Tout se lit sur un échiquier, et ce qui s’y joue, c’est l’amour, la loi, la guerre ou la mort. La parole de joueurs anonymes, petits ou grands, illustre ces métaphores : « J’ai joué une fois contre Kasparov à un championnat d’étudiants en 1981, dit l’un d’entre eux. Chacun de ses coups sur l’échiquier, c’est un coup de poing de Cassius Clay qu’on reçoit en pleine figure ». On retiendra de belles histoires sur la « décompensation psychotique des grands champions », comme disent les psys requis ce soir-là, et qui pour l’occasion ne manquent pas de poésie. Cette poésie qui entoure toujours les Bobby Fisher, les Murphy, les Spassky et un peu moins les Kasparov et Karpov.

Psychanalyse et Échecs

Anna FreudLa vie et les déterminants précoces de la vie psychique, c’est comme une partie d’Échecs. Les premiers coups donnent la direction de la partie, mais tant que la partie n’est pas terminée, il reste de jolis coups à jouer.

Anna Freud, fille de Sigmund Freud

Notre jeu fut l’objet de maints décryptages de la part des psychanalystes, mais aussi fut une source inépuisable de métaphores. Abordant des questions techniques, Freud compare la psychanalyse au jeu d’Échecs : dans les deux situations seuls les mouvements du début et de la fin peuvent être décrits avec quelque précision. Ce qui se passe entre ces deux bornes s’oppose à toute explication exhaustive.

Échecs Amoureux et scène de ménage

Huon le ménestrel et tous ses collègues troubadours et jongleurs de ces temps féodaux furent sans doute, au rythme de leurs allées et venues, les propagateurs privilégiés du jeu d’Échecs. Ils sont le plus souvent joueurs et sont accueillis avec joie par ces châtelains et châtelaines qui s’ennuient ferme dans leur castel pendant les longues soirées d’hiver.

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Guitare latine et guitare mauresque 13e siècle

Les temps et les mœurs peu à peu changent. C’est l’ère du roman courtois, des tournois, d’une vie sociale où les femmes tiennent de plus en plus leur place et elles sont nombreuses à pratiquer les Échecs. À l’exception de l’Allemagne où le jeu reste encore quelque temps dans les maisons nobles, le jeu se démocratise, l’entourage du seigneur et de sa dame découvrent le plaisir de se prendre la tête en 64 cases. Les soldats, les bourgeois et parfois même les paysans, rapporte Emmanuel Le Roy Ladurie, d’un petit village de l’Ariège se retrouvent le soir pour pousser du bois.

Les femmes jouent en cette époque et jouent certainement bien puisque, Ferdinand de Portugal, époux de Jeanne de Flandre à la fin du XIIe siècle, a la fâcheuse habitue de rosser sa royale épouse à coups de poing quand elle remporte la victoire !

Le chef-d’œuvre de cette veine de littérature fut sans doute les Eschez amoureux d’Evrart de Conty, médecin du futur Charles V, paru en 1370, poème allégorique réécriture du Roman de la Rose. Recueil de préceptes à l’usage d’un futur prince, l’ouvrage se termine sur l’apprentissage de la science subtile de l’amour allégorisée et moralisée au travers d’une partie d’Échecs. Le jeune prince, mis en scène, au terme de sa quête, rencontre une damoiselle et l’affronte devant un échiquier symbolique. À chacun des adversaires sont allouées des pièces représentant les qualités l’amour courtois.

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Evrart de Conty, Le Livre des échecs amoureux. Peint par le Maître d’Antoine Rollin.Flandres, XVe siècle. Manuscrit sur parchemin.BNF, Manuscrits (Fr. 9197 fol. 437)

La forme carrée de l’échiquier signifie l’égalité, la justice et la loyauté qui doivent résider dans l’amour. Chaque case du plateau porte le nom d’une vertu (Noblesse, Pitié, Jeunesse, Beauté), d’une qualité (Doux regard, Bel accueil, Beau maintien) ou d’un vice (Honte, Fausseté). Une jeune fille s’oppose à un jeune homme : le jeu d’échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d’autrui. Le texte en prose des Échecs amoureux développe particulièrement les passages mythologiques. Le jeu d’échecs, censé servir de point de départ et de prétexte à une description éthique du monde, passe quelque peu au second plan. L’idée forte néanmoins demeure, qui fait des échecs un microcosme où se lit l’ordre et le destin de la société. Déjà présente dans la culture perse et arabe des VIIIe et IXe siècles, cette idée a connu en Occident, jusqu’à l’époque moderne, une vogue considérable. BnF

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…