Mauvaise santé

Siegbert TarraschJ’ai eu un mal de dents pendant ma première partie. Dans la seconde, j’ai eu mal à la tête. Dans la troisième, j’ai eu une crise de rhumatisme. Dans la quatrième, je ne me sentais pas bien. Et pour la cinquième ? Eh bien, est-ce que l’on doit gagner toutes les parties ?

Siegbert Tarrasch

Voila un fait bien connu, personne n’a jamais gagné contre un joueur bien portant !

Échec et Mate !

Sexy les Échecs ? Difficile de l’imaginer. C’est peut-être que nous sommes trop habitués à nous installer en face de mal rasés plus ou moins bourrus et dont le seul geste de tendresse sera la poignée de main virile et quelquefois indifférente qu’ils nous offrent. C’est oublier que depuis ses origines persanes jusqu’au Moyen Âge, l’échiquier fut aussi le lieu de plus doux assauts.

Chess Pin Up
L’actrice américaine Carla Gugino : Échec et Mate !

Mais aujourd’hui, une nouvelle génération de championnes ensoleille le monde des Échecs par leur talent et leur beauté et les Échecs féminins intéressent de plus en plus les organisateurs de tournois, les sponsors et la presse. Nos beautés échiquéennes, Alexandra Kosteniuk, Almira Schripchenko, Sophie Milliet, Theissl Pokorna sont sans doute plus porteuses. Après tout, nous avons connu notre latin lover avec le charmeur Capablanca, l’ère des ambassadrices de charme du Jeu des Rois est venue. Voici venu le temps des Chess Pin Up’s !

La mort jouant aux échecs

La Mort jouant aux échecs
Albertus Pictor, La mort jouant aux Échecs. Église de Täby, Diocèse de Stockholm.

Albertus Pictor, né à Immenhausen, en Hesse, en Allemagne (vers 1440 – 1509) est un peintre suédois de fresques d’églises. Une de ses œuvres les plus célèbres représentant la mort jouant aux Échecs, inspira à Ingmar Bergman son film Le Septième Sceau.

Ce film, on l’a souvent dit, met en scène une allégorie à travers laquelle Bergman exprime un des thèmes qui occupe le centre de la première partie de son œuvre. « Le Chevalier n’a pas peur de mourir, mais il veut savoir avant de quitter cette terre. Il veut connaître le secret dont il imagine que la Mort est détentrice. Ce secret, ce savoir, ce serait précisément cela sans quoi aucune existence — et la sienne en premier lieu — n’a de sens. Après le mat, lorsque la Mort dit à Block qu’elle l’emportera avec ses amis lors de leur prochaine rencontre, le Chevalier lui demande si, alors, elle lui révélera ses secrets. La réponse est connue : la Mort n’a pas de secret. Et de conclure, dans une réplique qui sera la dernière que la Mort prononcera dans le film : Je suis ignorant. La partie aura donc été vaine, aucune manifestation de la transcendance n’aura comblé la soif de sens qui hante le Chevalier¹ ».

¹ Serge Brusorio, L’Échiquiers d’encre : le jeu d’Échecs et des lettres

Le septième sceau

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Le septième sceau 1957 :  le chevalier (Max Von Sydow) affronte la Mort (Bengt Ekero).

Au XIVe siècle, une épidémie de peste ravage la Suède. Le long d’une plage déserte, le chevalier Antonius Block et son écuyer, de retour de croisade, rencontrent la Mort. Le chevalier lui propose de jouer aux Échecs la solution des problèmes métaphysiques qui l’assaillent. Chaque soir, la partie se jouera sur la plage. Ce délai permet à Antonius de rechercher le sens de la vie. Sur une route, il rencontre un couple de baladins pleins de gaieté. Leur amour et leur bonheur simple contrastent avec la désolation des villages voisins. Les autochtones, tenaillés par une peur mystique, vivent dans le crime perpétuel. Un soir, la Mort remporte la partie. Le chevalier disparaît, accompagné par tous ceux qui l’entourent…

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Premier film réellement bergmanien, au sens intérieur et sombre, Le Septième sceau inspiré par la célèbre peinture d’Albertus Pictor, est un film mythique. Il plonge en plein cœur du Moyen Âge pour revisiter l’apocalypse selon Saint-Jean. Bergman, mêlant poésie et puissance contemplative, réalise un chef-d’œuvre, salué à l’Étranger et qui le propulsera comme un des cinéastes les plus importants de son époque. Fable philosophique et récit picaresque, l’action se déroule sur une plage, croisée des mondes, lieu limite entre terre, mer et ciel, là où les morts sont révélés et se relèvent.

« L’esthétique du film emprunte beaucoup à l’univers du théâtre. Il y a dans Le septième sceau quelque chose d’épuré, une simplicité très puissante des décors et des êtres. La plage de galets, le mouvement rythmique des vagues qui viennent s’y écraser, le jeu d’Échecs posé là, la forêt et son pesant silence, la roulotte sans artifice des acteurs. La Mort, si présente et charismatique dans un sobre habit noir et un maquillage blafard à mi-chemin entre le crâne et le clown blanc, avec cette attitude à la fois dramatique et pragmatique¹ ».

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Le Septième Sceau, à l’image de ses personnages, est tiraillé entre le sacré et le trivial, entre les pulsions de mort (le défilé des pénitents redoutant l’Apocalypse) et l’appel de la vie. On ne sait ce qui bouleverse le plus : l’épouvante qui s’exprime dans les yeux d’une jeune sorcière condamnée au bûcher, le visage enfin apaisé de Gunnel Lindblom acceptant son destin, ou le sourire radieux de Bibi Andersson après l’orage. Ingmar Bergman force le spectateur à une introspection poussée : le chevalier, en crise existentielle, de retour d’un voyage dont on devine l’âpreté, voire l’horreur, est tiraillé entre sa foi et sa lassitude à l’égard de la religion : « Est-il si difficile d’appréhender Dieu avec ses sens ? Pourquoi doit-il se cacher au milieu de promesses vagues et de miracles invisibles ? Comment pouvons-nous croire les croyants quand nous ne nous croyons pas nous-mêmes ? Qu’arrivera-t-il à nous qui voulons croire, mais ne le pouvons pas ? Et qu’en est-il de ceux qui ne veulent ni ne peuvent croire ? » s’interroge-t-il. « Je veux la connaissance. Pas la foi, pas les suppositions. La connaissance. Je veux que Dieu me tende la main, qu’il dévoile son visage et qu’il me parle, mais il reste silencieux ». La vacuité de l’existence le dégoûte, mais à l’heure de la mort, il redoute le néant qu’il y trouvera. Sa quête entière se résume à trouver un palliatif à ce vide suffocant. « La partie d’échecs est une métaphore qui révèle l’absurdité de ses prétentions : s’il est intelligent, bon, s’il parvient à repousser son trépas de quelques instants, usant d’audace et de stratégie, créant même une complicité avec la faucheuse, tôt ou tard il sera mat. L’introspection, le calcul, la connaissance et toutes formes de spéculations sont vains² ». La partie est perdue d’avance.

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Le film ainsi décrit pourrait vous paraître pesant et pourtant, il ne l’est pas. Bergman créé de ruptures oxygénantes par des scènes drolatiques : « amourette champêtre, représentation donnée par des acteurs devant une foule sceptique, franchise parfois insolente de l’écuyer, simplicité brutale de ces hommes qui se laissent aller à la moquerie, à la tromperie dans une joyeuse désorganisation ».

Un film foisonnant et rare, Le septième sceau vous laissera une trace mortelle tout simplement.

¹ Marlène Viancin, No Tuxtedo
² Célian Faure, Les Heures Perdues

Histoire des Échecs

La Marche de l’histoire, émission de France Inter de Jean Lebrun du 28 novembre 2012.

L’intensité intellectuelle, disait François Le Lionnais… la prévoyance, la prudence, la circonspection, disait Benjamin Franklin… On peut soutenir que le jeu d’Échecs, en mobilisant beaucoup de ressources rationnelles, a fait reculer la violence. N’est-il pas aussi le jeu du contrat social ? Que pourrait, sur l’échiquier, le roi sans les figures qui l’entourent ?

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Le jeu d’Échecs, par Charles Bargue (1826 – 1883).

Mais les Échecs laissant toujours les hommes dans l’incertitude sur leur condition, on peut tout aussi bien donner une interprétation inverse du spectacle des soixante-quatre cases. Il s’agit d’un sport violent, disait Marcel Duchamp, l’un de ses pratiquants. Fort prisé des chevaliers au Moyen Age et au XIXe, des officiers à la retraite — Napoléon compris, il reste du coté de la bataille. Et, au temps des grands championnats médiatisés des années 1970-1980, ils participèrent activement à la lutte finale est-ouest.

La conversion intellectuelle des humeurs guerrières n’est décidément pas chose aisée. Mais les Échecs étant aussi une machine à rêver, on peut imaginer qu’ils y contribuent.

Les Échecs Amoureux

La surenchère érotique caractérise l’allégorie échiquéenne suivant l’idée que l’amour est un champ de bataille. Boris Spassky, rapporte George Orwell,  disait que les règles échiquéennes sont les mêmes que celles de l’amour et de la guerre, et que si vous pouviez gagner à l’un, vous pouviez gagner aux autres.

Un clic sur l’image pour agrandir.

Ce thème du rapport amoureux autour de la partie d’Échecs à la vie dure. Voici une sélection de cartes postales l’illustrant encore au début du XXe siècle.

Soif de Victoire

Emanuel Lasker

Les Échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique.

Emanuel Lasker

Le jeu d’Échecs est-il un moyen d’exprimer et de satisfaire une volonté de puissance ? Pour beaucoup d’entre nous, ils ne sont et resteront qu’un divertissement. Mais qu’en est-il de ces joueurs gravissant peu à peu les échelons, de ceux qui « pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendent de toute la force de leur pensée vers ce but : acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette* », gagnant, de tournoi en tournoi, leurs galons échiquéens, Maîtres et enfin Grands Maîtres internationaux ? Et quand ils ne pourront plus vaincre dans le monde réel, la soif de puissance jamais assouvie n’amènera-t-elle pas les plus fragiles d’entre eux à se réfugier dans la folie ?

* Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

La diagonale du fou

La Diagonale du fou
Métaphore sur un échiquier de l’affrontement est-ouest, ce film reçut  un Oscar, un César et le prix Louis-Delluc

Genève, 1983. Le Moscovite Liebskind (Michel Piccoli), champion du monde d’échecs, invaincu depuis 12 ans, affronte son élève Fromm (Alexandre Arbatt), dissident du régime soviétique passé à l’Ouest, laissant au pays son épouse Marina (Liv Ullman). À la clef : un titre de champion du monde. Le combat s’annonce difficile et sans pitié, lorsque la première partie s’achève sur une nullité : les équipes des deux joueurs vont alors tout mettre en œuvre pour faire accéder à la victoire leurs protégés respectifs, multipliant coups bas, manœuvres politiques et complots en tout genre. Un magnifique duel commence entre ces deux hommes que tout oppose. D’un côté, un Liebskind à l’élégance distinguée, âgé, usé et malade ; de l’autre, un jeune Fromm exilé, ambitieux, terriblement libre et insolent. Mais avec la même rage d’écraser l’adversaire des deux côtés. Bien au-delà d’un simple jeu, le tournoi figure rapidement l’opposition de deux forces sur l’échiquier du monde. Cette œuvre inclassable, présentant un affrontement prenant entre deux champions soviétiques, est une subtile réflexion sur les jeux de pouvoir et une plongée passionnante dans l’univers d’un championnat avec ses règles et ses rituels.

La Diagonale du fouLa Diagonale du fou reprend des schémas construits autour des célèbres rencontres Karpov-Kortchnoi de 1978 et de 1981 : le Soviétique orthodoxe contre le dissident. Des moyens évidents de pression du gouvernement de l’époque (interdiction de sortie du territoire de la famille du dissident) étaient censés influer sur le moral des compétiteurs. Richard Dembo magnifie l’affrontement de deux grands maîtres qu’apparemment tout oppose. Akiva Liebskind, le champion du monde en titre, pur produit de l’école russe fait face à Pavius Fromm le dissident fantasque et génial qui s’oppose seul à la machine soviétique. La lutte se terminera par le mat — la mort — de l’un d’eux.

Richard Dembo sait jouer de l’ambiguïté des personnages, évitant tout manichéisme d’un certain cinéma occidental abordant la guerre froide : Liebskind méprise ce pouvoir qui fait de lui une marionnette, alors que son adversaire, dans un apolitisme de façade et obsédé par la réussite, préfigure les futurs nouveaux riches de période post-soviétique.

On ne peut pas dire que la combinaison du Grand Maître Liebskind soit d’une exceptionnelle originalité. Je suppose qu’elle devait être simple et compréhensible pour les spectateurs non initiés. On peut s’étonner également qu’un challenger d’un champion du monde n’ait point prévu ce sacrifice de Dame, continuant à jouer comme la première mazette venue. Spectacle oblige, c’est du cinoche.

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1… Qxh3+ 2. Kxh3 Rxd3+ 3. Qxd3 Nf4+

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…