Monomanie Échiquéenne

Zweig Monomanie ÉchiquéenneLes monomaniaques de tout poil, les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours spécialement intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Une fois de plus Kasparov s’insurge : « Les écrivains ont utilisé les Échecs pour analyser les côtés extrêmes de la nature humaine. Dans ce cadre, les échecs offrent un champ d’expérimentation idéal. Mais on pourrait faire la même chose avec la peinture. Et là, en vous référant à Van Gogh, vous ne tirerez pas de conclusion définitive sur les peintres ».

L’image du joueur d’Échecs obsessionnel, hors du monde, l’esprit perdu dans les labyrinthes de notre jeu, isolé en lui même, tout entier dans cette quête unique de tuer le roi, cette image romantique sera véhiculée encore longtemps par la littérature et le cinéma. Notre jeu est-il ce mystérieux poison mathématique ? Ou plutôt comme l’évoque le champion britannique Bill Hartston : « Les Échecs ne rendent pas les gens fous, ils permettent aux fous de rester sains d’esprit ».

La mort de Capablanca

José Raúl Capablanca y Graupera mourut le 8 mars 1942 à Harlem, New York, sans doute d’un accident vasculaire cérébral. Voici le courrier (fac-similé et traduction) de son médecin à la demande de renseignements de sa seconde épouse.

José Raúl Capablanca

6 novembre 1942

Chère Madame Capablanca,

Répondant à votre demande d’information au sujet de la maladie, du traitement et de la mort de votre défunt mari, José Raúl Capablanca , je vous informe comme suit :

Mes soins auprès de M. Capablanca débutèrent à mon cabinet vers le 19 novembre 1940. L’examen révéla une pression artérielle particulièrement élevée (18/20). À la fin de décembre 1940, je réussis à faire baisser sa tension à 13/18. Un tel résultat fut obtenu par une diète appropriée que je lui avais prescrite et par un traitement appelé rayonnement Grenz¹.

Le dit traitement fut administré durant les années 1940, 1941 et 1942. À la fin de 1941, et particulièrement au commencement de l’année 42, sa pression artérielle grimpa à un point très dangereux (16/24). Je l’enjoignis ferment de cesser tout effort inutile, de partir pour la campagne et de tenter de mener une vie absolument tranquille. Je l’informai également de rester allongé quotidiennement et de se relaxer le plus possible, physiquement et mentalement. Je l’avertis également que s’il n’observait pas de telles prescriptions, il mettrait gravement sa vie en danger.

À mon regret, M. Capablanca répondit que pour le moment, il lui était impossible d’obéir, car il avait de terribles problèmes avec son ancienne femme et ses enfants ; qu’elle avait lancé une procédure contre lui et qu’il devait se battre contre ses demandes irraisonnables et que, par conséquent, sa santé se détériorait quotidiennement, sinon à chaque heure.

Nous eûmes cette conversation vers le 6 mars 1942. Il mourut deux jours plus tard, et à mon avis, la mort résulta de l’aggravation de sa maladie.

Très sincèrement votre,

A. Schwartzer

¹ Rayons X de faible énergie.

mort Capablanca

Ennemis publics

Bruce PandolfiniNous ne savons pas exactement comment le jeu a été inventé, quoiqu’il y ait des soupçons. Aussitôt que nous découvrirons les criminels, nous vous en ferons part.

Bruce Pandolfini

La plaisanterie de Pandolfini reflète bien la relation ambivalente qu’entretient le joueur avec ce jeu : pleine de passion et de haine mêlées. Sir Henry Campbell-Bannerman aurait ajouté : « Les Échecs ne sont pas un jeu, mais une maladie ».

Intelligence

goethe

Les Échecs, c’est la pierre de touche de l’intelligence.

Johann Wolfgang Von Goethe

Il aura fallu attendre plusieurs décénies avant qu’une étude ne prouve scientifiquement cette affirmation. Psychologue à l’université de Göttingen, Roland Grabner affirme que les tests d’intelligence réalisés sur des joueurs experts et novices « démontrent qu’à la fois l’expertise et l’intelligence impactent les performances de tâches liées au domaine d’expertise ». C’est à dire que la réussite aux Échecs serait dû à la fois à une pratique assidue et à une intelligence innée. D’où la conclusion du chercheur qui estime que « le jeu d’Échecs expert n’est pas isolé de l’intelligence ».

Mais restons modestes et n’oublions pas notre grand philosophe Denis Diderot : « Il est tout à fait possible pour un homme sage de devenir un grand joueur d’Échecs, mais il est également possible pour un grand joueur d’Échecs d’être un imbécile ».

Timbré d’Échecs

Le jeu d’Échecs est une thématique particulièrement prisée des opérateurs postaux et des philatélistes. Plusieurs centaines de timbres émis depuis des dizaines d’années partout dans le monde en attestent. C’est en 1947, à l’occasion des Jeux Balkaniques disputés en novembre à Sofia que la Bulgarie émit le premier timbre dessiné par St. Kancer en même temps que quatre autres concernant le sport. Il représente un cavalier blanc sur fond rouge.

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Bulgarie 1947, le premier timbre émis au monde sur le thème des Échecs

La Hongrie emporta la compétition avec une équipe composée, selon Alain Delobel, des joueurs suivants, dans l’ordre alphabétique, on trouve : Bakonyi, Benko, Barcza, Florian, Furster, Gereban, Szabo et Szny.

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Ce timbre est issu d’une série de 5. Chaque timbre symbolise un sport pratiqué lors de ces Jeux Balkaniques.

Une partie de Paul Benko de 1947 se terminant par un sacrifice de Dame :

Les Échecs, un combat amoureux

L’on peut se poser cette question : comment un jeu si guerrier put-il devenir une métaphore amoureuse entrant dans les rituels courtois des cours médiévales ? C’est peut-être que nous sommes trop habitués à nous installer dans nos salles de tournoi en face de mal rasés plus ou moins bourrus et dont le seul geste de tendresse sera la poignée de main virile et quelquefois indifférente qu’ils nous offrent.

Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Nous pouvons aisément imaginer quel accueil, elles pouvaient prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout n’oublions pas — joueur d’Échecs ». Conon de Béthune, trouvère né vers 1150 en Artois, confesse qu’il pouvait être bon maître pour enseigner les règles de notre jeu, mais incapable de se défendre d’un mat, car le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête. Nombreux troubadours employèrent notre jeu pour évoquer les étapes de la séduction et sans doute pour la mettre en pratique avec de charmante châtelaine ! Dans les contes amoureux de ces troubadours, Don Juan avant la lettre, le premier baiser était le plus souvent le dernier, car la châtelaine avait malheureusement un châtelain qui tolérait ce genre d’affaires tant qu’elles restaient symboliques. Dans d’autres contes, notre amoureux ne se contentait plus du symbole. Le troubadour Jaufre Rudel (1125–48) écrit :

Moi, je préfère aimer et trembler pour celle
Qui ne me refusera pas sa récompense.

échecs amoureux
Otto IV Margrave de Brandenburg joue aux Échecs avec son épouse Hedwig Von Holstein

« Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associée à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

A ces raisons, j’en ajouterais peut-être une dernière que ne renierait sans doute pas le vieux Sigmund, à puisez dans la représentation que l’enfant peut se faire de la sexualité, au travers des sons étranges et violents venant de la chambre parentale, évoquant pour lui dans son innocence des bruits de lute, d’affrontement. Et de là, dans l’inconscient collectif, tout combat pourra évoquer un rapport sexuel.

Le jeu d’Échecs et la peinture

Source d’inspiration picturale, le jeu d’Échecs traversa les siècles sans que jamais ne se tarisse l’inspiration des artistes, captivés aussi bien par la thématique de la géométrie spatiale de l’échiquier que par la portée symbolique des pièces, vectrices de toutes les métaphores séductrices de l’imaginaire.

Depuis des temps immémoriaux, le jeu d’Échecs est étroitement lié aux arts en général. Le thème échiquéen se retrouve au centre de tant d’œuvres que l’on peu sans équivoque dire que les Échecs sont le jeu préféré illustré par les peintres fascinés par la puissance du symbolisme et la richesse de l’imaginaire qu’il suscite, le mysticisme, l’opposition contrastée des Noirs et des Blancs où se jouera la lutte du bien et du mal, les connotations politiques, les images de la virtuosité intellectuelle, de l’ingéniosité artistique. Ces combinaisons dynamiques innombrables renvoient aux variantes à l’infinie de la vie. Une fois de plus, comme l’affirmait le génial Bobby Fischer : « Les Échecs, c’est la vie ».

échecs peinture
La partie d’échecs – John Northcote (1746 – 1831)

Si je n’ai pas commis d’erreur en retranscrivant la position, ce beau jeune homme ne devrait pas être si satisfait. L’ébauche du geste de son adversaire laisse à penser que les Blancs ont le trait : NxRb3 et l’affaire est pliée. Bien que le conducteur des Blancs ne semble pas s’y intéresser. De bien belles personnes, ma foi ! Mais piètres joueurs.

Northcote

Le cavalier d’Euler à un problème

cavalier Euler

Connaissez-vous le problème du cavalier (ou encore la polygraphie ou l’algorithme du cavalier) ? C’est un problème mathématico-logique fondé sur les déplacements du cavalier. Un cavalier posé sur une case quelconque de l’échiquier doit en visiter toutes les cases sans passer deux fois sur la même. Le cavalier d’Euler est connu depuis fort longtemps. Vers 840, le joueur et théoricien d’Échecs arabe al-Adli ar-Rumi en donne déjà une solution. On en trouve la première occurrence dans un traité d’ornement poétique indien, le Kavyalankara du poète Rudrata.

cavalier Euler
Une des milliers de milliards de solutions. Et pourtant, ce n’est pas si facile !

Depuis lors, de nombreux mathématiciens s’y sont intéressés, en particulier Leonhard Euler (1707-1783). Car plus qu’un jeu de patience, il est relié à un champ extrêmement important et fécond des mathématiques appelé théorie de graphes qui peut avoir une application très concrète dans notre vie quotidienne. Les graphes modélisent des objets en interaction : connexions routières, ferroviaires ou aériennes, plan d’une ville et de ses rues en sens unique, liens entre les composants d’un circuit électronique.

Les mathématiciens prirent rapidement conscience du très grand nombre de solutions possibles. En 1823,  H.C. Warnsdorff énonce une règle pragmatique et efficace, conseillant de choisir la case qui laisse le moins de possibilités de fuite, c’est-à-dire, la case la plus enclavée. En 1997, un chercheur australien, Brendan McKay conclut à l’existence de treize mille milliards de possibilités. Pour se donner une idée de ce chiffre astronomique, il faudrait 25 ans à un super ordinateur, découvrant un million de solutions par minute, pour en venir à bout ! Le mathématicien uruguayen Ernesto Mordecki en donne aujourd’hui une estimation plus précise : 1,22 million de milliards de parcours possibles ! La pile de chaque solution, dessinée sur une feuille de papier et empilée les unes sur les autres, s’élèverait jusqu’au soleil !

Et pourtant, malgré tant de solutions, la tâche n’est pas si aisée d’en découvrir une seule. Tentez votre chance sur l’excellent blog Procrastin :

cavalier Euler

Si ce cavalier polygraphe éveilla la curiosité des mathématiciens, il n’en stimula pas moins l’imaginaire des poètes et des romanciers. Georges Perec, dans son roman La vie mode d’emploi, retrace la vie d’un immeuble parisien, entre 1875 et 1975, évoquant ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé. Chaque chapitre traite d’une pièce ou d’un endroit précis de l’immeuble et le décrit de façon méthodique, presque clinique, avec une jubilation de cruciverbiste, « quelque chose comme un souvenir pétrifié, comme un de ces tableaux de Magritte où l’on ne sait pas très bien si c’est la pierre qui est devenue vivante ou si c’est la vie qui s’est momifiée, quelque chose comme une image fixée une fois pour toutes, indélébile ». Le passage d’une pièce/chapitre à l’autre obéit en  fait à la règle précise de notre cavalier polygraphe.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…