Échecs et alcool

À voir les grands nombres de publicités vantant les mérites de l’alcool et le nombre de grands maîtres qui possédaient une bonne descente, nous pourrions nous poser la question : faut-il être aviné pour bien jouer aux Échecs ?

Échecs alcool

Karpov, lors d’une interview raconte cette plaisante anecdote sur Najdorf. À cette question du journaliste :

Les artistes sous l’effet de l’alcool peuvent créer des œuvres admirables. En est-il de même aux Échecs ?

Karpov, qui ne boit ni ne fume, répond :

Avec de l’alcool dans le corps, on ne peut que jouer plus mal. Échecs et alcool ne vont pas ensemble.

Mais aussitôt, Karpov se ravise et souriant raconte l’anecdote : « Cependant, il y a quelque exception. Najdorf, le joueur polonais argentin qui participait à un long tournoi, aperçut, effondré dans un fauteuil de l’hôtel, son adversaire de l’après-midi. Désirant l’encourager, il l’invite à prendre un verre.

Le joueur déprimé accepta enchanté. Après le premier verre vinrent un second, un troisième et bien d’autres tous payés par Don Miguel. Son invité avait ressuscité, mais Najdorf se sentait un peu coupable, pensant que son adversaire bien imbibé jouera bien mal la partie de l’après-midi. Il n’en fut pas ainsi. Le ressuscité, avec de manifestes signes d’ébriété, fit une partie formidable et balaya Najdorf de l’échiquier. Étonnamment peu de temps avant la mise à mort, l’ébrieux adversaire lui propose nul.

Tu me proposes nul ? s’étonne Najdorf, je ne comprends pas, tu as totalement gagné !

C’est une manière de te remercier pour les verres que tu m’as offerts. Je suis complètement fauché et quand je ne picole pas, je joue comme un goret. C’est seulement après le troisième whisky que je commence à voir clair ».

Jack Daniel’s Chess

Jack Daniel

Jack Daniel’s est une distillerie américaine de Tennessee whiskey. La distillerie fut créée par Jack Daniel en 1866, à Lynchburg, dans le Tennessee. Aimé par des motards et favori de Sinatra (il fut enterré avec une bouteille), ce jeu d’Échecs de Jack Daniel célèbre son héritage. Jack est le Roi tandis que les bouteilles de Black Label sont les pions.

Marcher sur son ombre

Vouloir jouer aux Échecs contre soi-même est aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre.

Stefan Zweig

Marcher sur son ombreM, le héros du Joueur d’Échecs, explique : « Eh ! bien, je ne sais pas jusqu’à quel point vous avez réfléchi à l’état d’esprit où vous plonge ce roi des jeux. Mais il suffit d’une seconde pour faire comprendre que, le hasard n’y ayant aucune part, c’est une absurdité de vouloir jouer contre soi-même. L’attrait du jeu d’Échecs réside tout entier en ceci que deux cerveaux s’y affrontent, chacun avec sa tactique. L’intérêt de cette bataille intellectuelle vient de ce que les noirs ne savent pas comment vont manœuvrer les blancs, et qu’ils cherchent sans cesse à deviner leurs intentions pour les contrecarrer, tandis que de leur côté, les blancs essaient de percer à jour les secrètes intentions des noirs et de les déjouer. Si donc les deux camps sont représentés par la même personne, la situation devient contradictoire. Comment un seul et même cerveau pourrait-il à la fois savoir et ne pas savoir quel but il se propose, et, en jouant avec les blancs, oublier sur commande son intention et ses plans, faits la minute précédente avec les noirs ? Un pareil dédoublement de la pensée suppose un dédoublement complet de la conscience, une capacité d’isoler à volonté certaines fonctions du cerveau, comme s’il s’agissait d’un appareil mécanique. Vouloir jouer aux Échecs contre soi-même est donc aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre ».

Les Échecs de Tintin

Les Échecs et la bande dessinée ont un point commun, le quadrillage qui découpe la planche et l’échiquier. Ce quadrillage pose la question décisive au dessinateur comme au joueur : comment relier les cases entre elles ? Les réponses varieront en fonction du style de l’auteur et du joueur et des libertés qu’il prendra.

échecs tintin
Le Petit Vingtième était un supplément hebdomadaire au journal belge Le Vingtième Siècle destiné à la jeunesse. 599 numéros sont parus chaque jeudi entre le 1er novembre 1928 et le 9 mai 1940, date à laquelle la Belgique est envahie par l’Allemagne.

Le rédacteur en chef du Petit Vingtième était Georges Remi, plus connu sous le pseudonyme Hergé. Il créa la plupart de ses héros pour alimenter ce supplément. Le plus célèbre, Tintin reporter du Petit Vingtième, continuera à vivre bien longtemps après la disparition du journal. Le jeu d’Échecs apparaît plusieurs fois dans ses  aventures : à deux reprises dans L’oreille cassée et dans Tintin au Tibet.

échecs tintin
Hergé, L’oreille cassée

L’Oreille cassée est le sixième album des aventures de Tintin, pré-publié en noir et blanc du 5 décembre 1935 au 25 février 1937. La version couleur  actuelle date de 1943.

Un clic pour agrandir et voir les planches en format PDF.

Échecs

borges

Jorge Luis Borges, écrivain et de poète argentin (1899-1986), figure incontournable de la littérature du XXe siècle, évoque en deux sonnets l’infinitude du jeu d’Échecs.

I

Dans leur grave retrait, les deux joueurs
guident leurs lentes pièces. L’échiquier
jusqu’à l’aube les retient prisonniers,
espace où se haïssent deux couleurs.

Irradiation de magiques rigueurs,
les formes : tour homérique, léger
cheval, reine en armes, roi, le dernier,
l’oblique fou et les pions agresseurs.

Quand les joueurs se seront retirés,
et quand le temps les aura consumés,
le rite, alors, ne sera pas fini.

C’est à l’orient qu’a pris feu cette guerre
dont le théâtre est aujourd’hui la terre.
Comme l’autre, ce jeu est infini.

II

Roi faible, torve fou, et acharnée,
la reine, tour directe et pion malin
sur le noir et le blanc de leur chemin
cherchent et se livrent un combat concerté.

Ils ne connaissent pas la primauté
de la main qui gouverne leur destin,
ils ignorent qu’une rigueur sans frein
commande leur journée, leur liberté.

Le joueur lui aussi est prisonnier
(Omar¹ l’a dit) d’un tout autre échiquier
où blancs sont les jours et noires les nuits.

Dieu pousse le joueur et lui, la pièce.
Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame :
poussière et temps et songe et agonies ?

Jorge Luís Borges, extrait de La proximité de la mer, Trad. Jacques Ancet

¹ Dans un robaïat, Omar Khayyâm, écrivain savant persan du XI et XIIe siècle écrit :

Nous ne sommes que des pions du jeu d’Échecs, avides d’action aux ordres du Grand Joueur,
Il nous mène de çà, de là, sur l’échiquier de la vie.
Et pour finir, nous emprisonne dans la caisse de la mort. 

Pour les hispanophones, la version originale  lue par  Jorge Luis Borges pour les belles sonorités du Castillan

Ajedrez

I

En su grave rincón, los jugadores
rigen las lentas piezas. El tablero
los demora hasta el alba en su severo
ámbito en que se odian dos colores.

Adentro irradian mágicos rigores
las formas: torre homérica, ligero
caballo, armada reina, rey postrero,
oblicuo alfil y peones agresores.

Cuando los jugadores se hayan ido,
cuando el tiempo los haya consumido,
ciertamente no habrá cesado el rito.

En el Oriente se encendió esta guerra
cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra.
como el otro, este juego es infinito.

II

Tenue rey, sesgo alfil, encarnizada
reina, torre directa y peón ladino
sobre lo negro y blanco del camino
buscan y libran su batalla armada.

No saben que la mano señalada
del jugador gobierna su destino,
no saben que un rigor adamantino
sujeta su albedrío y su jornada.

También el jugador es prisionero
(La sentencia es de Omar) de otro tablero
de negras noches y de blancos días.

Dios mueve al jugador, y éste, la pieza.
¿qué Dios detrás de Dios la trama empieza
de polvo, tiempo, sueño y agonías?

Esprits supérieurs ou Imbéciles


encyclopédieCertaines personnes frappées de ce que le hasard n’a point de part à ce jeu, et de ce que l’habileté seule y est victorieuse, ont regardé les bons joueurs d’Échecs comme doués d’une capacité supérieure : mais si ce raisonnement était juste, pourquoi voit-on tant de gens médiocres, et presque des imbéciles, qui y excellent, tandis que de très beaux génies de tous ordres et de tous états n’ont pu même atteindre à la médiocrité ? Disons donc qu’ici comme ailleurs, l’habitude prise de jeunesse, la pratique perpétuelle et bornée à un seul objet, la mémoire machinale des combinaisons et de la conduite des pièces, fortifiée par l’exercice, enfin ce qu’on nomme l’esprit du jeu, sont les sources de la science de celui des échecs, et n’indiquent pas d’autres talents ou d’autre mérite dans le même homme.

 Louis de Jaucourt

La citation est attribué à Diderot, mais l’article sur les Échecs de L’encyclopédie est du Chevalier Louis de Jaucourt.

Galanterie Militaire

métaphore échiquéenne
Il semblerait que notre beau militaire de la Belle Époque et sa cantinière auraient bien besoin d’exercice.
L’histoire ne leur en donna que trop, quatre ans plus tard, dans la boue des tranchées !

La métaphore échiquéenne peut être infléchie vers différentes connotations.  Lice pour une joute espiègle et légère,  et chaque siècle offre un grand nombre d’œuvres auxquelles correspond une grande richesse de significations. Voici quelques cartes postales du début du siècle illustrant cette joute amoureuse :

Un clic sur l’image pour agrandir.

Joueuse

Dans un petit village de Corse, la vie d’Hélène, effacée et discrète, est faite de jours qui s’enchaînent et se ressemblent… Hélène est une femme de chambre sans histoires qui vit une existence rangée aux côtés de son mari, Ange, et de sa fille, Lisa. Tout bascule le jour où, faisant le ménage d’une des chambres de l’hôtel, elle surprend, fascinée, un jeune couple d’Américains très séduisants qui joue aux Échecs sur une des terrasses. Intriguée par le jeu tendu qui se déroule sous ses yeux, elle décide d’en apprendre les règles. Monsieur Kröger, un habitant du village, devient son mentor et ami. Mais cette métamorphose positive vers une nouvelle liberté pour Hélène, ne se fera pas sans modifier profondément, ses relations avec sa famille, ses amis et les habitants de village. Hélène se prend d’une telle passion pour les Échecs qu’elle se heurte à l’incompréhension de son entourage, met en danger son couple et risque sa réputation. Monsieur Kröger la convainc de participer à un tournoi…

joueuse
Sandrine Bonnaire dans le film Joueuse de Sandrine Botaro, 2009.

« Évidemment, écrit Télérama, on souhaiterait, dans la mise en scène, un peu de la fièvre qui s’empare de l’héroïne. Mais non : les jeunes cinéastes actuels (y sont-ils forcés, ou est-ce inscrit dans leurs gènes ?) ont la prudence dans le sang. Si l’on excepte, donc, quelques idées – pas très heureuses, au demeurant (le carrelage de la véranda de l’hôtel qui se transforme en un échiquier géant !), c’est avec tenue et retenue que Caroline Bottaro dirige son premier long métrage. Elle a, en revanche, la qualité précieuse d’aimer ceux qu’elle observe et de nous les rendre tous aimables. Si la passion d’Hélène embellit sa vie, elle modifie, aussi, son entourage, qui semble contaminé par sa grâce soudaine et son euphorie : un instant tentés par la bassesse, son mari, sa fille se ressaisissent et progressent, eux aussi. À sa façon, Caroline Bottaro est une humaniste. Et puis il y a Sandrine Bonnaire, dont on ne se lasse pas d’admirer l’éclat fragile, l’ardeur tenace. Face à elle, Kevin Kline, génial cabotin parfois, qui ici ne fait rien. Rien de rien. Mais superbement… Les voir tous deux se mesurer, s’apprivoiser peu à peu suffit à notre plaisir ».

Le jeu d’Échecs se conçoit ici comme une métaphore à la fois d’un amour platonique et d’une élévation spirituelle. Un film magnifiquement servi par la prestation des deux acteurs principaux, Sandrine Bonnaire et Kevin Kline, dont c’est ici le premier film en français.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…