Prokofiev et Capablanca

Sergei Prokofiev, outre un musicien exceptionnel, était aussi un passionné d’Échecs. Et un assez bon joueur (assez bon pour battre son ami Capablanca au moins une fois). Prokoviev avait pour le jeu d’Échecs un grand respect et lui est resté fidèle tout au long de sa vie. Y ayant joué depuis l’enfance, il était toujours heureux de rivaliser avec un bon adversaire et fier de sa victoire. Il était l’organisateur enthousiasme de compétitions dans sa maison de Saint-Pétersbourg offrant des prix aux participants.

Prokofiev et Capablanca
Le jeune Prokoviev jouant avec son ami vétérinaire, Vasily Morolev.

En 1914, il assiste, ravi, au Championnat du Monde se déroulant à Saint-Pétersbourg. Depuis l’enfance, il suivait les victoires et les défaites de ces champions. Ce tournoi fut une merveilleuse occasion où il put rencontrer ses idoles venues pour l’occasion des quatre coins de la terre, particulièrement José Capablanca qui devint un ami proche et joie suprême, il remporta une victoire sur le grand Capa dans une simultanée. Dans ses carnets Prokofiev a laissé une description détaillée et extrêmement intéressante du championnat, auquel il assista en tant que spectateur.

11 mai 1914

« Je suis presque à la maison quand je me rendis compte à ma grande horreur qu’il était huit heures un quart et la simultanée contre Capablanca commençait à huit. Comme un fou, je déchirai mes habits, enfilai une veste et sans manger couru au tournoi. Saburov avait parlé de ma réussite au diplôme et beaucoup vinrent me féliciter¹.

Lasker me demanda pourquoi on me félicitait tant et je répondis en allemand :

Vous avez obtenu le premier prix avant-hier et moi aujourd’hui » et j’expliquai ce qu’il en était.
Je ne connais pas grand-chose en musique, me répondit-il, mais vous êtes un bon garçon ». Il était sincèrement heureux de mon succès.

La simultanée commença. Dranishnikov, Borislavsky et Budarina se tenaient derrière moi, attroupés et anxieux. Capablanca jouait ses coups incroyablement rapidement. Il ouvrit de nombreuses parties avec le Gambit Roi et je craignais qu’il ne le jouât pas avec moi, mais j’eus de la chance. Je me sentais à l’aise dans cette ouverture. Rapidement immergé dans le jeu, je ne prêtais aucune attention aux personnes voisines. Bientôt Casablanca exerça une pression, mais la partie s’aplanit. Dranishnikov et Borislavksy suivaient le match nerveusement et de temps en temps tentaient de me donner de forts mauvais conseils. Après deux heures de jeu, nous allions vers le nul. Malheureusement, il ne restait que cinq ou six autres parties en cours et, par conséquent, Capablanca jouait si vite que je n’avais plus le temps de réfléchir. Il brisa ma structure de pions et remporta la victoire.

Ils annoncèrent les résultats de la simultanée : 27 victoires, une défaite et deux nuls (l’un deux par gentillesse pour l’ancien Saburov). Bashkirov termina le dernier. Il était arrivé en retard, et bien que soutenu par Rubinstein et Marshall, il perdit tout de même. J’étais un peu déçu de ma défaite — jusque-là, je n’avais jamais perdu en simultanée. Je m’inscrivis pour le jeudi suivant pour un match retour. En m’en allant, je saluais Lasker qui partait le  lendemain. Il fut très aimable et m’invita à lui rendre visite si je passais à Berlin. J’étais très fier de cette invitation. Je ne suis pas encore Mozart ou Bach, mais quelqu’un porte sur moi un regard approbateur ».

Serge Prokofiev

¹ Le 11 mai 1914, Prokofiev avait dirigé La Procession de Chtcherbatchev, puis avait été le soliste de son propre Premier Concerto pour piano pour l’obtention du diplôme du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Ce fut un point d’orgue brillant à ses études au Conservatoire, où il remporta les premiers prix pour piano, le 22 avril et pour la direction, le 11 mai.

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Alfred Binet et les Échecs

Alfred Binet
Alfred Binet, pédagogue et psychologue (1857-1911).

Si nous pouvions voir dans le cerveau d’un joueur d’échecs, nous y verrions tout un monde de sentiments, d’images, d’idées, d’émotion et de passion.

Alfred Binet

Alfred Binet est plus connu pour la création du Coéficient d’intelligence ( Q.I.) que pour ses études dans les champs des Échecs et de la mémoire. L’ouvrage qu’il publie en 1894, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’Échecs, est pourtant un texte fondateur, une analyse approfondie d’individualités psychologiques remarquables, une importante contribution à la psychologie de l’expertise en calcul et aux Échecs à laquelle les chercheurs se réfèrent encore actuellement. Jouer aux Échecs est une activité qui fait appel à la mémoire et au calcul. C’est à cet aspect-là que Binet, disciple de Charcot, s’est intéressé.

Il mit en évidence que bien que de nombreux mathématiciens se sont intéressés au jeu, peu y réussirent. Mathématique et Échecs ont une direction commune et le même intérêt pour les combinaisons, l’abstraction et la précision. Une caractéristique qui manque chez le matheux est la combativité qui semble plus l’apanage du joueur.


Un clic sur le lien pour le livre en grand.

Victor Vasarely

Gyoso Vásálrhelyi dit Victor Vasarely est un artiste plasticien hongrois naturalisé français en 1961, reconnu comme étant le père de l’art optique. Il jouait aux échecs et son œuvre est parsemée de références au Jeu des Rois :

Victor Vasarely
Échiquier, 1935 – huile 61 x 41 cm

Victor Vasarely est un plasticien tout à fait singulier dans l’histoire de l’art du XXème siècle. Accédant à la notoriété de son vivant, il se distingue dans l’art contemporain par la création d’une nouvelle tendance : l’art optique. Son œuvre s’inscrit dans une grande cohérence, de l’évolution de son art graphique jusqu’à sa détermination pour promouvoir un art social, accessible à tous.

Victor Vasarely
Échiquier vers 1975, sérigraphie papier 80 x 76 cm.

Vasarely a la révélation que « la forme pure et la couleur pure peuvent signifier le monde ».

Victor Vasarely
Échiquier, 1979 – plexiglas et sérigraphie sur plexiglas, pièces en plexiglas transparent et opaque.

La tigresse de Tigran

Tigran Petrosian famille
La famille Petrosian : Tigran et Rona et leurs deux fils.

L’histoire des Échecs ne se préoccupe guère des compagnes de nos champions sinon pour s’en moquer comme pour la dernière épouse d’Alekine, quelque peu enrobée et chargée d’ans, que l’on surnommait la veuve de Philidor. L’épouse de Tigran Petrosian, Rona, semblait dotée d’un fort caractère. Toujours protectrice de son époux, le défendant avec bec et ongle, elle donna une gifle retentissante à Alexeï Suetin, l’entraîneur de son mari, quand ce dernier perdit contre Fischer au Tournoi des Candidats.

Une autre anecdote concernant cette brave épouse et montrant jusqu’où elle pouvait aller : Au Tournoi de Zagreb, en 1970, Fischer, despotique comme à l’accoutumée, domine. Madame Petrosian, agacée par les caprices de diva de notre Bobby, décide qu’il faut agir pour changer le panorama. Fischer disputait une partie contre Vlatko Kovacevic qui possédait l’initiative. Rona assistait au match depuis la salle de presses et entend des commentateurs que Kovacevic a un coup gagnant pour bouter Fischer hors de l’échiquier. Sans plus attendre, elle se dirige vers la salle de jeu, s’approche de Vlatko Kovacevic et lui glisse à l’oreille le coup victorieux, que ce dernier s’empresse de jouer, gagnant ainsi la partie. Les efforts de Maman Petrosian furent vains, car Bobby Fischer remporta le tournoi avec brio !

Voici la position au moment où Rona Petrosian apporte son secours quelque peu malhonnête au Yougoslave ravi de l’aubaine.

Fischer-KovacevicUn clic sur le diagramme pour voir la partie.
Fischer, Bobby – Kovacevic, Vlatko
30. .. Rf2 ! et Bobby est mort.

Sculpture Échiquéenne

chess-players_petrosian_tigran-petrosian

Si la stratégie est un bloc de marbre, la tactique est le ciseau que manie le maître pour créer des chefs-d’œuvre.

Tigran Petrosian

Après un tournoi, Tigran déclara aux journalistes : « Ma stratégie ? Ne pas perdre ! » Une déclaration qui caractérise très bien le style de Petrosian. Ce style de jeu défensif lui valut maintes fois de vives critiques de la part des journalistes et des supporters, lui reprochant son manque d’ambition. Profondément affectés, songent à abandonner les Échecs, seul l’appui de ses amis l’encouragea à poursuive. Il avait aussi derrière lui le soutien de tout un peuple, l’Arménie qui célébrait ses victoires avec ferveur. Un jour, il reçut l’appel glacial d’un passionné arménien en colère : « Qui vous a autorisé à perdre ? » C’est pour eux qu’il décida de poursuivre la lutte sur l’échiquier.

Cependant, Petrosian était un grand tacticien, pouvant calculer aussi loin que Mikhail Tahl, mais utilisant sa vision combinatoire pour éviter l’attaque et créer une intense frustration chez ses adversaires, qui ne pouvaient atteindre son roi.

Dans cette partie Simagin s’attendait à 44. Nxf7 Qd1+ 45. Bg1 Qh5+ et la nulle par échecs perpétuelles, mais…

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…