L’hérésie du fou

Pour vos derniers jours de vacances, voici une jolie nouvelle de l’écrivain américain Fredric Brown (1906-1972). Ses nouvelles, très nombreuses, sont des petits bijoux d’humour et d’invention. N’oubliez pas que ce texte est en anglais et que notre Fou est le Bischop, l’Évêque dans la langue de Shakespeare.

Illustrations de Elke Rehder

L’hérésie du fou

Le Roi mon suzerain est un homme découragé. Nous le comprenons et ne lui reprochons rien, car la guerre a été longue et dure et nous restons tragiquement peu nombreux ; mais nous déplorons qu’il en soit ainsi. Nous compatissons à sa douleur d’avoir perdu sa Reine, que nous aussi nous aimions, tous. Mais étant donné que la Reine des Noirs a disparu en même temps, cette perte n’entraînera pas la perte de la guerre. Et pourtant, notre Roi, lui qui devrait être le parangon de la force, ne sourit que faiblement et les mots par lesquels il tente de nous donner courage sonnent faux, car nous percevons dans le ton de sa voix la crainte d’une défaite. Et pourtant nous l’aimons, et nous mourons pour lui, l’un après l’autre.

L’un après l’autre, nous mourons pour le défendre, sur ce dur et sanglant champ de bataille, où les cavaliers nous éclaboussaient de boue… tant qu’ils étaient en vie. Ils sont  morts maintenant, aussi bien les nôtres que ceux des Noirs. Y aura-t-il jamais une fin, une victoire ?

Nous ne pouvons que garder la foi, éviter de jamais devenir incrédules et hérétiques comme mon pauvre ami l’évêque Thibaut.  « Nous combattons et nous mourons,  mais nous ne savons pas pourquoi », m’a-t-il murmuré jadis, au début de la guerre, alors que nous étions au coude à coude pour la défense de notre Roi, pendant que la bataille faisait rage à une extrémité du champ de bataille.

Mais cette remarque n’était que le signe avant-coureur de son hérésie. Il avait cessé de croire en Dieu et en était venu à ne plus croire qu’à des dieux, à des dieux pour qui nous ne sommes que des pions et pour qui nous ne comptons pas en tant qu’individus. Plus grave encore, il croyait que nous ne sommes même pas maîtres de notre progression, que nous ne sommes que des mannequins livrant une guerre vaine. Plus grave encore – et combien absurde ! – il croyait que les Blancs ne représentent pas forcément le bien et les Noirs le mal, qu’à l’échelle cosmique il importe peu qui gagnera la guerre !

Ce n’est bien sûr qu’à moi seul, et d’une voix chuchotée, qu’il disait ces choses. Il connaissait son devoir d’évêque. Il combattit courageusement. Et il mourut courageusement, le jour même, transpercé par la lance d’un Cavalier Noir. J’ai prié pour lui : Mon Dieu, faites que son âme repose en paix et soyez-lui miséricordieux ; ses paroles ne correspondaient pas à sa pensée.

Sans la foi nous ne sommes rien. Comment Thibaut a-t-il pu se tromper ainsi ? Il faut que les Blancs gagnent. La victoire est la seule chose qui puisse nous sauver. Sans la victoire, nos camarades qui sont morts, ceux qui sur ce douloureux champ de bataille ont donné leurs vies pour que nous puissions vivre, seraient morts en vain. Et tu, Thibaldus

Vous aviez tort, Thibaut, gravement tort. Dieu est, un Dieu si grand qu’il vous pardonnera votre hérésie, parce qu’il n’y avait pas une parcelle de mal en vous, Thibaut, à part votre doute… Non, le doute est une erreur, il n’est pas le mal.

Sans la foi nous ne sommes r…

Mais il se passe quelque chose ! Notre Tour, qui au Commencement était du côté de la Reine, glisse vers le Roi Noir du mal, notre ennemi, qui subit l’assaut… qui ne peut plus échapper. Nous avons gagné ! Nous avons gagné !

Et une voix venant du ciel dit calmement : « Échec et mat ».

Nous avons gagné ! La guerre, les souffrances, rien n’a été en vain. Vous aviez tort, Thibaut, vous…

Mais que se passe-t-il ? La Terre elle-même bascule ; un des côtés du champ de bataille se soulève et nous glissons, Blancs et Noirs mêlés, dans…

…dans une boîte monstrueuse dont je vois déjà qu’elle est une tombe commune où déjà gisent les morts.

CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ ! MON DIEU, THIBAULT AVAIT-IL RAISON ? CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ !

Le Roi, mon suzerain, glisse lui aussi le long des cases…

CE N’EST PAS JUSTE, CE N’EST PAS BIEN, CE N’EST PAS…

Fredric Brown, 1963

Échecs au feminin : Naissance d’une Reine

Le faire part de naissance de notre Reine apparaît dans un manuscrit latin conservé au monastère suisse d’Einsiedeln aux alentours de l’an Mille, le Versus de scachis, le plus ancien poème traitant du jeu des Échecs, décrivant les règles à l’identique du jeu arabe, sinon qu’il évoque la présence d’une Reine comme un fait accompli. Le changement le plus important survenu au cours de l’évolution du jeu fut sans doute l’introduction d’un élément féminin sur l’échiquier, la Reine à la fin du Moyen Âge.

Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Cette transformation de la figure masculine du vizir en Reine fut progressive. Étrange l’apparition de cette puissante Reine, seule femme de l’échiquier, dans ce jeu si guerrier apparu autour de 500 après J.-C., nous venant des terres perses et arabes où la femme ne jouissait pourtant guère de tant de pouvoir. C’est que notre Dame, comme toutes les dames du monde, a su se faire attendre. Dans les premiers siècles, le compagnon du Roi était ce vizir, conseiller qui gardait la tête basse devant son suzerain. Notre souveraine apparaît, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen, l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel que Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation. Lire à ce sujet : Les Échecs médiévaux.

Échecs au feminin : Mille et une Nuits Échiquéennes

Notre astucieuse Dilaram ne fut sans nul doute pas un cas unique dans l’Islam de cette période. Les femmes byzantines et musulmanes, de milieux sociaux très divers, jouaient aux Échecs. Il est dit que Ali ibn Husayn, un arrière-petit-fils du prophète Mahomet, jouait avec son épouse et que le Caliphe Ma’mûn dépensa une fortune de deux mille dinars pour s’offrir une jolie esclave instruite dans le Jeu des Rois. La littérature islamique de cette époque fourmille d’historiettes opposant un homme et une coquette, en prélude à d’autres combats, s’affrontant sur l’échiquier. Dans l’une d’elles la belle Zayn al Maswâsif invite son soupirant à une partie sur un échiquier d’ébène et d’ivoire incrusté de rubis. Le pauvre amoureux, qui n’a d’yeux que pour son aimée, se déconcentre et perd rapidement, sans doute presser de passer à de plus doux assauts.

Miniature du manuscrit d’Alphonse X le Sage, 1283 : Femmes maures en costume arabe jouant aux Échecs

Et cet extrait des Mille et une Nuits : « Ce prince, s’étant fait apporter un jeu d’Échecs, me demanda par signe si j’y savais jouer et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la terre et, en portant la main sur ma tête, je marquai que j’étais prêt à recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie ; mais je gagnai la seconde et la troisième, et m’apercevant que cela lui faisait quelque peine, pour le consoler, je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui disais que deux puissantes armées s’étaient battues tout le jour avec beaucoup d’ardeur ; mais qu’elles avaient fait la paix sur le soir, et qu’elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ de bataille. »

Dans un autre conte des Mille et une Nuits, la jolie (comme il se doit) princesse chrétienne Abrîza et ses non moins charmantes demoiselles de compagnie se livrent à un divertissement pourtant peu féminin : la lutte. Le prince (charmant comme il se doit) épie ces joutes gracieuses. Notre gaillard (on le comprend) se révèle aux donzelles et défie Abrîza en un combat à mains nues. Bien que très vaillant notre prince se trouble au contact de ce corps adorable et se fait rosser par la belle lutteuse. La princesse lui offre l’hospitalité. La nuit suivante Abrîza le défie à un combat moins brutal, une partie d’Échecs. Mais là encore, le prince est charmé par le visage exquis de la jeune fille et amoureux, il perd à nouveau, mais gagne (comme il se doit) le cœur de la ravissante chrétienne qui se convertit derechef à l’islam pour suivre son beau prince.

Échecs au feminin : Dilaram

Paradoxe ! C’est peut-être quand la Dame au XVe siècle devint sur l’échiquier la pièce la plus puissante qu’elle disparaît pendant de longs siècles en tant que joueuse. Il n’y eut pas toujours une reine dans le jeu d’Échecs. Elle est l’adaptation à la civilisation occidentale du conseiller (farzin ou firzan dans le jeu persan puis wazir en arabe ou vizir en turc) qui protégeait le Roi. Quand elle apparut de façon progressive dans la seconde partie du moyen-âge, elle n’était pas aussi forte qu’aujourd’hui, jouissant d’une autonomie beaucoup plus réduite. À la fin du Moyen Âge, vers 1475, sans doute en lien avec l’importance que la femme prenait peu à peu dans la société médiévale, sa puissance s’accrut pour devenir celle que l’on connaît actuellement. L’espagnol Lucéna fait mention dans un traité de 1497 de ce nouveau jeu d’Échecs qui se répand dans son pays, en Italie et en France. Les joueurs français de cette époque nommèrent ces nouvelles règles : eschés de la dame ou jeu de la dame enragée. « Notre dame enragée aux échecs est de cette qualité. Elle guerroie ; l’amour courtois devient amour combattant… La reine des Échecs passe de l’état de dame réservée à celui de dame passionnée. »  Jean-Marie Lhôte – Martin Le Franc et la dame enragée

À l’origine du jeu, autant sous sa forme orientale qu’européenne, la femme était bien présente. La première référence écrite, que l’on doit à As-Suli, sur le jeu de Shatranj, l’ancêtre des Échecs, remonte à l’an 600. Cet ouvrage persan nous offre le plus ancien problème associé à une jolie histoire. Murwardi, un très auguste, mais quelque peu flambeur souverain, avait perdu toute sa fortune dans de précédentes parties contre un prince étranger. Il ne lui restait comme toute dernière possession que son épouse favorite, la divine Dilaram « confort de son cœur et de son âme ». Mais le démon du jeu et le désespoir le pousse une ultime fois devant l’échiquier dans l’espoir d’une fortune meilleure et la belle Dilaram est l’enjeu de cette partie de la dernière chance.  Flambeur, mais guère bon joueur, voilà notre prince de nouveau en difficulté et sur le point de perdre la partie. La belle, peu confiante dans les talents chatrengiques de son noble époux, épie cachée derrière le purdha, le rideau qui sépare l’espace persan entre les hommes et les femmes. Le pauvre roitelet tout penaud s’en va dire à sa belle qu’elle s’apprête à faire ses valises, sa position est perdue et il s’en revient à l’échiquier pour le coup de grâce !

Heureusement, Dilaram instruite des secrets du jeu derrière son écran chanta :

— Shaha do rukh bidayh, Dilaram ra madayh, peel-o-piyadah paysh kun -o- asp kisht maat

Ce qui signifie comme chacun sait : « Noble seigneur, sacrifie tes Tours et non point Dilaram ! Avance ton Éléphant (le Fou persan) et ton pion et vaincs avec ton Cavalier ! » Le Roi suit les conseils de son astucieuse épouse et gagne !

1. Rh8 + Kxh8 2. Bf5 + ( Rappelez-vous qu’à cette époque, le Fou se déplace de deux cases et saute comme le Cavalier) Kg8 3. Rh8 +  Kxh8 4. g7 + Kg8 5. Nh6 ++

« Cette histoire est aussi la preuve évidente de deux choses importantes du point de vue échiquéen, écrit Jamshid Begmatov, l’une est que les joueurs de l’époque, aussi, observaient une certaine étiquette (Dilaram ne dit pas à son époux la solution, mais elle la suggère au travers d’une chanson) et d’autre part  que, même à cette époque médiévale, lorsque les droits des femmes étaient si fortement limités, elles jouaient aux Échecs ».

Échecs au féminin

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Concours d’échecs féminin du journal « La Liberté » – Agence Meurisse (Paris)-1929

Les femmes représentent, à présent, près d’un quart des licenciés. Il n’en fut pas toujours ainsi et ces braves dames des années trente durent sans doute essuyer quelques quolibets sardoniques de leurs homologues masculins. L’esprit du temps à changer et nous sommes loin du dépit de Charles Dudley Warner, joueur du XIXe siècle, qui écrivait : « Rien ne dégoûte plus un homme que d’être battu aux échecs par une femme. » Cependant, les Échecs continuent à se décliner au masculin. « Il n’est pas facile d’être la seule femme du tournoi, écrit Suzan Polgar. De nombreuses filles doivent supporter des avances bien malgré elles et sont souvent l’objet de remarques inappropriées. En tant que pionnières, mes sœurs et moi avons souvent été confrontées à ce type d’attitudes, lorsque nous concourions dans un environnement dominé par les hommes. Aucune femme n’est immunisée contre ça. »

Mais aujourd’hui, une nouvelle génération de championnes ensoleille le monde des échecs par leur talent et leur beauté et les Échecs féminins intéressent de plus en plus les organisateurs de tournois, les sponsors et la presse. Nos beautés échiquéennes sont sans doute plus porteuses. Après tout, nous avons connu notre latin lover avec le charmeur Capablanca, l’ère des ambassadrices de charme du Jeu des Rois est venue.

Alexandra Kosteniuk a été élue Miss Beauty Echec par les internautes et fidèles d’Échecs MagQui préférez-vous retrouver devant l’échiquier :

La sérieuse ou la bimbo ?

bimbo

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…