Petit cours de neurophysiologie échiqueene

« Dans les races les plus intelligentes, comme les Parisiens, il y a une notable proportion de la population féminine dont les crânes se rapprochent plus par le volume de ceux des gorilles que des crânes du sexe masculin les plus développés », écrit en 1879 Gustave Le Bon, éminent médecin, anthropologue et sociologue. « Tous les psychologistes qui ont étudié l’intelligence des femmes ailleurs que chez les romanciers et chez les poètes, poursuit le savant, reconnaissent aujourd’hui qu’elles représentent les formes les plus inférieures de l’évolution humaine et sont beaucoup plus près des enfants et des sauvages que de l’homme adulte civilisé ». Un siècle et demi plus tard, si de tels propos racistes et misogynes subsistent malheureusement, les avis divergent toujours aussi sur cette question : l’homme et la femme ont-ils oui ou non le même cerveau ? Existe-t-il un déterminisme biologique des différences d’aptitudes entre les sexes ?

C’est peut-être l’éternelle question de l’intrication permanente entre nature et culture et n’oublions jamais « qu’il est dans la nature de l’Homme , écrivait le biologiste Jean Rostang, de lutter contre la Nature» et que cette question est particulièrement propice à des dérives idéologiques par des interprétations erronées des données scientifiques.

neurophysiologie échiqueene

Avant tout, les femmes ont-elles le cerveau plus petit que celui des hommes ? Curieusement, et n’en déplaise à Auguste Le Bon, on ne connaît pas la réponse à cette question ! Les études sont souvent contradictoires. Et si les femmes, généralement plus petites, ont par nature un cerveau plus réduit, le nombre total de neurones est indépendant de la taille. Malgré tout, une étude américaine dénombre en moyenne 16 % de neurones en plus chez les hommes, sans que pour autant cela se fasse ressentir sur les capacités cognitives. Peut-être simplement, pour les hommes et les femmes, deux manières différentes et complémentaires d’être intelligent. Il est d’ailleurs bien connu que ce n’est pas la taille qui compte, mais la manière de s’en servir.

Aujourd’hui, les neurobiologistes sont d’accord pour considérer que, sous l’influence directe des hormones sexuelles, le cerveau gauche est plus développé chez la femme et le cerveau droit chez l’homme. Avec notre cerveau gauche, nous raisonnons de manière séquentielle, analytique, point par point. Il fonctionne de préférence à partir du détail, il s’en sert pour aller vers la complexité. Le droit, lui, voit les choses globalement. C’est l’hémisphère droit qui gère, avec son approche globale, la nouveauté et tous les apprentissages, le gauche servant au stockage et à l’organisation plus précise et systématique de nos savoirs.

Les chercheurs expliquent ces différences par la sélection naturelle tout au long de plus d’un million d’années de l’évolution de l’espèce humaine. L’homme s’est adapté à la chasse et à la guerre sur de grands espaces, impliquant une poursuite silencieuse, puis le gibier tué, le retour vers la grotte. L’homme est donc mieux orienté dans l’espace et peut même s’orienter dans une direction abstraite (trouver un raccourci pour rentrer au campement). Il sera porté vers l’action et la compétition et moins vers la communication verbale. La femme pendant ce temps se serait adaptée aux tâches d’éducations des enfants et du maintien du camp dans le cadre plus restreint de la caverne, développant le partage verbal et la coopération. La femme serait moins émotive, mais elle s’exprimerait davantage et l’homme, plus émotif, mais n’extériorisant pas ses émotions.

Au niveau des organes des sens, la femme est globalement beaucoup plus sensible, particulièrement l’ouïe, le sens du toucher et l’olfaction. Par contre chez l’homme, sans doute pour les mêmes raisons d’adaptation à la chasse, sa vue est plus aiguë.

En identifiant les régions du cerveau mobilisées lors d’une partie d’Échecs, les chercheurs semblent dès à présent certains que la qualité du joueur allie aptitude spatiale et raisonnement analogique. Une étude américaine publiée en 2003 utilisant l’IRM (imagerie par résonance magnétique) révèle que des joueurs débutants devant déterminer mentalement le meilleur coup n’activent pas les aires du raisonnement et de la logique (partie latérale du lobe frontal), mais les lobes pariétaux, sièges des compétences spatiales. Les Échecs nécessiteraient avant tout des compétences spatiales, repérages des pièces, anticipation de leurs déplacements, positionnement de l’attention au bon endroit sur l’échiquier, identification de la pièce essentielle pour le prochain coup. Dans notre jeu, la vision jouera un rôle prépondérant. Le joueur perçoit des analogies visuelles. Le raisonnement par analogie consiste à traiter une situation nouvelle en référence à une situation ancienne. Plus simplement, le bon joueur ne raisonne pas, ou peu, ce qui lui fait gagner du temps, il s’appuie sur des situations de jeu qu’il a déjà analysées.

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Il semblerait donc que Garry avec sa logique du combattant ne soit pas si loin de la vérité. En tout cas, l’idée que nos ancêtres aient développé nos compétences échiquéennes en courant, brutes silencieuses, aux derrières des gazelles me plaît bien, si du moins, elle peut rendre plus modeste les quelques prétentiards que l’on peut parfois rencontrer devant l’échiquier.

Rousseau découvre les échecs

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Rousseau le promeneur, dessin de Gleyre  gravé par Thévenin.

Voilà l’aveu de Jean-Jacques Rousseau sur sa découverte, jeune homme, du jeu d’échecs. Sans doute le plus complet que l’on puisse trouver dans les Confessions. Le jeu aura pour lui tant d’attrait qu’il l’étudia et le pratiqua sa vie entière. « Il se trompe néanmoins, écrit-on dans le Palamède, la revue échiquéenne du milieu du XIXe, quand il avance qu’il n’a jamais fait un pas en avant. Une trop grande contention d’esprit, deux mois d’études solitaires entre le Calbrais et Stamma brouillaient ses idées et répandaient, comme il le dit lui même, un nuage sur ses yeux ; mais lorsqu’il jouait sans préoccupation et sans fatigue, l’auteur du Contrat sociale savait appliquer au jeu d’échecs un peu de sa dialectique serrée et de la profondeur de son esprit ».

Il y avait un Genevois nommé M. Bagueret, lequel avait été employé sous Pierre le Grand à la cour de Russie ; un des plus vilains hommes et des plus grands fous que j’aie jamais vus, toujours plein de projets aussi fous que lui, qui faisait tomber les millions comme la pluie, et à qui les zéros ne coûtaient rien. Cet homme étant venu à Chambéry pour quelques procès au Sénat, s’empara de Maman [Madame de Warens, protectrice et amie de Rousseau] comme de raison, et, pour ses trésors de zéros qu’il lui prodiguait généreusement, lui tirait ses pauvres écus pièce à pièce. Je ne l’aimais point, il le voyait ; avec moi, cela n’est pas difficile : il n’y avait sorte de bassesse qu’il n’employât pour me cajoler. Il s’avisa de me proposer d’apprendre les échecs, qu’il jouait un peu. J’essayai presque malgré moi, et après avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès fut si rapide, qu’avant la fin de la première séance je lui donnai la tour qu’il m’avait donnée en commençant. [On jouait à cette époque des partis à handicaps pour le plus fort.] Il n’en fallut pas davantage : me voilà forcené des échecs. J’achète un échiquier ; j’achète le Calabrais [un traité d’échecs] ; je m’enferme dans ma chambre ; j’y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par cœur toutes les parties, à les fourrer dans ma tête bon gré, mal gré, à jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de ce beau travail et d’efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune et presque hébété. Je m’essaye, je rejoue avec M. Bagueret : il me bat une fois, deux fois, vingt fois ; tant de combinaisons s’étaient brouillées dans ma tête, et mon imagination s’était si bien amortie, que je ne voyais plus qu’un nuage devant moi. Toutes les fois qu’avec le livre de Philidor ou celui de Stamma j’ai voulu m’exercer à étudier des parties, la même chose m’est arrivée, et, après m’être épuisé de fatigue, je me suis retrouvé plus faible qu’auparavant. Du reste, que j’aie abandonné les échecs, ou qu’en jouant je me sois remis en haleine, je n’ai jamais avancé d’un cran depuis cette première séance, et je me suis toujours retrouvé au même point où j’étais en la finissant. Je m’exercerais des milliers de siècles, que je finirais par pouvoir donner la tour à Bagueret, et rien de plus. Voilà du temps bien employé ! direz-vous. Et je n’y en ai pas employé peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n’eus plus la force de continuer. Quand j’allai me montrer sortant de ma chambre, j’avais l’air d’un déterré, et, suivant le même train, je n’aurais pas resté déterré longtemps. On conviendra qu’il est difficile, et surtout dans l’ardeur de la jeunesse, qu’une pareille tête laisse toujours le corps en santé.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions Livre V

Pourquoi ne jouent-elles pas aux Échecs ?

Plusieurs explications sont souvent avancées  :

• explications d’ordre neurophysiologique évoquant une mode de pensée différente  chez l’homme et la femme, une manière de réfléchir qui avantagerait l’homme.

• explications historiques et sociologiques, voyant dans le peu de réussite  des femmes l’expression de leur assujettissement au fil des siècles à une  société masculine, les confinant aux travaux domestiques et à la maternité.

• explications psychologiques et psychanalytiques pouvant parfois manquer de rigueur scientifique.

échecs féminins

L’Affaire Thomas Crown

Thomas CrownL’Affaire Thomas Crown (The Thomas Crown Affair) est un film américain réalisé et produit par Norman Jewison, sorti en 1968. Les rôles principaux sont Steve McQueen et Faye Dunaway. Le film reçut deux nominations aux Oscars et gagne celui de la meilleure bande originale avec la chanson de Michel Legrand The Windmills of Your Mind. Thomas Crown, riche et séduisant homme d’affaires, organise le braquage d’une banque pour tromper l’ennui et satisfaire son goût du risque. Afin de ressentir à nouveau le frisson de l’aventure, il prépare minutieusement, avec neuf complices, un fabuleux hold-up, qui laissera la police perplexe. Sa propre banque lui paraît être le meilleur endroit pour ses exploits. Le coup réussit à la perfection.

Tandis que l’enquête menée par le commissaire Malone piétine, Thomas s’en va cacher son butin en Suisse. Il découvre alors que la compagnie d’assurances de sa banque lui a dépêché une redoutable enquêtrice, la ravissante et sagace Vicky Anderson. Vickie se rapproche de Crown pour les besoins de son enquête. Le milliardaire, qui se croyait hors de danger, est inquiété par les soupçons de la jeune femme. Un jeu du chat et de la souris commence alors entre eux, mêlant séduction et intimidation. Un film superficiel, mais très divertissant.

Affaire Thomas Crown

Norman Jewison, à l’instar d’Alfred Hitchcock, met sur le même plan suspense policier et suspense érotique. Ainsi, la célèbre partie d’échecs entre McQueen et Dunaway reste un grand moment : « Je me suis mis à filmer cette partie d’Échecs comme une partie de jambes en l’air », dit le réalisateur, renouant peut-être sans sans douter avec une tradition vieille de plusieurs siècles. Depuis le Moyen Âge, le jeu d’Échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d’autrui. Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires, où le combat des joueurs était une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse.

Jouer le jeu, c’est le fruit du génie

Savoir la marche est chose très unie ;
Jouer le jeu, c’est le fruit du génie.

Jean-Baptiste Rousseau

Jean-Baptiste RousseauJean-Baptiste Rousseau (1671-1741), à ne pas confondre avec notre philosophe Jean-Jacques, fils d’un honnête cordonnier de Paris, écrit sur les échecs dans son Épître à Marot :

Le jeu d’échecs ressemble au jeu des vers :
Savoir la marche est chose très unie :
Jouer le jeu, c’est le fruit du génie :
Je dis le fruit du génie achevé
Par longue étude et travail cultivé
Donc si Phébus ses échecs vous adjuge,
Pour bien juger, consultez de bons juges ;
Pour bien jouer, hantez de bons joueurs…

Galanterie échiquéenne

Pourquoi si peu de femmes devant l’échiquier ? On a beaucoup argumenté et même déliré sur ce sujet sans pourtant apporter vraiment de réponse cohérentes. Il n’en fut cependant pas toujours ainsi. Particulièrement au Moyen Âge où les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux Échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux Échecs avec elle, ou pour son amusement¹ ». Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif² », notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans Jeu d’Échecs et sciences humaines.

Galanterie échiquéenne
Tristan de Léonois, Tristant et Yseult buvant le filtre d’amour (XIVe siècle)

Les textes et l’iconographie du Moyen Âge et de la Renaissance attestent la présence des femmes devant l’échiquier. Dans les enluminures du manuscrit du roi Alphonse X de Castille, Le livre des jeux d’Échecs et de dés datant de 1283, les jolies dames nobles jouent et jouent certainement fort bien au Jeu des Rois comme l’illustre la légende de Dilaram ou les textes courtois comme Huon de Bordeaux ou encore l’épopée de Raoul de Cambrai. Jacques de Cessoles dans la seconde moitié du XIIIe siècle, dans l’un des premiers livres de moralités sur les Échecs, Le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum, peint le tableau de la société médiévale idéale calquée sur les mouvements des pièces. Le jeu devient un mode de communication délicat, mais aussi un artifice utilisé pour les déclarations courtoises et galantes.

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse », écrit Nicolas Coutant sur Images de l’amour courtois aux XIVe et XVe siècles. « Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associés à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

Au seizième siècle encore, les  peintres comme Lucas de Leyde, Hans Muelich, Giulio Campi, Sofonisba Anguissola et bien d’autres immortalisent le beau sexe affrontant des adversaires masculins.

 

¹ Harold Murray, History of Chess (London : Oxford University Press, 1913).
² Jacques Dextreit et Norbert Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines (Payot 1984).
³ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Incompréhension

Robert Hubner

Ceux qui disent qu’ils comprennent les Échecs ne comprennent rien.

Robert Hubner

Hübner est sans conteste le plus énigmatique des joueurs de haut niveau des années 1970 et 1980. Son parcours est atypique, car il ne considérait pas les Échecs comme une profession ou une occupation à plein temps. Son intérêt principal était orienté vers la philologie, l’étude des langues finno-ougriennes et particulièrement du finnois. Il parle plusieurs langues et officie occasionnellement en qualité de traducteur. Wikipédia

Bogoliubov contre le Dr Tarrasch

Efim Bogoliubov     

Le Grand Maître Efim Bogoliubov était connu pour son humour parfois quelque peu de mauvais goût. Cet incident survint après une partie contre le Docteur Tarrasch dont il sortit vainqueur. Quelques jours plus tard, Tarrasch meurt. Bogoliubov publiant sa partie, ne trouve d’autre titre que : « La partie qui tua le Dr Tarrasch ».

La partie fatale qui tua le Dr Tarrasch :

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…