Karpov et Dali

Karpov Dali
Anatoly Karpov photographié avec Salvador Dali  dans un restaurant new-yorkais en 1979.

Karpov se souvient de sa rencontre avec le peintre surréaliste Savador Dali : « Je ne vis cette photo qu’il y a une douzaine d’années. Elle fut prise presque par accident par un des participants à ma seule rencontre avec cet artiste, trente-cinq ans auparavant. J’étais à New York, sur le chemin de retour d’un tournoi en Amérique du Nord (probablement le supertournoi de Montréal 1979, où Karpov a terminé à égalité au premier rang avec Mikhail Tal) pour une série d’exhibitions.

Les organisateurs du tournoi connaissaient l’intérêt de Dali pour les Échecs et quand ils apprirent que j’étais aussi intéressé par son travail… le résultat fut que nos chemins devaient tout simplement se croiser dans l’un ou l’autre des restaurants du centre-ville pour notre plus grand bénéfice à tous deux.

Nous pûmes communiquer en anglais que je maîtrisais maintenant et, de son côté, Dali vivait aux États-Unis depuis quelques années. Malgré ma jeunesse — j’avais vingt-huit ans —, Dali ne montra aucune arrogance. Nous parlâmes d’égal à égal. La différence entre nous, qui ne pouvait pas nous aider, était tout autre. Imaginez : Salvador était accompagné par deux de ses fans, deux dames extrêmement chics, alors que moi, j’étais chaperonné d’un officier du KGB. C’était normal à l’époque. Par exemple, quand peu de temps avant sa mort, Mikhail Tal m’aida lors de mon affrontement contre l’indésirable Viktor Korchnoi à Baguio, la menace d’emprisonnement qui pesait sur lui fut levée. Il était fini si je perdais. Cela semble exagéré, mais c’était ce genre de fardeau que nous devions porter durant ces années.

Nous parlâmes bien évidemment de peinture. Ma bibliothèque comportait une vaste collection de reproductions de son travail, de sorte que je connaissais bien le sujet. Lui, par contre, n’avait pas la moindre idée sur les Échecs — il savait simplement que j’avais gagné un championnat du monde et me posa quelques questions purement techniques. Bien sûr, nous avons parlé de sa vie. Dali était une personnage extraordinaire à l’image de ses œuvres avec une vie riche d’épisodes intéressants.

Je m’attendais qu’il montra un intérêt pour la Russie — après tout, une de ses épouses, Gala (Elena Diakonova) était russe. Il me demanda d’où j’étais et quand je répondis du sud de l’Oural, cela clôt sa curiosité pour la Russie. Par ailleurs, disait-on, l’on devait remercier son épouse russe de certaines de ses extravagances choquantes de sa vie. J’étais prêt à tout, car je connaissais certaines histoires sur la façon dont Salvador pouvait accueillir ses invités dans son château. En particulier comment un Dali nu avait galopé derrière le compositeur soviétique Aram Khatchatourian sur l’accompagnement tonitruant de la Dance du Sabre. Le pauvre Khatchatourian avait attendu deux heures pour cette entrée et sortie dramatique pour se faire annoncer aussitôt par le majordome que l’audience était terminée. J’avais la chance que nous étions dans un restaurant où il lui serait difficile de se livrer à des fantasmes similaires.

L’original de cette photographie fut vendu plus de 600 dollars sur eBay. Ce fut vraiment un moment historique. À l’époque, je ne me rendais pas souvent aux États-Unis (c’est un euphémisme) et Dali avait déjà cessé de voyager à travers le monde. Ce fut donc notre première et seule occasion de nous rencontrer. »

Dmitry Sokolov

La honte des hommes

voltaire
Buste de Voltaire d’après un modèle de Jean-Antoine Houdon.

À la honte des hommes, on sait que les lois du jeu sont les seules qui soient partout justes, claires, inviolables et exécutées. Pourquoi l’Indien qui a donné les règles du jeu d’Échecs est-il obéi de bon gré dans toute la terre, et que les décrétales des papes, par exemple, sont aujourd’hui un objet d’horreur et de mépris ? C’est que l’inventeur des Échecs combina tout avec justesse pour la satisfaction des joueurs, et que les papes, dans leurs décrétales, n’eurent en vue que leur seul avantage. L’Indien voulut exercer également l’esprit des hommes et leur donner du plaisir ;  les papes ont voulu abrutir l’esprit des hommes.

Voltaire (Dictionnaire philosophique)

Le jeu d’Échecs inspira la réflexion des philosophes des Lumières qui étaient pour la plupart joueurs. Voltaire, lui, était un mauvais joueur, dans tous les sens de l’expression : il perdait souvent et n’aimait pas perdre ! Son partenaire favori au château de Ferney, le Père Adam, en souffrit plus d’une fois.  « J’oubliais de vous dire, écrit Voltaire le 12 février 1764, que nous avons un jésuite qui nous dit la messe très proprement ; enfin, c’est un jésuite dont un philosophe s’accommoderait… Je les aime (les Échecs), je me passionne et le père Adam qui est une bête m’y gagne sans cesse, sans pitié ! Tout a des bornes ! Pourquoi suis-je, aux échecs et pour lui, le dernier des hommes ? Tout a des bornes… »

« Quand la partie s’annonçait mal pour lui, écrit André-Michel Besse dans ces Chroniques, Voltaire se mettait à chanter une sorte de « tourloutoutou » que le père Adam écoutait comme un affreux présage. Plus d’une fois, on vit le père s’enfuir en courant, bombardé par les pièces du jeu qui s’accrochaient dans sa perruque. Parfois, poursuivi par la canne, il se cache dans un placard. L’orage s’apaisait vite. Voltaire demandait: “ Adam, ubi es ? ”. Adam réapparaissait, on lui avait pardonné son involontaire victoire ».

Concentration

Au journal de 20 h, dimanche 13 décembre 2015.

Comment faire abstraction et permettre à notre cerveau de prendre la bonne décision. Des méthodes existent comme la pratique de la sophrologie qui permet de se focaliser sur sa respiration, en oubliant les bruits extérieurs. Dans une entreprise parisienne, toutes les deux semaines, la cafétéria se transforme en salle de méditation, pendant une quinzaine de minutes, une façon d’évacuer le stress et de se remettre au travail, en toute sérénité.

Le journal du jeune Prokofiev

Sergei Prokofiev, outre un musicien exceptionnel, était aussi un passionné du jeu des rois. Et un assez bon joueur (assez bon pour battre son ami Capablanca au moins une fois). Voici les notes de son journal sur quelques-uns des plus grands joueurs de son époque :

« À huit heures, je suis allé à l’ouverture du championnat¹ et je me trouvai transporté immédiatement dans un royaume enchanté, un royaume vivant avec l’activité la plus incroyable dans les trois salles du club lui-même et trois autres salles mises à disposition par la commission de l’Assemblée. Ce tournoi est une affaire de haut niveau, tout le monde en habit, les maîtres entourés chacun d’une foule d’admirateurs… Le favori, Capablanca, jeune, élégant, gai et avec un sourire constant sur son beau visage, circule à travers la salle en riant et en bavardant avec la grâce facile de celui qui sait déjà qu’il sera le vainqueur.

journal prokofiev
Serge Prokoviev au piano vers 1930.

Lasker, un peu plus gris depuis le tournoi 1909, avec son visage distinctif, sa stature légère et un air de connaître sa propre valeur ; Tarrasch — typiquement allemand debout avec les moustaches du Kaiser Wilhelm et une expression arrogante ; notre propre Rubinstein, au visage grossier et inintelligent de commerçant modeste, mais talentueux comparé à Tarrasch, erratique, dangereux ; Bernstein, l’allure prospère avec un beau visage effronté, la tête rasée et un nez colossal, des dents éclatantes et, sans relâche, les yeux brillants. Notre talentueux Alekhine avec son manteau d’avocat et les traits un peu pincés, légèrement désagréables d’homme de loi, plus sûr de lui que jamais, mais néanmoins un peu subjugué par la magnificence de l’entreprise. Marshall, l’Américain, un Yankee typique, avec une touche de Sherlock Holmes, farouchement passionné pendant le jeu, mais ridiculement taciturne en privé. Yanovsky de Paris, un déserteur dans sa jeunesse du service militaire et de retour à titre exceptionnel grâce à une dispense spéciale pour revenir sans encombre pour le championnat, vêtu d’un costume clair d’une élégance exquise, autrefois un célèbre bourreau des cœurs, mais aujourd’hui dans sa cinquième décennie, accusant son âge et portant des lunettes d’or. Le végétarien combatif Nimzowitsch, l’étudiant allemand typique et fauteur de troubles. Enfin, deux hommes âgés, destinés à être les victimes de tous, le corpulent Günsberg, portant sur son visage une expression blessée en permanence, Blackburne, encore, en dépit de ses 72 ans, capables de produire des combinaisons originales et élégantes ».

Une partie qu’il joua quelques années plus tard, en 1933 contre le vieux Lasker qui donnait une simultanée à Paris :

1933 est l’année où Prokoviev décide de rentrer en Russie, attiré par les promesses du gouvernement soviétique. C’est une autre période fructueuse (Roméo et Juliette, Cendrillon, Ivan le Terrible) qui prend fin avec la guerre. Après de graves problèmes de santé, persécuté par l’URSS, Prokofiev s’éteint presque dans l’oubli, effacé par la mort de Staline le même jour.

En 1933 également, Sergeï compose la musique d’un film Lieutenant Kijé qui devint la suite d’orchestre opus 60. L’argument : Une erreur de transcription dans un document militaire fait apparaître le nom d’un lieutenant qui n’existe pas. Mais nul n’ose l’avouer au tsar. Il s’ensuit un personnage fantôme, qui sert de prête-nom en diverses circonstances. Le jour où le tsar voudra faire la connaissance de cet officier exemplaire, on lui annoncera sa mort, et assistant à l’enterrement d’un cercueil vide, le tsar dira : « Mes meilleurs hommes s’en vont ! »

Serge Prokoviev – Lientenant Kijé, suite d’orchestre op. 60

¹ En 1914, le jeune Prokovief assiste, ravi, au Championnat du Monde se déroulant à Saint-Pétersbourg. Depuis l’enfance, il suivait les victoires et les défaites de ces champions. Ce tournoi fut une merveilleuse occasion où il put rencontrer ses idoles venues pour l’occasion des quatre coins de la terre, particulièrement José Capablanca qui devint un ami proche et joie suprême, il remporta une victoire sur le grand Capa dans une simultanée. Dans ses carnets Prokofiev a laissé une description détaillée et extrêmement intéressante du championnat, auquel il assista en tant que spectateur. Voir sur ce sujet : Capablanca & Prokoviev et La Gloire de Sergueï Sergueïevitch.

Doublons

Les temps ont bien changé ! L’on raconte que Bobby Fischer repoussa en son temps l’offre d’un million de dollars pour vanter la marque d’un shampoing pour la raison qu’il ne l’utilisait pas. Nos joueurs modernes ont une attitude plus pragmatique. Magnus Carlsen, qui signa un contrat publicitaire avec la firme de vêtements G-Star, récidive pour la Porshe 911. Porsche met en scène trois grands champions dans des sports de face à face : les Échecs avec Magnus Carlsen, le tennis avec Maria Sharapova, et la boxe avec Mohammed Ali.

Les experts en marketing évoquent la coquette somme de 4 à 5 millions d’euros, ce qui serait le plus gros contrat conclu entre un joueur d’Échecs et une entreprise à ce jour.

Chess, the Kings head is a Dollar Symbol

Capablanca se raconte

Paul Moran disait que les Échecs étaient aussi faciles pour Capablanca que de respirer. Le champion cubain admit lui-même qu’il avait appris ce jeu avant d’apprendre à lire :

« Je n’avais pas encore quatre ans, quand un jour, j’entrai dans le bureau de mon père et le vit joué avec un ami. Jamais auparavant, je n’avais vu une partie d’Échecs et les pièces attirèrent mon attention. Le jour suivant, je revins observer jouer mon père. Le troisième jour, mon père, qui était un débutant, déplaça son Cavalier d’une case blanche à une autre de ma même couleur. Son adversaire, pas meilleur joueur, ne s’en aperçut pas. Mon père gagna la partie et je lui dis qu’il avait triché. C’est tout juste s’il ne me jeta pas hors de la pièce. Je lui fis remarquer ce qu’il avait fait. Mon père me demande ce que je connaissais des Échecs et je lui dis que je pouvais le vaincre. Il me répondit « Cela n’est pas possible, tu ne connais même pas le déplacement des pièces ». Nous jouâmes une partie et je la gagnai. Cela fut mon début ».

capablanca enfant
Capablanca jouant avec son père à 4 ans (1892, La Habana).

Les Échecs étaient pour lui, disait le grand maître Richard Reti, comme sa langue maternelle. Il est considéré comme l’un des plus grands talents naturels de l’histoire du jeu, sinon le plus grand.

Aux ordres du grand joueur

Omar KhayyamNous ne sommes que des pions du jeu d’Échecs, avides d’actions. Aux ordres du grand joueur. Il nous mène de ça, de là, sur l’échiquier de la vie. Et pour finir, nous emprisonne dans la case de la mort. Sur un mode plus léger. Quelle tristesse ! Brutalement déchu du rang de cavalier à celui de pion. Et puis, lassé du jeu du roi et de ses fous. Je mets tour contre tour… et c’est l’échec et mat.

Omar Khayyam

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…