Alfred Binet et les Échecs

Alfred Binet
Alfred Binet, pédagogue et psychologue (1857-1911).

Si nous pouvions voir dans le cerveau d’un joueur d’échecs, nous y verrions tout un monde de sentiments, d’images, d’idées, d’émotion et de passion.

Alfred Binet

Alfred Binet est plus connu pour la création du Coéficient d’intelligence ( Q.I.) que pour ses études dans les champs des Échecs et de la mémoire. L’ouvrage qu’il publie en 1894, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’Échecs, est pourtant un texte fondateur, une analyse approfondie d’individualités psychologiques remarquables, une importante contribution à la psychologie de l’expertise en calcul et aux Échecs à laquelle les chercheurs se réfèrent encore actuellement. Jouer aux Échecs est une activité qui fait appel à la mémoire et au calcul. C’est à cet aspect-là que Binet, disciple de Charcot, s’est intéressé.

Il mit en évidence que bien que de nombreux mathématiciens se sont intéressés au jeu, peu y réussirent. Mathématique et Échecs ont une direction commune et le même intérêt pour les combinaisons, l’abstraction et la précision. Une caractéristique qui manque chez le matheux est la combativité qui semble plus l’apanage du joueur.


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Victor Vasarely

Gyoso Vásálrhelyi dit Victor Vasarely est un artiste plasticien hongrois naturalisé français en 1961, reconnu comme étant le père de l’art optique. Il jouait aux échecs et son œuvre est parsemée de références au Jeu des Rois :

Victor Vasarely
Échiquier, 1935 – huile 61 x 41 cm

Victor Vasarely est un plasticien tout à fait singulier dans l’histoire de l’art du XXème siècle. Accédant à la notoriété de son vivant, il se distingue dans l’art contemporain par la création d’une nouvelle tendance : l’art optique. Son œuvre s’inscrit dans une grande cohérence, de l’évolution de son art graphique jusqu’à sa détermination pour promouvoir un art social, accessible à tous.

Victor Vasarely
Échiquier vers 1975, sérigraphie papier 80 x 76 cm.

Vasarely a la révélation que « la forme pure et la couleur pure peuvent signifier le monde ».

Victor Vasarely
Échiquier, 1979 – plexiglas et sérigraphie sur plexiglas, pièces en plexiglas transparent et opaque.

La tigresse de Tigran

Tigran Petrosian famille
La famille Petrosian : Tigran et Rona et leurs deux fils.

L’histoire des Échecs ne se préoccupe guère des compagnes de nos champions sinon pour s’en moquer comme pour la dernière épouse d’Alekine, quelque peu enrobée et chargée d’ans, que l’on surnommait la veuve de Philidor. L’épouse de Tigran Petrosian, Rona, semblait dotée d’un fort caractère. Toujours protectrice de son époux, le défendant avec bec et ongle, elle donna une gifle retentissante à Alexeï Suetin, l’entraîneur de son mari, quand ce dernier perdit contre Fischer au Tournoi des Candidats.

Une autre anecdote concernant cette brave épouse et montrant jusqu’où elle pouvait aller : Au Tournoi de Zagreb, en 1970, Fischer, despotique comme à l’accoutumée, domine. Madame Petrosian, agacée par les caprices de diva de notre Bobby, décide qu’il faut agir pour changer le panorama. Fischer disputait une partie contre Vlatko Kovacevic qui possédait l’initiative. Rona assistait au match depuis la salle de presses et entend des commentateurs que Kovacevic a un coup gagnant pour bouter Fischer hors de l’échiquier. Sans plus attendre, elle se dirige vers la salle de jeu, s’approche de Vlatko Kovacevic et lui glisse à l’oreille le coup victorieux, que ce dernier s’empresse de jouer, gagnant ainsi la partie. Les efforts de Maman Petrosian furent vains, car Bobby Fischer remporta le tournoi avec brio !

Voici la position au moment où Rona Petrosian apporte son secours quelque peu malhonnête au Yougoslave ravi de l’aubaine.

Fischer-KovacevicUn clic sur le diagramme pour voir la partie.
Fischer, Bobby – Kovacevic, Vlatko
30. .. Rf2 ! et Bobby est mort.

Sculpture Échiquéenne

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Si la stratégie est un bloc de marbre, la tactique est le ciseau que manie le maître pour créer des chefs-d’œuvre.

Tigran Petrosian

Après un tournoi, Tigran déclara aux journalistes : « Ma stratégie ? Ne pas perdre ! » Une déclaration qui caractérise très bien le style de Petrosian. Ce style de jeu défensif lui valut maintes fois de vives critiques de la part des journalistes et des supporters, lui reprochant son manque d’ambition. Profondément affectés, songent à abandonner les Échecs, seul l’appui de ses amis l’encouragea à poursuive. Il avait aussi derrière lui le soutien de tout un peuple, l’Arménie qui célébrait ses victoires avec ferveur. Un jour, il reçut l’appel glacial d’un passionné arménien en colère : « Qui vous a autorisé à perdre ? » C’est pour eux qu’il décida de poursuivre la lutte sur l’échiquier.

Cependant, Petrosian était un grand tacticien, pouvant calculer aussi loin que Mikhail Tahl, mais utilisant sa vision combinatoire pour éviter l’attaque et créer une intense frustration chez ses adversaires, qui ne pouvaient atteindre son roi.

Dans cette partie Simagin s’attendait à 44. Nxf7 Qd1+ 45. Bg1 Qh5+ et la nulle par échecs perpétuelles, mais…

Le plaisir des Échecs

Tigran Petrosian
Tigran Petrosian

Les échecs sont un jeu par leur forme, un art par leur essence et une science par sa difficulté d’acquisition. Ils peuvent vous procurer autant de plaisir qu’un bon livre ou une belle musique, mais vous n’aurez une réelle joie que si vous arrivez à bien jouer.

Tigran Petrosian

Malgré toute la beauté de notre noble jeu, Tigran savait aussi s’accommoder d’arrangement moins esthétiques. Au cours d’une Olympiade, il s’accorda avant la partie avec son adversaire Florin Gheorghiu d’une nulle. À la fin de l’ouverture, il en fait la demande formelle. Gheorghiu répond :

Jouons encore un peu pour le public.

Un stratagème qu’il utilisait souvent, car si son adversaire, confiant dans l’accord passé, jouait mollement, il n’avait alors aucun scrupule à gagner le match. Petrosian joue encore quelque coup, pestant contre l’importun. Florin Gheorghiu s’absente quelques instants pour aller aux toilettes. Tigran le suit et lui dit :

— Si tu joues un seul coup de plus, je t’arrache la tête devant le public.

Pourquoi les femmes ne jouent-elles pas aux Échecs ?

Des causes socioculturelles

L’une d’elles pourrait être la maturité plus précoce des jeunes filles qui les détourneraient du monde ludique dès l’adolescence, confirmée par la chute considérable des effectifs féminins à cette période. Mais, comme l’écrit Jérôme Maufras dans son article Où sont les femmes ? paru dans le numéro 81 de la revue Échecs et Mat, « est-ce que les femmes ont un problème avec le jeu ou le jeu a-t-il un problème avec les femmes ? » Notre jeu ne refléterait-il pas le regard machiste de notre société. N’est-ce pas parce que les femmes ont été tenues pendant des siècles dans une situation d’infériorité sociale, vouées aux tâches domestiques et à la maternité, « sans pouvoir trouver le temps et la volonté nécessaires pour se livrer à des activités de natures intellectuelles. L’éducation des filles étant limitée à un niveau superficiel et utilitaire, leurs connaissances demeuraient fragmentaires et partielles », écrit Jacques Bernard dans Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs.

Pourquoi les femmes ne jouent-elles pas aux Échecs ?

L’on sait qu’aux temps médiévaux, les femmes jouaient et jouaient sûrement bien aux Échecs, mais elles y étaient aussi instruites depuis leur plus jeune âge. Jusqu’au XVIe siècle, on jouait dans les demeures, fief de la femme. Notre jeu, se démocratisant, devint peu à peu un jeu d’extérieur plus populaire quittant les belles gentilhommières pour s’encanailler pour de longs siècles dans les tavernes et parfois même les tripots, « lieu de rencontres exclusivement masculin, dont les femmes, s’excluaient d’elle-mêmes, explique Jacques Bernard, […] la curiosité que suscitent les femmes dans un club d’échecs, qui se teinte parfois, selon les individus, de moquerie, de rivalité, de mépris ou de concupiscence, ne semble pas particulièrement propice à attirer les femmes vers le jeu d’échecs¹ ». Il cite Krzystof Pytel, ancien directeur national de la commission féminine au sein de la fédération française des échecs : « À 18 ans, il est difficile pour une fille d’entrer dans un club d’échecs, où il y a une majorité d’hommes. Peut-être le problème est-il là ? »

Pourquoi les femmes ne jouent-elles pas aux Échecs ?

À ce sujet Bruno San Marco écrit : « La femme joueuse d’échecs est un animal de foire… On lui fait comprendre où est sa place et on l’apprécie davantage pour ses charmes que pour l’intelligence de ses coups. On lui reproche d’appartenir à une minorité, de consacrer son temps aux douceurs du foyer, de préférer les cours de danse aux nuits folles passées à pousser du bois sur un échiquier en s’aidant d’une pendule schizophrène. »

¹ Jérôme Maufras, Échecs et Mat n° 81, 2005.
² Jacques Bernard, Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs (Paris, L’Harmattan, 2005).

Les Échecs rendent heureux !

siegbert tarrasch
Siegbert Tarrasch

J’ai toujours senti une vague pitié pour l’homme qui ne connaît rien aux Échecs, tout comme j’en avais pour un homme ignorant de l’amour. Les Échecs, comme la musique ou comme l’amour ont le pouvoir de rendre heureux.

Siegbert Tarrasch

Tarrasch possédait un éminent talent tactique, bien qu’il décida de quitter le chemin romantique plus fleuri pour la voie positionnelle plus aride, mais plus courte indiquée par Steinitz. C’était un homme têtu avec une grande confiance en ses capacités, qualité pour un joueur d’Échecs, mais qui précipita sa chute, le rendant incapable d’absorber les idées nouvelles et positives des jeunes joueurs modernes comme Rubinstein, Reti, Nimzowitsch, Euwe et Tartakower qui, là où les classiques considéraient l’occupation du centre comme une nécessité, prônaient un contrôle à distance de ce dernier.

Une anecdote pour illustrer son ego surdimensionné : en 1894, Tarrasch dispute un match sans pendule contre Carl Walbrodt, les adversaires pouvant réfléchir aussi longtemps qu’ils le souhaitent. Tarrasch écrivit « Jamais on ne vit un jeu si parfait que le mien ! » Toujours en confrontation, fréquemment de mauvaise humeur, il possédait un caractère de chien, entretenant souvent avec ses rivaux de mauvaises relations. Il détestait perdre et ses réactions frisaient parfois le grotesque. Pour justifier sa défaite contre Lasker dans le Championnat du Monde en 1908, il évoqua l’inconfort du climat maritime de Düsseldorf… cité située à plus de 200 kilomètres de la côte !

Personnage peu sympathique ? Il n’était sans doute pas dupe de ses caprices de diva puisqu’il écrivait :  « J’ai eu un mal de dents pendant ma première partie. Dans la seconde, j’ai eu mal à la tête. Dans la troisième, j’ai eu une crise de rhumatisme. Dans la quatrième, je ne me sentais pas bien. Et pour la cinquième ? Eh bien, est-ce que l’on doit gagner toutes les parties ? » Personnalité riche et attachante comme beaucoup de nos grands joueurs de cette époque.

Dans cette partie en concertation jouée à Naples en 1914, les Blancs semblent tenir, du moins contre une catastrophe immédiate, la Q noire empêche Qb7 suivit de Kxa5 et Ra1#. Mais…

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…