La Partie d’Échecs

douai
Jacques Douai (1920-2004).

Jacques Douai, de son vrai nom Gaston Tanchon, « le troubadour des temps modernes », bien loin du mercantilisme du « métier » et de ses impératifs de vente et de modes, trouve dans les Échecs, jeu de guerre par excellence, la métaphore poétique pour décrire la sottise de la guerre.

Un clic pour écouter.

Le café brûlant ce matin,
C’est la dernière fois peut-être.
Les canons grondent au lointain,
La mort est-elle en train de naître ?

Nous les soldats on s’en va voir,
Comment contre une jambe, un bras,
On peut gagner un peu de gloire.
Le doux clairon qui sonne là.

Les dieux assis sur les nuages,
Jouent aux échecs d’un geste las.
Sur l’échiquier champ de bataille,
Manquent bien des pièces déjà.

Du gris de plomb dessus nos têtes,
Avec quelques flaques de bleu,
La victoire ou bien la défaite,
Ne lit pas qui veut dans les cieux.

On est partis le long des routes,
Devant les arbres au garde à vous.
Ah ! Revenir coûte que coûte,
Quitte à se traîner à genoux.

Les dieux assis sur les nuages,
Avancent les pions de l’Histoire.
On dit que les blancs jouent et gagnent,
Suis-je un pion blanc, suis-je un pion noir ?

Combien reviendrons-nous du feu ?
Nous les élus du sacrifice.
Que père et mère soient de ceux,
Qui pourront étreindre leur fils.

Je ne vais pas pleurer quand même,
Les héros ça reste impassible.
Regardez-le le capitaine,
Quel bonheur de servir de cible.

Les dieux assis sur les nuages,
Repris par le démon du jeu,
Là haut font un divin carnage,
Préparent des coups prodigieux.

À quoi pense un soldat qui marche ?
Ne sait s’il sera là ce soir.
À quoi pensent les bœufs qui marchent ?
Que l’on conduit aux abattoirs.

Que mes jambes sont fatiguées,
Que mon fusil pèse à l’épaule.
On traverse un ruisseau au gué,
Une balle siffle et me frôle.

Quand irons-nous, ô mon amour,
Nous asseoir à l’ombre d’un saule ?
Qui de nous deux à mon retour,
Ira porter des fleurs à l’autre ?

Alekhine au micro

Alekhine

En 1938, la BBC réalisa une interview d’Alekhine et fort heureusement pour les amoureux des Échecs, l’enregistrement ne fut pas perdu. Une opportunité fantastique de voyager dans le temps et d’écouter en direct un des plus grands mythes de l’histoire échiquéenne !

Interviewer : Dr Alekhine, maintenant, dites-moi : diriez-vous que le talent échiquéen est inné, ou pensez-vous que l’on puisse devenir un grand joueur d’Échecs par une dure pratique ?
Alexander Alekhine : Non, franchement, je pense que le talent du joueur d’Échecs idéal est inné. Bien sûr, je considère les Échecs comme un art et de la même façon que vous ne pouvez pas devenir un grand musicien ou peintre sans ce talent inné pour la musique ou la peinture, cette même capacité doit être présente pour devenir un joueur exceptionnel. Il y a quelque chose de plus dans un championnat d’Échecs que de simplement suivre des règles quelque peu limitées. Pour jouer excellemment, vous devez posséder une vision. La vision est de la même nature que celle de l’artiste créateur qui élève sa performance hors de la sphère commune.
Interviewer : Oui, bien sûr, mais de même que la vision, je pense que l’excellence aux Échecs a besoin d’une mémoire très bien entraînée également, non ?
Alexander Alekhine : Oh, non ! Contrairement à ce que l’on pense, nous n’avons pas besoin d’une mémoire exceptionnelle. La seule chose à faire est anticiper continuellement.
Interviewer : Il me semble que c’est un jeu parfait pour les optimistes.
Alexander Alekhine : Oui, vous pouvez le dire. Je ne regarde jamais en arrière sur une partie ou un match, mais j’essaie tout le temps de voir comment je pourrais améliorer mon jeu. Dans peu de temps, je jouerai aux Échecs depuis trente ans. Je devins Maître à 16 ans, savez-vous ?
Interviewer : 16 ans ? Cela est incroyable !
Alexander Alekhine : Oui. Puis j’ai gagné ensuite la coupe du Tsar que j’ai toujours gardée. Je suis autorisé à la faire sortir. En fait, c’est la seule chose qui m’a permis de sortir de Russie en 1921. Mais, même cette expérience de 30 ans, ne m’a pas encore tout appris ce que je devrais savoir sur ce jeu.
Interviewer : Eh bien, je suppose que maintenant, Dr Alekhine, vous devez connaître toutes les réponses.
Alexander Alekhine : Oh non, croyez-moi, une vie ne suffit pas pour tout apprendre sur les Échecs. Si cela était, j’arrêterais de jouer complètement. La technique, oui, elle peut être maîtrisée. Mais il y a toujours tellement plus à savoir sur l’art actuel du jeu. Ainsi, par exemple, prenez mon adversaire dans le dernier match, le Dr Euwe. Il est considéré comme étant l’un des experts dans le jeu d’ouverture. Et malgré tout, dans notre dernière partie, sa position était perdue après déjà cinq coups. Donc, voyez-vous, chacun de nous a beaucoup à apprendre.
Interviewer : Oui, oui. Mais ne trouvez-vous pas que ce championnat implique une grande quantité de stress mental ?
Alexander Alekhine : Le stress mental, non. Mais il y a une tension nerveuse, et aussi physique. Il est indispensable de se préparer physiquement pour un tel match, car ce que vous devez réaliser exige une grande quantité d’énergie. Pour moi, je me prépare toujours en menant une vie campagnarde tranquille et saine. Et je me détends, vous pouvez rire, en jouant au ping-pong.
Interviewer : [Rires]
Alexander Alekhine : Oui, au ping-pong. C’est un de mes plus grands passe-temps.
Interviewer : Mais, euh, vous n’avez pas d’ambitions pour le titre mondial de ping-pong ? N’est-ce pas ?
Alexander Alekhine  : Oh, pas du tout. Je vais me concentrer bien évidemment sur la défense de mon titre aux Échecs. Et maintenant, je vais partir avec mon épouse pour l’Amérique du Sud pour organiser le prochain match.
Interviewer: Eh bien, je vous remercie beaucoup, M. Alekhine et bonne chance !


Interviewer : Now Dr. Alekhine, tell me, would you say that chessplayers are born, or do you think a great chessplayer can be made by hard practice?
Alexander Alekhine : No, frankly, I think the ideal chessplayer is born. Of course, I look upon chess as an art, and just as you cannot make a great painter or a musician, unless the gifts of painting or music are innate in a person, so also I believe that for anyone to become outstanding at chess the ability must be born with the player. There is something much more in championship chess than just following the somewhat limited rules of the game. To play a really good chess, you must have vision. Vision is something of the same way that a creative artist must have if he would lift his performance out of the common realm.
Interviewer : Well, of course, as well as vision, I expect first class chess needs a very well trained memory too, doesn’t it?
Alexander Alekhine : Oh, no. That is where chess is just unlike bridge. One does not require an, uh, an outstanding memory. Look forward all the time is the thing to do.
Interviewer : Sounds to me like the perfect game for optimists.
Alexander Alekhine : Yes, you might say so. I never look back on a game or a match but try all the time to see how I may improve my play. Soon, I shall have been playing [?] chess for 30years. I became a chess master, you know, at 16.
Interviewer : 16? That’s amazing!
Alexander Alekhine : Yes. I won then the vase of the Tsar which I still am keeping. It was…, I was allowed to bring it out. As a matter of fact, it was the only thing I was allowed to bring out of Russia in 1921 when I left. But even my 30 years experience has not yet taught me all I should know of chess.
Interviewer : Well, I suppose by now Dr. Alekhine, you must know all the answers, as they say.
Alexander Alekhine : Oh no, believe me, a lifetime is not enough in which to learn everything about chess. If it were, I should soon be getting ready to stop playing altogether. The technique, yes, that can be mastered. But there is always so much more to know about the actual art of the game. So for instance, take my opponent in the last match, Dr. Euwe. He’s considered as being one of the outstanding experts in the opening play. And even being that, in our last match, in one game, he got a lost position after already five moves. So you see, every one of us has quite a lot to learn.
Interviewer : Yes, yes. But do you find that playing championship chess involves a great amount of mental stress?
Alexander Alekhine : Mental stress, no. But there is a nervous strain, and also physically [?] It is very necessary to prepare oneself physically for a contest, for as you must realize, it demands a great amount of energy. For myself, I prepare always for a match by leading a quiet, healthy, country life. And I relax, you may laugh, by playing ping pong.
Interviewer : [Laughs]
Alexander Alekhine : Yes, ping pong. It is just one of my biggest hobbies.
Interviewer : But, uh, you have no ambitions for the world ping pong title, have you?
Alexander Alekhine : Oh, not at all. I must concentrate of course in defending my chess title. And now soon I am off with my wife for South America to arrange for the next world contest to be held there.
Interviewer : Well, thank you very much Dr. Alekhine and all the best of luck.

Échecs et Folie : Paul Morphy

reuben_fineReuben Fine, joueur d’Échecs américain et auteur de plusieurs livres sur le jeu, évoque Paul Morphy. Fine, faisant partie de l’élite mondiale dans les années 1930 et 1940, il abandonna la compétition échiquéenne après la Seconde Guerre mondiale pour se concentrer sur la psychologie et la psychanalyse. Voici un extrait, concernant Morphy, de son ouvrage (que j’ai traduit de l’italien) : La Psychologie du Joueur d’Échecs (The Psychology of the Chess Player). En 1956, il rédige Psychoanalytic Observations on Chess and Chess Masters, un article qui constitue le point de départ du livre. Cet ouvrage s’attarde à la psychologie du joueur d’Échecs, selon une perspective psychanalytique.

« Paul Morphy (1837-1884) attira l’attention des  psychiatres de la psychose de l’âge adulte. Il fit l’objet d’une étude de Ernest Jones. Né à la Nouvelle Orléans, le 22 juin 1837, son père était de souche espagnole irlandaise, sa mère d’origine française. À dix ans, il apprend à jouer avec son père et réussit, à douze, à battre son oncle paternel qui était alors le meilleur joueur de la Nouvelle  Orléans. Il se consacre à ses études jusqu’en 1857 et déménage à New York où il remporta facilement le premier prix dans la Ligue américaine. Pour la première fois, l’année suivante, il se rend à Londres et à Paris, où vivent, à ce moment-là, les plus grands maîtres et défait tous ses rivaux, y compris Adolf Anderssen. Seul Staunton refuse de le rencontrer, malgré tous ses efforts pour organiser un match. Il retourne à la Nouvelle Orléans d’où il lance un défi mondial, concédant un avantage. Comme il n’obtient aucune réponse, il arrête là sa carrière qui n’aura duré que dix-huit mois, et seulement six mois d’exhibitions publiques. Après la retraite (à l’âge de vingt et un ans !), il exerce comme avocat — son père était juge —, mais sans succès. Peu à peu, il s’enferme dans un état d’isolement et d’excentricité qui aboutit à une forme de paranoïa incontestable. Il décède subitement à l’âge de 40 ans de congestion cérébrale, sans doute d’apoplexie, comme son père avant lui.

Morphy folie
Paul Morphy affrontant Jacob Loewenthal en 1858.

De la maladie de ses dernières années, Jones a rapporté ces symptômes : il se croyait persécuté, les gens voulaient lui rendre la vie impossible, faisant une fixation sur le mari de sa sœur, administrateur des biens paternels, qu’il soupçonnait de vouloir le spolier. Morphy le défia en duel, puis le poursuit en justice, se consacrant pendant des années à préparer le procès, mais ses accusations furent jugées sans fondement. Il pensait aussi que les gens, en particulier son frère,  essayaient de l’empoisonner et, pendant un temps, refuse de prendre de la nourriture autre que celle préparée par les mains de sa mère ou d’une sœur célibataire. Une autre de ses fixations était que son beau-frère et un de ses amis proches, Binder, conspiraient en vue de détruire ses vêtements auxquels il  tenait et de le tuer. Un jour, il se rend dans le bureau de ce dernier et l’attaque de manière inopinée. Apparemment, dans la rue, il ne cessait d’épier les visages des femmes charmantes rencontrées. Il avait aussi l’habitude d’arpenter sa véranda déclamant ces paroles:  “Il plantera la bannière de Castille sur les murs de Madrid au cri de Ville gagnée, et le petit Roi s’en ira tout penaud”. Tous les jours à midi, impeccablement habillé, il faisait une promenade, après quoi il se cloîtrait à la maison jusqu’au soir, puis le soir venu, se rendait à l’opéra sans jamais manquer une représentation. Il ne voulait voir personne à l’exception de sa mère et se mettrait en colère si elle se hasardait à inviter des amis intimes. Deux ans avant sa mort, on lui demanda la permission d’écrire une biographie sur sa vie dans un répertoire des hommes les plus illustres de la Louisiane. Il répondit avec indignation que son père, Alonso Morphy juge à la Haute Cour de la Louisiane, avait laissé à sa mort la somme de 146 162,54 $ et que lui, Morphy,  n’avait jamais exercé de profession et donc n’avait rien à faire dans de telles biographies. La fortune de son père était le constant objet de ses conversations et la moindre allusion au jeu d’Échecs l’irritait. À ce stade, il est naturel de se demander s’il y avait une relation entre le génie de Morphy pour les Échecs et sa psychose. Jones donne la plus haute importance au refus de Staunton de jouer contre lui. Staunton était pour lui l’image du père suprême et le vaincre signifiait non seulement pour lui tester sa capacité à jouer, mais, inconsciemment, beaucoup plus.  Staunton, refusant de le rencontrer devant l’échiquier, lui lançant des attaques futiles et malveillantes provoqua la faille psychologique et Morphy, alors, abandonne le “mauvais chemin” de ses activités échiquéennes. C’était comme si le père avait démasqué ses mauvaises intentions et, en guise de représailles, avait adopté cette attitude hostile envers lui… »

Abandon de poste

tolstoi
Lev Nikolaïevitch Tolstoï jouant aux Échecs avec son gendre M . Sukhotin en 1908.

Tolstoï était un passionné du jeu des Rois. Aylmer Maude, son biographe, écrit dans le Times Weekly en date du 3 mai 1907 : « Quand Tolstoï était jeune officier dans le Caucase, il devait recevoir la croix de Saint-Georges pour sa bravoure, mais absorbé dans une partie d’Échecs, il oublie ses devoirs militaires la veille du jour où il devait recevoir sa distinction. Par malchance, le commandant de division visite le poste qu’il avait en charge et, ne le trouvant pas à son poste, le met aux arrêts. Le lendemain, quand les braves sont décorés, Tolstoï est en cellule et rate l’honneur tant convoité ».

Voici l’un des quatre parties du comte Tolstoï  jouée contre Fritz Kuhler, un amateur allemand :

Classe et distinction

Armagnac

Une fois de plus notre jeu est associé à l’alcool et au tabac. Attention ! Point de gros rouge qui tache, ni de la plébéienne Gauloise : buveur d’Armagnac et fumeur de pipe qu’il est notre joueur d’Échecs. Pochtron et tabagique soit, mais avec classe et distinction. Le jeu reste encore attaché à des valeurs bourgeoises, alors que nous savons tous que dans nos clubs se côtoie amicalement toute classe sociale.

Ballade des Échecs

Lucie Delarue-Mardrus
Lucie Delarue-Mardrus (1890-1945)

Lucie Delarue-Mardrus, poétesse, romancière, sculptrice et dessinatrice, journaliste et historienne française. Pour la petite histoire, ses parents refusèrent sa main au Capitaine Philippe Pétain.

Sur L’échiquier, luisant miroir,
Quand brillent, rangés en bataille,
Deux peuples : l’un du plus beau noir,
L’autre, du plus beau jaune paille,
Quand, redressant leur haute taille,
La Reine et le Roi, couple fat,
Se rengorgent comme à Versailles,
Qui va donner l’échec et mat?

Chacun fera tout son devoir
Comme il pourra, vaille que vaille,
Le Roi tremble en son étouffoir,
Fous, chevaux, tours et valetaille,
Tout le monde bientôt s’égaille ;
L’action s’engage : à Dieu vat!
L’un se défend et l’autre l’assaille.
Qui va donner l’échec et mat?

Les Pions vont à l’abattoir,
Le cheval rue et le fou raille,
Tandis que, lente à s’émouvoir,
La Tour, ronde comme futaille,
Attend, pour lancer sa mitraille,
L’occasion d’un exeat.
– Echec au Roi! – Bien. Qu’il s’en aille!
Qui va donner l’échec et mat?

ENVOI

Reine qui jamais ne défaille
Plus puissante que Goliath,
Crains le Pion, humble canaille,
Qui va donner l’échec et mat.

Perversité échiquéene

Robert Fischer

Le moment que je préfère le plus dans une rencontre, c’est celui où je sens que la personnalité de l’adversaire se brise.

Robert Fischer

Cette grande agressivité, Bobby la partage avec sans doute bien d’autres joueurs . « Les Échecs ne sont pas pour les âmes timides » disait Steinitz et une combativité positive est nécessaire. Mais cette agressivité, Bobby l’exerce avec une coloration sadique et quelque peu perverse, créant ainsi une relation malsaine avec ses adversaires. Il doit non seulement les vaincre, mais les détruire, les humilier ; « il faut détruire l’égo de l’autre… j’aime les voir se tortiller », avouait-il.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…