Joueur inconnu

Thomas Huxley
Peinture de Pat Marvenko smith

L’échiquier est le monde, les pièces sont les phénomènes de l’univers, les règles du jeu sont ce que nous appelons les lois de la nature. Et le joueur, de l’autre côté, est caché de nous.

Thomas Huxley, biologiste, paléontologue et philosophe britannique du XIXe.

Échecs policier

Échecs policier

Lors de la 12e ronde du Championnat d’URSS, en 1957, Mikhail Tal ajourne sa partie contre Boleslavsky dans une position très difficile. Le jeune Tal, de vingt printemps, a un rancard avec une fille. Alors que ses collègues reconstituent leurs forces par un sommeil réparateur, Tal déambule dans les rues moscovites au bras de sa conquête. En face de la gare Bielorussky, tout à leur marivaudage, les amoureux traversent hors des clous et, sans ménagement, sont embarqués au poste. Le jeune lieutenant de service leur jette un regard noir, fâché d’interrompre sa tâche, puis revient à son travail : devant lui, un échiquier. Tal y jette un coup d’œil et ne réussit pas à réprimer un sourire. Le policier analyse sa partie ajournée contre Boleslavsky. De toute évidence, elle avait été dicté dans le bulletin sportif du soir à la radio. Tal n’y tenant plus, commente le coup effectué sur l’échiquier. Sans répondre, le lieutenant soupirant repousse le jeu loin de lui et, d’une voix ennuyée, demande :
Nom ?
Tal
Quoi ? Un autre ?
Vous allez rigoler, je sais ! rétorque Misha. Je ne suis pas un autre, mais Tal en personne !
Une minute plus tard, penchés sur l’échiquier, ils analysent avec passion jusqu’au petit matin. Mais, malgré l’aide de la police, la partie fut tout de même perdue lors de la reprise.

Jeffrey Batchelor

Jeffrey Batchelor échecs
Interruption, huile sur toile, 2005

Jeffrey G. Batchelor est un artiste américain, né en 1960 en Caroline du Nord. Après avoir peint pour la scène, il se consacre à la peinture. Les échecs et le temps sont deux des symboles métaphoriques les plus utilisés dans ces œuvres. « J’aime utiliser les échecs comme symbole du combat quotidien de notre vie. Interruption, écrit-il, est une allégorie de la vie ou d’un aspect de la vie perturbée : l’horloge, grande et centrale, cassée représente l’arrêt du temps, l’action s’est arrêtée et tout reste en suspend. En dessous, les débris d’un jeu d’échecs, à moitié enterré. Un événement dévastateur a stoppé le temps et la partie irrémédiablement, métaphore des événements importants et imprévus de nos vies qui changent notre direction et notre perception. Au loin, des pièces monumentales, statues que des vignes recouvrent peu à peu. Elles représentent le long passage du temps immobile, l’attente statique de l’action à venir. »

« Sur le plan conceptuel, écrit-il encore, mon travail va du réalisme au surréalisme, et des toiles rectangulaires aux panneaux en toile que je construis, grâce à ma formation approfondie dans la construction scénique théâtrale. »

« Lorsque le réalisme devient trop contraignant pour moi, j’aime atteindre le surréalisme, prendre une idée ou un concept et le développer avec une saveur magique. Cela me permet de susciter les processus de réflexion du spectateur et de définir visuellement un concept, une idée ou un sentiment. Quand un rectangle devient contraignant, je crée des panneaux façonnés que je peins en mode trompe-l’œil. Cela me donne des possibilités infinies d’illusions de forme et de profondeur. »

Jeffrey Batchelor échecs

L’échiquier de Paris

échiquier Paris
L’Echiquier de Paris, bimestriel en janvier 1946 (format portrait de 21 par 27 cm).

La revue de l’après-guerre L’Échiquier de Paris, ancêtre d’Europe-Échecs fut publiée d’avril 1946 à décembre 1958. La publicité, la réclame comme l’on disait alors, y sévissait déjà :

À travers le miroir

Lewis Carroll travers miroir échecs
Série de cartes postales russes de Mitrofanov  d’après Lewis Carroll, 2013.

Lors d’un après-midi d’hiver, Alice s’ennuie et entreprend d’apprendre les échecs à sa petite chatte Kitty et se livre à son jeu favori : « Faisons semblant de … ». Se hissant sur la cheminée, le grand miroir s’efface peu à peu et Alice se retrouve dans un monde inversé, parcourant un échiquier, petit pion qui deviendra reine.

« Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, 1871

Un roi sans tête

roi échecs medieval
Roi du XIVe – XVe, Italie, Lazio, province de Rome, 10 cm. British Museum.

Les nombreuses pièces découvertes au cours des fouilles archéologiques permettent de supposer que les échecs étaient couramment pratiqués au Moyen Age, du moins par les classes nobles. Leurs dispositions sur les sites, dans ou autour des habitats de la classe aristocratique, ne laissent point de doute. Les dés, le trictrac, les merelles médiévales, où deux joueurs devaient aligner des pions, étaient plus joués par la soldatesque et le bas peuple. Cette différence n’était pas uniquement culturelle, le coût d’acquisition élevé d’un échiquier et de ses pièces réservait ce jeu à l’élite. Les fictions littéraires de l’époque témoignent également de la pratique des échecs par l’ensemble de la noblesse, mais là encore, le prix d’un bel échiquier limitait sans doute la diffusion du jeu, « cette omniprésence des soixante-quatre cases n’était certainement pas aussi marquée. La prégnance de l’échiquier dans la vie des aristocrates ne serait donc parfois qu’un stéréotype littéraire sans rapport avec la réalité – les formules récurrentes dans les textes décrivant un noble jouant a dés, as tables, as eschés seraient la marque de ce cliché. Cependant, le public à qui s’adressent ces textes devait quand même connaître les échecs, sans quoi on comprendrait mal la permanence de ce topos¹. »

Un roi sort de son château, précédé d’un lion. Les archers veillent sur les chemins de ronde et ses chevaliers, armes à la main, l’entourent et le protègent. On peut aisément imaginer à la finesse et la richesse de la décoration que ces pièces devaient coûter les yeux de la tête, que le pauvre roi à perdu d’ailleurs.

Les échecs étaient alors, pour tout jeune aristocrate, un support d’apprentissage favorisant l’acquisition d’un savoir, de capacités intellectuelles. Ils furent adoptés par les cours chrétiennes féodales comme un jeu qui servait à affiner les compétences stratégiques de ses joueurs. On pensait que l’impassibilité et la prévoyance nécessaires au jeu reflétaient les attributs et les vertus d’un vrai prince guerrier. « Reconnus à la fin du Moyen Âge à condition d’avoir rompu toute attache avec l’argent et le hasard¹. »

¹ La règle du jeu au Moyen Âge : « On ne peut bien sans regle ouvrer » d’Amandine Mussou et Laëtitia Tabard, 2010.

Savoir vivre et savoir perdre

Comme l’égo des joueurs d’échecs grandit plus rapidement que leur Elo, l’art de l’abandon élégant a longtemps été oublié. On peut seulement se rappeler des bons vieux jours où les gens savaient comment abandonner. Alexandre Alekhine peut avoir été un ivrogne et un antisémite, mais il avait certainement des manières : il l’a montré lors de la dernière partie de son match perdu en 1935 en portant un smoking et en donnant son Hourra au nouveau Champion du Monde ! La plupart des joueurs d’échecs que je connais, moi-même inclus, connaissent les échecs mieux qu’ils ne les jouent.

Alex Yermolinsky
Alex Yermolinsky (né le 11 avril 1958 à Leningrad) est un grand maître américain.

Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…