Manipulateurs d’illusions

Le joueur d’Échecs et l’écrivain manipulateurs d’illusions

Le joueur d’Échecs est un manipulateur d’illusions et, curieusement, illusion dérive du latin « in luso », « dans le jeu ». Cet espace apparemment clos de l’échiquier est en fait une porte ouverte sur l’infini : l’infini des possibilités combinatoires. « Les joueurs vivent chacun dans leur labyrinthe de possibilités, où sont en jeu la modalité du  possible et celle de la volonté, en quête du  fil d’Ariane  menant à la mise en échec et mat du  roi adverse¹ ». L’écrivain, produisant son œuvre, est lui aussi créateur d’illusions, semblable au joueur engagé dans les combinaisons entre les pièces. Il n’est pas étonnant que, dans la littérature moderne, le jeu d’Échecs est souvent le symbole de la création. Cet espace en apparence fermé des 64 cases offre aux joueurs des possibilités sans fin.  L’échiquier « n’est que la surface d’un jeu infini  d’éléments abstraits,  faits d’hypothèses,  de  contradictions,  d’exceptions et d’incongruités¹ ».

Samuel Bak, Luna

« On pense généralement que la créativité échiquéenne est constituée de trois éléments : logique, calcul précis des variantes et techniques, celle-ci incluant les connaissances théoriques. Il existe toutefois un quatrième composant qui est sans doute le plus mystérieux et aussi souvent le plus méconnu. J’entends par là l’intuition, ou si vous préférez l’imagination² ». Le joueur élabore dans le secret de son imaginaire des lignes d’attaque et de défense qui se superposent, mondes  parallèles, aux déplacements visibles sur l’échiquier. « Le développement de la beauté aux Échecs, écrit Vladimir Kramnik, ne dépend jamais de vous seul. Peu importe combien d’imagination et de créativité vous investissez, vous ne créerez pas toujours de la beauté. Votre adversaire doit réagir lui aussi à son plus haut niveau », l’imaginaire du joueur répondant à l’imaginaire de l’adversaire, comme l’imaginaire de l’écrivain sera incomplet sans l’imaginaire du lecteur.

¹ Échecs et Mondes PossiblesVéra Gandelman-Terekhov 2003.
² David Bronstein, L’art du combat aux échecs. Ed. Payot. Commentaire sur la Partie n°96, Averbach – Kotov, p237.

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Le jeu d'Échecs et ses rapports avec les arts, les sciences humaines, la politique, le quotidien…