Archives de catégorie : Sculpture

Quel œuf !

Julien Levy échecs
Max Ernst et son épouse Dorothea Tanning, Muriel et Julien Levy jouant à sa gallerie, New York 1945

Julien Levy (New York, 1906-1981), galeriste et marchand d’art américain, propriétaire de la Julien Levy Gallery à New York, ouvrit ses portes, dans les années 1930 – 1940, au surréalisme et à la photographie contemporaine. En décembre 1944, il accueille l’exposition The Imagery of Chess. Conçue par le dadaïste et maître d’échecs Marcel Duchamp, le galeriste Julien Levy et le dadaïste surréaliste Max Ernst, l’exposition réunit un groupe d’artistes invités à concevoir des jeux d’échecs différents des modèles traditionnels Staunton et Français utilisés dans les tournois.

Le marchand d’art fabriqua un prototype en plâtre de ce jeu dans le garage d’une maison à Long Island que lui et sa femme partagèrent avec les artistes Max Ernst et Dorothea Tanning durant l’été 1944. Ces pièces, formées à l’aide de rebuts de coquille d’œuf, stockées dans une boîte à œufs, étaient destinées à jouer dans le sable de la plage voisine. Pour une utilisation hors de la plage, Levy avait fabriqué un échiquier de plâtre, en basant sa taille et son épaisseur sur la sculpture en marbre d’Alberto Giacometti On ne joue plus (No More Bets). Il a inséré des coquillages dans le plâtre humide pour s’adapter à la forme des pièces et faire référence à la fonction originale de l’ensemble. Levy s’inspira de cette expérience pour inviter trente-deux artistes (le nombre de pièces d’échecs sur un échiquier) à inventer leurs propres pièces et échiquier pour une exposition à sa galerie de Manhattan.

Les Joueurs de Franz Bergman

Franz Bergman échecs
Franz Bergman – Les Joueurs d’échecs
Bronze et verre polychromé 44,5 cm

Franz Bergman (1838-1894)  était un fondeur autrichien. Il a produit de nombreuses sculptures en bronze patinées et peintes à froid de figures érotiques, d’animaux, de scènes orientalistes et de créatures mythologiques. Bergman est souvent mal identifié en tant que sculpteur, il a souvent engagé de nombreux sculpteurs anonymes pour exécuter ses idées. Il a signé un grand nombre des œuvres érotiques sous le pseudonyme de Nam Greb, afin de dissimuler son nom aux autorités et d’éviter les sanctions pour immoralité.

Les pièce de Richard Filipowski

Richard Filipowski echecs
Richard Filipowski – Jeu en résine d’acrylique, dimension du Roi : 4.9 x 1.6 x 1.6 cm

Ce jeu, dessiné par Richard Filipowski, artiste américain né en Pologne en 1923, figurait parmi les œuvres présentées à l’exposition The Imagery of Chess à la galerie Julien Levy de New-York en 1944-45. Il reçut des critiques favorables dans Newsweek et Art Digest. Filipowski, à l’âge de dix-neuf ans, conçut ces pièces, simples et élégantes à la demande de László Moholy-Nagy, son professeur à l’Institute of Design de Chicago. Un petit point foré dans leurs dessous et rempli de peinture noire différencie une des côtés.

Une Vierge sur l’échiquier

dame échecs vierge
Vierge à l’enfant, Scandinavie XIVe, ivoire de morse, 8 x 5 cm – Gardner Museum, Boston

Marilyn Yalom, dans son livre Birth of the Chess Queen, rapporte sa rencontre avec cette Vierge à l’enfant au Isabella Stewart Gardner Museum de Boston. Invitée par le conservateur à découvrir « the chess Queen », il lui présente cette remarquable statuette. « J’avais déjà examiné, rapporte-t-elle, bien d’autres madones donnant le sein, mais jamais comme celle-ci et j’étais prête à croire que c’était bien une pièce d’échecs que je tenais au creux de ma main : les détails exquis sculptés au dos du trône étaient une caractéristique commune à beaucoup de pièces d’échecs. Je fus aussitôt à la poursuite de Marie sur l’échiquier, mais alors que je trouvai plusieurs pièces scandinaves médiévales qui étaient clairement des reines d’échecs, aucune d’elles ne ressemblaient à la Vierge céleste. Finalement, je suis arrivé à la conclusion que cette madone — et une madone nourricière de surcroît — ne pouvait avoir sa place sur l’échiquier.¹ »

L’erreur de ce brave conservateur est compréhensible au vue du glissement étymologique progressif qui fit du conseiller du roi, le vizir oriental firz and firzan, la Dame de notre jeu actuel.  « Le conseiller se dit « فرزان firzān en arabe, issu du pehlevi (langue iranienne parlée à l’époque sassanide) frāzen, “garde”, écrit J.C. Papou sur Projet Babel. Le passage du sens de « garde » à celui de « dame » s’explique par le fait que, dans les anciennes versions du jeu, c’était un garde qui occupait, à côté du roi, la case occupée plus tard par la dame. Et ce garde symbolisait à lui seul la Garde Royale ou Impériale, celle qui meurt mais ne se rend pas, et qu’on lance dans la bataille quand les quatre corps d’armée — l’infanterie, la cavalerie, les éléphants (fous), et les chars de guerre (tours) — ont failli. On voit que فرزان firzān est quasiment un anagramme de وزير  wazīr, ce qui explique qu’on ait pu les confondre en français. On remarquera d’ailleurs que les variantes de l’ancien français étaient plus proches de firzān que de wazīr. » Le nom arabo-persan du vizir est devenu en ancien français fierce, fierche, firge, fierge, cette fierge a pu être interprétée comme « vierge », personnage féminin, la « dame », la « reine » aux côtés de son roi. Une Vierge aurait donc bien pu se tenir sur l’échiquier.

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Bas relief

Alan Boileau – Two Men Playing Chess, bas relief en bois

« À travers mon art, je souhaite montrer ma passion pour la beauté, la vie et les expériences de vie, d’abord sur un plan physique et vibratoire, puis sur un niveau subconscient où l’on répond à la matière et où naissent les relations aux formes et aux couleurs. Par-dessus tout, je m’efforce de célébrer et d’améliorer l’esprit vivant du bois dans chaque œuvre. »

Alan Boileau

Rituel amoureux

Au début du XIVe siècle, les échecs comme métaphore amoureuse était devenue monnaie courante comme pour nous les petits cœurs de la Saint-Valentin ou nos cupidons de cartes postales. En littérature et dans l’iconographie, une partie d’échecs entre un homme et une femme évoquait aussitôt la romance et plus… De telles scènes décoraient, entre autres, boîtes à bijoux, tablettes d’écriture et  miroirs des nobles dames.

L’allégorie amoureuse s’exprimait dans certains petits détails qui n’échappait pas à l’homme du Moyen Âge, comme le montre l’élégant miroir en ivoire du Musé du Louvre. Un homme et une femme jouent aux échecs à l’intérieur d’une tente. Deux spectateurs tiennent à la main des symboles, freudiens avant la lettre, ne laissant aucun doute quant à la signification sexuelle du jeu : un homme avec un oiseau à longues pattes et à long bec ; à l’opposé, une femme tient un anneau robuste, assez grand pour que notre drôle oiseau puisse y passer la tête. Les plis de la tunique de la joueuse sont aussi sans équivoque.

Tablette d’écriture, France XIVe – Oxford, Ashmolean Museum

Quel que soit le raffinement ou la crudité de ces symboles, notre jeu était bien un rituel amoureux susceptible de se terminer par de plus charnels combats. « Les mères, écrit Marilyn Yalom, avertissaient-elles leurs filles de protéger leur vertu avant de jouer aux échecs ? »¹

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).