Archives de catégorie : Sculpture

Une Vierge sur l’échiquier

dame échecs vierge
Vierge à l’enfant, Scandinavie XIVe, ivoire de morse, 8 x 5 cm – Gardner Museum, Boston

Marilyn Yalom, dans son livre Birth of the Chess Queen, rapporte sa rencontre avec cette Vierge à l’enfant au Isabella Stewart Gardner Museum de Boston. Invitée par le conservateur à découvrir « the chess Queen », il lui présente cette remarquable statuette. « J’avais déjà examiné, rapporte-t-elle, bien d’autres madones donnant le sein, mais jamais comme celle-ci et j’étais prête à croire que c’était bien une pièce d’échecs que je tenais au creux de ma main : les détails exquis sculptés au dos du trône étaient une caractéristique commune à beaucoup de pièces d’échecs. Je fus aussitôt à la poursuite de Marie sur l’échiquier, mais alors que je trouvai plusieurs pièces scandinaves médiévales qui étaient clairement des reines d’échecs, aucune d’elles ne ressemblaient à la Vierge céleste. Finalement, je suis arrivé à la conclusion que cette madone — et une madone nourricière de surcroît — ne pouvait avoir sa place sur l’échiquier.¹ »

L’erreur de ce brave conservateur est compréhensible au vue du glissement étymologique progressif qui fit du conseiller du roi, le vizir oriental firz and firzan, la Dame de notre jeu actuel.  « Le conseiller se dit « فرزان firzān en arabe, issu du pehlevi (langue iranienne parlée à l’époque sassanide) frāzen, “garde”, écrit J.C. Papou sur Projet Babel. Le passage du sens de « garde » à celui de « dame » s’explique par le fait que, dans les anciennes versions du jeu, c’était un garde qui occupait, à côté du roi, la case occupée plus tard par la dame. Et ce garde symbolisait à lui seul la Garde Royale ou Impériale, celle qui meurt mais ne se rend pas, et qu’on lance dans la bataille quand les quatre corps d’armée — l’infanterie, la cavalerie, les éléphants (fous), et les chars de guerre (tours) — ont failli. On voit que فرزان firzān est quasiment un anagramme de وزير  wazīr, ce qui explique qu’on ait pu les confondre en français. On remarquera d’ailleurs que les variantes de l’ancien français étaient plus proches de firzān que de wazīr. » Le nom arabo-persan du vizir est devenu en ancien français fierce, fierche, firge, fierge, cette fierge a pu être interprétée comme « vierge », personnage féminin, la « dame », la « reine » aux côtés de son roi. Une Vierge aurait donc bien pu se tenir sur l’échiquier.

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Bas relief

Alan Boileau – Two Men Playing Chess, bas relief en bois

« À travers mon art, je souhaite montrer ma passion pour la beauté, la vie et les expériences de vie, d’abord sur un plan physique et vibratoire, puis sur un niveau subconscient où l’on répond à la matière et où naissent les relations aux formes et aux couleurs. Par-dessus tout, je m’efforce de célébrer et d’améliorer l’esprit vivant du bois dans chaque œuvre. »

Alan Boileau

Rituel amoureux

Au début du XIVe siècle, les échecs comme métaphore amoureuse était devenue monnaie courante comme pour nous les petits cœurs de la Saint-Valentin ou nos cupidons de cartes postales. En littérature et dans l’iconographie, une partie d’échecs entre un homme et une femme évoquait aussitôt la romance et plus… De telles scènes décoraient, entre autres, boîtes à bijoux, tablettes d’écriture et  miroirs des nobles dames.

L’allégorie amoureuse s’exprimait dans certains petits détails qui n’échappait pas à l’homme du Moyen Âge, comme le montre l’élégant miroir en ivoire du Musé du Louvre. Un homme et une femme jouent aux échecs à l’intérieur d’une tente. Deux spectateurs tiennent à la main des symboles, freudiens avant la lettre, ne laissant aucun doute quant à la signification sexuelle du jeu : un homme avec un oiseau à longues pattes et à long bec ; à l’opposé, une femme tient un anneau robuste, assez grand pour que notre drôle oiseau puisse y passer la tête. Les plis de la tunique de la joueuse sont aussi sans équivoque.

Tablette d’écriture, France XIVe – Oxford, Ashmolean Museum

Quel que soit le raffinement ou la crudité de ces symboles, notre jeu était bien un rituel amoureux susceptible de se terminer par de plus charnels combats. « Les mères, écrit Marilyn Yalom, avertissaient-elles leurs filles de protéger leur vertu avant de jouer aux échecs ? »¹

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Les Échecs courtois

Comment les échecs du Moyen Âge se sont-ils associés à l’amour ? Courtoisie, galanterie et mots tendres ne vont plus de pair avec ce combat moderne intense entre adversaires compétitifs, généralement masculins et mal rasés. Et pourtant, pour une période de quatre à cinq cents ans, ce jeu de guerre fut la métaphore du jeu amoureux. Peu de temps après que la reine apparût sur l’échiquier, au tournant du XIIe siècle, remplaçant le vizir oriental, l’échiquier devint le champ de conquêtes romantiques autant que militaires.

Réservé à la noblesse, ce jeu martial illustre les vertus de ces guerriers dont la valeur au combat n’a d’égale que leur maîtrise de l’échiquier. Pendant le siège de Cordes, rapporte la Chanson de Roland, les chevaliers les plus valeureux et « les plus sages » se délassent devant l’échiquier. La littérature médiévale élève ce divertissement à une dignité où se reconnaît la noblesse féodale. Mais, au tournant du XIIe siècle, les mœurs s’adoucissent sous l’influence de l’Église, qui instaure sa Paix de Dieu et « ce divertissement s’adapte à l’émergence de nouvelles valeurs et porte, pour les esprits éclairés de l’époque, à l’acquisition de qualités éminemment courtoises, telles que la modestie et le contrôle de soi, la modération du geste et la domination des mouvements passionnels¹. » Les échecs ne sont plus seulement une distraction militaire, mais aussi le divertissement raffiné de cette élite aristocratique où s’incarne la supériorité de ses rites et de ses codes. Le jeu d’échecs devient dès lors le symbole d’un raffinement moral et intellectuel, représentant l’affrontement symbolique des amants sur le terrain du jeu et de la séduction.

‘Hi ceygit de kuningin den markis scach’ et ‘Hi leret der markis arablen der kuninginnen den kristenden loben’ (folio 24 & 25r)
du Codex Willehalm de Wolfram von Eschenbach, 1334. Bibliothèque de l’Université de Kassel, Allemagne.

L’amour courtois, « la fin amor », ce genre littéraire va se propager à une vitesse fulgurante au point de devenir une véritable révolution idéologique. Il se répand d’abord en Occitanie grâce à l’intervention des troubadours, ces poètes-musiciens de langue d’oc, et gagne peu à peu le Nord de la France puis l’Angleterre. Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Inversant les rôles traditionnels du masculin et du féminin, accordant à la femme tous les pouvoirs sur l’homme, nous pouvons aisément imaginer quel accueil elles purent prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout, n’oublions pas — joueur d’échecs² ». Ces trouvères furent sans doute le vecteur de cette nouvelle culture et de ce nouveau jeu venu d’orient. Guère étonnant, donc, qu’il soit devenu une de leurs métaphores poétiques de prédilection. « Bernard de Ventadour, se plaignant de l’indifférence de l’aimée, se comparait au perdant d’une partie d’échecs. Conon de Bethune, poursuit Marilyn Yalom, reconnaît qu’il était parfaitement capable d’enseigner les règles du jeu, mais incapable de se protéger d’un échec et mat parce que le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête². »

échecs amoureux moyen âge
Couple jouant aux échecs à la fenêtre, vers 1448, maison de Jacques Cœur, Passage de la Chapelle à Bourges.

« La reine des échecs et le culte de l’amour ont grandi ensemble et ont formé une relation symbiotique, chacun se nourrissant de l’autre². » Une fois la reine apparue sur l’échiquier, elle légitima la présence des femmes devant l’échiquier, jusqu’alors terrain de jeu entièrement masculin. Les filles de bonne famille purent utiliser ces rencontres mixtes, riches de toutes les perspectives romantiques. « Les échecs fournirent aux amoureux une excuse pour se rencontrer dans l’intimité des jardins et des boudoirs, partageant leurs sentiments ainsi que le jeu. Et contrairement aux dés, qui étaient associés à la licence et au désordre, les échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour et le culte de l’amour². » La métaphore du jeu d’échecs épouse sans difficulté le formalisme des conventions courtoises qui dictent les rapports amoureux. « À l’inverse des jeux de dés, précise Maxime Kamin, qui évoquent l’empressement d’une jouissance vulgaire, les échecs reflètent la lenteur et la persévérance d’un amour ritualisé qui s’épanouit dans l’exaltation de la femme aimée. Ce jeu s’enrichit d’une dimension érotique donnant lieu à de nombreux jeux de mots sur le terme « mat », qui désigne aussi bien la tristesse, la folie ou le bonheur de l’amant tantôt vaincu par la dame, tantôt triomphant de celle-ci. L’art de jouer se conjugue ainsi à un art d’aimer dont la poésie des troubadours offre un témoignage éclatant¹. »

¹ Maxime Kamin, revue L’Éléphant N° 14, 2016.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Marcel Duchamp Cast Alive

Marcel Duchamp sculpture échecs
Marcel Duchamp – Bronze avec échiquier d’onyx et marbre belge noir, 1967 (54.61 x 42.55 x 23.5 cm)

Cette sculpture de Marcel Duchamp, le représentant le visage penché sur un échiquier, est exposé au Nelson-Atkins Museum of Art de Kansas City Duchamp a rejeté ce qu’il appelait « l’art rétinien ». Au lieu de cela, il a cherché à remettre l’art « au service de l’esprit ». À cette fin, il étudia les mathématiques et la physique et explora de nouvelles théories sur la quatrième dimension.

Duchamp obtint le titre de maître d’échecs et publia un traité sur le jeu en 1932. Pour lui, les échecs étaient plus beaux et plus poétiques que l’art. Dans l’année qui a précédé sa mort, l’artiste a moulé son avant-bras droit, sa main et son visage en bronze. Ici, il contemple la dernière pièce de l’échiquier : le cavalier. Ce cavalier est issu du jeu qu’il créa pendant son séjour à Buenos Aères en 1918.

Le match du siècle

Villafane Béatrice sculpture échecs
Sculpture en sable de Ray Villafane et Sue Beatrice, 2016

En août 2016, sous le pavillon Sanderson Lincoln au centre-ville de Carefree, en Arizona, les artistes Ray Villafane et Sue Béatrice s’associèrent pour créer cette sculpture de sable célébrant la partie d’échecs entre Chessie Trunkston, l’éléphant et Hershel Higginbottom, la souris et pour l’occasion, Béatrice composa cette comptine :

« There was a young elephant named Chessie
who ate peanuts but was very messy
when a mouse had him beat
and with no way to cheat
he made one last move and compressed him. »

Villafane Béatrice sculpture échecs

« Il était une fois un jeune éléphant nommé Chessie
Qui mangeait des cacahuètes, mais était fort peu soigné
Quand une souris vint le battre,
Comme il n’avait plus aucun moyen de tricher,
Il déplaça un dernier pion et l’aplatit ».

Joueurs bronzés

Mastaller échecs sculpture
Josef « Sepp » Mastaller – Les joueurs d’échecs, bronze 34.5 x 14 x 7.5 cm

Josef « Sepp » Mastaller est un sculpteur allemand, né en 1915 à Augsburg. Il est issu d’un milieu modeste et diplômé de 1929, d’abord d’une formation professionnelle en tant que tailleur de pierres et sculpteur. Ses œuvres combinent l’unité et l’abstraction. Un prix lui fut décerné en 1968 par sa ville natale.

Un joueur d’échecs

chu echecs sculpture
Anne Chu – Un joueur d’échecs, 2001 bois peint 119,4 x 147,3 x 119,4 cm

Anne Chu, sculpteur new-yorkaise d’origine chinoise (1959 – 2016), utilisait une variété de supports, dont le bois, le bronze, l’uréthane et la céramique, Anne Chu incorpore la peinture dans des matériaux inattendus, explorant les conventions artistiques établies de l’Est et de l’Ouest et s’inspirant de diverses traditions artistiques. Pour Chu, la peinture n’est pas indépendante de la sculpture et ne fonctionne pas comme une simple décoration ; c’est plutôt intrinsèque à la forme du travail.

Récemment, Chu a porté son attention sur l’histoire culturelle européenne et explore les traditions mythiques de l’Occident. Les surfaces sculptées sont laissées rugueuses et révèlent le travail intense de l’artiste. Le traitement par Chu des matériaux et des sujets change la compréhension conventionnelle des idées et des objets familiers et pose des questions concernant les relations plus larges entre la forme et le contenu. La signification ne réside pas dans l’iconographie de ses sujets, mais plutôt dans la façon dont le sujet est utilisé pour étudier des idées artistiques plus larges. En désinvestissant ses figures de toute signification spirituelle, le travail de Chu sert finalement à remettre en question le sens dans la tradition. Familier et étranger, moderne et ancien, son art joue sur la mémoire et les attentes esthétiques.