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À superstitieux, superstitieux et demi

« Je crois que nous avons tous nos superstitions, admit Kasparov dans une entrevue, je pense que tout dépend de la force de nos croyances. Certaines personnes sont complètement dominées par elles. Pour d’autres, ce ne sont que de simples rituels qui occupent peu leur esprit. Dans mon cas, j’ai une prédilection pour le chiffre 13 : je suis né un 13 avril, je fus le treizième champion du monde et mon nom se compose de 13 lettres. Ainsi, naturellement, je cherche toute chose en relation avec le chiffre treize pour me sentir à l’aise. À la fin de la journée, je sais bien que cela est seulement une superstition et que tout cela ne marche pas, mais cela ne m’empêche pas si je découvre un treize autour de moi de me sentir heureux ».

shutterstock_67494190Kasparov au cours de ses nombreux voyages, pendant un temps, demandait dans les hôtels où il descendait, une chambre se terminant par le chiffre 13. Souhait souvent difficile à exhausser, car la plupart des établissements sautent le treize dans leur numérotation pour la raison inverse que personne n’en veut. Curieusement, cette recherche quelque peu obsessionnelle du chiffre treize, Garry la partage avec le vieux Korchnoi dont le caractère compulsif s’accentua avec l’âge. Les deux ont aussi une autre chose étrange en commun : tous deux considèrent Karpov comme la parfaite image de la superstition. C’est vrai, aussi qu’Anatoly fut leur bête noire (leur chat noir en l’occurrence).

Ce dernier est bien connu pour ne pas changer de vêtement quand, dans un tournoi, le vent tourne en sa faveur. « Karpov est l’individu le plus superstitieux que j’ai pu connaître au cours de ma vie. Pas facile pour lui de changer de chemise, costume ou cravate. Gagner d’abord, l’hygiène ensuite ! », raconte Korchnoi, quelque peu dédaigneux, dans son livre Anti-chess. Kasparov, évoquant son match de 1984, quand Anatoly était sur le point de le vaincre, fait le même constat : « Le coup de grâce allait être donné à la 31e partie, ou du moins c’était son plan, et Karpov, pour l’occasion, avait changé de costume. Dans un sens, cela m’était agréable, parce qu’il était grand temps d’en changer, il avait porté les mêmes vêtements tout le temps ! »

Jan Timman fait également référence à cette coutume dans un article* publié il y a quelques années sur le même sujet et il y apporte quelques précisions : « Franchement, je suis enclin à dire que Karpov est un homme très pratique. Quand il se rend compte que son rival est particulièrement irrité par quelque chose, il va en profiter, ainsi cette habitude de ne pas changer de costume aussi longtemps qu’il gagne, une superstition pragmatique, qui est aussi le désir pour un joueur de sentir de bonnes vibrations et un état d’esprit agréable. Karpov aime porter une cravate rouge lorsqu’il joue contre d’autres joueurs russes, il aime continuer à utiliser la même plume quand avec, il a gagné l’une de ses plus belles parties… Et dès qu’il perd un match noté avec ce stylo, il le laisse de côté avec colère ».

New in Chess1994, nº4, page 34.

Les Grigris de Kasparov

Il y avait aussi trois rituels que Kasparov suivait religieusement avant chaque partie. Avant de monter sur scène, il cachait quelque part une tablette de chocolat russe d’une marque bien spéciale Inspiration qu’il apportait tout exprès de Moscou et dont il faisait grande consommation. Il advint que Garry, au cours d’une ronde, cachât mal son Inspiration et fut découvert par les autres joueurs qui lui jetèrent des regards gourmands. Une fois assis devant son échiquier, Kasparov tapotait toutes les pièces une à une, comme pour s’assurer qu’elles étaient bien à leur place et les centrait avec précision sur leurs cases. Puis, pour terminer, enlevait sa montre de luxe en or Audermars-Piguet et la plaçait bien en évidence à côté de l’échiquier. Ce troisième rituel n’avait sans doute rien de superstitieux, mais plus d’un contrat publicitaire juteux.

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Paco Albalate de l’équipe organisatrice du Tournoi de Linares rapporte que Garry avait quelques autres petites manies pour sa chambre : il utilisait les mêmes tasses et le même oreiller, année après année et Paco en était le dépositaire et devait les conserver jalousement pour l’année suivante. La tête géniale et grisonnante de Kasparounet nécessitait apparemment des conditions spéciales pour reposer comme il se doit. Manies ou superstitions, là encore bien difficile de le dire, ou bien tentative pour ces champions à la vie de nomade de recréer au travers de ces objets un possible « chez soi », se réconfortant par la vue d’objets familiers. Être continuellement entouré de nouvelles choses peut être passionnant, mais il ne facilite sans doute pas à la concentration nécessaire aux Grands Maîtres.

Une autre habitude de Kasparov, qui pourrait s’approcher du rituel, est celle d’utiliser toujours le même stylo pour noter ses parties, petite manie partagée par de nombreux joueurs d’Échecs. Mais au tournoi de Linares en 1999, Garry s’aperçut, arrivant devant l’échiquier, qu’il avait oublié son stylo-grigri et le chercha nerveusement, retournant toutes ses poches. La photographe Cathy Rogers lui proposa alors de lui prêter le sien, mais Garry le refusa d’un geste de la main qui clairement signifiait : « Merci, mais je veux LE MIEN ! ». Et il ne commença à remplir la feuille de partie seulement que quelques minutes plus tard quand Maman Kasparov revint avec le précieux stylo.

Garry Kasparov était particulièrement attentif lorsque, au cours d’un tournoi, il jouait à un échiquier multiple de 4, par exemple 4, 8, 12, etc. Il avait observé qu’il avait souvent rencontré des problèmes dans ses parties jouées à de telles tables. Gabriel Schwartzmann, voulant l’interviewer lors du Championnat du monde de 1990, se fit rembarrer ainsi : « Je ne donne pas d’interview durant les matchs, cela peut être de mauvais augure ». Il dut attendre qu’il devint le champion. « Les joueurs d’Échecs, conclut-il, quel que soit leur culture, leur éducation ou leur force ont ce problème en commun : la superstition, souvent causée par l’intense pression psychologique d’un tournoi officiel ».

Rituels

Kasparov superstitieux ?

rituels

Kasparov, durant les tournois de Linares, calqua sa vie sur un horaire précis. Par exemple, sauf à de très rares exceptions, il prenait ses repas à la même heure, prenant invariablement le même menu. Rien d’extraordinaire. La rigidité des horaires peut s’entendre comme le désir de maintenir une certaine discipline et d’éviter des surprises digestives désagréables et pesantes. Mais plus difficile est d’expliquer raisonnablement son désir d’occuper toujours la même table du restaurant, jour après jour et année après année. Les serveurs de l’hôtel Anibal se souviennent encore de la dispute entre Karpov et Kasparov pour la possession de la sus-dite table. Et en plus d’une occasion Anatoly devança son rival pour lui piquer sa place… Kasparov, voyant son ennemi mangeant à sa table, s’en fut comme une âme en peine, demandant qu’on lui serve son repas dans sa chambre. S’il ne pouvait manger à sa table, il ne mangeait à aucune.

Losque Karpov cessa d’être de participer régulièrement au tournoi de Linares, la table devint pratiquement la propriété de Kasparov. Seul Ivanchuk osa l’occuper occasionnellement. Le hasard fit que la dernière fois qu’il s’y installa, Ivanchuk joua l’une de ses plus mémorables parties contre Topalov, à l’avant-dernière ronde en 1999, remportant le prix de beauté. Cela ne passa point inaperçu au regard du superstitieux Kasaprov.

La tyrannie du hasard

Les Échecs. Le seul d’entre tous les jeux qui échappe à la tyrannie du hasard.

Stéphane Zweig

avenir

Les rapports qu’entretiennent logique et hasard dans le Noble Jeu sont complexes. Cependant, les Échecs sont un jeu fini, aux milliards de combinaisons possibles certes, mais limité par l’espace des soixante-quatre cases¹  et la chance et la malchance ne devrait pas y apparaître. Comment, alors, nos Grands Maîtres, considérant ce jeu comme un art, l’art qui exprime la science de la logique, peuvent-ils se laisser prendre au charme de cette pensée magique de la superstition ?

Le chaturanga indien, datant du cinquième siècle de notre ère, ancêtre de notre jeu, utilisait le lancement de dés pour déterminer la pièce qui devait être jouée. Ce recours au hasard perdura jusqu’au Moyen Age. Il disparut peu à peu sous l’influence de l’église qui condamnait ces jeux, responsables d’un désordre au sein d’une société ordonnée. Le jeu devint alors un jeu de pure réflexion, d’où disparut toute part d’aléa, le hasard faisant place à la réflexion, la chance à la stratégie.

« Les chances de départ sont, en théorie, absolument égales, écrit Jacques Bernard, où aucun des critères traditionnels comme la force physique, la position sociale, la richesse économique, les relations, qui permettent de désigner un plus fort et un plus faible, s’estompent. Ne subsiste que le choc de deux intelligences, de deux volontés, et la défaite est souvent ressentie comme une marque d’infériorité manifeste de son intellect et une preuve de l’imperfection de ses facultés² ». Les Échecs et leur logique implacable, leur résultat rationnel, sans l’intervention de la chance ou du destin, rendent impossible au joueur de justifier sa défaite par des éléments extérieurs. Il en porte l’entière et douloureuse responsabilité. Responsabilité parfois bien lourde à supporter pour l’ego qui cherchera dans la malchance un peu de réconfort. Cela pourrait être bien la source du caractère superstitieux de nos grands maîtres. Mais la chance aux Échecs n’existe pas et notre jeu est suffisamment riche pour se passer d’un recours à la fortune, bonne ou mauvaise, du hasard.

¹ Calculé par le mathématicien américain Claude Shannon à environ 10 puissance 120 parties d’Échecs possibles.
² Jacques Bernard, Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs (Paris, L’Harmattan, 2005).

Des Grands Maîtres parlent de leurs superstitions

superstition

Peter Leko : Je n’ai pas de secrets particuliers ou des rituels. Peut-être que tout le monde aime faire quelque chose. Mon rituel principal est de vérifier l’analyse de la variation d’ouverture avant le match.
Boris Gelfand : Je n’ai pas de rituels, mais avant le match j’écoute de la musique pour me préparer. En règle générale, la musique est très différente, selon l’humeur.
Levon Aronian : J’ai aussi des rituels musicaux. En règle générale, je préfère le jazz.
Peter Svidler : J’ai rituels et j’ai une bonne réponse à cette question : je ne vais pas vous le dire. Quand j’étais très jeune, la musique m’a aidé à me préparer pour un bon match. Récemment, je suis revenu à cette pratique, mais il n’y a pas d’incidence sur mon jeu. Parfois, cela dépend beaucoup de la façon dont vous avez passé la journée.
Vassily Ivanchuk : Cela ne peut pas être appelé une superstition, il me suffit d’être en excellent état, de la musique et une promenade pour m’aider à être dans cet état.
Étienne Bacrot : Je suis tout à fait superstitieux. Un des signes, c’est que je ne me rase pas quand tout va bien. C’est l’un des détails. Et ça marche aussi longtemps que cela fonctionne.
Evgeny Aleksee : Parfois, j’essaie d’écrire avec un stylo porte-chance dans les tournois. Donc, vous prenez un stylo, et si vous avez un succès, vous continuez à l’utiliser, sinon vous le changez.
Vladimir Akopian : Les joueurs d’Échecs sont susceptibles de superstitions. Beaucoup d’entre eux sont attentifs aux vêtements. S’ils perdent, ils s’en débarrassent. Si la partie est un succès, ils continuent à jouer le tournoi dans les mêmes vêtements. Certains se soucient du stylo. Si le tournoi est réussi avec un stylo, ils continuent à l’utiliser, sinon ils le changent. Moi-même, je me soucie des vêtements et des stylos. Ce tournoi n’a pas réussi pour moi au début, j’ai donc mis de côté le costume. J’en ai changé et ça marche pour le moment.
Pavel Eljanov : Beaucoup de gens ont leurs superstitions. Les joueurs d’Échecs se soucient souvent de leur stylo. Quant à moi, je n’ai pas de superstitions. Je n’utilise rien d’autre que le régime et les méthodes d’entraînement.
Alexander Grischuk : je ne me rase pas le jour d’une partie, que ce soit avant ou après le match. J’attends toujours une journée libre.
Gata Kamsky : Présages et superstitions dans le jeu d’Échecs sont aussi importantes que dans d’autres sports. Par exemple : je n’ai pas mis ma cravate aujourd’hui. Le stylo est d’une grande importance. Une autre superstition est que l’on ne doit pas changer sa table au restaurant et garder le même menu et le répéter soigneusement.

Amulettes, rituels et superstitions

échecs superstitionNotre jeu est par excellence le jeu de la logique et de la raison. Cependant, de tout temps, les grands joueurs de toutes les époques, bien que très rationnels sur l’échiquier, furent souvent enclins à ce genre de croyances ou coutumes extravagantes. La plus commune est sans doute le stylo porte-chance. Même Tal, mi-sérieux, mi-plaisantin, attribua la perte de son titre de Champion du Monde à la perte de son stylographe chanceux. Il raconta qu’il l’oublia quelques minutes sur la table et quand il revint le chercher, il avait déjà disparu, empoché certainement par un de ses nombreux fans.

Une autre superstition populaire des joueurs d’Échecs, probablement en relation avec le héros biblique Samson, dont le secret de sa force prodigieuse résidait dans sa longue chevelure, beaucoup de joueurs semblent éviter de se couper les cheveux lors des tournois importants. Anatoly Karpov déclara en plaisantant que l’une des choses les plus difficiles au cours de son premier match de championnat du monde contre Garry Kasparov, en 1984, fut d’attendre cinq mois (la durée le match) avant d’avoir sa coupe de cheveux !

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Michelangelo Caravaggio – Samson et Dalila

Vous aurez sûrement observé chez vos adversaires en pleine tension, certains comportements qui se répètent de partie en partie. Certains pourront passer pour de simples habitudes, d’autres seront sans doute chargés, à l’insu peut-être même du joueur, d’une charge symbolique superstitieuse. Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de différencier habitude et rituel superstitieux.

Décoder le langage des mains…

langage non verbal

… ET GAGNER AUX ÉCHECS

« Les mains parlent d’elles-mêmes. D’ailleurs, si vous êtes un joueur d’Échecs, lire cet article vous fera certainement remporter un grand nombre de parties, nous conseille Romain Collignon dans Décodeur du Non-verbale. Il existe deux gestes typiques que l’on effectue avec les mains, chacun traduisant un état d’esprit diamétralement opposé. Comme toute communication non verbale, ces gestes sont inconscients. Alors, pourquoi ne pas en tirer parti pour gagner ? Imaginez la situation. Vous jouer et c’est à votre tour. Vous déplacez votre main pour saisir une pièce et laissez votre doigt au-dessus montrant ainsi que vous avez l’intention de jouer cette pièce. Vous regardez votre adversaire et vous voyez qu’il vient de s’asseoir confortablement en arrière dans son siège joignant ses mains en prière. Il est fort à parier que votre prochain coup (pas encore joué heureusement) n’est pas la meilleure stratégie et il serait plus judicieux de s’abstenir de le faire. Si par contre vous faites ce même geste au-dessus de la pièce et que sa réaction soit de croiser ses doigts ou ses bras, cela veut dire que votre adversaire n’aimera a priori pas votre prochain coup. Conclusion, jouez ce coup ! »

MP_1076668Le langage corporel du joueur nous donne sans aucun doute des indices sur sa pensée. Notre comportement devant l’échiquier n’est pas aléatoire, il est provoqué par bien des facteurs. N’oublions pas que nous sommes que des singes dénaturés, aurait dit Desmond Morris, communiquant non seulement avec les mots, mais avec notre gestuelle également. Les paralangages accompagnent et renforcent notre parole, ils sont une communication silencieuse… et pourtant ils contribuent au jugement de l’autre. Le langage du corps interviendrait pour 55 % contre 7  % pour la parole. Le reste (38 %) sera le ton de notre voix. Le non verbal contribue donc à hauteur de 93 % pour l’impact du message donnée à l’autre. Il est donc plus facile de cacher la vérité, ou ses intentions par les mots que par les gestes. La communication non verbale représente un potentiel sous-exploité chez l’individu, car souvent ignoré. Le secret des forts joueurs n’est peut-être pas qu’ils jouent mieux que le commun des mortels, mais réside dans leur habileté intuitive à lire nos pensées et même à les anticiper.

Agressivité

Les Échecs ont un seul et unique but : démontrer sa supériorité sur l’autre. Et la supériorité la plus importante, la plus absolue, est celle de l’esprit. L’adversaire doit être anéanti. Totalement réduit à néant. 

Garry Kasparov

Agressivité

Reuben Fine, qui devint plus tard psychanalyste, assure que la passion pour le Noble Jeu, enfouit ses racines torves et obscures au plus profond des sentiments humains, l’agressivité générée par la haine du père. L’étude rétrospective de nombreux grands joueurs révèle clairement pour Fine une très forte agressivité réprimée et le désir de tuer le père, représenté symboliquement sur l’échiquier par le mat du Roi. Et nous devons confesser honnêtement que nous éprouvons un plaisir coupable, à la limite du sadisme, lorsque nous découvrons une manœuvre cruciale qui conduira notre adversaire, déchiré et impuissant, à la déroute. « Le moment que je préfère le plus dans une rencontre, c’est celui où je sens que la personnalité de l’adversaire se brise, avouait Bobby Fischer, il faut détruire l’ego de l’autre… j’aime les voir se tortiller ».

Les Échecs rendent-ils fou…

…ou gardent-ils les fous en bonne santé ?

fou

Il n’y a, sans doute, pas de génie sans une part de folie. « Aucun Grand Maître n’a une personnalité normale. Ils se différencient seulement par leur type de folie » pensait Viktor Kortchnoï. Le jeu isole certains grands joueurs du reste du monde et, « poussée à l’extrême, cette sorte d’autarcie, écrit Jacques Bernard, peut induire une forme de renversement des valeurs, où tout ce qui ne ressort pas exclusivement du domaine du jeu est rejeté dans un néant brumeux, une indifférence souveraine. À partir d’un certain degré, la frontière entre l’excentricité et la folie devient ténue ». D’un simple divertissement, au  fur et à mesure que le joueur gravit les échelons jusqu’au couronnement suprême, le jeu devient pour lui le moyen d’assouvir et d’affirmer sa volonté de puissance. Lasker écrivait : « Les Échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique ». Dans cet isolement brisé que par l’affrontement des tournois, quand la réalité ne répond plus à cette soif de puissance, quand son orgueil se confronte à l’échec, il est à craindre que la folie ne soit le seul refuge pour l’ego blessé. Incapable d’accepter objectivement la défaite, il aura alors recours au complot visant sa destruction, évitant ainsi toute autocritique douloureuse et épargnant sa vanité.

Il est facile de repérer dans les cas précités que cette décompensation apparaît  :

  • soit après des matchs de championnat du monde, « qui représente, expliquent Jacques Dextreit et Norbert Engel, dans la symbolique échiquéenne l’affirmation de la toute-puissance du joueur » (Steinitz est hospitalisé dans les semaines qui suivent sa défaite contre Lasker) ;
  • ou à l’arrêt de la pratique du jeu (Morphy, Fischer).

C’est bien quand le jeu les abandonne ou qu’ils abandonnent le jeu que leur folie, jusqu’alors emprisonnée dans chacune des 64 petites cellules capitonnées de l’échiquier, les submerge.  Évoquant Bobby Fischer, Reuben Fine écrit : « en dépit de son génie, Fischer est socialement inadapté, provocateur, revendicatif et malheureux. Mais en définitive, l’extraordinaire façon qu’il a de limiter sa vie à ce qui est échiquéen l’emporte et les Échecs semblent bien être pour lui la meilleure thérapeutique au monde ».

Loin de les rendre fous, notre jeu a permis à nos champions de canaliser, voire sublimer leur démence. « En envahissant la vie intellectuelle, relationnelle et affective du joueur, les Échecs, expliquent Jacques Dextreit et Norbert Engel, viennent servir de mécanisme défensif prévalant face à la psychose ; la possibilité pour les Échecs de jouer un tel rôle est liée à la personnalité du joueur (et l’on sait l’appétence des structures sadiques-anales* pour ce jeu) et à l’existence d’éléments extérieurs, parmi lesquels les conditions d’initiations au jeu pourraient occuper une place importante » ; ce mécanisme défensif peut se trouver suspendu ou disparaître définitivement « lorsque la toute-puissance du joueur se trouve mise en question qu’elle soit brutalement niée ou au contraire explicitement reconnue par le monde extérieur ».

Laissons à Jacques Dextreit et Norbert Engel le soin de conclure : « Parlant d’un saxophoniste alto, en qui il est aisé de reconnaître Charlie Parker, Julio Cortazar écrit : “Johny tel qu’il était au fond : un pauvre diable, d’intelligence à peine moyenne, possédant comme tant de musiciens, tant de joueurs d’Échecs et tant de poètes, le don de créer des choses admirables sans avoir la moindre dimension de son œuvre (au plus l’orgueil du boxeur qui se sait fort)”. Bobby Fischer (et les autres) appartient à cette même race de génies ratés, capable de faire de leur existence un gâchis pitoyable. Nous avons la ressource d’écouter les disques de Parker ou de rejouer les parties de Fischer… mais eux ? »

* personnalités obsessionnelles

Les Échecs rendent-ils fou ?

Échecs et Folie

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Le Joueur d’Échecs, gravure sur bois de Elke Rehder.

Des quelques exemple précédemment cités, nous pouvons individualiser quelques points communs. Les pathologies mentales les plus souvent rencontrées semblent la paranoïa et la schizophrénie paranoïde.

La paranoïa est une psychose chronique développée à partir du caractère paranoïaque, caractérisée par un délire systématisé et cohérent à prédominance interprétative (délire de persécution, de grandeur, de jalousie), ne s’accompagnant pas d’affaiblissement intellectuel et évoluant lentement sans aboutir à la démence. Les quatre traits constitutifs en seront :

  • l’hypertrophie du moi : surestimation de soi-même entraînant la mégalomanie, l’orgueil, le mépris des autres, la vanité parfois cachée derrière une fausse modestie superficielle.
  • la psychorigidité : le paranoïaque est incapable de se remettre en cause, de se plier à une discipline collective. Il est autoritaire et a toujours raison. Cette inadaptation sociale le conduit peu à peu à l’isolement.
  • la méfiance et la suspicion : le paranoïaque, susceptible et toujours sur ses gardes, pense que les autres, jaloux de sa supériorité, cherchent à le tromper. Il se sent en permanence entouré de personnes envieuses et malintentionnées.
  • la fausseté du jugement : il suit sa propre logique, malheureusement construite sur une série d’interprétations fausses, mais dont il est absolument convaincu. Il cherche d’ailleurs souvent à imposer ses opinions de manière tyrannique et intolérante à ses proches.

Nous retrouvons bien là le comportement de certains de nos grands joueurs !

La schizophrénie paranoïde, la plus fréquente des formes de schizophrénie, se caractérise par une méfiance envahissante et des convictions délirantes d’être la cible de persécutions, souvent bizarres (par exemple, être contrôlé à distance par des ondes électromagnétiques), de même que par des hallucinations auditives (entendre des voix) qui donnent des ordres à l’individu ou commentent sans répit ses actions. La perception d’être persécuté et la méfiance que cela engendre entraîne souvent de l’anxiété, de l’irritabilité ou, plus rarement, de la violence afin de se défendre ou de se défaire de son ou de ses persécuteurs.

Quant à la symptomatologie, Jacques Dextreit et Norbert Engel font les remarques suivantes :

  1. l’importance de ce qui est lié à la vision : exhibitionnisme, goût pour le vêtement, phobie du regard ou des caméras.
  2. la grande difficulté d’insertion sociale et cela souvent depuis l’adolescence, le joueur ne vivant que dans le monde fermé des Échecs, de salle de tournois en chambre d’hôtel. Ce monde clos ne favorise certainement pas l’épanouissement.
  3. la quasi-absence de sexualité associée souvent à un comportement misogyne et parfois à des déviances sexuelles (exhibitionnisme) ou à une sexualité hors norme (homosexualité refoulée). On peut d’ailleurs s’interroger sur la peur des homosexuels de Bobby Fischer. Le milieu des Échecs est un monde quasi exclusivement masculin.
  4. les idées mégalomaniaques, fondées sur leur réel talent échiquéen, mais entraînant des comportements agressifs et quérulents (réclamation, procès).
  5. les idées de persécution et les mécanismes interprétatifs.

À cela Jacques Bernard ajoute dans sa Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs un manque flagrant de confiance en soi, mêlé à un orgueil souverain, dégénérant en mégalomanie agressive. Cependant, il nous faut faire les réserves suivantes, à ce jour et à ma connaissance aucune étude sérieuse ne fut réalisée démontrant que notre jeu serait néfaste pour la santé mentale et les comportements quelque peu extravagants de nos champions font partie plus de la légende que de réelles observations cliniques. De plus, rapportée le plus souvent de manière indirecte, parfois de source orale et le plus souvent par des non-médecins, « c’est donc aux joueurs eux-mêmes, ou à des sympathisants de bonne volonté, précisent Jacques Dextreit et Norbert Engel, qu’échut la tâche d’écrire la pathologie mentale des champions d’Échecs. On peut interférer que ces observateurs ont retenu comme traits pathologiques les comportements les plus spectaculaires, comme les productions délirantes, le suicide, l’exhibitionnisme et que les symptômes moins démonstratifs (obsessionalité, manque de sociabilité, etc.) ont pu rester d’autant plus inaperçus qu’ils avaient toutes les chances d’exister aussi chez l’observateur ».