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Les Échecs thérapeutiques

Échecs thérapeutiques

Les Échecs et son aura de mystère ont de tout temps stimulé l’imaginaire. La croyance populaire a souvent professé que le roi des jeux rendait fou. Elle affirme tout autant, dans un juste et quasi-homéopathique retour, qu’il faut guérir le mal par le mal et le jeu d’Échecs fut employé très tôt dans le traitement des affections psychiatriques : dès le Xe siècle, Rhazès, le maître d’Avicenne, préconisait son utilisation dans la folie et Robert Burton dans son Anatomy of Melancholy, publié en 1621, évoquait déjà cette dualité, à la fois cause du mal et remède : « La pratique des Échecs est un bon exercice intellectuel pour l’esprit de certains hommes et il convient à ces sujets mélancoliques, qui sont oisifs et entretiennent des pensées inopportunes, ou bien sont affligés de soucis ; il n’est de meilleur remède pour distraire leur esprit et changer le cours de leur méditation ; inventé, dit-on par le général d’une armée en proie à la famine, pour éviter la mutinerie de ses hommes. Mais s’il est cause de trop d’attention, en pareil cas, il peut faire plus de mal que de bien ; c’est un jeu trop fatigant pour le cerveau de certains, la cause de trop d’anxiété, et finalement un mauvais remède ; de plus, c’est un jeu susceptible de provoquer la colère et fort difficile à supporter par celui qui se retrouve mat. En Moscovie, où durant tout l’hiver les habitants vivent près des fourneaux, en des pièces bien chauffées, sortent peu et pas bien loin, c’est un jeu fort nécessaire et pour toutes ces raisons, d’un usage très répandu ». À cette époque, l’on imaginait que les causes de la mélancolie (notre dépression actuelle) étaient l’ennui et le désœuvrement et l’église dans ces pays nordiques encourageait la pratique prophylactique des Échecs.

L’esprit de Bobby Fischer

Beaucoup de joueurs ont espéré comprendre comment opérait l’esprit de Bobby pour l’appliquer dans leur propre approche du jeu. Cependant dans ses interviews et ses livres, Fischer ne révèle rien de plus inhabituel dans sa pensée que sa tendance à être terre-à-terre au point de manquer totalement de tact et sa précision paranoïaque à propos de ses erreurs.

Certains professeurs de Bobby ont évoqué le niveau très élevé de son QI (180) testé durant ses années lycée au Erasmus Hall de Brooklyn. D’autres professeurs l’ont revu largement à la baisse. Ce chiffre est sans doute irréaliste. Le manque apparent de réalisations intellectuelles de Fischer, en contraste avec les champions du passé, semble allez à l’encontre un QI élevé incroyable. Il est même considéré par beaucoup comme une sorte d’idiot savant.

intelligence bobby fischer

En 1963, Fischer remporte le New York State Open Championship à Poughkeepsie. « Au cours de la dernière ronde, j’ai joué, écrit Frank Brady, une finale compliquée contre Frank S. Meyer, qui devint plus tard le rédacteur en chef du National Review. Fischer, sur le chemin des toilettes, s’arrête brièvement à ma table — pour peut-être cinq secondes — puis s’en va. Quelques mois plus tard, il me rend visite à mon bureau, alors situé au Marshall Chess Club.

Au fait, comment ta partie s’est terminée ? me demande-t-il.
J’ai gagné, mais avec difficulté !
As-tu joué b5 ?

Je ne pouvais pas me rappeler ce que j’avais joué. Il a immédiatement mis en place la position exacte pour m’aider à me souvenir et ensuite m’a montré la variante que j’aurais dû jouer pour obtenir la victoire de façon beaucoup plus économique. Non seulement, il se souvenait de la position, mais aussi de l’analyse rapide qu’il avait effectuée au pied levé quelques mois plus tôt. »

Ces anecdotes montrent à quel point Fischer pouvait voir vite et loin. Les Maîtres qui ont pu blitzer avec lui affirment qu’à l’analyse Bobby, en une ou deux secondes, pouvait voir trois ou quatre coups en avance dans n’importe quelle situation. S’il étudiait la position quelques secondes de plus, il pouvait voir cinq ou six coups à l’avance. De temps en temps, pour s’amuser contre de forts joueurs, il mettait une minute à sa pendule contre dix pour ses adversaires et il gagnait invariablement avec du temps de reste.

intelligence bobby fischer

Plus remarquable encore est le fait que Fischer se souvenait de ses blitz. À l’issue d’un championnat du monde de blitz à Hercegnovi (Yougoslavie) en 1970, Fischer jouait de mémoire et à toute allure, ses vingt-deux parties (plus de 1000 coups) ! Et juste avant son match historique avec Taimanov, à Vancouver, en Colombie-Britannique, Fischer rencontrant le joueur russe Vasiukov, lui montra une partie de blitz qu’ils avaient joué à Moscou quinze ans auparavant.

L’esprit de Bobby Fischer

Il n’y a probablement aucun autre sujet qui intrigue autant les joueurs d’Échecs que le mécanisme de l’esprit de Bobby Fischer. Parmi les champions du monde du passé et malgré les tentatives de la presse généraliste de les présenter comme des êtres bizarres, égoïstes, renégats monomaniaques, vivants en dehors de la société, il y a toujours eu une forte relation entre leurs talents démontrables dans d’autres domaines intellectuels et leur compétence suprême aux Échecs. Lasker était un mathématicien doué, philosophe et ami d’Albert Einstein. Alexander Alekhine s’arrêta au milieu de sa quête du Championnat du monde pour préparer un diplôme en droit à la Sorbonne et était un écrivain prolifique en plusieurs langues. Mikhaïl Botvinnik fut ingénieur et pionnier dans le domaine des logiciels d’Échecs. Capablanca était diplomate, certes honoraire, mais néanmoins efficace. Euwe était professeur de mathématiques et président de la FIDE.

À première vue, cependant, il semble que Bobby Fischer, en rupture avec les modèles du passé, eut peu d’autres compétences que sa capacité à jouer aux Échecs. Paradoxe ? Comment pouvait-il jouer avec un tel brio ? Son intelligence était-elle vraiment aussi élevée ? Sa mémoire était sans doute phénoménale, pour preuve cette anecdote :

bobby fischer intelligence
Harry Benson – A Horse Kissing Bobby Fischer, Iceland, 1972*

Avant de jouer le match avec Spassky à Reykjavik, en 1972, Fischer visite l’Islande pendant quelques jours pour s’imprégner de la terre islandaise. Un matin, il téléphone à son vieil ami, le grand-maître Frédéric Olaffson. Olaffson et sa femme sont absents et une petite fille répond au téléphone. Fischer demande :

M. Olaffson, s’il vous plaît. La fille d’Olaffson explique, en islandais, que ses parents sont hors de la maison et qu’ils reviendront en début de soirée pour le dîner. Fischer ne comprend pas un traître mot et raccroche en s’excusant. Plus tard ce jour-là, discutant avec un autre joueur islandais, Fischer raconte sa déconvenue du matin :

Cela ressemblait à une petite fille au téléphone, a-t-il dit. Il répète ensuite chaque mot islandais tel qu’il les avait entendus au téléphone, en imitant les sons avec une inflexion parfaite, si bien que l’Islandais put lui traduire le message mot pour mot.

* « Boby et moi, raconte le photographe Harry Benson, marchions dans les champs de lave à 3 heures du matin, sous le soleil de minuit. Il n’y avait qu’une heure d’obscurité chaque nuit. Une nuit, plusieurs chevaux vinrent vers nous. Bobby était un peu inquiet jusqu’à ce qu’un cheval blanc s’approche de lui et frotte sa joue contre la sienne :
— Il m’aime, Harry, il m’aime vraiment ! dit Bobby surpris. »

Échequiatrie

Steinitz folieProfondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, en 1896 (voir l’article Interné comme fou à cause d’un tub !), Steinitz est hospitalisé dans une clinique psychiatrique de Moscou, début février 1897. Sa jeune secrétaire russe, inquiète du comportement étrange du vieil homme, alerte le consul américain Bielhardht qui décide l’internement pour éviter le scandale. Sur la promesse du consul de venir le chercher d’ici deux jours, Steinitz accepte. Mais personne ne vint chercher le pauvre Steinitz. Une situation terrible se met alors en place, une histoire de fous au sens propre et figuré. Pendant quelque temps, manifestement, les médecins pensent avoir à faire à un insensé prétendant être un grand joueur d’Échecs. Les fenêtres de sa cellule sont opaques et ne peuvent être ouvertes, l’air est étouffant et la lumière électrique, jour et nuit, l’empêchent de dormir. Fumer lui est interdit. On le force à prendre des bains chauds et devant ses récriminations, un gardien le frappe violemment au visage.

Finalement, on prit conscience de qui il était réellement et les soins s’améliorèrent. Il put avoir sa chambre, mais la porte ne pouvait être fermée. Les rencontres avec ses co-détenus le déconcertent : un géant se bat avec ses infirmiers, leur crachant aux visages, Wilhelm se réveille dans la nuit, quelqu’un est en train de lui embrasser les pieds, un patient déambule dans sa chambre en hurlant. Il cajole les médecins pour obtenir sa sortie, mais seul le consul, lui dit-on, peut décider de sa libération. Le consul ne vint le voir qu’une seule fois, pendant ce mois d’internement et lui répond que tout cela est maintenant entre les mains des médecins qui devrons décidé s’il est sain d’esprit ou non… Voilà bien de quoi perdre complètement les pédales !

De meilleurs moments tout de même : Frau Becker, une visiteuse bénévole, lui rend visite tous les jours et les étudiants médecins jouent aux Échecs quotidiennement avec lui.

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De manière inattendue, le voilà libéré. Il se précipite pour retrouver la jeune fille, cause de sa mauvaise fortune, mais sa logeuse lui apprend qu’elle a disparu. La brave femme conclut la mésaventure du pauvre Steinitz ainsi : « Je n’ai jamais cru que vous étiez fou. Un petit bain froid et chanter à sa fenêtre en hiver n’est tout de même pas une raison pour enfermer les gens dans un asile… ». Il y resta, cependant, du 9 février au 12 mars 1897.

Interné comme fou à cause d’un tub !

Un étonnant article paru le 25 mars 1897 dans le Gil Blas, évoquant les troubles du vieux Steinitz d’une bien étrange manière :

Wilhelm Steinitz folie

Interné comme fou à cause d’un tub !

« C’est pourtant cela qui est arrivé à Steinitz, le célèbre joueur d’échecs, et voici comment. Le joueur souffrait d’une excessive fatigue lors de son dernier match contre M. Lasker, à Moscou. Il recourut alors à un remède qui lui réussissait habituellement fort bien : l’hydrothérapie. Et, en effet, ses nerfs surexcités ne tardèrent pas à se calmer sous l’influence de l’eau glacée. Mais il avait compté sans ses hôtes : l’usage du tub n’est pas encore passé dans les mœurs slaves, de sorte que ses ébats aquatiques parurent à une Moscovite, qu’il avait engagée comme secrétaire, une preuve évidente de sa folie.

tub

La misérable courut avertir les autorités et, malgré ses protestations, il fut interné dans un asile d’aliénés des environs de Moscou. Il fallut plusieurs semaines de démarches pour obtenir son élargissement. M. Steinitz a déclaré, d’ailleurs, qu’il n’avait souffert aucun mauvais traitement pendant son séjour dans l’établissement de Moscou. Il n’en est pas moins enchanté d’avoir recouvré sa liberté et de pouvoir aujourd’hui satisfaire sa passion de la douche sans risquer la cellule et la camisole de force.

Ce sont bien des Slaves qui s’lavent pas », conclut ironiquement le journaliste avec cette petite pointe de suffisance raciste propre à la pas si Belle Époque.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La réalité semble avoir pris une tournure moins drolatique. Profondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, Steinitz décida, après le match, de s’investir dans un projet de livre The Jews in Chess*. Début 1897, souhaitant le dicter à une sténographe simultanément en anglais et en allemand, il embauche une secrétaire russe qui parlait couramment les deux langues. Ils travaillaient dans sa chambre d’hôtel. Mais le comportement du vieil homme parut rapidement étrange à la jeune fille. Et, s’il est vrai qu’elle trouvait insolite que ce vieil homme s’étrille quotidiennement à l’eau froide en plein hiver, d’autres faits plus alarmants l’alertèrent : ces ablutions étaient suivies de longues déambulations pendant lesquelles il se parlait à lui même, passant de temps en temps sa tête par la fenêtre, marmonnant des mots incompréhensibles, lui expliquant qu’il pouvait téléphoner sans l’aide d’aucun appareil, seulement par la force de sa volonté et il restait planté au milieu de sa chambre à parler ou chanter bruyamment, semblant attendre une réponse. Sa secrétaire le surprenait à écouter des bruits qu’elle n’entendait pas. La fille de l’hôtel remarqua également l’attitude singulière de son hôte, allant chercher de la neige dans la rue pour la rependre sur le plancher de sa chambre. Une dernière scène convainquit la secrétaire de la santé mentale vacillante du vieux bonhomme : elle le découvrit devant sa fenêtre ouverte (en plein hiver à Moscou), parlant et chantant à tue-tête, assuré de pouvoir être entendu à New York s’il le voulait. Elle prévint le consul américain et il fut décidé, le 9 février, de le conduire à l’asile où il restera hospitalisé plus d’un mois.

* Les Juifs dans les Échecs.

La psychologie du joueur d’échecs

par Reuben Fine

Reuben Fine

Reuben Fine (1914 – 1993), joueur d’Échecs américain, fit partie, dans les années 1930 et 1940, de l’élite mondiale, mais après la Seconde Guerre, il abandonna la compétition échiquéenne pour se consacrer à la psychologie et la psychanalyse. Il nous livre dans cet article, publié en 1956, son interprétation troublante de la psychologie du joueur.

Les Échecs sont un combat entre deux hommes avec une considérable implication du moi. D’une certaine manière, ce jeu est en relation certainement avec les conflits autour de l’agression, l’homosexualité, la masturbation et le narcissisme qui deviennent particulièrement importants dans les phases anales phalliques du développement. Habituellement, les Échecs sont le plus souvent enseignés à l’enfant par son père, ou un substitut paternel, et deviennent ainsi un moyen d’exprimer la rivalité fils-père.

Le symbolisme du jeu d’Échecs se prête à cette rivalité d’une manière plus inhabituelle. Au centre du jeu, le Roi. Dans la littérature d’Échecs, il est de coutume de mettre en capitale la première lettre des noms des pièces, et j’adhère à cette pratique. Le Roi occupe un rôle crucial dans le jeu à tous les égards. C’est la pièce qui donne son nom au jeu. Les Échecs sont dérivés du mot persan shah qui signifie roi et il est plus ou moins le même dans toutes les langues. En fait, les trois mots universels du jeu d’échecs sont : Échecs, échec, et roi, qui tous proviennent de shah. Toutes les autres pièces ont différentes appellations dans différentes langues. Ainsi, la Reine en russe est Fyerz, qui n’a rien à voir avec la femme, le Fou en français est l’évêque (bishop) en anglais, Laufer ou le coureur en allemand.

Sauf pour le roi, les Échecs ont une construction simple et logique. Une pièce se déplace le long des diagonales (le Fou), une le long des rangées et des colonnes (la Tour), une pièce qui se déplace vers l’avant seulement (le pion), et quand, il ne peut plus se déplacer vers l’avant, se transforme en une autre pièce qui lui redonne de la mobilité (promotion), une pièce qui se déplace d’autant de cases dans n’importe quelle direction en ligne droite (la Reine), une pièce qui se déplace d’une case dans n’importe quelle direction (le roi), et une pièce qui se déplace en L, avec le pouvoir de sauter par-dessus d’autres pièces (le Cavalier). Il serait possible de mettre au point de nouvelles pièces, ou de diviser leurs pouvoirs, ce qui a été fait de temps en temps, par exemple, une pièce combinant le mouvement du Cavalier et de la Reine a été suggérée. Ou l’on pourrait avoir deux types de Tours semblables aux deux types de Fous, l’une qui se déplacerait le long des rangées et l’autre le long des colonnes. L’ensemble de ces modifications serait le prolongement direct des règles que nous avons maintenant, elles ne modifieraient pas le caractère fondamental de la partie.

La plupart des jeux de société de plateau de ce type consistent essentiellement a placer les pièces sur un échiquier de telle manière que l’on puisse capturer les pièces de l’ennemi, comme aux dames, ou obtenir pour ses pièces une position prédéterminée, comme aux dames chinoises. Une fois cela accompli, la partie est gagnée. Voici la caractéristique unique du jeu d’Échecs : le but est de mater le Roi. Un nouvel ensemble de règles est établi, qui régit la manière dont ce mat peut ou ne peut pas être effectuée, et ces règles sont celles qui donnent aux Échecs son aspect distinctif. Bien sûr, la capture des pièces de l’ennemi est toujours là, mais contrairement à d’autres jeux, nous pouvons capturer la quasi-totalité des pièces de l’adversaire et encore perdre.

Le Roi est donc indispensable et très important. Il est également irremplaçable. Théoriquement, il est possible d’avoir neuf Reines, dix Tours, dix Cavaliers ou dix Fous, à la suite de la promotion du pion, mais toujours qu’un seul Roi.

Toutes ces qualités de caractère font penser aux chefs suprêmes de l’Orient. Ici, cependant, une différence essentielle : le Roi comme pièce est faible. Ses pouvoirs sont très limités. Des équivalences approximatives peuvent être mises en place pour les autres pièces, par exemple, trois pions valent une pièce, deux pièces valent une Tour et Pion, etc. En raison de la nature du Roi, il n’a aucun équivalent réel. En gros, cependant, le roi est un peu plus fort qu’un pion, mais pas aussi fort que n’importe laquelle des pièces. En conséquence, le roi doit se cacher (roque) pendant la majeure partie de la partie. Il peut sortir que lorsque de nombreux échanges ont eu lieu, en particulier lorsque les Reines ont disparu. Du fait de son importance, les autres pièces doivent le protéger.

De ce que j’ai pu constater, aucun autre jeu de plateau ne possède une pièce qui modifie radicalement la nature du jeu. Aux dames, par exemple, le roi est tout simplement une extension des pouvoirs des pièces et peut être capturé comme les autres. C’est le roi qui rend Les Échecs littéralement uniques.

En conséquence, le roi devient la figure centrale dans le symbolisme de ce jeu. Pour récapituler brièvement : le roi est indispensable, sa protection de la plus haute importance, irremplaçable, toujours faible et exigeant protection. Ces qualités mènent à la surdétermination de sa signification symbolique. Tout d’abord, il est synonyme, pour le garçon, de pénis dans le stade phallique, et donc ressuscite l’angoisse de castration caractéristique de cette période. Deuxièmement, il décrit certaines caractéristiques essentielles à l’image du moi, et donc, ce jeu appel ces hommes qui ont une image d’eux-mêmes comme indispensables, toute d’importance et irremplaçable. De cette façon, elle offre une opportunité supplémentaire pour le joueur de travailler sur les conflits de centrage autour du narcissisme. Troisièmement, le Roi est l’image du père rapetissé, réduit à la taille de l’enfant. Inconsciemment, il donne à l’enfant une chance de dire au père : pour le monde extérieur, tu es peut-être grand et fort, mais quand nous serons au fond des choses, tu es aussi faible que je le suis et tu as besoin de protection tout autant que moi.

Sur le terrain de baseball, tous les joueurs sont égaux. Aux Échecs, cependant, il existe un facteur supplémentaire qui le différencie des autres jeux : une pièce est différente de toutes les autres et autour d’elle le jeu va tourner. L’existence du Roi permet un processus d’identification qui va bien au-delà de celle autorisée dans d’autres jeux. Le Dr Theodor Reik souligne que les règles entourant le Roi sont étonnamment semblables à la plupart des tabous spéciaux entourant les chefs primitifs.

Tour, Fou, Cavalier et Pion peuvent aussi fréquemment symboliser le pénis. En outre, ils peuvent avoir d’autres significations. Les pions symbolisent les enfants, en particulier les petits garçons. Ils peuvent grandir (promouvoir) quand ils atteignent le huitième rang, mais il est encore important de noter qu’ils ne peuvent pas devenir « roi ». Symboliquement, cette restriction sur la promotion du Pion signifie que l’aspect destructeur de la rivalité avec le père est souligné, tandis que le côté constructif, ce qui permettrait à l’enfant de devenir comme son père, est déconseillé. Nous pouvons donc anticiper, d’une part une attitude très critique envers l’autorité pour le joueur d’échecs, et de l’autre une incapacité ou une réticence à suivre la même direction que son père. Mon observation m’a montré que très peu de fils de Grands Maîtres sont devenus de forts joueurs. Inconsciemment, le père ne permet pas à son fils de s’identifier à lui. Le contraste entre le puissant Roi et l’humble Pion symbolise l’ambivalence inhérente du joueur d’échecs à l’image de soi, une ambivalence qui est manifestée également dans la figure du roi lui-même.

La reine, comme on pouvait s’y attendre, représente la femme, ou la figure maternelle. Elle n’était pas, à l’introduction du jeu d’échecs en Europe au XIIIe siècle, la figure puissante qu’elle est devenue aujourd’hui. C’est évidemment le reflet direct des attitudes différentes envers les femmes à l’est et à l’ouest. Les psychanalystes ne sont pas surpris d’apprendre que lors de l’attaque sur le roi (le père), le soutien le plus puissant est fourni par la reine.

L’échiquier dans son ensemble peut facilement symboliser la situation familiale. Cela expliquerait la fascination pour ce jeu. Perdu dans ses pensées, le joueur peut se livrer dans cette fantaisie échiquéenne à ce qu’il n’a jamais été en mesure de faire dans la réalité.

Si nous passons maintenant à l’ego du joueur d’échecs, nous notons tout d’abord qu’il utilise principalement des défenses intellectuelles. Aux échecs, la pensée remplace l’action. Par opposition à d’autres sports tels que la boxe, il n’y a aucun contact physique, même sous la forme d’un intermédiaire (balle) comme au tennis ou au handball, dans lequel les deux joueurs frappent le même objet. Le joueur d’échecs est autorisé à toucher les objets de son adversaire qu’à des fins de capture, et, selon les règles, la pièce doit être retirée du plateau.

Quand les joueurs deviennent plus experts, le tabou du toucher devient encore plus fort. La règle « pièce touchée, pièce jouée » est observée. Si un joueur touche une pièce, il doit la déplacer. S’il touche par accident, il doit dire : « j’adoube » qui signifie « je rajuste » en français. Ceux qui respectent les règles sont tenus de le dire en français.

Dans le jeu par correspondance, la distance entre les deux hommes est poussée encore plus loin, en ce que les adversaires ne se voient jamais. Ici, il est permis de toucher les pièces, mais bien sûr, les joueurs ne se rencontreront jamais.

Compte tenu de la symbolique phallique abondante du jeu, le tabou du toucher a deux significations inconscientes ou, en d’autres termes, le moi se protège de deux menaces : la première est la masturbation (ne pas toucher votre pénis, ne touchez pas vos pièces, et si vous le faites, ayez une excuse toute prête) ; l’autre menace est l’homosexualité, ou un contact physique entre les deux hommes, la masturbation mutuelle en particulier.

The Psychology of the Chess Playerby Reuben Fine, Dover Pub. NY (1956). Le texte en anglais.

Carlsen parle de ses superstitions

Carlsen

Magnus Carlsen, interviewé en décembre 2013 par la chaîne de télévision norvégienne VGTV, évoqua certaines de ses superstitions durant son match contre Vishy Anand : « Pas beaucoup de superstitions, sourit-il, par exemple, mon jeu au cours des deux premières parties ne fut pas fameux. Alors, j’ai jeté mon stylo que j’utilisais pour noter mes coups. Je pris un nouveau stylo et les choses allèrent mieux. Je ne pense pas qu’il y ait une connexion directe, mais cela influença certainement mon humeur.

Un autre exemple, on me demanda de dédicacer le livre Botvinnik – Tal match of 1960. Le jeune Tal de 23 ans gagna le match, mais une année plus tard, il perdit le titre et ne le récupéra plus. J’ai dû désappointer mon fan, le laissant sans mon autographe, mais signer ce livre durant le temps où je combattais pour le titre, cela aurait été pareil à signer mon propre arrêt de mort. Sans doute, je suis trop superstitieux, mais la plupart des joueurs d’Échecs sont ainsi. »

Confiance en soi

Vladas Mikenas Alekhine
Vladas Mikenas et Alekhine et son chat siamois Échecs.

C’est un fait bien connu que si vous croyez vraiment à quelque chose, bien souvent cette chose peut devenir vraie. C’est ce qui arriva au Grand Maître Lituanien Vladas Mikenas. Il participait au fameux tournoi international de Kemeri en 1937, où se rencontraient les plus forts joueurs de l’époque tels qu’Alekhine, Reshevsky, Fine, Flohr, Keres, Tartakower et Stahlberg. Mikenas venait de terminer la troisième ronde, alignant trois défaites et dînait tristement au restaurant quand Alekine s’approcha, lui demandant s’il lui permettait de s’installer à sa table. Les voilà donc dînant de compagnie. Mais la conversation est un peu gênée. Mikenas sentait bien qu’Alekhine était encore affecté par la perte de son titre de Champion du monde. Tentant de réchauffer l’atmosphère, le jeune Mikenas offre à son aîné un verre de vodka, mais Alekhine refuse : « Je ne bois maintenant que du lait, j’ai perdu mon titre à cause de l’alcool et aujourd’hui je fais tout mon possible pour le regagner ». Mikenas, ému par la sincérité de l’ex-champion, lui souhaite de tout son cœur la réussite dans sa reconquête et la conversation, dégelée, se poursuit amicalement. En fin de soirée, Alekhine souhaite à son jeune ami la victoire pour le lendemain et s’éloigne. Mais se ravisant, il fait demi-tour et demande à Mikenas quel était son adversaire pour demain : « Je joue contre vous, Dr Alekhine ! » répondit-il en souriant.

Le lendemain, Alekhine s’installe, pâle devant son échiquier. Extrêmement superstitieux, il se souvient bien de la conversation de la veille et y voit un mauvais augure. Effectivement, la chance semble plutôt du côté du jeune joueur, car au 16e coup, il trouve une jolie séquence tactique. La trouverez-vous ?

Vladas Ivanovich MikenasMikenas2Alexander Alekhine

Les Noirs ont le trait. Que joueriez-vous ? Un clic pour la solution !

Pendant que Mikenas réfléchissait, Alekhine n’est décidément pas dans son assiette et particulièrement nerveux. Un serveur lui apporte une tasse de café. Alekhine le remerciant, à la place du sucre, y met son pion blanc (apparemment le lait ne lui vaut rien !), s’en aperçoit, pousse la tasse et la renverse. Mikenas ne comprend pas pourquoi Alekhine agit de manière si bizarre. « Il tient sans doute particulièrement à me battre », conclut-il enfin. Mais les Noirs semblent pouvoir entrer dans une finale ne laissant aucune chance aux Blancs. Qu’en pensez-vous ?

Vladas Ivanovich MikenasMikenas2Alexander Alekhine

Les Noirs ont le trait. Que joueriez-vous ? Un clic pour la solution !

Simple, mais magnifique combinaison ! Mikenas, malheureusement joue 23. .. Bxe4 ?? Alekhine , la mine réjouit, désignant la case c2 d’un index tremblant dit :
Jeune homme, vous venez de rater la chance de gagner immédiatement et de belle manière la partie en jouant Rc2 !
C’est vrai, répond simplement Mikenas, mais je vais tenter de vous battre une seconde fois !

Le plus étonnant, c’est qu’il y arriva. Voici la partie :

Alekhine était sans doute troublé dans cette partie, car L. Skinner et R. Verhoeven dans leur livre Alexander Alekhine’s Chess Games, 1902-1946 rapportent qu’il fit accidentellement deux coups successifs. En vertu des règles de la FIDE alors en vigueur, le directeur du tournoi, Hans Kmoch, ne pouvait exercer aucune pénalité. « Nos relations, conclut Mikenas, avaient toujours été bonnes, mais après cette partie, Alekhine ne me parla plus durant trois jours. Les grands joueurs n’aiment pas perdre ».

Chat

alekhineeuwe
La 24e partie : Euwe , à gauche, écoute attentivement Alekhine expliquant qu’il avait une position gagnante.

L’affection d’Alekhine pour les chats n’était pas absolue et pouvait se transformer en terreur dans d’autres circonstances. Se rendant à la 21e partie de son premier match de 1935 contre Max Euwe, il lui arriva cette mésaventure. Notre champion séjournait à l’Hôtel Carlton d’Amsterdam. Comme tous les jours, un chauffeur venait le prendre pour l’emmener à Ermelo où se disputait le match. Pendant le voyage, la voiture croisa à deux reprises le chemin d’un minet et Alekhine, pris d’une soudaine attaque de panique, insiste pour terminer le trajet en train et se fait conduit à la gare la plus proche. Alekhine arriva au rendez-vous décomposé et, selon certains, en état d’ébriété avancé. La victoire d’Euwe, comme on pouvait sans douter, fut claire et tranchante.

La superstition : une lutte contre le déséquilibre social

Un autre grand superstitieux fut le légendaire Alekine et sa passion bien connue pour les chats. Le plus fameux était Chess un siamois, un champion également, qui comme son maître avait gagné de nombreux prix de beauté et qui parfois, avec le parfait accord de son maître, s’approchait de l’échiquier pour flairer les pièces. Existe-t-il d’autres animaux qui éveillent autant de superstitions que le chat ? Durant le match de revanche pour le Championnat du Monde contre le hollandais Max Euwe, sachant que son adversaire les détestait, Alekhine joua une des parties avec un de ses chats sur les genoux, qu’il caressait ostensiblement de temps en temps. Alekhine savait qu’il n’existait aucune règle à ce sujet et que Euwe ne pouvait déposer aucune plainte. On demanda à Max Euwe s’il n’était pas dérangé par tous ces chats vagabondant autour de lui : « Ils ne font pas trop de sottises », se contenta-t-il de répondre.

déséquilibre social
Max Euwe, en présence d’Alekhine et de sa femme, caressant Chess.

Jan Timman décrit Euwe comme le joueur le moins sensible à ce genre de superstitions. « Une fois la décision prise de devenir professionnel, dit-il, vous perdez complètement un équilibre social et vous vous retrouvez agressé en permanence par des facteurs aléatoires influençant votre si nécessaire bonne forme échiquéenne. Le plus souvent, ces facteurs sont liés à la superstition ou semblent en être l’expression directe. Euwe, cependant, était l’un des rares joueurs de haut niveau qui est resté un amateur tout au long de sa vie, et c’est peut-être pourquoi il ne se laissa jamais affecter par ces choses. »