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Un Président joue aux Échecs

Jules Grevy
Caricature de Jules Grévy, juillet 1879.

Article du Matin, paru le 6 octobre 1991, évoquant la passion du Président Jules Grevy pour notre jeu. Jules Grevy, né à Mont-sous-Vaudrey (Jura), fut président de la République de 1871 à 1873. Réélu en décembre 1885, il est contraint de démissionner le 2 décembre 1887 à la suite du scandale provoqué par la découverte d’un trafic de décorations auquel est mêlé son gendre Daniel Wilson. Mais avant de squatter l’Élysée, Jules était un habitué du Café de La Régence où il se montrait un honnête joueur d’Échecs. Albert Clerc, l’un des plus forts joueurs de l’époque, lui rendait régulièrement visite au palais de l’Élysée pour jouer. Durant son mandat, Grévy essaya de promouvoir les Échecs en attribuant des objets d’art aux trois tournois nationaux de 1880, 1881 et 1883. La tradition d’offrir au vainqueur du championnat de France un vase de Sèvres date de cette époque. 

À PROPOS D’ÉCHECS

La passion de M. Jules Gréyy — Un joueur audacieux — Quelques souvenirs

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Tout ce qui est ornement doit-il être effacé de notre existence ; par cette seule raison que l’esprit est assez en peine de creuser les choses utiles, et les jeux de combinaisons ou d’adresse sont-ils condamnables ? C’est un point que nous laisserons discuter par les moralistes, mais nous sommes de ceux qui pensent que dans la vie la mieux employée, il y a place pour la distraction comme pour le repos. Le président Grévy a été piqué de mille épigrammes à propos de son inclination à faire de temps en temps une partie d’Échecs ou de billard ; il s’inquiétait fort peu de telles critiques, peut-être même partageait-il à leur égard certaines vues du sage Alcibiade. Avant son élévation aux postes les plus élevés de la République, M. Jules Grévy aimait à pousser billes et pions, presque chaque jour, entre le déjeuner et le dîner ; il ne touchait jamais une carte. Il semble que son esprit réfléchi se sentait à l’aise au milieu des combinaisons de l’échiquier, tandis que les aléas des jeux de cartes troublaient sa sérénité. Sous ce calme apparent, la passion grondait ; on sera surpris d’apprendre que le style de jeu chez M. Grévy était encore plus audacieux que tenace, et que ses débuts favoris étaient ceux que la théorie signale comme les plus risqués. L’exemple que nous choisissons parmi les parties notées autrefois est vraiment caractéristique.

La Regence
Le café de la Régence en 1874, dessin de M.Horsin-Déon, Le Monde Illustré.

Voici une transcription de la partie ci-dessus encore dans la notation descriptive complexe à déchiffrer pour un joueur moderne. Certaines annotations sont celles du journal. Un clic sur la notation pour suivre la partie sur un échiquier que vous pouvez déplacer et agrandir.

Tout aux Échecs

L’antagoniste du président, M. Albert Clerc, est devenu un des plus forts joueurs d’Échecs de France ; il ne se passait guère de semaine qu’il n’allât à l’Élysée faire quelques parties contre M. de Freycinet, M. Paul Béthmont, le général Bataille, etc. Modeste et généreux, il se laissait battre quelquefois.

Le président n’a jamais été aux Échecs un joueur d’un rang supérieur, quoique sa force fut au-dessus de celle des simples amateurs qui ne jouent que dans les salons. Son titre à la reconnaissance des fervents disciples de Philidor, c’est d’avoir encouragé et protégé les Échecs, en accordant pour les concours nationaux et internationaux des prix magnifiques. Il estimait que le jeu des Échecs est une gymnastique où l’intelligence prend de la force et s’assouplit ; l’électricité cérébrale a plus de valeur que les ressorts des muscles si nos jeunes gens s’adonnaient à la pratique des Échecs, comme nos voisins les Anglais et les Allemands, nous compterions moins d’énervés cherchant sur les hippodromes et devant une table de baccara les émotions dont ils sont avides et les ressources qui leur manquent. C’est pourquoi les Échecs sont en honneur chez les nations les plus civilisées, et la France a eu, à toutes les époques, des joueurs capables de lutter contre les plus grandes célébrités de l’étranger ; mais faute de cohésion, ces bons éléments restent improductifs dans notre pays.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La prodigieuse victoire d’Alekhine

alekhine simultanée
La une du Petit Parisien du lundi 2 février 1925
UN MERVEILLEUX EXPLOIT DU MAÎTRE DES ÉCHECS ALEXANDRE ALEKHINE

Alekhine confirme sa prodigieuse maîtrise en battant son propre record du monde de parties jouées à l’aveugle. Les trois parties qu’a perdues Alekhine étaient menées par les joueurs de l’École Polytechnique, le Cercle de Montmartre et l’Échiquier Notre-Dame.

28 PARTIES JOUÉES
22 GAGNÉES
3 NULLES
3 PERDUES
PRÉCÉDENT RECORD D’ALEKHINE :
26 PARTIES JOUÉES
16 GAGNÉES
5 NULLES
5 PERDUES

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Le hall du Petit Parisien au début du prodigieux tournoi. M. Alekhine, installé dans son fauteuil, tourne le dos à ses adversaires.
Au-dessous, diverses attitudes de M. Alekhine pendant le match. En bas, au centre, et de gauche à droite, M Vincent, secrétaire générale
de la Fédération française d’échecs, M. Alekhine, MM. Gavarry et Conti, président et vice-président de la Fédération Française

Le hall du Petit Parisien à dix heures du matin. Foulant le dallage à grands carrés blancs et noirs, qui a l’air, lui aussi, d’un gigantesque échiquier, une sélection des meilleurs joueurs d’échecs de France. Ils sont venus de Rouen, d’Elbeuf, du Finistère. Tous les cercles importants de Paris ont envoyé leurs champions : l’Association du Palais-Royal, le Cercle de Montmartre, le groupe versaillais et la Stratégie, l’Échiquier Notre Dame, le cercle de la Rive-Gauche, celui de l’Union artistique, le groupe des joueurs Terminus, le cercle de Colombes et celui de Saint-Germain. Voici la doctoresse Landais, le commandant Molteni, attaché aéronautique italien à Paris, le capitaine Vergnette, M. Sevène, inspecteur général de la Banque de France ; notre confrère René de Planhol, l’intendant général Bastien, le commandant Carrissan et M. Judic…

Sur le tapis vert d’une longue table en fer-à-cheval, vingt-huit échiquiers. Les dominant, allongé dans un large fauteuil, grand, mince, très blond, les yeux mi-clos, le dos tourné aux joueurs, M. Alexandre Alekhine.

À dix heures un quart, la partie commence. Très rapide. Alekhine a les blancs, c’est-à-dire l’attaque. De deux secondes en deux secondes, le premier coup se joue sur les vingt-huit échiquiers. Puis, au fur et à mesure que les tactiques se dessinent, l’attaque du champion russe et surtout les ripostes de ses adversaires se font plus lentes. À treize heures, on apporte à déjeuner à M. Alekhine. Il sourit :
Je n’ai pas faim. Mais toutes les heures, il avale à petites gorgées une tasse de café.
Le speaker passe tour à tour derrière les vingt-huit joueurs. On entend :
Échiquier n° 11. Cavalier e5-c4.
Haute, claire, nette, la voix de M. Alekhine répond presque instantanément
Poussez le cavalier a5 en c4. Trois polytechniciens, en uniforme, courbent leurs fronts de mathématiciens sur les pions enchevêtrés, comme sur une équation pénible et Mlle Frigard, violoniste émérite, et championne de France à vingt ans, lisse ses cheveux blonds avant de lancer en diagonale un « fou » hasardeux.

6 h du soir, M. Alekhine a gagné deux parties, il a l’avantage dans la plupart des autres. Il n’a pas quitté son fauteuil. La voix est toujours aussi nette toujours sans hésitation, mais il passe, parfois, la main sur ses yeux et ses oreilles sont rouges. Alerte : une annonce a été erronée. C’est M. Alekhine qui s’en aperçoit et il redonne, immédiatement, la position que les 32 pièces doivent avoir sur l’échiquier en question. Vaincre vingt-huit joueurs réputés, qui se relaient et dont chacun n’a en vue que sa propre partie, ce serait splendide, mais la plus extraordinaire des facultés de M. Alekhine n’est-ce pas cette mémoire, incroyable, qui lui permet aussi de situer sur 28 carrés de bois — 1792 cases —  les positions des 896 pièces ?

7 h 45. Brouhaha ! M. Alekhine vient de mettre — par inattention — sa dame en prise à l’échiquier n° 11 que défend l’École Polytechnique. Le « pipo » n’en croit pas ses yeux. Mais le coup est joué. La dame est prise… Et le champion abandonne cette partie.

À huit heures, on apporte le dîner à M. Alekhine. Comme le déjeuner, il le refuse ; mais le champion en est à sa onzième tasse de café, plus deux bouteilles d’eau minérale. Applaudissements ! Alexandre Alekhine a déjà gagné quinze parties. Dix heures. Le champion joue depuis douze heures consécutives. Il est battu, à ce moment, par l’École Polytechnique, le Cercle de Montmartre et l’Échiquier Notre-Dame. Bien que réservés aux seuls joueurs d’échecs, le hall et les galeries qui le surplombent sont combles. Une grande fièvre gagne l’assistance. Il ne reste que deux parties à terminer. L’Échiquier naval de Brest et la Section italienne du comité militaire interallié luttent âprement contre le joueur aveugle.

Trois quarts d’heure plus tard. Alekhine fume la dernière cigarette de son cinquième paquet. Soudain, il dresse son nez pointu par-dessus son fauteuil, sa bouche s’ouvre ; il sourit : — Le numéro 27 — c’est l’Échiquier naval de Brest dit-il, est mat en quatre coups. Et il les énumère rapidement. Ovation.

Onze heures sonnent. La Section italienne renverse son roi, elle s’avoue vaincue. Une tempête de bravos ébranle le hall. Alekhine se lève de son fauteuil, rose, souriant, l’œil bleu, très frais, très vif. Et le speaker annonce : vingt-huit parties jouées. Trois nulles. Trois perdues. Vingt-deux gagnées.

Alexandre Alekhine bat son propre record, qui’il avait établi à New-York, le 26 avril 1924, avec 16 parties gagnées sur 26. Il bat aujourd’hui le double record du monde du nombre des parties jouées à l’aveugle et du nombre des parties gagnées.

Cinq secondes après la proclamation du résultat, le poste de T. S. F. du Petit Parisien lançait, à travers les cinq parties du monde, la prodigieuse victoire d’Alexandre Alekhine.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

Lire sur le même sujet : Un curieux Tournoi d’Échecs.