Archives de catégorie : Presse

Un curieux Tournoi d’Échecs

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Alexandre Alekhine donnant une similtanée dans le grand hall du « Petit Parisien », le 1er février 1925. Agence Rol, Bnf

« Citoyen du monde par sa notoriété. Russe de naissance, le célèbre recordman du monde des parties d’échecs dites à l’aveugle, Alexandre AleKhine, est sur le point d’être Français d’adoption, pouvait-on lire dans La Presse du 13 janvier 1925. Pour célébrer sa naturalisation française, Alexandre Alekhine donnera le 1er février une séance de parties simultanées sans voir, où il battra son record, disputant vingt-huit parties au lieu de vingt-six jouées par lui à New-York.
— Quel régal pour les initiés, et quelle chose impressionnante pour les profanes, eux-mêmes ! Une centaine d’excellents joueurs d’échecs se répartiront en vingt-huit groupes et coordonneront leurs efforts contre le seul Alexandre Alekhine qui aura à répondre à douze cents coups et à improviser des milliers de variantes et de sous-variantes dans une partie qui durera douze heures environ.
— Alekhine les aura unis, nous aura tous, je veux dire, nous a déclaré l’un de ses adversaires éventuels.
Cependant, l’air malicieux, il nous a confié :
— Cependant, je lui prépare un de ces coups !…
Mais Alekhine est un magnifique improvisateur… dans la riposte. »

« Un joueur prodigieux », titre Le Figaro du lendemain. « Des murs blancs. De grandes glaces. Aujourd’hui, c’est, pour tous les joueurs d’échecs de Paris, comme un sanctuaire. Alexandre Alekhine joue simultanément vingt-huit parties «à l’aveugle ».
Il y a, autour de la vaste table en fer-à-cheval que recouvre un tapis d’un vert ministériel, une assistance recueillie. On songe aux rites méticuleux de sociétés secrètes. Mais il ne s’agit point d’illuminisme. Ces carbonari contemporains dédient leur ferveur aux dieux des combinaisons savantes et des variantes complexes. Et c’est l’échiquier qui requiert toute leur pieuse attention.
Un homme est là, perdu dans un grand fauteuil de cuir sombre. Il tourne le dos aux joueurs. Devant lui l’on aperçoit les reliefs de son dîner : des assiettes, du pain, une tasse de café, de l’eau minérale. C’est le prince de cette assemblée, l’alchimiste précis qui règne par la sainte vertu des nombres.
On annonce l’attaque de tel ou tel joueur qui a poussé un pion de c2 en d3. Un silence : tous les regards sont tournés vers la tête blonde que l’on aperçoit au-dessus du fauteuil. Et une voix paisible et nette annonce bientôt la parade ou la riposte. Quelle attention, sur tous ces visages ! Une dame aux cheveux blancs, immobile, fixe son échiquier. Seul un léger battement des paupières dénonce en elle l’émotion et l’effort. Un officier de marine bourre et allume sa pipe avec cette lenteur concentrée qui est le masque des grands nerveux. Mais quel calme chez Alekhine ! Ce champion allume une cigarette, croise et décroise ses longues jambes avec des mines de félin dédaigneux.
Un joueur vaincu se lève et s’éloigne, un pli amer au coin des lèvres, image vivante de la défaite. Alekhine, impitoyable, répond à tous les coups, et ce n’est pas sans un peu d’effroi que l’on assiste à ce prodige de mémoire et de lucidité, comme à ce mystère que l’on découvre, chaque fois que l’on se penche sur la vie.
Enfin, la multiple partie prit fin. Alexandre Alekhine avait joué pendant douze heures cinquante-huit minutes. Il avait gagné vingt-deux parties et en avait perdu trois. Les trois autres étaient nulles. Il se leva et passa la main sur les yeux, comme s’il s’éveillait. Il avait un regard énigmatique et vague, comme on imagine celui des monstres marins que l’on arrache brusquement à leur vie amère. »

Gilbert Charles

alekhine simulanée 1925
Le compte-rendu  dans la Petite Gironde du 3 février. Un clic pour lire l’article en grossissant l’image.

Lire sur le même sujet : La prodigieuse victoire d’Alekhine.

The New Yorker

The New Yorker, magazine américain, publie depuis 1925 des reportages, de la critique, des essais, des bandes dessinées, de la poésie et des fictions. Auparavant hebdomadaire, il est désormais publié quarante fois par an avec six éditions supplémentaires couvrant deux semaines. Même si ses critiques et son agenda se concentrent sur la vie culturelle de la ville de New-York, The New Yorker a un large public en dehors de la ville grâce à la qualité d’écriture de ses journalistes.

Les Échecs, un jeu de dames

Le premier Championnat de France féminin se disputa au cercle Le Fou du Roi, à Montmartre, du 20 janvier au 10 février 1924. On ne joue que les dimanches. 12 concurrentes, éliminées quand elles perdent deux parties. Ce fut un événement considérable pour l’époque, très peu de pays organisaient de tels championnats féminins, le premier Championnat du monde féminin ne sera organisé qu’en 1927. La presse quotidienne se fit l’écho de l’événement dans le style gentiment machiste du temps.

Championnat France échecs féminin 1924
Mlle la doctoresse Landais disputant une partie  contre Mlle Lipstchutz, 20 janvier 1924, Agence Rol.

Un tournoi sur la butte Montmartre

En un tournoi qui commençait hier au flanc de la butte Montmartre et s’y continuera les deux dimanches prochains, le « Fou du Roi », cercle d’échecs, met aux prises une douzaine de dames.
— Pas davantage ?
— Mon Dieu, non : de toutes les femmes du monde, nous dit M. Barberis, le président du cercle, c’est la Française qui s’intéresse le moins au noble jeu d’échecs.
— Y joue-t-elle bien toutefois, quand elle s’y met ?
— Comme toutes les femmes beaucoup d’intuition, assez peu de logique : des coups de génie : tout à l’heure, un mat en huit coups à côté de ça, des étourderies inexcusables.
— Voyons cela..
Les championnes sont de tout âge ; dirons-nous qu’au premier abord, la valeur semble bousculer quelque peu le nombre des années ? Les blanches jouent… et ne gagnent guère ; mais peut-être elles temporisent : le sourire de la doctoresse Landais, chevalier de la Légion d’honneur, ne nous dit rien de bon pour sa partenaire.
Mme Gromer, dont le professeur est son fils, le petit prodige de quatorze ans que l’on sait, vient de perdre, en coup de foudre, une partie gagnée patiemment et à coup sûr. Fraîche et crépue, une fillette aux bras minces souffle un tout petit pion sans conséquence, avec la timidité qu’elle mettrait à ne pas choisir, sur une assiette de gâteaux, le plus gros, avec de la crème. Son adversaire, malicieuse et maternellement attendrie, lui souffle incontinent un joli cavalier : la jeune personne rougit et mord sa lèvre incarnadine : on vous revaudra ça, madame, quand on aura dix-huit, ans.
Deux de ces dames, seulement, fument la cigarette ; mais au bord de chaque table, il y a deux petits tas formés d’une paire de gants, d’un bouquet de violettes et d’un sac à main et la perdante, invariablement, dès qu’elle se voit sans autre recours possible, se dérobe à la façon des déesses vaincues dans un nuage… un petit nuage de poudre de riz. Tout est perdu, fors la face.

          
Les coupures de presse de l’époque.

« La phase éliminatoire va permettre de dégager 4 finalistes, peut-on lire dans Héritage des Échecs Français. Les différentes coupures de journaux permettent d’apprendre qu’outre les 4 finalistes, participaient aussi la doctoresse Camille Landais, Melle Lipschutz (14 ans), Mme Levasseur et Mme Gromer la mère du petit prodige des échecs Aristide Gromer. Le dimanche suivant, les 4 dernières joueuses devaient se rencontrer dans un tournoi quadrangulaire pour désigner la championne ».

Championnat France échecs féminin 1924
Tournoi féminin d’échecs, place des Abbesses. 20 janvier 1924, Agence Rol.

La mort de Steinitz

Voici quelques extraits d’un article paru dans le Gil Blas, quotidien fondé par Auguste Dumont en 1879 et disparu en 1940, du 29 août 1900 relatant la mort de Wilhelm Steinitz, survenue le 12 du même mois au Manhattan State Hospital, où il était de nouveau hospitalisé pour troubles psychiatriques.

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steinitz-caricatureLa mort, dans une maison d’aliénés de New York, du célèbre joueur d’échecs, Steinitz, rappelle l’attention sur ce jeu admirable et surtout sur ce qu’on nomme les tournois, combats homériques auxquels prennent part les plus célèbres joueurs de l’univers. Steinitz avait été champion du monde, ayant battu MM. Bird, Andersenn et, surtout, Zukertort qui, lui aussi, avait triomphé au tournoi de Londres en 1883, et qui pratiquait le jeu à l’aveugle à un degré que personne n’avait encore atteint. On dit que Zukertort ne put se consoler de sa défaite et qu’il en mourut de chagrin. On attribue encore la fin de Steinitz à sa défaite dans un match sensationnel par Lasker, lequel vient de gagner le tournoi international organisé à l’occasion de l’Exposition.

Il ne faut pas confondre les matchs et les tournois. Dans les matchs, il n’y a que deux lutteurs en présence qui jouent un certain nombre de parties. Parmi les matchs célèbres, il faut citer celui de Morphy contre Harwitz, au café de la Régence. Harwitz était le maître incontesté de l’échiquier. Morphy, jeune Canadien*, précédé d’une grande réputation, était venu à Paris.

On mit les deux hommes en présence. Ils devaient jouer huit parties. Harwitz gagne les deux premières. Grand émoi. Les partisans d’Harwitz triomphaient. Morphy dit alors à son adversaire : — Monsieur, vous n’en gagnerez plus une et, en effet, à part les parties nulles, il les gagna toutes.

C’est encore ce Morphy qui, le premier, jouait en même temps huit parties à l’aveugle. Voici l’explication en deux mots : huit joueurs se mettaient chacun devant un échiquier et voyaient les pièces, tandis qu’il avait le dos tourné. On lui disait les coups joués par ses adversaires et il répondait par le sien que l’on jouait à sa place… Ajoutons que Morphy est mort fou. Comme on peut le constater, cela arrive fréquemment parmi les joueurs extraordinaires ; le cerveau ne résiste pas à ces efforts.

Il y a aussi les tournois handicaps où l’on met en présence les joueurs de différentes forces. Les plus forts font des avantages, selon le mot exact. On rend le trait, c’est-à-dire le droit de jouer le premier, le pion et le trait, le pion et deux traits, c’est-à-dire le droit de jouer deux fois au début ; la demi-pièce, c’est-à-dire lorsqu’on joue deux parties un cavalier à l’une et rien à l’autre ; la pièce, c’est généralement le cavalier.

Je finirai par une anecdote personnelle. Dans ma jeunesse, j’aimais fort les échecs et j’allais quelquefois à la Régence. J’étais arrivé à être de troisième force. Les plus forts me rendaient donc le cavalier. Un camarade me fit entrer dans un tournoi handicap, je versai deux ou trois francs que je croyais destinés au garçon. Je jouais tant bien que mal toutes mes parties et je ne revins qu’au bout de deux mois. On m’appela à la caisse et on me versa une somme de 65 francs ; j’étais arrivé troisième et cette place m’attribuait un prix et une partie des entrées. Ce fut mon seul tournoi.

Santilane
L’article dans sa version originale sur Rétro News.

* Bien évidemment, Paul Morphy est Américain, mais notre journaliste de la Belle Époque semble l’ignorer.

Édouard Pape

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Édouard Pape en haut de la Tour Eiffel

En 1922,  dans le hall du « Petit Parisien », Capablanca donne une simultanée contre quarante forts joueurs français. Au cours de cette séance, seul Édouard Pape obtint le gain contre le champion cubain. Surtout connu comme problémiste, il en compose pas moins de 2000, il n’était guère un joueur de tournois. Fréquentant le Café de la Régence, il aimait participer aux simultanées des grands maîtres qui venaient à Paris. Il put, ainsi, vaincre des adversaires prestigieux tels que Pillsbury en 1900, Janowski, Bernstein et, ce lundi 15 mai 1922, le tout jeune champion du monde Capablanca. Voici l’article qui lui est consacré dans l’Action Française du 22 mai. Il sera, l’année suivante, l’un des joueurs de la partie de Compiègne avec des pièces vivantes.

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La brillante séance de parties simultanées donnée le 15 mai a Paris par Capablamca, sous les auspices de notre confrère l’Excelsior, a été commentée par toute la presse parisienne. On connaît le ton. De savoureux détails sont donnés sur quelques perdants de marque : Alfred Capus qui « a disposé ses pièces en triangle comme un vol de canards ». Claude Anet et son « petit, chapelet d’ambre qu’il égrènera, d’un geste instinctif tant que durera la partie », Fernand Gavarrv qui « évoque le souvenir de ses voyages aux pays lointains », mais le joueur le plus intéressant, Édouard Pape, l’unique gagnant, qui « n’appartient pas à l’espèce des joueurs pour tableaux de genre », est laissé dans l’ombre. Tâchons de réparer cette lacune. M. Pape est très connu dans les milieux échiquéens. En 1900, il fut déjà le seul qui vainquit un maître célèbre, Pillsbury, dans une mémorable séance de parties, à l’aveugle. La colonne d’échecs du Bulletin des Armées est son œuvre Représentant en France du Good Companion Chess Club, puissant groupement des meilleurs problémistes du monde, il est un des rares compositeurs français primés dans les concours internationaux. Voici un récent problème couronné au concours du Brisbane Courier et inédit en France.

Problème n° 530. — E. Pape


Un clic pour la solution :

M. Pape a droit à la reconnaissance de tous les amateurs français pour l’appel en faveur des échecs qu’il a lancé dimanche dans Excelsior. Puisse-il être entendu ! Terminons par la partie qu’il vient de gagner contre le champion du monde. Nous le remercions d’avoir bien voulu réserver aux lecteurs de l’Action française la primeur des notes que cette partie lui a suggérées.

Partie n° 127. — Défense Caro-Kann

Les Blancs perdent une pièce et leur position est intenable. Le Fou dame noir, qu’il est si difficile d’utiliser dans la partie française, joue maintenant un rôle décisif, car il empêche la fuite du Roi.

Gaston LEGRAIN

M. Pape, vainqueur unique de Capablanca, précisa Le Petit Parisien, ne fit aucune difficulté pour reconnaître qu’il n’eût peut-être pas eu raison de son illustre adversaire dans une partie en tête à tête : Il faut tenir compte, dit-il, de la formidable tension cérébrale que représentent quarante parties menées de front avec des joueurs de tactiques différentes et qui, entre chaque coup, ont tout le temps de réfléchir. Je ne crois pas qu’il y ait au monde d’adversaire, capable de défier Capablanca aux échecs.

Impression d’un joueur

Capablanca simultanée

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UN MATCH D’ÉCHECS SENSATIONNEL — Le champion du monde des échecs, M. R.- J. Capablanca, a joué hier soir quarante parties simultanées contre les meilleurs joueurs parisiens réunis à cet effet par notre confrère « Excelsior » dans le hall du « Petit Parisien ». Il en a gagné trente-huit, perdu une, la dernière étant nulle. On voit sur notre cliché M. Capablanca debout devant une des rangées d’échiquiers. Derrière lui M. Conti, le directeur technique du match (Voir à la 3e page.)

IMPRESSIONS D’UN JOUEUR

Me suis-je beaucoup amusé pendant ces trois heures ? Je voyais revenir, à intervalles égaux, un jeune et élégant Méphisto en smoking, qui s’arrêtait devant ma table, regardait le coup que je jouais et tout aussitôt y répondait. Deux ou trois fois dans la soirée, je l’ai obligé à réfléchir trente secondes. J’ai considéré que c’était un grand succès.

Qu’ai-je fait tout au long de cette partie ? Je me suis défendu. Ah je n’ai pas cherché à attaquer, oh non. J’ai essayé de prévoir des pièges que l’on me préparait et de n’y pas tomber. Je piétinais sur place avec une méfiance prodigieuse. Et si M. Capablanca m’offrait un cadeau, je me souvenais d’un vers latin appris au lycée, et je refusais le présent.

Ainsi n’ai-je pas ressenti cette terrible, cette délicieuse sensation de danger que les joueurs d’échecs connaissent. J’avais l’impression d’une partie calme qui sera au plus patient. Puis, quand le danger est venu, il ne me restait plus de forces pour y parer. Alors, j’ai laissé mon échiquier.

Et tout aussitôt, des amateurs bénévoles se sont démontré à eux-mêmes qu’avec ma position je pouvais gagner. Je le crois bien, et je suis certain, en effet, que si M. Capablanca avait eu ma partie et moi la sienne, il aurait gagné avec mes pièces et que j’aurais perdu avec les siennes.

Ce qu’il fallait démontrer.

Claude Anet
Article paru dans Le Petit Parisien, le 16 mai 1922.

Une simultanée de Capablanca

Dans la nuit du 15 au 16 mai 1922, Capablanca donne une simultanée à Paris : « Le jeu d’échecs prête à une multitude de combinaisons fort subtiles. Aussi considère-t-on comme un prodige l’homme capable de conduire simultanément quarante parties d’échecs contre quarante adversaires qualifiés, et d’en gagner trente-huit », pouvait-on lire dans Le Gaulois. Il ne perdit qu’une partie contre Édouard Pape, ne fit qu’un match nul avec M. Kahn et obtint l’avantage sur tous ses autres adversaires. Voici le joli texte du journaliste du Petit Parisien relatant cet évènement :

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M. Capablanca allant d’un jeu à l’autre, photo du journal Le Matin du 16 mai 1922.

Dans l’immense hall du Petit Parisien, si blanc, avec ses hauts piliers, on se serait cru, hier au soir, transporté dans quelque ancien temple de l’Inde, ami de la sagesse et du silence. Sur un long rectangle, les tables du sacrifice, avec leurs quarante cartons en damiers, les minuscules statuettes de bois noir et jaune qui semblent tournées par des ouvriers chinois ; près de chaque damier, une boîte en carton, l’urne funéraire qui doit recevoir les morts. En tout, quarante damiers destinés aux quarante meilleurs joueurs d’échecs de Paris, accourus à l’assaut de M. Capablanca, champion du monde.

Le grand tournoi organisé par Excelsior commençait solennellement : les quarante partenaires mirent en ordre de bataille, les yeux fixés sur leurs valets, leurs fous, leurs tours et leurs rois, qu’il s’agissait de défendre contre un implacable ennemi, tout d’abord invisible.

Tous les amateurs d’échecs en résidence à Paris et de passage composaient une foule attentive, patiente, recueillie comme à un office. Les initiés — car le jeu d’échecs est une religion, se montraient — M. Alfred Capus, membre de l’Académie française, l’échiquier 24, entre M. Nardus, le mécène des échecs, et M. Darru, commissaire aux délégations judiciaires M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, président de la Fédération française des échecs ; M. Claude Anet ; l’armée avait des joueurs redoutables : le capitaine Verguette, le lieutenant de vaisseau Anglade, le colonel Hautefort ; deux jouteuses émérites miss Hiscock et Mlle Raffray, prenaient part bravement au tournoi. À huit heures et demie se déclencha l’offensive : l’ennemi, l’unique ennemi surgit et, tout de suite, il nous apparut redoutable par cet air secret et détaché qu’ont tous les conquérants de l’esprit.

Successivement, devant chacun des jeux, un jeune homme mince, en smoking impeccable, fermé sur un gilet gris perle, passa nonchalamment : ce jeune homme était M. Capablanca, champion du monde. Il fit un premier tour, sans avoir l’air de percevoir ses adversaires, regardant par-dessus leurs têtes. Parfois, il s’arrêtait devant un jeu, posant une main sur la table, puis l’autre, comme s’il manœuvrait des tiroirs, et il passait, imperturbable, faisant, semblait-il, un premier tour pour rien un tour qui dura deux minutes. Mais sitôt qu’un des quarante joueurs était délivré de cet adversaire silencieux, il se remettait difficilement au travail. Dès le premier tour, des pions morts furent précipités dans la boîte funéraire, dans le cercueil de carton, avec un bruit mat. Après le troisième tour, M. Capablanca regarda certains échiquiers d’un peu plus près, se penchant comme pour s’assurer que les pions n’étaient guère solides.

Jamais un signe d’impatience ou de fatigue sur son visage impassible. Devant un adversaire digne de lui. M. Capablanca s’arrêtait, soufflait, dans un de ses poings fermés, se grattait le sommet de la tête, juste à l’endroit où, dans ses cheveux noirs, brille une petite tache blanche, qui semble une marque cabalistique. À dix heures, exactement, M. Conti, l’aimable secrétaire des Échecs du Palais-Royal, proclama : le 19 abandonne ; le 19. c’était. M. Finet, et le public, sans pitié pour M. Finet, acclama M. Capablanca. Mais M. Capablanca n’est pas seulement le grand maître des échecs, il est aussi diplomate, il sait cacher ses sentiments.

Sans un geste, sans un sourire pour la foule subjuguée par cette extraordinaire puissance cérébrale, il poursuivit sa victoire, et la voix nette, claire de M. Conti, énuméra les victimes : 32. colonel d’Haulefort, échec et mat 26, lieutenant de vaisseau Anglade, échec et mat 16, Dr Roux Signoret, a abandonné ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire fût battu par son jeune collègue de Cuba. Mais M. Pape, expert, a gagné ; les bravos crépitent sur le champ de bataille, il n’y aura pas que des morts. Quand M. Capu se retire, il tend courtoisement la main à M. Capablanca hier soir, l’éminent académicien n’avait pas la veine.

Impitoyable, M. Conti proclama : 31 abandonne, 28 abandonne, 29 abandonne. Le mot d’abandon sonnait comme un glas au-dessus de la mêlée. Et les joueurs d’échecs, qui sont des sages, s’effaçaient, disparaissaient sans bruit, comme des chiffres sur un tableau noir.

Enfin, à 1 h 30 du matin, le combat cessa faute de combattants et, après que le résultat définitif eût sonné comme une fanfare : 38 parties gagnées, 1 perdue, 1 partie nulle, M. Capablanca, champion du monde, modeste et silencieux, s’enfuit, répondant, aux vivats de ses admirateurs, par un sourire… diplomatique. — J. V.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

Le Roi des Échecs

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Article du Matin paru le 25 décembre 1901 dans le style inimitable et charmant des journalistes de la Belle Époque : le Dr Lasker donne une simultanée dans un café parisien.

Le docteur Lasker aux prises avec quarante adversaires — Les péripéties des parties — Sept heures sur la brèche — Les résultats — En fumant des cigares

Là-haut, dans la salle des fêtes d’un café du boulevard de Strasbourg, quarante tables ont été mises bout à bout, en deux rangées parallèles, séparées par un intervalle d’un mètre environ dans lequel évoluera tout à l’heure M. le docteur Lasker, champion du monde du jeu d’échecs. Sur chaque table, a été placé un échiquier garni de ses pièces, et, devant chacun d’eux, un joueur est assis. Lasker, que le noble sport qu’il professe depuis sa jeunesse a finalement conduit jusqu’à la chaire de mathématiques de l’université de Manchester, se propose de tenir tête à quarante joueurs, simultanément. Et tous les membres du Cercle Philidor sont là, attendant l’attaque.

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La petite Mme X. qui est brune et jolie, et qui, de plus, manœuvre les tours et les fous avec une incomparable virtuosité, a voulu opposer sa science à celle du célèbre docteur. Et M. X. son mari, très obligeant et fort empressé lui a cédé sa place sur le front de bataille. Elle va tenter, comme les autres, de faire mordre la poussière au champion.

Premiers engagements

Huit heures du soir. M. Lasker fait son entrée, et, immédiatement, la partie commence.

C’est ça, le champion ? fait Mme X. fort irrévérencieusement. Oh ! mais, alors, je vais le « mater » en dix coups ! Elle esquisse une moue de défi.

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Il est certain que, physiquement, il paraît un peu chétif, M. Lasker, tout maigriot dans son smoking ; il se présente avec un sourire malin, ses petits yeux noirs pétillent d’une flamme astucieuse, il allume un cigare…

Les premières escarmouches sont peu graves. On avance des pions de part et d’autre, on en prend quelques-uns pour se donner de l’air, puis on attaque. Le champion est maintenant devant l’échiquier de Mme X…

Comment parera-t-il ce coup-ci ? dit la fine brunette à son voisin. Nous allons bien voir s’il est aussi fort qu’on le dit. Et, audacieusement, elle pousse une pièce qui vient menacer le roi. Mais, à la stupéfaction de tous, M. Lasker ne pare rien du tout, il se contente de pousser délicatement un petit pion, le met à la place de la pièce et, prenant celle-ci entre le pouce et l’index, il la pose à côté de l’échiquier. Premier cadavre !

La jeune femme demeure bouche bée, elle n’avait pas vu le petit pion. Oh madame ! Et, prenant sa tête dans ses mains gantées, s’il vous plaît — elle médite un « coup de Trafalgar » comme elle dit, fixant opiniâtrement les pièces du jeu, comme pour les hypnotiser. Pendant ce temps, avec des mouvements réguliers et précis d’automate, M. Lasker poursuit son chemin autour des tables, restant à peine un quart de minute devant chaque échiquier, prenant une pièce par-ci, en poussant une autre par-là. Puis il allume un second cigare.

Le voici de nouveau devant Mme X. Celle-ci avance une reine qui paraît terrible et qui vient menacer tout le jeu du champion. Alors, avec un sourire, le docteur Lasker touche du doigt un autre petit pion.
Casse-cou ! s’écrie quelqu’un à ses côtes !
Ah ! Je n’avais pas vu ça ! fait Mme X. Et, vite, elle remet la reine à la place qu’elle occupait auparavant.

C’est à onze heures seulement que le premier joueur est fait échec et mat. On applaudit et, pour se récompenser de ce succès, M. Lasker allume un troisième cigare. Mon Dieu s’il continue comme cela, combien en fumera-t-il dans la soirée ? Minuit et demi. Cette fois, M. Lasker réfléchit longuement. Il se trouve en face d’un vieux renard, d’un fin matois, qui ressemble à s’y méprendre à M. Thiers : Et Thiers vient de tenter un coup qui est tout près de réussir. Pour le moment, le champion parvient à le parer et il poursuit sa promenade sans fatigue apparente.

Le voici de nouveau devant la petite dame. Elle a bien réfléchi, bien mûri son plan, et elle avance une tour qui doit complètement sauver la situation. Mais alors, voici la tour qui est prise ! Mme X. riposte : c’est un fou qui est enlevé ; un cavalier, puis la reine disparaissent successivement de l’échiquier. Quelle hécatombe ! Alors, la petite dame adresse son plus gracieux sourire à son vainqueur.
J’ai perdu, fait-elle.
— Absolument exact ! reprend M. Lasker, qui prononce à l’anglaise.
Et il salue, et il allume un autre cigare, le quatrième. Cet homme fait décidément beaucoup de fumée.

De plus fort en plus fort

Nous croisons le président du cercle, fort empressé, qui se plaint que le jeu d’échecs soit si peu en Honneur en France. Le Cercle Philidor, qui comprend deux cent cinquante membres environ, est unique en France. En Angleterre, à Londres, par exemple, il n’existe pas moins de deux cents cercles de joueurs d’échecs !

Et, comme nous parlons du docteur Lasker, le héros de la soirée, M. Delaire nous dit que le docteur veut tenter plus fort encore. Il tient le pari qu’il jouera vingt parties sans voir ! Morphy avait accompli ce tour de force en jouant huit parties simultanément. Mais vingt ! Est-ce vraiment possible ? Il paraît que oui, si nous en croyons les assertions du président.

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Maintenant, nous observons les joueurs. Ils sont tous penchés sur l’échiquier, le crayon à la main, étudiant le prochain coup, pendant que, derrière eux, debout, des spectateurs discutent. Voici deux heures. Tour à tour, la plupart des membres du cercle sont « tombés » par le docteur qui, maintenant, ne se trouve plus qu’en présence de quelques sujets de première force. Et Thiers, qui a médité un coup, prononce la phrase magique :
Échec et mat !
M. Lasker n’a qu’à s’incliner. Naturellement, il ne peut gagner toutes les parties. Il se contente d’allumer un cigare, le cinquième.

Mais voici trois heures. Il faut terminer le tournoi. Aussi, le docteur précipite ses coups ; ses reines ont sur les échiquiers des mouvements désordonnés. Elles triomphent !… La voilà bien la puissance de la femme ! M. Lasker a gagné trente-cinq parties, il en a perdu trois, et une a été déclarée nulle. Il ne reste plus qu’un adversaire qui résiste. Encore un dernier effort, et ce dernier lutteur s’annonce vaincu. Alors, M. Lasker allume un douzième et dernier cigare, salue et disparaît, au milieu des applaudissements de l’assistance. Il est trois heures un quart.

L’article dans sa version originale sur Rétro News

Le tournoi d’échecs vivants

Le 20 mai 1923, à Compiègne, au cours de la si joliment nommée Fête du Muguet, une partie d’Échecs géante est organisée. Les deux joueurs : Édouard Pape (à gauche), expert en objets d’art anciens, joueur atypique, est connu surtout comme problémiste. En 1922, Capablanca, alors champion du monde, donna dans le Hall du Petit parisien une séance mémorable de quarante parties, avec le résultat de 35 gains, une nulle et une perdue contre Édouard Pape. André Muffang, polytechnicien, amateur brillant, terminera, cette même année 1923, deuxième du tournoi de Margate ex æquo avec Alekhine et Bogoljubov. Il gagnera le Championnat de France de 1931 et on lui décernera le titre de MI à la création du titre en 1950 (premier MI français avant Aldo Haïk). 

Robert Fournier-Sarlovèze, alors député-maire de Compiègne, a compris l’importance, après cette longue guerre meurtrière, de développer des fêtes, facteur de cohésion sociale.

 

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Les 2 joueurs MM. Page et Muffang devant leur échiquier, photographie de presse / Agence Rol.

Le tournoi d’échecs vivants

Une jolie fête archaïque donnée hier à Compiègne

Compiègne, frémissante de mille drapeaux et oriflammes, retentissante des sonneries de fanfares médiévales, a célébré, hier, la fête du muguet qui comportait notamment un tournoi d’échecs vivants selon, la manière que Rabelais, en son cinquième livre, décrivit.

compiegne presseUne foule innombrable reflua le matin vers le parc, où avait lieu un concours de voitures fleuries, puis vint s’amasser devant ce bijou qu’est l’Hôtel de Ville, où, sous un somptueux dais de velours rouge, M. Fournier-Sarlovèze, député-maire de Compiègne, ayant à ses côtés de nombreuses personnalités, couronna Mlles Irène Marie et Paulette Durand, reines du muguet et du tournoi. Et, à 15 heures, s’étant rassemblés dans la vieille impasse des Minimes, les quatre cent cinquante personnages costumés comme au quinzième siècle et devant prendre part au tournoi se dirigèrent vers le parc des Fêtes, entre deux haies inextricables de curieux. Ici, la foule était plus dense encore dans les tribunes élevées autour du terrain gazonné. Au milieu du grand espacé vide, on n’avait pas étendu cette « ample pièce de tapisserie veloutée faite en forma d’échiquier » dont parle Rabelais, mais, avec de la chaux, on avait dessiné sur l’herbe des carrés de quatre mètres de côté et cela formait un damier vert et blanc de trente-deux cases. Bientôt l’aigre sonnerie des trompettes déchira la sourde rumeur de la multitude : le cortège entra dans la lice. En belle ordonnance, on vit passer les hommes d’armes aux belles armures, les corporations des métiers : apothicaires, orfèvres, barbiers, etc., toutes portant leurs bannières ; des pages, rayés bleu et blanc, qui sifflaient dans des fifres ; des hérauts aux chausses collantes et des dames en hennins et aux surcots soyeux qui chantaient accompagnés d’une mélancolique vielle ; le roi du camp d’argent, sur son destrier caparaçonné, la reine souriante et caracolant, vêtue d’une pelisse amande, les fous chevauchant sur des ânes et agitant leurs bonnets à sonnets et leurs marottes, le roi du camp d’azur, la reine à « meschine » mordorée et pelisse cramoisie bordée d’hermine, les archaïques dames d’honneur, les chevaliers immobiles — dans leurs, lourdes armures et portant sur le casque une petite tour ou une tête de cheval ; encore des hérauts et des trompettes et des arbalétriers, enfin deux couleuvrines que des mules aux grelots tintants traînaient.

Alors, sous la direction de M. Vincent, meneur du jeu, chaque groupe représentant une pièce se plaça sur sa case respective. Et c’était du plus bel effet que ces hennins, ces surcots, ces pelisses, ces armures, ces lances, ces fanions mêlant leurs taches rouges, jaunes, vertes, bleues, mauves, sur le fond vert des allées d’arbres. Il y eut d’abord un salut d’ensemble à toute l’assistance, puis un salut mutuel des deux camps, puis le salut des pièces et des pions à leur roi. Et le tournoi commença.

Devant la tribune où se tenaient M. Fourinier-Sarlovèze, le préfet et le sous-préfet de l’Oise ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, etc., les deux adversaires, MM. Muffang et Pape, attablés devant un échiquier ordinaire, jouèrent. Chaque coup était noté sur un papier qu’un page portait au meneur du jeu : celui-ci faisait alors déplacer les groupes correspondant aux pièces. La partie, qui débuta par une attaque dite de Pétroff, dura dix-sept coups et fut déclarée nulle par « échec perpétuel ». Mais un certain cérémonial accompagnait les divers coups.

— « Échec au roi », hurlaient parfois les manants rangés autour du Jeu ; ou bien lorsqu’une pièce était prise, une compagnie d’archers la venait « mettre en prison » et cela s’accompagnait de roulements de tambours et de sonneries de fanfares ; parfois, la pièce était récalcitrante, lorsqu’il s’agissait d’un fou notamment, et l’on assistait à de joyeuses luttes.

La partie terminée, le cortège, dans le même ordre, retournait à Compiègne. Et, jusqu’au milieu du jour, on vit par les rues grouillantes, des hommes d’armes fumer des cigarettes ou de nobles dames danser des fox-trots. — CONDROYER.

Photographie de presse de l’Agence Rol. Un clic pour le diaporama.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

Interné comme fou à cause d’un tub !

Un étonnant article paru le 25 mars 1897 dans le Gil Blas, évoquant les troubles du vieux Steinitz d’une bien étrange manière :

Wilhelm Steinitz folie

Interné comme fou à cause d’un tub !

« C’est pourtant cela qui est arrivé à Steinitz, le célèbre joueur d’échecs, et voici comment. Le joueur souffrait d’une excessive fatigue lors de son dernier match contre M. Lasker, à Moscou. Il recourut alors à un remède qui lui réussissait habituellement fort bien : l’hydrothérapie. Et, en effet, ses nerfs surexcités ne tardèrent pas à se calmer sous l’influence de l’eau glacée. Mais il avait compté sans ses hôtes : l’usage du tub n’est pas encore passé dans les mœurs slaves, de sorte que ses ébats aquatiques parurent à une Moscovite, qu’il avait engagée comme secrétaire, une preuve évidente de sa folie.

tub

La misérable courut avertir les autorités et, malgré ses protestations, il fut interné dans un asile d’aliénés des environs de Moscou. Il fallut plusieurs semaines de démarches pour obtenir son élargissement. M. Steinitz a déclaré, d’ailleurs, qu’il n’avait souffert aucun mauvais traitement pendant son séjour dans l’établissement de Moscou. Il n’en est pas moins enchanté d’avoir recouvré sa liberté et de pouvoir aujourd’hui satisfaire sa passion de la douche sans risquer la cellule et la camisole de force.

Ce sont bien des Slaves qui s’lavent pas », conclut ironiquement le journaliste avec cette petite pointe de suffisance raciste propre à la pas si Belle Époque.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La réalité semble avoir pris une tournure moins drolatique. Profondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, Steinitz décida, après le match, de s’investir dans un projet de livre The Jews in Chess*. Début 1897, souhaitant le dicter à une sténographe simultanément en anglais et en allemand, il embauche une secrétaire russe qui parlait couramment les deux langues. Ils travaillaient dans sa chambre d’hôtel. Mais le comportement du vieil homme parut rapidement étrange à la jeune fille. Et, s’il est vrai qu’elle trouvait insolite que ce vieil homme s’étrille quotidiennement à l’eau froide en plein hiver, d’autres faits plus alarmants l’alertèrent : ces ablutions étaient suivies de longues déambulations pendant lesquelles il se parlait à lui même, passant de temps en temps sa tête par la fenêtre, marmonnant des mots incompréhensibles, lui expliquant qu’il pouvait téléphoner sans l’aide d’aucun appareil, seulement par la force de sa volonté et il restait planté au milieu de sa chambre à parler ou chanter bruyamment, semblant attendre une réponse. Sa secrétaire le surprenait à écouter des bruits qu’elle n’entendait pas. La fille de l’hôtel remarqua également l’attitude singulière de son hôte, allant chercher de la neige dans la rue pour la rependre sur le plancher de sa chambre. Une dernière scène convainquit la secrétaire de la santé mentale vacillante du vieux bonhomme : elle le découvrit devant sa fenêtre ouverte (en plein hiver à Moscou), parlant et chantant à tue-tête, assuré de pouvoir être entendu à New York s’il le voulait. Elle prévint le consul américain et il fut décidé, le 9 février, de le conduire à l’asile où il restera hospitalisé plus d’un mois.

* Les Juifs dans les Échecs.