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La mort de Steinitz

Voici quelques extraits d’un article paru dans le Gil Blas, quotidien fondé par Auguste Dumont en 1879 et disparu en 1940, du 29 août 1900 relatant la mort de Wilhelm Steinitz, survenue le 12 du même mois au Manhattan State Hospital, où il était de nouveau hospitalisé pour troubles psychiatriques.

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steinitz-caricatureLa mort, dans une maison d’aliénés de New York, du célèbre joueur d’échecs, Steinitz, rappelle l’attention sur ce jeu admirable et surtout sur ce qu’on nomme les tournois, combats homériques auxquels prennent part les plus célèbres joueurs de l’univers. Steinitz avait été champion du monde, ayant battu MM. Bird, Andersenn et, surtout, Zukertort qui, lui aussi, avait triomphé au tournoi de Londres en 1883, et qui pratiquait le jeu à l’aveugle à un degré que personne n’avait encore atteint. On dit que Zukertort ne put se consoler de sa défaite et qu’il en mourut de chagrin. On attribue encore la fin de Steinitz à sa défaite dans un match sensationnel par Lasker, lequel vient de gagner le tournoi international organisé à l’occasion de l’Exposition.

Il ne faut pas confondre les matchs et les tournois. Dans les matchs, il n’y a que deux lutteurs en présence qui jouent un certain nombre de parties. Parmi les matchs célèbres, il faut citer celui de Morphy contre Harwitz, au café de la Régence. Harwitz était le maître incontesté de l’échiquier. Morphy, jeune Canadien*, précédé d’une grande réputation, était venu à Paris.

On mit les deux hommes en présence. Ils devaient jouer huit parties. Harwitz gagne les deux premières. Grand émoi. Les partisans d’Harwitz triomphaient. Morphy dit alors à son adversaire : — Monsieur, vous n’en gagnerez plus une et, en effet, à part les parties nulles, il les gagna toutes.

C’est encore ce Morphy qui, le premier, jouait en même temps huit parties à l’aveugle. Voici l’explication en deux mots : huit joueurs se mettaient chacun devant un échiquier et voyaient les pièces, tandis qu’il avait le dos tourné. On lui disait les coups joués par ses adversaires et il répondait par le sien que l’on jouait à sa place… Ajoutons que Morphy est mort fou. Comme on peut le constater, cela arrive fréquemment parmi les joueurs extraordinaires ; le cerveau ne résiste pas à ces efforts.

Il y a aussi les tournois handicaps où l’on met en présence les joueurs de différentes forces. Les plus forts font des avantages, selon le mot exact. On rend le trait, c’est-à-dire le droit de jouer le premier, le pion et le trait, le pion et deux traits, c’est-à-dire le droit de jouer deux fois au début ; la demi-pièce, c’est-à-dire lorsqu’on joue deux parties un cavalier à l’une et rien à l’autre ; la pièce, c’est généralement le cavalier.

Je finirai par une anecdote personnelle. Dans ma jeunesse, j’aimais fort les échecs et j’allais quelquefois à la Régence. J’étais arrivé à être de troisième force. Les plus forts me rendaient donc le cavalier. Un camarade me fit entrer dans un tournoi handicap, je versai deux ou trois francs que je croyais destinés au garçon. Je jouais tant bien que mal toutes mes parties et je ne revins qu’au bout de deux mois. On m’appela à la caisse et on me versa une somme de 65 francs ; j’étais arrivé troisième et cette place m’attribuait un prix et une partie des entrées. Ce fut mon seul tournoi.

Santilane
L’article dans sa version originale sur Rétro News.

* Bien évidemment, Paul Morphy est Américain, mais notre journaliste de la Belle Époque semble l’ignorer.

Édouard Pape

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Édouard Pape en haut de la Tour Eiffel

En 1922,  dans le hall du « Petit Parisien », Capablanca donne une simultanée contre quarante forts joueurs français. Au cours de cette séance, seul Édouard Pape obtint le gain contre le champion cubain. Surtout connu comme problémiste, il en compose pas moins de 2000, il n’était guère un joueur de tournois. Fréquentant le Café de la Régence, il aimait participer aux simultanées des grands maîtres qui venaient à Paris. Il put, ainsi, vaincre des adversaires prestigieux tels que Pillsbury en 1900, Janowski, Bernstein et, ce lundi 15 mai 1922, le tout jeune champion du monde Capablanca. Voici l’article qui lui est consacré dans l’Action Française du 22 mai. Il sera, l’année suivante, l’un des joueurs de la partie de Compiègne avec des pièces vivantes.

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La brillante séance de parties simultanées donnée le 15 mai a Paris par Capablamca, sous les auspices de notre confrère l’Excelsior, a été commentée par toute la presse parisienne. On connaît le ton. De savoureux détails sont donnés sur quelques perdants de marque : Alfred Capus qui « a disposé ses pièces en triangle comme un vol de canards ». Claude Anet et son « petit, chapelet d’ambre qu’il égrènera, d’un geste instinctif tant que durera la partie », Fernand Gavarrv qui « évoque le souvenir de ses voyages aux pays lointains », mais le joueur le plus intéressant, Édouard Pape, l’unique gagnant, qui « n’appartient pas à l’espèce des joueurs pour tableaux de genre », est laissé dans l’ombre. Tâchons de réparer cette lacune. M. Pape est très connu dans les milieux échiquéens. En 1900, il fut déjà le seul qui vainquit un maître célèbre, Pillsbury, dans une mémorable séance de parties, à l’aveugle. La colonne d’échecs du Bulletin des Armées est son œuvre Représentant en France du Good Companion Chess Club, puissant groupement des meilleurs problémistes du monde, il est un des rares compositeurs français primés dans les concours internationaux. Voici un récent problème couronné au concours du Brisbane Courier et inédit en France.

Problème n° 530. — E. Pape


Un clic pour la solution :

M. Pape a droit à la reconnaissance de tous les amateurs français pour l’appel en faveur des échecs qu’il a lancé dimanche dans Excelsior. Puisse-il être entendu ! Terminons par la partie qu’il vient de gagner contre le champion du monde. Nous le remercions d’avoir bien voulu réserver aux lecteurs de l’Action française la primeur des notes que cette partie lui a suggérées.

Partie n° 127. — Défense Caro-Kann

Les Blancs perdent une pièce et leur position est intenable. Le Fou dame noir, qu’il est si difficile d’utiliser dans la partie française, joue maintenant un rôle décisif, car il empêche la fuite du Roi.

Gaston LEGRAIN

M. Pape, vainqueur unique de Capablanca, précisa Le Petit Parisien, ne fit aucune difficulté pour reconnaître qu’il n’eût peut-être pas eu raison de son illustre adversaire dans une partie en tête à tête : Il faut tenir compte, dit-il, de la formidable tension cérébrale que représentent quarante parties menées de front avec des joueurs de tactiques différentes et qui, entre chaque coup, ont tout le temps de réfléchir. Je ne crois pas qu’il y ait au monde d’adversaire, capable de défier Capablanca aux échecs.

Impression d’un joueur

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UN MATCH D’ÉCHECS SENSATIONNEL — Le champion du monde des échecs, M. R.- J. Capablanca, a joué hier soir quarante parties simultanées contre les meilleurs joueurs parisiens réunis à cet effet par notre confrère « Excelsior » dans le hall du « Petit Parisien ». Il en a gagné trente-huit, perdu une, la dernière étant nulle. On voit sur notre cliché M. Capablanca debout devant une des rangées d’échiquiers. Derrière lui M. Conti, le directeur technique du match (Voir à la 3e page.)

IMPRESSIONS D’UN JOUEUR

Me suis-je beaucoup amusé pendant ces trois heures ? Je voyais revenir, à intervalles égaux, un jeune et élégant Méphisto en smoking, qui s’arrêtait devant ma table, regardait le coup que je jouais et tout aussitôt y répondait. Deux ou trois fois dans la soirée, je l’ai obligé à réfléchir trente secondes. J’ai considéré que c’était un grand succès.

Qu’ai-je fait tout au long de cette partie ? Je me suis défendu. Ah je n’ai pas cherché à attaquer, oh non. J’ai essayé de prévoir des pièges que l’on me préparait et de n’y pas tomber. Je piétinais sur place avec une méfiance prodigieuse. Et si M. Capablanca m’offrait un cadeau, je me souvenais d’un vers latin appris au lycée, et je refusais le présent.

Ainsi n’ai-je pas ressenti cette terrible, cette délicieuse sensation de danger que les joueurs d’échecs connaissent. J’avais l’impression d’une partie calme qui sera au plus patient. Puis, quand le danger est venu, il ne me restait plus de forces pour y parer. Alors, j’ai laissé mon échiquier.

Et tout aussitôt, des amateurs bénévoles se sont démontré à eux-mêmes qu’avec ma position je pouvais gagner. Je le crois bien, et je suis certain, en effet, que si M. Capablanca avait eu ma partie et moi la sienne, il aurait gagné avec mes pièces et que j’aurais perdu avec les siennes.

Ce qu’il fallait démontrer.

Claude Anet
Article paru dans Le Petit Parisien, le 16 mai 1922.

Une simultanée de Capablanca

Dans la nuit du 15 au 16 mai 1922, Capablanca donne une simultanée à Paris : « Le jeu d’échecs prête à une multitude de combinaisons fort subtiles. Aussi considère-t-on comme un prodige l’homme capable de conduire simultanément quarante parties d’échecs contre quarante adversaires qualifiés, et d’en gagner trente-huit », pouvait-on lire dans Le Gaulois. Il ne perdit qu’une partie contre Édouard Pape, ne fit qu’un match nul avec M. Kahn et obtint l’avantage sur tous ses autres adversaires. Voici le joli texte du journaliste du Petit Parisien relatant cet évènement :

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M. Capablanca allant d’un jeu à l’autre, photo du journal Le Matin du 16 mai 1922.

Dans l’immense hall du Petit Parisien, si blanc, avec ses hauts piliers, on se serait cru, hier au soir, transporté dans quelque ancien temple de l’Inde, ami de la sagesse et du silence. Sur un long rectangle, les tables du sacrifice, avec leurs quarante cartons en damiers, les minuscules statuettes de bois noir et jaune qui semblent tournées par des ouvriers chinois ; près de chaque damier, une boîte en carton, l’urne funéraire qui doit recevoir les morts. En tout, quarante damiers destinés aux quarante meilleurs joueurs d’échecs de Paris, accourus à l’assaut de M. Capablanca, champion du monde.

Le grand tournoi organisé par Excelsior commençait solennellement : les quarante partenaires mirent en ordre de bataille, les yeux fixés sur leurs valets, leurs fous, leurs tours et leurs rois, qu’il s’agissait de défendre contre un implacable ennemi, tout d’abord invisible.

Tous les amateurs d’échecs en résidence à Paris et de passage composaient une foule attentive, patiente, recueillie comme à un office. Les initiés — car le jeu d’échecs est une religion, se montraient — M. Alfred Capus, membre de l’Académie française, l’échiquier 24, entre M. Nardus, le mécène des échecs, et M. Darru, commissaire aux délégations judiciaires M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, président de la Fédération française des échecs ; M. Claude Anet ; l’armée avait des joueurs redoutables : le capitaine Verguette, le lieutenant de vaisseau Anglade, le colonel Hautefort ; deux jouteuses émérites miss Hiscock et Mlle Raffray, prenaient part bravement au tournoi. À huit heures et demie se déclencha l’offensive : l’ennemi, l’unique ennemi surgit et, tout de suite, il nous apparut redoutable par cet air secret et détaché qu’ont tous les conquérants de l’esprit.

Successivement, devant chacun des jeux, un jeune homme mince, en smoking impeccable, fermé sur un gilet gris perle, passa nonchalamment : ce jeune homme était M. Capablanca, champion du monde. Il fit un premier tour, sans avoir l’air de percevoir ses adversaires, regardant par-dessus leurs têtes. Parfois, il s’arrêtait devant un jeu, posant une main sur la table, puis l’autre, comme s’il manœuvrait des tiroirs, et il passait, imperturbable, faisant, semblait-il, un premier tour pour rien un tour qui dura deux minutes. Mais sitôt qu’un des quarante joueurs était délivré de cet adversaire silencieux, il se remettait difficilement au travail. Dès le premier tour, des pions morts furent précipités dans la boîte funéraire, dans le cercueil de carton, avec un bruit mat. Après le troisième tour, M. Capablanca regarda certains échiquiers d’un peu plus près, se penchant comme pour s’assurer que les pions n’étaient guère solides.

Jamais un signe d’impatience ou de fatigue sur son visage impassible. Devant un adversaire digne de lui. M. Capablanca s’arrêtait, soufflait, dans un de ses poings fermés, se grattait le sommet de la tête, juste à l’endroit où, dans ses cheveux noirs, brille une petite tache blanche, qui semble une marque cabalistique. À dix heures, exactement, M. Conti, l’aimable secrétaire des Échecs du Palais-Royal, proclama : le 19 abandonne ; le 19. c’était. M. Finet, et le public, sans pitié pour M. Finet, acclama M. Capablanca. Mais M. Capablanca n’est pas seulement le grand maître des échecs, il est aussi diplomate, il sait cacher ses sentiments.

Sans un geste, sans un sourire pour la foule subjuguée par cette extraordinaire puissance cérébrale, il poursuivit sa victoire, et la voix nette, claire de M. Conti, énuméra les victimes : 32. colonel d’Haulefort, échec et mat 26, lieutenant de vaisseau Anglade, échec et mat 16, Dr Roux Signoret, a abandonné ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire fût battu par son jeune collègue de Cuba. Mais M. Pape, expert, a gagné ; les bravos crépitent sur le champ de bataille, il n’y aura pas que des morts. Quand M. Capu se retire, il tend courtoisement la main à M. Capablanca hier soir, l’éminent académicien n’avait pas la veine.

Impitoyable, M. Conti proclama : 31 abandonne, 28 abandonne, 29 abandonne. Le mot d’abandon sonnait comme un glas au-dessus de la mêlée. Et les joueurs d’échecs, qui sont des sages, s’effaçaient, disparaissaient sans bruit, comme des chiffres sur un tableau noir.

Enfin, à 1 h 30 du matin, le combat cessa faute de combattants et, après que le résultat définitif eût sonné comme une fanfare : 38 parties gagnées, 1 perdue, 1 partie nulle, M. Capablanca, champion du monde, modeste et silencieux, s’enfuit, répondant, aux vivats de ses admirateurs, par un sourire… diplomatique. — J. V.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

Le Roi des Échecs

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Article du Matin paru le 25 décembre 1901 dans le style inimitable et charmant des journalistes de la Belle Époque : le Dr Lasker donne une simultanée dans un café parisien.

Le docteur Lasker aux prises avec quarante adversaires — Les péripéties des parties — Sept heures sur la brèche — Les résultats — En fumant des cigares

Là-haut, dans la salle des fêtes d’un café du boulevard de Strasbourg, quarante tables ont été mises bout à bout, en deux rangées parallèles, séparées par un intervalle d’un mètre environ dans lequel évoluera tout à l’heure M. le docteur Lasker, champion du monde du jeu d’échecs. Sur chaque table, a été placé un échiquier garni de ses pièces, et, devant chacun d’eux, un joueur est assis. Lasker, que le noble sport qu’il professe depuis sa jeunesse a finalement conduit jusqu’à la chaire de mathématiques de l’université de Manchester, se propose de tenir tête à quarante joueurs, simultanément. Et tous les membres du Cercle Philidor sont là, attendant l’attaque.

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La petite Mme X. qui est brune et jolie, et qui, de plus, manœuvre les tours et les fous avec une incomparable virtuosité, a voulu opposer sa science à celle du célèbre docteur. Et M. X. son mari, très obligeant et fort empressé lui a cédé sa place sur le front de bataille. Elle va tenter, comme les autres, de faire mordre la poussière au champion.

Premiers engagements

Huit heures du soir. M. Lasker fait son entrée, et, immédiatement, la partie commence.

C’est ça, le champion ? fait Mme X. fort irrévérencieusement. Oh ! mais, alors, je vais le « mater » en dix coups ! Elle esquisse une moue de défi.

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Il est certain que, physiquement, il paraît un peu chétif, M. Lasker, tout maigriot dans son smoking ; il se présente avec un sourire malin, ses petits yeux noirs pétillent d’une flamme astucieuse, il allume un cigare…

Les premières escarmouches sont peu graves. On avance des pions de part et d’autre, on en prend quelques-uns pour se donner de l’air, puis on attaque. Le champion est maintenant devant l’échiquier de Mme X…

Comment parera-t-il ce coup-ci ? dit la fine brunette à son voisin. Nous allons bien voir s’il est aussi fort qu’on le dit. Et, audacieusement, elle pousse une pièce qui vient menacer le roi. Mais, à la stupéfaction de tous, M. Lasker ne pare rien du tout, il se contente de pousser délicatement un petit pion, le met à la place de la pièce et, prenant celle-ci entre le pouce et l’index, il la pose à côté de l’échiquier. Premier cadavre !

La jeune femme demeure bouche bée, elle n’avait pas vu le petit pion. Oh madame ! Et, prenant sa tête dans ses mains gantées, s’il vous plaît — elle médite un « coup de Trafalgar » comme elle dit, fixant opiniâtrement les pièces du jeu, comme pour les hypnotiser. Pendant ce temps, avec des mouvements réguliers et précis d’automate, M. Lasker poursuit son chemin autour des tables, restant à peine un quart de minute devant chaque échiquier, prenant une pièce par-ci, en poussant une autre par-là. Puis il allume un second cigare.

Le voici de nouveau devant Mme X. Celle-ci avance une reine qui paraît terrible et qui vient menacer tout le jeu du champion. Alors, avec un sourire, le docteur Lasker touche du doigt un autre petit pion.
Casse-cou ! s’écrie quelqu’un à ses côtes !
Ah ! Je n’avais pas vu ça ! fait Mme X. Et, vite, elle remet la reine à la place qu’elle occupait auparavant.

C’est à onze heures seulement que le premier joueur est fait échec et mat. On applaudit et, pour se récompenser de ce succès, M. Lasker allume un troisième cigare. Mon Dieu s’il continue comme cela, combien en fumera-t-il dans la soirée ? Minuit et demi. Cette fois, M. Lasker réfléchit longuement. Il se trouve en face d’un vieux renard, d’un fin matois, qui ressemble à s’y méprendre à M. Thiers : Et Thiers vient de tenter un coup qui est tout près de réussir. Pour le moment, le champion parvient à le parer et il poursuit sa promenade sans fatigue apparente.

Le voici de nouveau devant la petite dame. Elle a bien réfléchi, bien mûri son plan, et elle avance une tour qui doit complètement sauver la situation. Mais alors, voici la tour qui est prise ! Mme X. riposte : c’est un fou qui est enlevé ; un cavalier, puis la reine disparaissent successivement de l’échiquier. Quelle hécatombe ! Alors, la petite dame adresse son plus gracieux sourire à son vainqueur.
J’ai perdu, fait-elle.
— Absolument exact ! reprend M. Lasker, qui prononce à l’anglaise.
Et il salue, et il allume un autre cigare, le quatrième. Cet homme fait décidément beaucoup de fumée.

De plus fort en plus fort

Nous croisons le président du cercle, fort empressé, qui se plaint que le jeu d’échecs soit si peu en Honneur en France. Le Cercle Philidor, qui comprend deux cent cinquante membres environ, est unique en France. En Angleterre, à Londres, par exemple, il n’existe pas moins de deux cents cercles de joueurs d’échecs !

Et, comme nous parlons du docteur Lasker, le héros de la soirée, M. Delaire nous dit que le docteur veut tenter plus fort encore. Il tient le pari qu’il jouera vingt parties sans voir ! Morphy avait accompli ce tour de force en jouant huit parties simultanément. Mais vingt ! Est-ce vraiment possible ? Il paraît que oui, si nous en croyons les assertions du président.

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Maintenant, nous observons les joueurs. Ils sont tous penchés sur l’échiquier, le crayon à la main, étudiant le prochain coup, pendant que, derrière eux, debout, des spectateurs discutent. Voici deux heures. Tour à tour, la plupart des membres du cercle sont « tombés » par le docteur qui, maintenant, ne se trouve plus qu’en présence de quelques sujets de première force. Et Thiers, qui a médité un coup, prononce la phrase magique :
Échec et mat !
M. Lasker n’a qu’à s’incliner. Naturellement, il ne peut gagner toutes les parties. Il se contente d’allumer un cigare, le cinquième.

Mais voici trois heures. Il faut terminer le tournoi. Aussi, le docteur précipite ses coups ; ses reines ont sur les échiquiers des mouvements désordonnés. Elles triomphent !… La voilà bien la puissance de la femme ! M. Lasker a gagné trente-cinq parties, il en a perdu trois, et une a été déclarée nulle. Il ne reste plus qu’un adversaire qui résiste. Encore un dernier effort, et ce dernier lutteur s’annonce vaincu. Alors, M. Lasker allume un douzième et dernier cigare, salue et disparaît, au milieu des applaudissements de l’assistance. Il est trois heures un quart.

L’article dans sa version originale sur Rétro News

Le tournoi d’échecs vivants

Le 20 mai 1923, à Compiègne, au cours de la si joliment nommée Fête du Muguet, une partie d’Échecs géante est organisée. Les deux joueurs : Édouard Pape (à gauche), expert en objets d’art anciens, joueur atypique, est connu surtout comme problémiste. En 1922, Capablanca, alors champion du monde, donna dans le Hall du Petit parisien une séance mémorable de quarante parties, avec le résultat de 35 gains, une nulle et une perdue contre Édouard Pape. André Muffang, polytechnicien, amateur brillant, terminera, cette même année 1923, deuxième du tournoi de Margate ex æquo avec Alekhine et Bogoljubov. Il gagnera le Championnat de France de 1931 et on lui décernera le titre de MI à la création du titre en 1950 (premier MI français avant Aldo Haïk). 

Robert Fournier-Sarlovèze, alors député-maire de Compiègne, a compris l’importance, après cette longue guerre meurtrière, de développer des fêtes, facteur de cohésion sociale.

 

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Les 2 joueurs MM. Page et Muffang devant leur échiquier, photographie de presse / Agence Rol.

Le tournoi d’échecs vivants

Une jolie fête archaïque donnée hier à Compiègne

Compiègne, frémissante de mille drapeaux et oriflammes, retentissante des sonneries de fanfares médiévales, a célébré, hier, la fête du muguet qui comportait notamment un tournoi d’échecs vivants selon, la manière que Rabelais, en son cinquième livre, décrivit.

compiegne presseUne foule innombrable reflua le matin vers le parc, où avait lieu un concours de voitures fleuries, puis vint s’amasser devant ce bijou qu’est l’Hôtel de Ville, où, sous un somptueux dais de velours rouge, M. Fournier-Sarlovèze, député-maire de Compiègne, ayant à ses côtés de nombreuses personnalités, couronna Mlles Irène Marie et Paulette Durand, reines du muguet et du tournoi. Et, à 15 heures, s’étant rassemblés dans la vieille impasse des Minimes, les quatre cent cinquante personnages costumés comme au quinzième siècle et devant prendre part au tournoi se dirigèrent vers le parc des Fêtes, entre deux haies inextricables de curieux. Ici, la foule était plus dense encore dans les tribunes élevées autour du terrain gazonné. Au milieu du grand espacé vide, on n’avait pas étendu cette « ample pièce de tapisserie veloutée faite en forma d’échiquier » dont parle Rabelais, mais, avec de la chaux, on avait dessiné sur l’herbe des carrés de quatre mètres de côté et cela formait un damier vert et blanc de trente-deux cases. Bientôt l’aigre sonnerie des trompettes déchira la sourde rumeur de la multitude : le cortège entra dans la lice. En belle ordonnance, on vit passer les hommes d’armes aux belles armures, les corporations des métiers : apothicaires, orfèvres, barbiers, etc., toutes portant leurs bannières ; des pages, rayés bleu et blanc, qui sifflaient dans des fifres ; des hérauts aux chausses collantes et des dames en hennins et aux surcots soyeux qui chantaient accompagnés d’une mélancolique vielle ; le roi du camp d’argent, sur son destrier caparaçonné, la reine souriante et caracolant, vêtue d’une pelisse amande, les fous chevauchant sur des ânes et agitant leurs bonnets à sonnets et leurs marottes, le roi du camp d’azur, la reine à « meschine » mordorée et pelisse cramoisie bordée d’hermine, les archaïques dames d’honneur, les chevaliers immobiles — dans leurs, lourdes armures et portant sur le casque une petite tour ou une tête de cheval ; encore des hérauts et des trompettes et des arbalétriers, enfin deux couleuvrines que des mules aux grelots tintants traînaient.

Alors, sous la direction de M. Vincent, meneur du jeu, chaque groupe représentant une pièce se plaça sur sa case respective. Et c’était du plus bel effet que ces hennins, ces surcots, ces pelisses, ces armures, ces lances, ces fanions mêlant leurs taches rouges, jaunes, vertes, bleues, mauves, sur le fond vert des allées d’arbres. Il y eut d’abord un salut d’ensemble à toute l’assistance, puis un salut mutuel des deux camps, puis le salut des pièces et des pions à leur roi. Et le tournoi commença.

Devant la tribune où se tenaient M. Fourinier-Sarlovèze, le préfet et le sous-préfet de l’Oise ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, etc., les deux adversaires, MM. Muffang et Pape, attablés devant un échiquier ordinaire, jouèrent. Chaque coup était noté sur un papier qu’un page portait au meneur du jeu : celui-ci faisait alors déplacer les groupes correspondant aux pièces. La partie, qui débuta par une attaque dite de Pétroff, dura dix-sept coups et fut déclarée nulle par « échec perpétuel ». Mais un certain cérémonial accompagnait les divers coups.

— « Échec au roi », hurlaient parfois les manants rangés autour du Jeu ; ou bien lorsqu’une pièce était prise, une compagnie d’archers la venait « mettre en prison » et cela s’accompagnait de roulements de tambours et de sonneries de fanfares ; parfois, la pièce était récalcitrante, lorsqu’il s’agissait d’un fou notamment, et l’on assistait à de joyeuses luttes.

La partie terminée, le cortège, dans le même ordre, retournait à Compiègne. Et, jusqu’au milieu du jour, on vit par les rues grouillantes, des hommes d’armes fumer des cigarettes ou de nobles dames danser des fox-trots. — CONDROYER.

Photographie de presse de l’Agence Rol. Un clic pour le diaporama.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

Interné comme fou à cause d’un tub !

Un étonnant article paru le 25 mars 1897 dans le Gil Blas, évoquant les troubles du vieux Steinitz d’une bien étrange manière :

Wilhelm Steinitz folie

Interné comme fou à cause d’un tub !

« C’est pourtant cela qui est arrivé à Steinitz, le célèbre joueur d’échecs, et voici comment. Le joueur souffrait d’une excessive fatigue lors de son dernier match contre M. Lasker, à Moscou. Il recourut alors à un remède qui lui réussissait habituellement fort bien : l’hydrothérapie. Et, en effet, ses nerfs surexcités ne tardèrent pas à se calmer sous l’influence de l’eau glacée. Mais il avait compté sans ses hôtes : l’usage du tub n’est pas encore passé dans les mœurs slaves, de sorte que ses ébats aquatiques parurent à une Moscovite, qu’il avait engagée comme secrétaire, une preuve évidente de sa folie.

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La misérable courut avertir les autorités et, malgré ses protestations, il fut interné dans un asile d’aliénés des environs de Moscou. Il fallut plusieurs semaines de démarches pour obtenir son élargissement. M. Steinitz a déclaré, d’ailleurs, qu’il n’avait souffert aucun mauvais traitement pendant son séjour dans l’établissement de Moscou. Il n’en est pas moins enchanté d’avoir recouvré sa liberté et de pouvoir aujourd’hui satisfaire sa passion de la douche sans risquer la cellule et la camisole de force.

Ce sont bien des Slaves qui s’lavent pas », conclut ironiquement le journaliste avec cette petite pointe de suffisance raciste propre à la pas si Belle Époque.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La réalité semble avoir pris une tournure moins drolatique. Profondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, Steinitz décida, après le match, de s’investir dans un projet de livre The Jews in Chess*. Début 1897, souhaitant le dicter à une sténographe simultanément en anglais et en allemand, il embauche une secrétaire russe qui parlait couramment les deux langues. Ils travaillaient dans sa chambre d’hôtel. Mais le comportement du vieil homme parut rapidement étrange à la jeune fille. Et, s’il est vrai qu’elle trouvait insolite que ce vieil homme s’étrille quotidiennement à l’eau froide en plein hiver, d’autres faits plus alarmants l’alertèrent : ces ablutions étaient suivies de longues déambulations pendant lesquelles il se parlait à lui même, passant de temps en temps sa tête par la fenêtre, marmonnant des mots incompréhensibles, lui expliquant qu’il pouvait téléphoner sans l’aide d’aucun appareil, seulement par la force de sa volonté et il restait planté au milieu de sa chambre à parler ou chanter bruyamment, semblant attendre une réponse. Sa secrétaire le surprenait à écouter des bruits qu’elle n’entendait pas. La fille de l’hôtel remarqua également l’attitude singulière de son hôte, allant chercher de la neige dans la rue pour la rependre sur le plancher de sa chambre. Une dernière scène convainquit la secrétaire de la santé mentale vacillante du vieux bonhomme : elle le découvrit devant sa fenêtre ouverte (en plein hiver à Moscou), parlant et chantant à tue-tête, assuré de pouvoir être entendu à New York s’il le voulait. Elle prévint le consul américain et il fut décidé, le 9 février, de le conduire à l’asile où il restera hospitalisé plus d’un mois.

* Les Juifs dans les Échecs.

Un Président joue aux Échecs

Jules Grevy

Caricature de Jules Grévy, juillet 1879.

Article du Matin, paru le 6 octobre 1991, évoquant la passion du Président Jules Grevy pour notre jeu. Jules Grevy, né à Mont-sous-Vaudrey (Jura), fut président de la République de 1871 à 1873. Réélu en décembre 1885, il est contraint de démissionner le 2 décembre 1887 à la suite du scandale provoqué par la découverte d’un trafic de décorations auquel est mêlé son gendre Daniel Wilson. Mais avant de squatter l’Élysée, Jules était un habitué du Café de La Régence où il se montrait un honnête joueur d’Échecs. Albert Clerc, l’un des plus forts joueurs de l’époque, lui rendait régulièrement visite au palais de l’Élysée pour jouer. Durant son mandat, Grévy essaya de promouvoir les Échecs en attribuant des objets d’art aux trois tournois nationaux de 1880, 1881 et 1883. La tradition d’offrir au vainqueur du championnat de France un vase de Sèvres date de cette époque. 

À PROPOS D’ÉCHECS

La passion de M. Jules Gréyy — Un joueur audacieux — Quelques souvenirs

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Tout ce qui est ornement doit-il être effacé de notre existence ; par cette seule raison que l’esprit est assez en peine de creuser les choses utiles, et les jeux de combinaisons ou d’adresse sont-ils condamnables ? C’est un point que nous laisserons discuter par les moralistes, mais nous sommes de ceux qui pensent que dans la vie la mieux employée, il y a place pour la distraction comme pour le repos. Le président Grévy a été piqué de mille épigrammes à propos de son inclination à faire de temps en temps une partie d’Échecs ou de billard ; il s’inquiétait fort peu de telles critiques, peut-être même partageait-il à leur égard certaines vues du sage Alcibiade. Avant son élévation aux postes les plus élevés de la République, M. Jules Grévy aimait à pousser billes et pions, presque chaque jour, entre le déjeuner et le dîner ; il ne touchait jamais une carte. Il semble que son esprit réfléchi se sentait à l’aise au milieu des combinaisons de l’échiquier, tandis que les aléas des jeux de cartes troublaient sa sérénité. Sous ce calme apparent, la passion grondait ; on sera surpris d’apprendre que le style de jeu chez M. Grévy était encore plus audacieux que tenace, et que ses débuts favoris étaient ceux que la théorie signale comme les plus risqués. L’exemple que nous choisissons parmi les parties notées autrefois est vraiment caractéristique.

La Regence

Le café de la Régence en 1874, dessin de M.Horsin-Déon, Le Monde Illustré.

Voici une transcription de la partie ci-dessus encore dans la notation descriptive complexe à déchiffrer pour un joueur moderne. Certaines annotations sont celles du journal. Un clic sur la notation pour suivre la partie sur un échiquier que vous pouvez déplacer et agrandir.

Tout aux Échecs

L’antagoniste du président, M. Albert Clerc, est devenu un des plus forts joueurs d’Échecs de France ; il ne se passait guère de semaine qu’il n’allât à l’Élysée faire quelques parties contre M. de Freycinet, M. Paul Béthmont, le général Bataille, etc. Modeste et généreux, il se laissait battre quelquefois.

Le président n’a jamais été aux Échecs un joueur d’un rang supérieur, quoique sa force fut au-dessus de celle des simples amateurs qui ne jouent que dans les salons. Son titre à la reconnaissance des fervents disciples de Philidor, c’est d’avoir encouragé et protégé les Échecs, en accordant pour les concours nationaux et internationaux des prix magnifiques. Il estimait que le jeu des Échecs est une gymnastique où l’intelligence prend de la force et s’assouplit ; l’électricité cérébrale a plus de valeur que les ressorts des muscles si nos jeunes gens s’adonnaient à la pratique des Échecs, comme nos voisins les Anglais et les Allemands, nous compterions moins d’énervés cherchant sur les hippodromes et devant une table de baccara les émotions dont ils sont avides et les ressources qui leur manquent. C’est pourquoi les Échecs sont en honneur chez les nations les plus civilisées, et la France a eu, à toutes les époques, des joueurs capables de lutter contre les plus grandes célébrités de l’étranger ; mais faute de cohésion, ces bons éléments restent improductifs dans notre pays.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La prodigieuse victoire d’Alekhine

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La une du Petit Parisien du lundi 2 février 1925
UN MERVEILLEUX EXPLOIT DU MAÎTRE DES ÉCHECS ALEXANDRE ALEKHINE

Alekhine confirme sa prodigieuse maîtrise en battant son propre record du monde de parties jouées à l’aveugle. Les trois parties qu’a perdues Alekhine étaient menées par les joueurs de l’École Polytechnique, le Cercle de Montmartre et l’Échiquier Notre-Dame.

28 PARTIES JOUÉES
22 GAGNÉES
3 NULLES
3 PERDUES
PRÉCÉDENT RECORD D’ALEKHINE :
26 PARTIES JOUÉES
16 GAGNÉES
5 NULLES
5 PERDUES

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Le hall du Petit Parisien au début du prodigieux tournoi. M. Alekhine, installé dans son fauteuil, tourne le dos à ses adversaires.
Au-dessous, diverses attitudes de M. Alekhine pendant le match. En bas, au centre, et de gauche à droite, M Vincent, secrétaire générale
de la Fédération française d’échecs, M. Alekhine, MM. Gavarry et Conti, président et vice-président de la Fédération Française

Le hall du Petit Parisien à dix heures du matin. Foulant le dallage à grands carrés blancs et noirs, qui a l’air, lui aussi, d’un gigantesque échiquier, une sélection des meilleurs joueurs d’échecs de France. Ils sont venus de Rouen, d’Elbeuf, du Finistère. Tous les cercles importants de Paris ont envoyé leurs champions : l’Association du Palais-Royal, le Cercle de Montmartre, le groupe versaillais et la Stratégie, l’Échiquier Notre Dame, le cercle de la Rive-Gauche, celui de l’Union artistique, le groupe des joueurs Terminus, le cercle de Colombes et celui de Saint-Germain. Voici la doctoresse Landais, le commandant Molteni, attaché aéronautique italien à Paris, le capitaine Vergnette, M. Sevène, inspecteur général de la Banque de France ; notre confrère René de Planhol, l’intendant général Bastien, le commandant Carrissan et M. Judic…

Sur le tapis vert d’une longue table en fer-à-cheval, vingt-huit échiquiers. Les dominant, allongé dans un large fauteuil, grand, mince, très blond, les yeux mi-clos, le dos tourné aux joueurs, M. Alexandre Alekhine.

À dix heures un quart, la partie commence. Très rapide. Alekhine a les blancs, c’est-à-dire l’attaque. De deux secondes en deux secondes, le premier coup se joue sur les vingt-huit échiquiers. Puis, au fur et à mesure que les tactiques se dessinent, l’attaque du champion russe et surtout les ripostes de ses adversaires se font plus lentes. À treize heures, on apporte à déjeuner à M. Alekhine. Il sourit :
Je n’ai pas faim. Mais toutes les heures, il avale à petites gorgées une tasse de café.
Le speaker passe tour à tour derrière les vingt-huit joueurs. On entend :
Échiquier n° 11. Cavalier e5-c4.
Haute, claire, nette, la voix de M. Alekhine répond presque instantanément
Poussez le cavalier a5 en c4. Trois polytechniciens, en uniforme, courbent leurs fronts de mathématiciens sur les pions enchevêtrés, comme sur une équation pénible et Mlle Frigard, violoniste émérite, et championne de France à vingt ans, lisse ses cheveux blonds avant de lancer en diagonale un « fou » hasardeux.

6 h du soir, M. Alekhine a gagné deux parties, il a l’avantage dans la plupart des autres. Il n’a pas quitté son fauteuil. La voix est toujours aussi nette toujours sans hésitation, mais il passe, parfois, la main sur ses yeux et ses oreilles sont rouges. Alerte : une annonce a été erronée. C’est M. Alekhine qui s’en aperçoit et il redonne, immédiatement, la position que les 32 pièces doivent avoir sur l’échiquier en question. Vaincre vingt-huit joueurs réputés, qui se relaient et dont chacun n’a en vue que sa propre partie, ce serait splendide, mais la plus extraordinaire des facultés de M. Alekhine n’est-ce pas cette mémoire, incroyable, qui lui permet aussi de situer sur 28 carrés de bois — 1792 cases —  les positions des 896 pièces ?

7 h 45. Brouhaha ! M. Alekhine vient de mettre — par inattention — sa dame en prise à l’échiquier n° 11 que défend l’École Polytechnique. Le « pipo » n’en croit pas ses yeux. Mais le coup est joué. La dame est prise… Et le champion abandonne cette partie.

À huit heures, on apporte le dîner à M. Alekhine. Comme le déjeuner, il le refuse ; mais le champion en est à sa onzième tasse de café, plus deux bouteilles d’eau minérale. Applaudissements ! Alexandre Alekhine a déjà gagné quinze parties. Dix heures. Le champion joue depuis douze heures consécutives. Il est battu, à ce moment, par l’École Polytechnique, le Cercle de Montmartre et l’Échiquier Notre-Dame. Bien que réservés aux seuls joueurs d’échecs, le hall et les galeries qui le surplombent sont combles. Une grande fièvre gagne l’assistance. Il ne reste que deux parties à terminer. L’Échiquier naval de Brest et la Section italienne du comité militaire interallié luttent âprement contre le joueur aveugle.

Trois quarts d’heure plus tard. Alekhine fume la dernière cigarette de son cinquième paquet. Soudain, il dresse son nez pointu par-dessus son fauteuil, sa bouche s’ouvre ; il sourit : — Le numéro 27 — c’est l’Échiquier naval de Brest dit-il, est mat en quatre coups. Et il les énumère rapidement. Ovation.

Onze heures sonnent. La Section italienne renverse son roi, elle s’avoue vaincue. Une tempête de bravos ébranle le hall. Alekhine se lève de son fauteuil, rose, souriant, l’œil bleu, très frais, très vif. Et le speaker annonce : vingt-huit parties jouées. Trois nulles. Trois perdues. Vingt-deux gagnées.

Alexandre Alekhine bat son propre record, qui’il avait établi à New-York, le 26 avril 1924, avec 16 parties gagnées sur 26. Il bat aujourd’hui le double record du monde du nombre des parties jouées à l’aveugle et du nombre des parties gagnées.

Cinq secondes après la proclamation du résultat, le poste de T. S. F. du Petit Parisien lançait, à travers les cinq parties du monde, la prodigieuse victoire d’Alexandre Alekhine.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.