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Comment les échecs expliquent le monde…

… et prédisent l’ascension et la chute des nations

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Parfois, l’art imite la vie ; certains jeux aussi et les échecs en particulier. Les parallèles avec la politique sont nombreux et persistant au cours des siècles. Originaire du sous-continent indien, le jeu s’est déplacé vers la Perse (notre échec et mat vient de shah mat, « le roi est mort »), mais commence réellement à se répandre largement au cours du grand âge de la conquête arabe. En Islam, la structure et les règles du jeu sont restées cohérentes pendant des siècles, mais arrivant dans les pays chrétiens, des innovations ont émergé.

Le changement le plus important introduit en Occident il y a 500 ans accordait une plus grande flexibilité de déplacement et une plus grande portée au vizir musulman, rebaptisé en reine, peut-être pour refléter certaines des grandes reines du Moyen Âge, comme Aliénor d’Aquitaine, comme le suggère la chercheuse Marilyn Yalom dans son très divertissant Birth of the Chess Queen. La pièce rebaptisée combinant alors les capacités de la tour et du fou et, à partir d’une position centrale, pouvait maintenant exercer une influence sur près de la moitié des 64 cases de l’échiquier, une puissance multipliée par dix par rapport à l’ancien vizir.

Cela s’est produit sur l’échiquier au même moment où les voiliers à longue distance, et armés de lourds fusils à longue portée commencèrent, à sillonner les mers, annonçant l’hégémonie occidentale. Les puissances musulmanes n’ont jamais vraiment imité cette innovation — et elles ne permirent pas au vizir / reine de se doter de ces pouvoirs occidentaux. Ainsi à commencé leur long déclin dans la politique mondiale. La vraie concurrence était alors entre les puissances européennes. L’Espagne, dont une grande partie fut occupée durant des siècles par les musulmans, en même temps qu’elle crée le premier empire mondial, elle produit les premiers maîtres occidentaux du jeu au XVIe siècle, notamment Ruy López, qui laissa sa célèbre ouverture encore populaire aujourd’hui.

Au cours des siècles suivants, la France et la Grande-Bretagne produisirent les plus forts maîtres, tout en défiant et surpassant la puissance espagnole sur terre et sur mer. Les Français ont sans doute accueilli le jeu en raison de la proximité avec l’Espagne ; les Scandinaves le transmirent aux Britanniques, les fameuses pièces de Lewis en ivoire de morse, date du XIIe siècle, avec leurs tours « berserkers » vikings. La compétition franco-anglaise s’est révélée exceptionnellement féroce, sur l’échiquier et dans le monde entier. Tandis que les troupes françaises et britanniques se disputaient, à peu près à égalité, sur l’avenir du sous-continent asiatique, de l’Amérique du Nord et d’ailleurs, leurs maîtres d’échecs, les meilleurs du monde, étaient de même force. Une figure de la stature napoléonienne surgit — le célèbre Philidor — dans les décennies peu avant Bonaparte, mais sa mort en 1795 a maintenu les puissances échiquéennes rivales en équilibre. Dans le sillage de Waterloo, l’ère politique connue sous le nom de Pax Britannica eut son pendant aux échecs par le triomphe de l’Anglais Howard Staunton — le modèle standard des pièces d’échecs de tournoi porte son nom — sur le Français Pierre de St. Amant.

Ce match de 1843 fut considéré comme le premier championnat du monde, et il y eut beaucoup de joie parmi les Britanniques, qui ont vu dans la victoire (11/6) de Staunton une affirmation de leur empire et de leur leadership mondial. Mais trop rapidement les acclamations se sont évanouies. Staunton, méfiant, tente dès la fin des années 1850 d’éviter la confrontation avec le jeune prodige américain Paul Morphy — un talent semblable à Bobby Fischer, et son égal dans la folie aussi. Morphy illustrait la montée des États-Unis autant sur le plan du jeu qu’en tant que nouvelle puissance mondiale. Pendant ce temps, dans la vieille Europe, en Allemagne et en Autriche, apparaissait tout une fermentation échiquéenne. Les nouveaux talents germanophones, dont beaucoup étaient d’origine juive, ont contrôlé le championnat du monde jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. L’équipe de l’Allemagne nazie remporta les Olympiades en Argentine à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Alexander Alekhine, l’expatrié russe, champion du monde de 1927 à 1945 avec une brève interruption, qui joua pour le Reich et écrivit d’horribles articles antisémites dans le Pariser Zeitung sur la façon dont « les échecs aryens » révèlent l’esprit combatif et annonce le triomphe ultime de l’Allemagne.

Dans ses derniers jours, Alekhine se rétracta et sa mort en 1946, dans des conditions troubles, marqua le début d’une nouvelle ère : la rivalité russo-américaine qui correspondait parfaitement à l’aigreur de la guerre froide. Les grands-maîtres soviétiques tenant le haut du pavé, mais en 1972, le jeune Bobby Fischer arrache le titre mondial de l’hégémonie russe — préfigurant l’effondrement ultime du système soviétique. Mais après que Fischer se soit dissout dans sa démence, les Russes se réaffirment encore un moment. Pourtant, leur plus grand maître de cette époque tardive, Garry Kasparov, était et est toujours aujourd’hui un dissident politique. Et à la dissolution de l’Union soviétique, certains membres de la diaspora russe apportent leurs énergies revitalisantes aux États-Unis, mais le plus important développement des échecs américains de l’après-guerre froide fut l’intelligence à base de silicium : le supercalculateur Deep Blue d’IBM défait le champion Kasparov dans un match en 1997. Cela peut être accueilli comme le signe que la puissance américaine sera maintenant principalement mesurée — peut-être exercée — en terme de haute technologie. Mais peut-être pas complètement. Après sa victoire, Deep Blue prend sa retraite et esquive de nouveaux défis comme Staunton a fui Morphy. Une analogie  peut-être à trouver, étant donné la forte augmentation des sentiments anti-interventionnistes parmi les Américains moyens — s’ils ne sont pas encore parmi leurs dirigeants élus.

Quelle que soit la voie suivie par les États-Unis, il est clair qu’il n’y aura pas de « nouvel ordre mondial » dirigé par les Américains tel que le président George H.W. Bush pouvait l’envisager en 1991 après la victoire mitigée remportée dans l’opération Tempête du désert. Au lieu de cela, la haute politique du XXIe siècle semble être dans un état de fluctuation, avec la montée de nouvelles grandes puissances comme l’Inde et le retour des plus grands comme la Russie. Cette tendance se reflète clairement dans les échecs, car le champion du monde masculin, Viswanathan Anand, est originaire d’Inde. Le titre féminin, détenu par la Britannique Vera Menchik jusqu’à sa mort prématurée dans un attentat à la bombe nazi en 1944, a été remporté et gardé par les Russes jusqu’à la fin de la guerre froide. Mais depuis lors, bien qu’il y ait eu un autre champion féminin russe, il y en a eu quatre en Chine.

Si mon observation du jeu d’échecs est aussi vraie dans le futur que dans le passé, attachez vos ceintures. Ce sera un siècle chaotique !

How Chess Explains the World, Article de John Arquilla paru en juillet 2013 sur Foreign Policy.

Voile échiquéen

fatwa echecs

En 2016, le Cheikh Abdulazziz Bin Abdullah, grand mufti d’Arabie Saoudite, la plus haute autorité religieuse du royaume saoudien, a lancé une fatwa contre le jeu d’échecs, qu’il qualifie « d’œuvre de Satan », au même titre que l’alcool ou les paris. Les échecs sont « une perte de temps et d’argent, à l’origine de haines et d’hostilités entre les joueurs ».

Les échecs n’ont pas toujours été tenus en odeur de sainteté par les religions. À un moment ou un autre, ils furent interdits par l’une d’elles, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou juive. Après la révolution islamique de 1979, jouer aux échecs en public était interdit en Iran, car ils encourageaient les jeux d’argent (haram). Les joueurs entrèrent alors dans la clandestinité avec leurs échiquiers et leurs pièces. Une décision levée neuf ans plus tard par l’ayatollah Rouhollah Khomeini. En 1988, il publie un décret religieux autorisant le jeu d’échecs pour les musulmans tant que l’on n’y associe pas l’argent et qu’il ne retarde pas les prières obligatoires ou amène à négliger ses fonctions. L’Ayatollah a changé d’avis après avoir admis que les échecs avaient des valeurs éducatives et intellectuelles élevées. Les échecs ont fait un retour spectaculaire dans les parcs, au travers de la création de palais d’échecs, et l’apparition de grands-maîtres tels Morteza Mahjoob, Amir Bagheri, Ehsan Ghaem Maghami. En octobre 2000, le championnat du monde des échecs féminins pour les moins de 12 ans fut remporté par l’Iranienne Atousa Pourkashian lors du tournoi qui s’est déroulé à Madrid. L’Iran organisa un récent championnat du monde des moins de 10 ans et aujourd’hui, la Fédération des échecs d’Iran occupe l’un des plus beaux bâtiments parmi toutes les fédérations sportives du pays et partout dans le pays éclosent des clubs d’échecs.

Avant l’Ayatollah, l’Iran, sous le Shah, était le seul pays islamique qui organisait des échecs et participait à des tournois, y compris la 22e olympiade d’échecs en Israël en 1976 à Haïfa.

Lenine

Lénine échecs  Sudakov
Pavel Fedorovich Sudakov – Vladímir Ilich Uliánov (Lenine)

Lénine jouant aux échecs par Pavel Fedorovich Sudakov, l’un des principaux représentants du réalisme socialiste. Le travail de Sudakov portait sur des sujets historiques : portraits des héros de la révolution, des natures mortes et des paysages d’une exécution rigoureusement naturaliste. Dans cette œuvre du milieu des années 50, il représente le leader révolutionnaire à l’automne 1920, analysant une partie jouée par Alekhine au cours des Olympiades de toutes les Russies à Moscou pendant la guerre civile. Ce tournoi fut considéré plus tard comme le premier championnat national soviétique.

Grand amateur d’échecs, Lenine les considéraient comme « seulement un divertissement et pas une occupation ». Cependant, confessait-il : « J’ai épousé Nadejda Kroupskaïa, seule capable de comprendre Marx et de jouer aux échecs. »

Prince et citoyens

Prince citoyens

« C’est aux échecs que le simple citoyen apprend ce qu’il doit à la société dont il est membre, ce qu’il doit au Prince dont il est le sujet ; il y voit que dans les relations sociales, il faut honorer les rangs et les services […] que la personne du Souverain est inviolable, et que de sa conservation dépendent la sûreté et le bonheur d’un peuple entier. C’est aux échecs que les Princes apprennent que leur puissance a besoin, pour se maintenir, du concours de leurs sujets, que l’autorité du plus grand des Rois est toujours précaire, si le zèle et le dévouement de son peuple ne lui forment un rempart contre ses ennemis ».

Anonyme, sans doute un émigré  français pendant la Révolution.

La Guerre des échecs

À l’époque où l’URSS régnait sur une moitié du monde et faisait trembler l’autre, certains « camarades » ont été chargés de mener une guerre particulière. Pendant quarante ans, ces combattants singuliers ont affronté le reste de la planète sur un territoire de quelques centimètres carrés. Le film raconte une de ces batailles, la plus féroce peut-être, qui opposa à en 1972 Boris Spassky et l’Américain Bobby Fischer. « La Guerre des échecs » est une histoire de sport, de propagande, de politique. Et aussi l’histoire d’un jeu millénaire fait d’intelligence et de férocité.

Un film de Valéry Gaillard 2002, Les Films d’ici.

Au cœur de la guerre froide

Le lundi 17 octobre 2016, dans son émission Affaires Sensibles, Fabrice Drouelle évoque le duel Fischer – Spassky dans le « Match du Siècle » de 1972.

À l’été 1972, sur une île isolée de l’océan atlantique, deux des plus grands champions d’échecs de tous les temps, deux immenses génies de la catégorie reine des Grands Maîtres se font face et s’affrontent dans ce qui reste aujourd’hui encore pour de nombreux spécialistes de la discipline comme : le « Match du Siècle »…
Conflit Est-Ouest oblige, la rencontre d’un américain et d’un soviétique pour une finale de championnat du monde, quelle qu’elle soit, ne pouvait pas rester exclusif au simple domaine du sport. Non, très vite, le combat intellectuel que se livrent Bobby Fischer et Boris Spassky dépasse de loin l’objectif de consécration personnelle et devient un enjeu de prestige national ! Avec en toile de fond, cette question devenue récurrente à l’époque : qui des États-Unis d’Amérique ou de l’Union Soviétique remportera cette victoire oh combien symbolique dans la bataille de l’image ?

Ainsi au cœur de l’été 1972, pendant 2 mois, l’épicentre de la guerre froide n’est plus à Cuba, ni au Vietnam, ni même à Berlin. Il est en Islande : sur un échiquier de 64 cases posé sur une table de bois dans le palais des sports de sa capitale, Reykjavik. Quant à l’équilibre du monde, celui qui mobilise d’habitude les espions, les chars de guerre et autres missiles balistiques, il tient désormais entre les mains de ces deux hommes qui, lorsqu’ils déplacent leur pion sur la table de jeu, donnent le sentiment de faire faire à leur pays respectif un pas imaginaire sur la carte du monde !

Fischer contre Spassky… Spassky contre Fischer… Retour sur l’une des plus fascinantes et des plus retentissantes rencontres d’échecs du siècle dernier !

Après le récit, pour revenir avec nous sur cette histoire et surtout pour en décrypter le contexte, nous recevrons, l’éminent historien spécialiste des questions de relations internationales et de la guerre froide, Maurice Vaïsse*.

Programmation musicale :

JAMIROQUAI – King for a day

BAZBAZ – Les échecs

* Texte de présentation de l’émission sur le site de France Inter.

Un Président joue aux Échecs

Jules Grevy
Caricature de Jules Grévy, juillet 1879.

Article du Matin, paru le 6 octobre 1991, évoquant la passion du Président Jules Grevy pour notre jeu. Jules Grevy, né à Mont-sous-Vaudrey (Jura), fut président de la République de 1871 à 1873. Réélu en décembre 1885, il est contraint de démissionner le 2 décembre 1887 à la suite du scandale provoqué par la découverte d’un trafic de décorations auquel est mêlé son gendre Daniel Wilson. Mais avant de squatter l’Élysée, Jules était un habitué du Café de La Régence où il se montrait un honnête joueur d’Échecs. Albert Clerc, l’un des plus forts joueurs de l’époque, lui rendait régulièrement visite au palais de l’Élysée pour jouer. Durant son mandat, Grévy essaya de promouvoir les Échecs en attribuant des objets d’art aux trois tournois nationaux de 1880, 1881 et 1883. La tradition d’offrir au vainqueur du championnat de France un vase de Sèvres date de cette époque. 

À PROPOS D’ÉCHECS

La passion de M. Jules Gréyy — Un joueur audacieux — Quelques souvenirs

grevy

Tout ce qui est ornement doit-il être effacé de notre existence ; par cette seule raison que l’esprit est assez en peine de creuser les choses utiles, et les jeux de combinaisons ou d’adresse sont-ils condamnables ? C’est un point que nous laisserons discuter par les moralistes, mais nous sommes de ceux qui pensent que dans la vie la mieux employée, il y a place pour la distraction comme pour le repos. Le président Grévy a été piqué de mille épigrammes à propos de son inclination à faire de temps en temps une partie d’Échecs ou de billard ; il s’inquiétait fort peu de telles critiques, peut-être même partageait-il à leur égard certaines vues du sage Alcibiade. Avant son élévation aux postes les plus élevés de la République, M. Jules Grévy aimait à pousser billes et pions, presque chaque jour, entre le déjeuner et le dîner ; il ne touchait jamais une carte. Il semble que son esprit réfléchi se sentait à l’aise au milieu des combinaisons de l’échiquier, tandis que les aléas des jeux de cartes troublaient sa sérénité. Sous ce calme apparent, la passion grondait ; on sera surpris d’apprendre que le style de jeu chez M. Grévy était encore plus audacieux que tenace, et que ses débuts favoris étaient ceux que la théorie signale comme les plus risqués. L’exemple que nous choisissons parmi les parties notées autrefois est vraiment caractéristique.

La Regence
Le café de la Régence en 1874, dessin de M.Horsin-Déon, Le Monde Illustré.

Voici une transcription de la partie ci-dessus encore dans la notation descriptive complexe à déchiffrer pour un joueur moderne. Certaines annotations sont celles du journal. Un clic sur la notation pour suivre la partie sur un échiquier que vous pouvez déplacer et agrandir.

Tout aux Échecs

L’antagoniste du président, M. Albert Clerc, est devenu un des plus forts joueurs d’Échecs de France ; il ne se passait guère de semaine qu’il n’allât à l’Élysée faire quelques parties contre M. de Freycinet, M. Paul Béthmont, le général Bataille, etc. Modeste et généreux, il se laissait battre quelquefois.

Le président n’a jamais été aux Échecs un joueur d’un rang supérieur, quoique sa force fut au-dessus de celle des simples amateurs qui ne jouent que dans les salons. Son titre à la reconnaissance des fervents disciples de Philidor, c’est d’avoir encouragé et protégé les Échecs, en accordant pour les concours nationaux et internationaux des prix magnifiques. Il estimait que le jeu des Échecs est une gymnastique où l’intelligence prend de la force et s’assouplit ; l’électricité cérébrale a plus de valeur que les ressorts des muscles si nos jeunes gens s’adonnaient à la pratique des Échecs, comme nos voisins les Anglais et les Allemands, nous compterions moins d’énervés cherchant sur les hippodromes et devant une table de baccara les émotions dont ils sont avides et les ressources qui leur manquent. C’est pourquoi les Échecs sont en honneur chez les nations les plus civilisées, et la France a eu, à toutes les époques, des joueurs capables de lutter contre les plus grandes célébrités de l’étranger ; mais faute de cohésion, ces bons éléments restent improductifs dans notre pays.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.