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Le champ clos a croisé 64 cases

Joseph Méry

Le joueur d’échecs qui s’est voué à son art avec passion mène une vie pleine d’émotion et de charme : c’est un général qui livre cinq ou six batailles par jour, et ne fait du mal à personne : il a toute l’exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire ; seulement, il ne verse point de sang humain.

Joseph Méry
Journaliste, romancier, poète, auteur dramatique français et joueur d’Échecs (1797-1866)

Il écrit, en 183,6 pour la revue Le Palamède, une règle du jeu sous forme de poème :

Présentation et Règle du Jeu d’Échecs

Le champ clos a croisé soixante-quatre cases ;
Aux deux extrémités, les Tours posent leurs bases,
Ces formidables Tours, ces tours qu’un doigt savant
Comme aux sièges romains fait rouler en avant :
Sur des chevaux sans mors des Cavaliers fidèles,
Lestes et menaçants, se placent auprès d’elles ;
À franchir deux carrés ils bornent leurs élans,
Et tombent, de côté, sur les noirs ou les blancs.
Ces pièces vont ainsi ; l’amitié les a jointes
Aux Fous, sages guerriers qui partout font des pointes.
Puis la Dame se place et garde sa couleur ;
Nul combattant du jeu ne l’égale en valeur :
Elle vole d’un bond de l’une à l’autre zone ;
C’est Camille au pied leste, invincible amazone ;
Elle veille, et défend les pièces d’alentour,
Par la force du Fou, réunie à la Tour.
Près d’elle le Roi siège ; hélas ! il garde un trône
Que mine le complot, que l’astuce environne ;
Ce monarque, toujours menacé du trépas,
Pour tromper l’ennemi ne peut faire qu’un pas ;
Toutefois, quand sa force est enfin abattue,
Par respect pour son nom, personne ne le tue ;
Il est échec et mat ; son dernier jour a lui,
Et tous ses serviteurs sont morts auprès de lui.
Huit modestes Pions, soldats de même taille,
Gardent l’état-major sur un front de bataille ;
Un pas leur est permis ; un ou deux, jamais trois ;
Troupe vile immolée aux caprices des rois :
Ils ne prennent qu’en pointe ; et pourtant il arrive
Qu’un d’eux, soldat heureux, aborde l’autre rive ;
Alors il se grandit ; ce soldat parvenu
Des dépouilles d’un chef habille son corps nu :
Il se métamorphose en Tour ; il devient Reine ;
Il choisit dans les morts, étendus sur l’arène ,
Un chef de sa couleur, par sa force cité,
L’heureux pion le touche, il l’a ressuscité.

L’Homme des Champs

Jacques Delille

Jacques Delille, poète et traducteur français (1738 – 1813)

Dans ses calculs gravement enfoncé,
Un couple sérieux qu’avec fureur possède
L’amour du jeu rêveur qu’inventa Palamède,
Sur des carrés égaux, différents de couleur,
Combattant sans danger, mais non pas sans chaleur,
Par cent détours savants conduit à la victoire
Ses bataillons d’ébène et ses soldats d’ivoire.
Longtemps des camps rivaux le succès est égal.
Enfin l’heureux vainqueur donne l’échec fatal,
Se lève, et du vaincu proclame la défaite.
L’autre reste atterré dans sa douleur muette,
Et, du terrible mat à regret convaincu,
Regarde encore longtemps le coup qui l’a vaincu. 

Jacques Delille – L’Homme des Champs

Ballade des Échecs

Lucie Delarue-Mardrus

Lucie Delarue-Mardrus (1890-1945)

Lucie Delarue-Mardrus, poétesse, romancière, sculptrice et dessinatrice, journaliste et historienne française. Pour la petite histoire, ses parents refusèrent sa main au Capitaine Philippe Pétain.

Sur L’échiquier, luisant miroir,
Quand brillent, rangés en bataille,
Deux peuples : l’un du plus beau noir,
L’autre, du plus beau jaune paille,
Quand, redressant leur haute taille,
La Reine et le Roi, couple fat,
Se rengorgent comme à Versailles,
Qui va donner l’échec et mat?

Chacun fera tout son devoir
Comme il pourra, vaille que vaille,
Le Roi tremble en son étouffoir,
Fous, chevaux, tours et valetaille,
Tout le monde bientôt s’égaille ;
L’action s’engage : à Dieu vat!
L’un se défend et l’autre l’assaille.
Qui va donner l’échec et mat?

Les Pions vont à l’abattoir,
Le cheval rue et le fou raille,
Tandis que, lente à s’émouvoir,
La Tour, ronde comme futaille,
Attend, pour lancer sa mitraille,
L’occasion d’un exeat.
– Echec au Roi! – Bien. Qu’il s’en aille!
Qui va donner l’échec et mat?

ENVOI

Reine qui jamais ne défaille
Plus puissante que Goliath,
Crains le Pion, humble canaille,
Qui va donner l’échec et mat.

Échecs

borges

Jorge Luis Borges, écrivain et de poète argentin (1899-1986), figure incontournable de la littérature du XXe siècle, évoque en deux sonnets l’infinitude du jeu d’Échecs.

I

Dans leur grave retrait, les deux joueurs
guident leurs lentes pièces. L’échiquier
jusqu’à l’aube les retient prisonniers,
espace où se haïssent deux couleurs.

Irradiation de magiques rigueurs,
les formes : tour homérique, léger
cheval, reine en armes, roi, le dernier,
l’oblique fou et les pions agresseurs.

Quand les joueurs se seront retirés,
et quand le temps les aura consumés,
le rite, alors, ne sera pas fini.

C’est à l’orient qu’a pris feu cette guerre
dont le théâtre est aujourd’hui la terre.
Comme l’autre, ce jeu est infini.

II

Roi faible, torve fou, et acharnée,
la reine, tour directe et pion malin
sur le noir et le blanc de leur chemin
cherchent et se livrent un combat concerté.

Ils ne connaissent pas la primauté
de la main qui gouverne leur destin,
ils ignorent qu’une rigueur sans frein
commande leur journée, leur liberté.

Le joueur lui aussi est prisonnier
(Omar¹ l’a dit) d’un tout autre échiquier
où blancs sont les jours et noires les nuits.

Dieu pousse le joueur et lui, la pièce.
Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame :
poussière et temps et songe et agonies ?

Jorge Luís Borges, extrait de La proximité de la mer, Trad. Jacques Ancet

¹ Dans un robaïat, Omar Khayyâm, écrivain savant persan du XI et XIIe siècle écrit :

Nous ne sommes que des pions du jeu d’Échecs, avides d’action aux ordres du Grand Joueur,
Il nous mène de çà, de là, sur l’échiquier de la vie.
Et pour finir, nous emprisonne dans la caisse de la mort. 

Pour les hispanophones, la version originale  lue par  Jorge Luis Borges pour les belles sonorités du Castillan :

Ajedrez

I

En su grave rincón, los jugadores
rigen las lentas piezas. El tablero
los demora hasta el alba en su severo
ámbito en que se odian dos colores.

Adentro irradian mágicos rigores
las formas: torre homérica, ligero
caballo, armada reina, rey postrero,
oblicuo alfil y peones agresores.

Cuando los jugadores se hayan ido,
cuando el tiempo los haya consumido,
ciertamente no habrá cesado el rito.

En el Oriente se encendió esta guerra
cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra.
como el otro, este juego es infinito.

II

Tenue rey, sesgo alfil, encarnizada
reina, torre directa y peón ladino
sobre lo negro y blanco del camino
buscan y libran su batalla armada.

No saben que la mano señalada
del jugador gobierna su destino,
no saben que un rigor adamantino
sujeta su albedrío y su jornada.

También el jugador es prisionero
(La sentencia es de Omar) de otro tablero
de negras noches y de blancos días.

Dios mueve al jugador, y éste, la pieza.
¿qué Dios detrás de Dios la trama empieza
de polvo, tiempo, sueño y agonías?