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Jeu d’amour et d’échecs

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En mai 1856, la revue La Régence publie un poème en six strophes d’Alfred de Musset, chantre de la passion amoureuse, parallèle délicat entre le jeu des échecs et celui de l’amour.

L’Amour et les Echecs ont cette ressemblance
Qu’ils exercent sur nous une entière puissance ;
Que c’est comme une extase, amoureux et joueurs
N’entendent, ne voient plus; la vie est suspendue
Ou bien double pour eux; ils planent dans la rue.
Profanes, gardez-vous de troubler ces bonheurs.

Cela seul à mon sens est un attrait extrême,
Qu’ils disent à chacun : prends un autre toi-même
Qui sente autant que toi, qui soit à l’unisson
De flamme pour son jeu, pour le reste de glace,
Et qui marche à son but, quoi qu’on dise et qu’on fasse
Avec la même ardeur, la même passion.

Et suivant cette loi de tout temps, de tout âge,
Qu’il ne soit rien de bon que ce qui se partage
L’Amour et les Echecs ont ce très bon côté
Qu’il y faut être deux pour faire la partie ;
Tandis que séparés, joueur, femme jolie,
Ont autant l’un que l’autre l’horreur de l’unité.

En Amour, aux Echecs, le temps ne se mesure
Qu’avant le rendez-vous : jamais pendant qu’il dure.
Qu’importe le passé, qu’importe l’avenir !
Le monde tout entier, dans un étroit espace,
Concentre entre deux Fous, quelquefois face à face,
Tout ce qu’on peut sentir de vie et de plaisir.

À chacun de ces jeux son genre d’éloquence,
Ses mots brefs, expressifs, comme aussi son silence ;
Ses instants décisifs qui font battre le cœur
Quand le jeu se complique et que la fin arrive,
Que le front a rougi, que l’attaque est plus vive
La Dame compromise, et qu’on se croit vainqueur.

Au jeu de Palamède, ainsi qu’en l’art de plaire
Tel brille à son début d’une ardeur téméraire
Qui ne peut soutenir ce vol audacieux ;
Tel autre plus habile en sa guerre savante,
Modeste dès l’abord en sa marche prudente,
Réserve pour la fin ses coups victorieux.

Tel autre a compromis, par sa fougue étourdie
Des amours fortunés, aux Echecs sa partie,
Par les fâcheux écarts de sa légèreté.
Au milieu du triomphe arrive la mécompte,
On rêvait la victoire, on a trouvé la honte,
Et l’amour-propre encore crie : Oh ! Fatalité !

Que de sages leçons donnent l’expérience ;
Qu’aux Echecs, qu’en Amour, on gagne de science !
Oh ! qu’on apprend la vie à les jouer tous deux !
Si je devais régler les destins de la terre
J’en donnerais la charge et chaque ministère
À des joueurs d’Echecs ou bien des amoureux.

Amours, adieux ! Je cours à la Dame d’ivoire.
Je ne veux plus la quitter que pour la Dame noire ;
Auprès d’elles encore je rêve des succès.
Que l’amour, ce trompeur, quand il voudra s’envole !
Philosophiquement, hélas ! je me console
Des échecs de l’Amour par l’amour des Échecs.

                                                                                Alfred de Musset

 La réputation du café de la Régence date de loin. Situé autrefois au coin de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, cet établissement eut des clients célèbres et des joueurs d’échecs d’une force remarquable. C’étaient Deschapelles, La Bourdonnais, Philidor, Saint-Amand, le général Bonaparte ; ce dernier ne fut jamais d’une grande force aux échecs. Alfred de Musset fut, jusqu’à la maladie qui l’emporta, un des fidèles de la Régence. Il était noté comme fort joueur. Connaissant les habitudes de l’illustre auteur des contes d’Espagne et d’Italie, les étrangers et les provinciaux se rendaient au café pour le voir.

On prétendit un jour, devant Musset, que le mat par deux N était impossible. Musset rumina la question dans son insomnie et, le lendemain, il attachait son nom à un problème célèbre, le seul qu’il nous ait laissé. Le mat K dépouillé, Rex solus, par deux N est, sinon impossible, du moins pas forcé, car une position de pat précède la position angulaire du mat. Mais le pat est évité, si le K n’est pas obligé de bouger, s’il lui est adjoint une pièce ou un pion. Dans le problème de Musset, un N accompagne le K noir.

Étude d’Alfred de Musset, La Régence1849. : Mat en 3

L’échiquier

Jean Dars échiquier

Jean Dars avocat et poète à ses heures. Il reçut le prix Sully Prudhomme en 1924.

Lorsque, se soulevant sans bruit, ce rideau sombre,
Au soir d’éternité fera surgir de l’ombre
La Mort dans un léger claquètement d’os secs,
Je voudrais être assis près de ce jeu d’échecs.
Il ferait nuit.
Le bleu vitrail deviendrait rose.
Sur la tapisserie où la femme à la rose
Galope mollement près des grands lévriers
Que suivent écuyers, pages et cavaliers,
Je verrais lentement passer son ombre noire,
Tenant entre mes doigts une pièce d’ivoire
Et songeant sans effroi, sans fièvre et sans sueur
A don Juan qui soupe avec le Commandeur.
Puis elle sortirait, muette, de l’alcôve ;
Il ferait nuit.
Le bleu vitrail deviendrait mauve.
Alors civilement, prenant un chandelier,
Je lui désignerais du geste l’échiquier.
Les pions tressailliraient sur la marqueterie.
Les chasseurs, au galop, de la tapisserie
S’arrêteraient pour voir l’assaut que nous livrons,
Et j’entendrais le cliquetis des éperons.
Sans bruit, la Mort viendrait s’asseoir dans une chaire,
Face à moi. Je regarderais ma partenaire
Qui, disposant alors ses pièces pour le jeu,
D’un hochement de tête accepterait l’enjeu.
Ici, rois, reines, tours et cavaliers, dans l’ombre
Frémiraient…
Et le bleu vitrail deviendrait sombre.
Et ce tournoi serait un effrayant tournoi…
Elle, silencieuse et solennelle, moi,
Bavard, fat, plaisantin, talon rouge, qui pose
Pour la tapisserie où la femme à la rose
Me regarde jouer près de son vieil époux.
Or, ne haïssant rien tant qu’un mari jaloux,
Plus se rembrunirait le sénile visage,
Plus je contemplerais la rose du corsage !
Les muets écuyers chuchoteraient soudain,
Quand les trois petits os des cinq doigts de la Main
Emporteraient dans l’ombre une pièce conquise.
Mais alors je prendrais en riant l’offensive
Et, lui jouant un coup fameux de Philidor,
Ferais la révérence à Madame la Mort !
Les pages, haletants, attendraient la riposte…
Fou du roi ? Bien – Voyez ! nobles seigneurs : je poste
Le mien derrière ces trois pions et ce cheval.
ah ! le cheval de Troie est un bel animal !
Surprise de me voir l’esprit si peu morose
En ce tragique instant, l’écuyère à la rose
Me sourirait, malgré son vieil époux narquois
Quand, désirant lui faire faire un salut fort courtois,
Je verrais, m’inclinant, la Mort sur mes derrières
Tailler à cet instant de terribles croupières
Et surprendre ma reine au milieu de mes fous.
Ici, pages, seigneurs écuyers, vieil époux,
Même la femme, horreur ! montrant sa fourberie,
Hilares, sortiraient de la tapisserie
Pour voir, en saluant ce coup d’un grand éclat,
La Mort au rire éteint me faire échec et mat.
Long silence… La nuit… Des rumeurs inquiètes…
Puis les trois petits os des cinq doigts qui claquètent.
Puis un bruit d’éperons tintant dans le sommeil…
Et brusquement le bleu vitrail serait vermeil !
Alors je sentirais deux longs bras qui m’enlacent,
Des doigts désincarnés qui prennent mes mains lasses,
Un visage sans yeux qui fascinent mes yeux
Et, sur mes yeux, les yeux mystérieux du vieux
Seigneur, tenant le bras de la femme à la rose.
Deux trous béants viendraient flairer ma bouche close,
Un souffle commander le rythme de mon cœur,
Le ralentir, puis l’arrêter et j’aurais peur…
Et j’aurais peur, et je défaillirais… Mais Elle,
M’entraînant par la main comme un enfant rebelle
Que l’on veut à tout prix empêcher de crier,
Dans son empressement briserait l’échiquier.
Une dernière fois, les petits bruits funèbres
Claqueraient, de l’ivoire heurté par ses vertèbres ;
Puis tout se troublerait soudain autour de moi
Et je la sentirais m’emporter, sans émoi,
A travers les chasseurs écartés qui sourient,
Dans les lointains brumeux de mes tapisseries…

Jean Dars,  Fièvres (1920-1922)

Le champ clos a croisé 64 cases

Joseph Méry

Le joueur d’échecs qui s’est voué à son art avec passion mène une vie pleine d’émotion et de charme : c’est un général qui livre cinq ou six batailles par jour, et ne fait du mal à personne : il a toute l’exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire ; seulement, il ne verse point de sang humain.

Joseph Méry
Journaliste, romancier, poète, auteur dramatique français et joueur d’Échecs (1797-1866)

Il écrit, en 183,6 pour la revue Le Palamède, une règle du jeu sous forme de poème :

Présentation et Règle du Jeu d’Échecs

Le champ clos a croisé soixante-quatre cases ;
Aux deux extrémités, les Tours posent leurs bases,
Ces formidables Tours, ces tours qu’un doigt savant
Comme aux sièges romains fait rouler en avant :
Sur des chevaux sans mors des Cavaliers fidèles,
Lestes et menaçants, se placent auprès d’elles ;
À franchir deux carrés ils bornent leurs élans,
Et tombent, de côté, sur les noirs ou les blancs.
Ces pièces vont ainsi ; l’amitié les a jointes
Aux Fous, sages guerriers qui partout font des pointes.
Puis la Dame se place et garde sa couleur ;
Nul combattant du jeu ne l’égale en valeur :
Elle vole d’un bond de l’une à l’autre zone ;
C’est Camille au pied leste, invincible amazone ;
Elle veille, et défend les pièces d’alentour,
Par la force du Fou, réunie à la Tour.
Près d’elle le Roi siège ; hélas ! il garde un trône
Que mine le complot, que l’astuce environne ;
Ce monarque, toujours menacé du trépas,
Pour tromper l’ennemi ne peut faire qu’un pas ;
Toutefois, quand sa force est enfin abattue,
Par respect pour son nom, personne ne le tue ;
Il est échec et mat ; son dernier jour a lui,
Et tous ses serviteurs sont morts auprès de lui.
Huit modestes Pions, soldats de même taille,
Gardent l’état-major sur un front de bataille ;
Un pas leur est permis ; un ou deux, jamais trois ;
Troupe vile immolée aux caprices des rois :
Ils ne prennent qu’en pointe ; et pourtant il arrive
Qu’un d’eux, soldat heureux, aborde l’autre rive ;
Alors il se grandit ; ce soldat parvenu
Des dépouilles d’un chef habille son corps nu :
Il se métamorphose en Tour ; il devient Reine ;
Il choisit dans les morts, étendus sur l’arène ,
Un chef de sa couleur, par sa force cité,
L’heureux pion le touche, il l’a ressuscité.

L’Homme des Champs

Jacques Delille
Jacques Delille, poète et traducteur français (1738 – 1813)

Dans ses calculs gravement enfoncé,
Un couple sérieux qu’avec fureur possède
L’amour du jeu rêveur qu’inventa Palamède,
Sur des carrés égaux, différents de couleur,
Combattant sans danger, mais non pas sans chaleur,
Par cent détours savants conduit à la victoire
Ses bataillons d’ébène et ses soldats d’ivoire.
Longtemps des camps rivaux le succès est égal.
Enfin l’heureux vainqueur donne l’échec fatal,
Se lève, et du vaincu proclame la défaite.
L’autre reste atterré dans sa douleur muette,
Et, du terrible mat à regret convaincu,
Regarde encore longtemps le coup qui l’a vaincu. 

Jacques Delille – L’Homme des Champs

Ballade des Échecs

Lucie Delarue-Mardrus
Lucie Delarue-Mardrus (1890-1945)

Lucie Delarue-Mardrus, poétesse, romancière, sculptrice et dessinatrice, journaliste et historienne française. Pour la petite histoire, ses parents refusèrent sa main au Capitaine Philippe Pétain.

Sur L’échiquier, luisant miroir,
Quand brillent, rangés en bataille,
Deux peuples : l’un du plus beau noir,
L’autre, du plus beau jaune paille,
Quand, redressant leur haute taille,
La Reine et le Roi, couple fat,
Se rengorgent comme à Versailles,
Qui va donner l’échec et mat?

Chacun fera tout son devoir
Comme il pourra, vaille que vaille,
Le Roi tremble en son étouffoir,
Fous, chevaux, tours et valetaille,
Tout le monde bientôt s’égaille ;
L’action s’engage : à Dieu vat!
L’un se défend et l’autre l’assaille.
Qui va donner l’échec et mat?

Les Pions vont à l’abattoir,
Le cheval rue et le fou raille,
Tandis que, lente à s’émouvoir,
La Tour, ronde comme futaille,
Attend, pour lancer sa mitraille,
L’occasion d’un exeat.
– Echec au Roi! – Bien. Qu’il s’en aille!
Qui va donner l’échec et mat?

ENVOI

Reine qui jamais ne défaille
Plus puissante que Goliath,
Crains le Pion, humble canaille,
Qui va donner l’échec et mat.

Échecs

borges

Jorge Luis Borges, écrivain et de poète argentin (1899-1986), figure incontournable de la littérature du XXe siècle, évoque en deux sonnets l’infinitude du jeu d’Échecs.

I

Dans leur grave retrait, les deux joueurs
guident leurs lentes pièces. L’échiquier
jusqu’à l’aube les retient prisonniers,
espace où se haïssent deux couleurs.

Irradiation de magiques rigueurs,
les formes : tour homérique, léger
cheval, reine en armes, roi, le dernier,
l’oblique fou et les pions agresseurs.

Quand les joueurs se seront retirés,
et quand le temps les aura consumés,
le rite, alors, ne sera pas fini.

C’est à l’orient qu’a pris feu cette guerre
dont le théâtre est aujourd’hui la terre.
Comme l’autre, ce jeu est infini.

II

Roi faible, torve fou, et acharnée,
la reine, tour directe et pion malin
sur le noir et le blanc de leur chemin
cherchent et se livrent un combat concerté.

Ils ne connaissent pas la primauté
de la main qui gouverne leur destin,
ils ignorent qu’une rigueur sans frein
commande leur journée, leur liberté.

Le joueur lui aussi est prisonnier
(Omar¹ l’a dit) d’un tout autre échiquier
où blancs sont les jours et noires les nuits.

Dieu pousse le joueur et lui, la pièce.
Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame :
poussière et temps et songe et agonies ?

Jorge Luís Borges, extrait de La proximité de la mer, Trad. Jacques Ancet

¹ Dans un robaïat, Omar Khayyâm, écrivain savant persan du XI et XIIe siècle écrit :

Nous ne sommes que des pions du jeu d’Échecs, avides d’action aux ordres du Grand Joueur,
Il nous mène de çà, de là, sur l’échiquier de la vie.
Et pour finir, nous emprisonne dans la caisse de la mort. 

Pour les hispanophones, la version originale  lue par  Jorge Luis Borges pour les belles sonorités du Castillan

Ajedrez

I

En su grave rincón, los jugadores
rigen las lentas piezas. El tablero
los demora hasta el alba en su severo
ámbito en que se odian dos colores.

Adentro irradian mágicos rigores
las formas: torre homérica, ligero
caballo, armada reina, rey postrero,
oblicuo alfil y peones agresores.

Cuando los jugadores se hayan ido,
cuando el tiempo los haya consumido,
ciertamente no habrá cesado el rito.

En el Oriente se encendió esta guerra
cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra.
como el otro, este juego es infinito.

II

Tenue rey, sesgo alfil, encarnizada
reina, torre directa y peón ladino
sobre lo negro y blanco del camino
buscan y libran su batalla armada.

No saben que la mano señalada
del jugador gobierna su destino,
no saben que un rigor adamantino
sujeta su albedrío y su jornada.

También el jugador es prisionero
(La sentencia es de Omar) de otro tablero
de negras noches y de blancos días.

Dios mueve al jugador, y éste, la pieza.
¿qué Dios detrás de Dios la trama empieza
de polvo, tiempo, sueño y agonías?