Archives de catégorie : Pièces et Échiquiers

Les pièce médiévales

De nombreuses pièces d’échecs médiévales furent retrouvées en divers endroits d’Europe. Elles sont au départ abstraites, de l’époque carolingienne et romane, du Xe au milieu du XIIIe siècle, inspirées alors des musulmans dont la religion n’encourageait pas la représentation d’êtres vivants. Sans interdire le jeu, les autorités religieuses islamiques intimaient l’ordre aux artisans de fabriquer des pièces abstraites.

Jeu d’Échecs en pâte de pierre moulée et vernie. Roi 5,5 cm, pion 3,3 cm. Iran, Nishapur XIIe siècle.

Le jeu le plus ancien est celui de Venafro en Italie, découvert par hasard près d’un théâtre romain à la périphérie de la ville de Molise. Il fut sans doute l’un des premiers, sculpté dans des os d’animaux autour de l’an 1000, date de l’introduction des Échecs en Europe.

Le jeu d’échecs de Venafro découvert en 1932.

Il est probable que, parmi les nombreuses pièces retrouvées en Europe, certaines furent manufacturées en Orient, en particulier celle en cristal de roche provenant d’Égypte fatimide comme ces pièce découvertes à San Rosenda de Celanova en Espagne.

Pieces en cristal de roche San Rosenda de Celanova (Galicia) Xe siècle.

Ces jeux quasi complets d’Occident, nous permettent effectivement de voir que les pièces arabo-persanes ont été reprises sans grand changement,  seuls les noms pour la plupart persans vont changer :

  • le Shah de la version orientale devient Rex : le Roi,
  • le Visir ou fers, le général, devient phonétiquement fierce, fiercia et se féminise par glissement sonore* vers vierge : la Reine puis la Dame. L’occident chrétien la substitue très tôt au vizir, Régina apparaît pour la première fois dans le poème Versus de scachis daté de 997.
  • les Faras (chevaux) deviennent les cavaliers,
  • les Alfil, les éléphants : alphini, aufin deviennent les fous ou les évêques episcopi outre manche. Les deux protubérances pointues évoquant les défenses de l’animal dans le jeu arabe ont été comprises par les occidentaux comme la mitre cornue d’un évêque, ou bien comme le bonnet d’un bouffon.
  • les rukh, le char phonétiquement devient rochi, roc : les tours
  • les baidaq fantassins sont identifiés aux pedes, piétons : les pions.

* Des raisons politiques sont également évoquées pour cette féminisation du conseiller du roi. Les croisades laissèrent les domaines aux mains des épouses, les libérant du joug de leurs soldatesques maris. Goûtant à cette liberté nouvelle, les femmes, au retour des époux, rechignèrent à reprendre le fuseau et gardèrent un brin d’autonomie. Notre souveraine apparaît, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen, l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel qu’Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation.

Le Jeu d’Échecs du Bauhaus

Échecs Bauhaus

hartwigJosef Hartwig, maître artisan de l’atelier de sculpture à l’école du Bauhaus de Weimar, créé vers 1923, ce jeu d’échecs dont les pièces en bois sont totalement abstraites, du jamais-vu jusque-là. Si pendant des siècles, le jeu était l’imitation de l’affrontement de deux armées, il est devenu peu à peu de plus en plus abstrait, purement intellectuel. Il n’est plus nécessaire, expliquait Hartwig, de représenter les pièces de manière réaliste. Elles doivent être abstraites et maniables, conformes au sens du jeu. Les formes géométriques symbolisent leurs mouvements sur l’échiquier : les pièces se déplaçant en ligne droite sont représentées par des cubes de tailles différentes ; le cavalier avançant de quatre cases est constitué de quatre cubes imbriqués à angle droit ; le fou, sur les diagonales, est représenté par une croix oblique  ; un autre cube surmonté d’un autre plus petit en biais figure le roi, qui lui avance en angle droit et en diagonale. La reine, la pièce la plus mobile, est matérialisée par un cube couronné d’une sphère. « Le pion et la tour se déplacent à angle droit vers le bord de l’échiquier, écrivait-il, mouvement exprimé par le cube ; le cavalier se déplace perpendiculairement, en crochet sur quatre carrés : quatre cubes combinés à angles droits (…) la reine, la figure la plus mobile, est constituée par un cylindre et une boule, elle est en fort contraste avec le roi, la tour et le pion, dont les formes sont cubiques, pour symboliser le lourd et le massif ».

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Joost Schmidt conçoit dans le même esprit le graphisme de la boîte en carton destinée à ranger les trente-deux pièces ainsi que la documentation : les couleurs (rouge, noir, beige), la typographie et la mise en page rectiligne et simple rappellent l’extrême abstraction des pièces.

Le style Régence

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Il fut longtemps le standard international avant d’être supplanté par le modèle « Staunton » qui devint le standard de la FIDE dans les années trente. Créer au XVIIIe, peut-être par le grand ébéniste Charles Cressent (1685-1768), associé à l’époque de la Régence (1715-1723), il est le plus français de tous les jeux d’Échecs. Encore produit aujourd’hui, particulièrement en Espagne, il n’est habituellement ni feutré, ni plombé.

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Les pièces, aux proportions harmonieuses, sont élégantes et élancées, le roi deux fois plus haut que le pion, de diamètre restreint par souci d’économie du bois précieux, souvent le fruitier, et pour limiter la taille des échiquiers afin de ne pas encombrer les tables des cafés où se jouaient notre jeu à cette époque. Les caractéristiques : la base du Roi et de la reine est évasée, alors que celle du Cavalier et du fou est sphérique ; la Reine, le Fou et le Pion se terminent de la même façon, une collerette surmontée d’une petite sphère ; la seule pièce sculptée serra le Cavalier, une tête de cheval sur sa base sphérique.

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« Ce qui frappe d’abord, écrit-t-on dans CCI France, c’est la stabilité du style qui évoluera très peu en 200 ans. Par exemple, le Roi et la Reine ne changent pratiquement pas. Il faut regarder les pions qui auront une évolution plus notable pour pouvoir situer un jeu. Ils passeront d’une partie haute pratiquement sans collerette jusqu’à une collerette de la taille de la base qui progressivement se courbera. La partie arrondie du sommet pour sa part ne cessera de prendre de l’importance. Autre pièce facilitant la situation dans le temps, la tour. C’est la pièce qui a subi les plus grandes évolutions. Dans les versions les plus anciennes du style, la tour reprend une base similaire à celle du Roi et de la Reine surmontée d’une tour de forme tronconique. Par la suite, la base évoluera vers une base sur pied surmonté d’un anneau arrondi. Enfin, dans les versions les plus récentes, la tour n’a plus de pied, mais repose directement sur sa base et prend une forme tronconique presque cylindrique. Enfin, les cavaliers verront la représentation stylisée de la tête du cheval des premières périodes se transformer progressivement vers des représentations plus réalistes et précises ».

Le jeu de Dieppe

La route de l’ivoire passait par Dieppe. Il fut un temps où cette ville de marin compta jusqu’à 300 tailleurs d´ivoire. Le port de Dieppe était autrefois un port de renommée internationale, port de commerce avec les colonies africaines de la France où l’on ramenait de la défense d’éléphant venue d’Afrique, laquelle faisait l’objet de présents de luxe. Les marins en ramenèrent de telles quantités (ils réussirent même à ramener un éléphant vivant sur leur bateau) que l’on se mit à sculpter l’ivoire plutôt que l’os ou le bois.

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Les sculpteurs s’inspiraient du royaume de France…

Le style dieppois est caractérisé par des pièces en ivoire, en buste monté sur un socle tourné, les tours habituellement cylindriques aux pierres et créneaux ciselés et les cavaliers sont des chevaux montés par des cavaliers.

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… ou des royaumes africains d’où provenait l’ivoire.

C’est au début du XVIIe siècle que la taille de l’ivoire prend son essor : objet religieux, nécessaires de toilette et quelques rares jeux d’Échecs. Mais au début du XVIIIe siècle, le jeu est en vogue et les tailleurs dieppois sculpteront, dans un style caractéristique, jusqu’à la fin du XIXe, de superbes jeux en ivoire, jusqu’à ce que des matériaux plus modernes, la bakélite entre autres, le remplacent.

Queen

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Lorenzo Quinn, Chess Set -Queen, bronze et acier 107 x 73 x 69 cm

« J’aime le jeu d’Échecs, écrit Lorenzo, fils du célèbre acteur Anthony Quinn. Il est aussi lumineux qu’il est frustrant. Il peut vous laisser croire que vous êtes supérieur dans la mesure où il affecte la plupart des autres – plus intelligents. Quand vous perdez contre un adversaire plus fort, la défaite affecte non seulement votre humeur, mais elle touche vos émotions les plus profondes et vous fait sentir vide et muet. Les Échecs sont le jeu le plus juste que je connaisse. Il met toute chose et tout le monde à leur vraie place. Je passais des heures sur une finale avec mon père, et lentement, au long des années, je m’améliorais, et finalement je commençai à gagner. À ce moment, je remarquai à quel point il le prit aussitôt personnellement. Je le vis alors vieux et frêle, parce qu’il n’était plus en mesure de battre son fils. Le temps a laissé le jeu et son défi inchangé. C’est un jeu dans lequel le temps est relatif et je souhaiterais que nous puissions apprendre à vivre nos vies de la même manière que nous jouons aux Échecs ».

Silver Chess Set, 1926

Silver Chess Set
Version moderne du jeu de Man Ray, datant de 1926.

Man Ray, né Emmanuel Rudzitsky (1890 – 1976), peintre, photographe et réalisateur de films américains, acteur du dadaïsme à New York, puis du surréalisme à Paris, forma avec son ami proche Marcel Duchamp, la branche américaine du mouvement dada. Comme de nombreux artistes dadaïstes et surréalistes, le jeu d’Échecs fut pour lui une métaphore de la création artistique. Man Ray apprit à jouer avec Duchamp et développa sa vie durant une conception de l’échiquier « comme un champ de pensée claire, d’imagination impromptue et de surprise ». Les motifs échiquéens sont récurrents dans les œuvres de Man Ray, peintures, photographies et objets. Dès 1920, il esquisse quelques modèles et construit son premier jeu avec des matériaux épars trouvés dans son studio. Dans l’un de ses premiers jeux datant de 1926, le Roi est une simple pyramide, symbole de la royauté égyptienne. La spirale d’un violon, évoquant la crinière d’un cheval, deviendra un Cavalier.