Archives de catégorie : Pièces et Échiquiers

Les origines des pièces de Lewis

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The Lewis chessmen

De nouvelles recherches ont jeté le doute sur les théories traditionnelles concernant l’historique des pièces de Lewis. Ces 93 pièces, actuellement réparties entre les musées d’Édimbourg et de Londres, furent découvertes sur l’île de Lewis en 1831 et considérées comme des pièces de jeu d’échecs d’origine scandinave, fabriquées à Trondheim en Norvège, le centre de la taille de l’ivoire de morse au Moyen-Âge.

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Mais les recherches, dirigées par le Dr David Caldwell du National Museum of Scotland, suggèrent qu’elles ont peut-être été utilisées à la fois aux échecs et au Hnefatafl¹, un jeu pratiqué dans la Scandinavie médiévale, mentionné dans de nombreuses sagas islandaises, où l’on retrouvait des rois et des pions. Cela jette également un doute sur la théorie traditionnelle selon laquelle ces pièces d’ivoire furent  perdues ou enterrées par un marchand. Le Dr Caldwel estime que ces pièces étaient plus susceptibles d’appartenir à une personne de haut rang, vivant sur l’île : « Nous pensons toujours que les pièces sont d’origine scandinave, peut-être fabriquées dans un atelier par plusieurs maîtres dans une ville comme Trondheim. Mais l’une des principales choses que nous affirmons dans nos recherches est qu’il est beaucoup plus probable que la horde soit de Lewis, appartenant à une personne qui y vivait plutôt qu’abandonnée par un commerçant de passage. Pour prendre un exemple relativement simple, un poème de louange dédié au milieu du XIIIe siècle à Angus Mor of Isla, dit que ce dernier à hérité de pièces d’échecs en ivoire de son père Donald, faisant d’Angus le tout premier Macdonald et aussi le roi de Lewis. Bien sûr, il serait stupide de prendre tout dans ce poème de louange au pied de la lettre, mais néanmoins, cela nous donne une idée d’une société de l’ouest de l’Écosse où de grands leaders comme Angus Mor, des évêques, des chefs de clan, appréciaient de jouer aux échecs et y voyaient un de leurs accomplissements. »

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Pions d’échecs ou de hnefatafl ?

On peut se demander comment ces pièces luxueuses, d’une grande valeur à l’époque, sont arrivées sur cette terre désolée. Caldwell pense qu’il existait une richesse raisonnable dans ces îles occidentales au XIIIe siècle, peut-être parce que l’économie médiévale accordait une plus grande valeur à une terre relativement stérile pouvant servir à l’élevage. « Il existait là certainement des chefs pouvant gagner beaucoup d’argent en élevant du bétail ou faisant des raids. Jusqu’au XIIIe siècle, survivait encore un mode de vie viking. »

« Je serais très déçu si nous avions écrit le dernier mot. Nous espérons avoir ouvert le débat et montré qu’il est possible, même avec un sujet très connu, de découvrir de nouvelles choses.² » Les pièces de l’Île de Lewis resteront sans doute encore longtemps entourées de mystères.

¹ Tafl signifie « table » en vieux norois. Grâce à un plateau de hnefatafl découvert dans un tombeau de l’âge du fer au Danemark, on sait que ce jeu existait en Scandinavie dès 400 après Jésus-Christ. Les Vikings l’ont introduit en Islande, en Grande-Bretagne et en Irlande où il devint l’unique jeu de plateau pratiqué par les Saxons. Il resta populaire jusqu’à l’introduction des échecs au Xe siècle. Les règles de l’époque en sont aujourd’hui perdues.
² Recherches publiées dans Medieval Archaeology en novembre 2009.

Cache au trésor

Manezhnaya tresor échecs
Une pièce d’échecs, découverte en 1993 lors de la fouille massive de la place Manezhnaya (la place du Manège) à Moscou, où se situait le manoir des riches marchands Silin du XVIIIe et XIXe siècles, se sépare en deux parties qui s’emboîtent si bien qu’elle semble d’un seul bloc. Nous ne pouvons que deviner quel genre de trésor y était caché. Bien qu’incomplète, elle est assez semblable à celle découverte, au printemps 2017, dans la rue Prechistenka.

Elephant Man

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Fou (évêque) en ivoire de morse, Europe du nord, XIIe, siècle – Paris, Musée de Cluny

L’évêque fut introduit sur l’échiquier européen au XIIe siècle, remplaçant l’éléphant de la tradition islamique et persane. La substitution d’un homme d’église à un animal utilisé au combat peut sembler curieuse, mais les évêques médiévaux étaient aussi des combattants et maniaient l’épée aussi bien que le goupillon. Le voici dans sa fonction plus pacifique de prélat, avec ses attributs : la crosse et le livre saint.

Les deux pointes sommitales des pièces arabo-persanes, suggérant les défenses de l’animal, évoquèrent pour les Européens du Nord, qui ne rencontraient guère d’éléphant dans leur contrée, la mitre de l’ecclésiastique. À noter que la pièce garde cependant les deux ergots au sommet de la niche abritant ce saint homme, attestant du passage progressif de la stylisation islamique à des représentations plus figuratives en Europe.

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Éléphant islamique 9 cm, 8 – 10e siècle, Metropolitan Museum

Sentinelle souriant

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« Warder »  scandinave en ivoire de baleine (Tour ou Pion) 4.8 × 3.2 × 2.3 cm, XIIe siècle, Metropolitan Museum

Armé et prêt pour la bataille, ce guerrier debout, vêtu d’une longue cape, se penche légèrement, les épaules voutées, comme s’il portait le poids de son armure et pourtant, il a un visage ouvert, presque souriant.

Un éléphant sur un fil

Cavalier monté sur un éléphant sculpté sur une base ovale (hauteur : 4,7 centimètres), Ouzbékistan XI-XIIe siècle – British Museum

Le fīl (fyala, afyāl), ou l’Éléphant du jeu indien, se déplaçait selon les diagonales, faisant un bond de deux cases à partir de sa case d’origine, que la case intermédiaire soit occupée ou vide. Le fīl capturait, comme notre cavalier aujourd’hui, la pièce qui se trouvait éventuellement sur la case d’arrivée. Les Éléphants droits et gauches étaient distingués comme aujourd’hui nos Fous et Cavaliers : fīl ash-shāh et fīl al-firzān, l’éléphant du Roi (shāh) et du conseiller (firzān).

Quand les échecs arrivèrent en Perse, le nom sanscrit fut traduit en pil. Les musulmans, pour convenir à la phonologie arabe, le transformèrent en fil et alfil (en préfixant l’article défini arabe al). Son mouvement d’origine reste incertain. H.J.R. Murray dans son History of Chess considérait que le saut en diagonale à deux cases était sans doute le mouvement original, faisant alors de l’éléphant et du vizir les pièces les plus faibles du jeu, raison principale, selon lui,  des changements qui rendirent l’alfil et le ferz (devenant respectivement le fou et la reine) plus forts dans les échecs modernes à la Renaissance.

Éléphant de verre

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Pièce en forme d’éléphant 6,2 cm diam. 9 cm hauteur, verre taillé Perse ou Syrie, X-XIVesiècles

Les échecs étaient le jeu d’intérieur le plus populaire du Califat abbasside, puis ils se propagèrent au Levant, en Afrique du Nord et dans l’Empire byzantin via les conquêtes islamiques. Aux XIe et XIIe siècles, les échecs n’étaient joués que dans les cercles nobles et royaux, et les pièces étaient souvent fabriquées à partir de matériaux de luxe tels que l’ivoire et le cristal de roche.

De verre turquoise, de forme cylindrique à base plate et au-dessus légèrement bombé, cette pièce est rare, estimée à plus de 35 000 €. Des pièces en forme d’éléphant ont été trouvées au travers du Moyen-Orient, de Iran ou de l’Inde, ainsi que dans les régions d’Asie centrale, bien qu’elles aient généralement été de forme abstraite et ne ressemblent pas à l’animal comme dans cet exemple. Cependant, peu d’entre elles ont été trouvées en verre.

Une reine perdue

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La Reine perdue de Trondheim

Récemment, la consultation de documents datant de 1890 et concernant des fouilles qui eurent lieu dans les ruines de l’église St Olav à Trondheim en Norvège, révéla le dessin d’une petite figurine humaine fragmentaire. Le découvreur, le Major Otto Krefting, fournit seulement de pauvres informations sur l’objet : « Dans les graviers ont été trouvés des fragments brûlés d’une petite Madone avec l’enfant Jésus (Christchild), magnifiquement sculptée en ivoire. » Malheureusement, le dessin et la description de Krefting sont tout ce qui a survécu, la pièce semble avoir été perdue. Probablement à cause de son absence, et de l’obscurité de la publication contenant le dessin, aucune autre idée ne semble avoir été donnée sur la fonction de l’objet, âge et iconographie. Cependant, lors d’une nouvelle évaluation, il peut être considéré comme une des découvertes les plus importantes de son genre. Le dessin dépeint, sans doute fragmentairement, la forme caractéristique et les détails d’une reine d’échecs du type si familier des pièces en ivoire de morse découvert en 1831 sur l’île de Lewis.

L’illustration comprend des vues avant, droites et arrières de la tête fragmentaire et torse supérieur d’une petite figurine humaine, avec, en outre, deux fragments apparemment séparés de forme et d’origine plus ambiguës. La référence de Krefting à un Christchild est clairement fantaisiste, et peut être ignoré.

La figurine est comparable aux reines de l’île de Lewis par les matières premières, taille, forme et détails sculpturaux. En ce qui concerne la matière première, Krefting déclare que la pièce est composée d’ivoire et  probablement entendait-il, ivoire de morse. Les huit reines de Lewis varient considérablement en taille. Cependant, la hauteur de la partie survivante de la figurine de Trondheim est de 4,5 cm, soit une hauteur totale de 9 cm (4,5 cm supplémentaires pourraient accueillir un corps inférieur et un trône convenablement proportionné), semblable avec les deux plus grandes reines de Lewis. Le trait le plus frappant et évocateur et l’indice le plus éloquent, sont l’attitude caractéristique de la souveraine, la main droite reposant contre la joue. De même, le voile, recouvrant les épaules, la place de manière concluante dans la compagnie des reines d’échecs de Lewis. La manière précise dont le voile de la reine de Trondheim est plié et disposé sur les épaules, est reproduit presque exactement sur les deux plus grandes reines de Lewis, tandis que la bande de décoration perlée le long de son ourlet est répétée sur l’une des plus petites reines. La bande décorative entourant la tête est clairement la base décorée d’une ancienne couronne. Bien que le visage soit endommagé, les yeux fixes et les sourcils forts sont compatibles avec le visage emphatique caractéristiques et l’expression intense des reines Lewis.

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Les fragments trouvés avec la figurine, en ivoire noirci à la chaleur, sont plus ambigus. Celui de droite peut éventuellement appartenir au devant de la reine, les deux paires de lignes parallèles faisant peut-être à l’origine partie de l’ourlet décoré de sa robe. Le fragment de gauche est encore plus énigmatique, et la présence ostensible de petits motifs point et cercle, les ocelles, une forme de décoration presque entièrement absente des pièces de Lewis, soulève quelques doutes quant à savoir si ce fragment provient réellement de la reine.

Il ne fait aucun doute que la reine provient du même atelier qui a produit les pièces de Lewis, atelier que l’on situe précisément à Trondheim, bien qu’une controverse argumentée, originerait les pièces en Islande. Cette reine est probablement l’une des premières formes de représentation des pièces d’échecs connue en Scandinavie et la présence de ce nouveau membre de la « famille Lewis » sur le sol norvégien renforcerait la pertinence de la présence de cet atelier au cœur même de Trondheim, une des plus anciennes villes scandinaves, riche d’ateliers médiévaux de sculpture sur bois et sur ivoire.

Bibliographie : A drawing of a Medieval Ivory chess piece from the 12th-century church of St Olav, Trondheim, Norway (pp 151-154) Christopher McLees and Oystein Ekroll.

Échecs des antipodes

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Pièce d’échecs en os, tournées et sculptées

Ces deux pièces d’échecs en os furent trouvées sous le plancher de deux maisons d’ouvriers de l’époque victorienne en Australie à Darling Harbour, un quartier de Sydney. Probablement fabriquées en Grande-Bretagne pour un marché en plein essor, ces jeux portatifs faisaient partie d’une longue tradition d’objets d’utilité, de plaisir et de décoration en os, ivoire et corne.

Un tel travail ou « scrimshaw » est généralement associé aux marins, mais pouvait également être réalisé par des prisonniers de guerre, des condamnés ou des esclaves pour obtenir de la nourriture ou de l’argent. De petits objets similaires étaient également faits de pierre ou d’autres matériaux facilement disponibles. On les trouve dans de nombreux sites du dix-huitième et dix-neuvième siècle dans le monde, en particulier ceux qui ont un lien militaire ou maritime, tel que les forts, les camps de prisonniers, les forts, les épaves et les carcasses.

Une reine ibérique

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Reine espagnole XIIe siècle (7,1 x 4,4 x 6,8 cm) – Walters Art Museum

Cette reine, assise à l’intérieur d’un château, est inspirée de pièces similaires fabriquées dans le monde arabe entre le VIIIe et IXe siècles et introduite en Europe occidentale sous forme de cadeaux ou d’articles de commerce. La coiffe de la reine, une capuche ajustée avec un bandeau, est typique des vêtements royaux portés en Espagne au XIIe siècle. La pièce est taillée dans une défense de morse, utilisée comme alternative moins chère à l’ivoire d’éléphant.

La forme du château rappelle la pièce islamique, le monarque sur un palanquin, porté à dos d’éléphant. Ces pièces en ivoire étaient jugées trop précieuses pour être jouées. Présents qui venaient enrichir ces « trésors », collection bric-à-brac, vitrine de la richesse des grands aristocrates médiévaux. Elles pouvaient aussi être offertes à des monastères, pour s’assurer la faveur de l’église et sa protection, conservée ou vendues pour entretenir les édifices religieux.

Cette représentation figurative de la reine marque la tentative de l’artiste d’imposer un nouveau style réaliste en opposition aux formes abstraites islamiques traditionnelles. L’introduction du jeu en occident fut faite au travers des pièces de style arabe, puis évolua vers cette figuration, révélant la nature adaptative de ce jeu, une acculturation progressive qui favorisa sa popularité et sa diffusion dans l’Europe chrétienne.

Une belle réplique sur DownUnderPharaoh

De style roman, la reine du Walters Art Museum a des yeux en forme d’amande, le regard déporté vers le côté, dans la direction où peut-être se tenait son royal époux. La bouche, mélancolique, est typique des sculpteurs d’ivoire espagnols de l’époque. La coiffe de la reine est d’aspect byzantin en raison de la partie du capuchon bien ajustée avec des côtés drapés qui descendent vers le corps, couvrant le cou et les épaules. Cependant, le rassemblement caractéristique du tissu sous le menton est également typique d’une coiffure de style islamique ibérique.