Archives de catégorie : Pièces et Échiquiers

Échecs des antipodes

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Pièce d’échecs en os, tournées et sculptées

Ces deux pièces d’échecs en os furent trouvées sous le plancher de deux maisons d’ouvriers de l’époque victorienne en Australie à Darling Harbour, un quartier de Sydney. Probablement fabriquées en Grande-Bretagne pour un marché en plein essor, ces jeux portatifs faisaient partie d’une longue tradition d’objets d’utilité, de plaisir et de décoration en os, ivoire et corne.

Un tel travail ou « scrimshaw » est généralement associé aux marins, mais pouvait également être réalisé par des prisonniers de guerre, des condamnés ou des esclaves pour obtenir de la nourriture ou de l’argent. De petits objets similaires étaient également faits de pierre ou d’autres matériaux facilement disponibles. On les trouve dans de nombreux sites du dix-huitième et dix-neuvième siècle dans le monde, en particulier ceux qui ont un lien militaire ou maritime, tel que les forts, les camps de prisonniers, les forts, les épaves et les carcasses.

Une reine ibérique

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Reine espagnole XIIe siècle (7,1 x 4,4 x 6,8 cm) – Walters Art Museum

Cette reine, assise à l’intérieur d’un château, est inspirée de pièces similaires fabriquées dans le monde arabe entre le VIIIe et IXe siècles et introduite en Europe occidentale sous forme de cadeaux ou d’articles de commerce. La coiffe de la reine, une capuche ajustée avec un bandeau, est typique des vêtements royaux portés en Espagne au XIIe siècle. La pièce est taillée dans une défense de morse, utilisée comme alternative moins chère à l’ivoire d’éléphant.

La forme du château rappelle la pièce islamique, le monarque sur un palanquin, porté à dos d’éléphant. Ces pièces en ivoire étaient jugées trop précieuses pour être jouées. Présents qui venaient enrichir ces « trésors », collection bric-à-brac, vitrine de la richesse des grands aristocrates médiévaux. Elles pouvaient aussi être offertes à des monastères, pour s’assurer la faveur de l’église et sa protection, conservée ou vendues pour entretenir les édifices religieux.

Cette représentation figurative de la reine marque la tentative de l’artiste d’imposer un nouveau style réaliste en opposition aux formes abstraites islamiques traditionnelles. L’introduction du jeu en occident fut faite au travers des pièces de style arabe, puis évolua vers cette figuration, révélant la nature adaptative de ce jeu, une acculturation progressive qui favorisa sa popularité et sa diffusion dans l’Europe chrétienne.

Une belle réplique sur DownUnderPharaoh

De style roman, la reine du Walters Art Museum a des yeux en forme d’amande, le regard déporté vers le côté, dans la direction où peut-être se tenait son royal époux. La bouche, mélancolique, est typique des sculpteurs d’ivoire espagnols de l’époque. La coiffe de la reine est d’aspect byzantin en raison de la partie du capuchon bien ajustée avec des côtés drapés qui descendent vers le corps, couvrant le cou et les épaules. Cependant, le rassemblement caractéristique du tissu sous le menton est également typique d’une coiffure de style islamique ibérique.

Un chevalier d’Henry VIII

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Reconstruction d’un Cavalier vers 1510–30 – Metropolitan Museum

Ce cavalier en ivoire, semblable à une pièce d’échec similaire dans la collection du Metropolitan Museum (n° 68.95), donne une bonne impression d’une armure complète pour homme et cheval portée dans toute l’Europe au début du XVIe siècle.

Malgré la représentation quelque peu stylisée de l’armure, plusieurs éléments de la figure sont remarquables. Dans le cadre d’une armure complète, l’homme d’armes porte un casque, des défenses d’épaules (épaulières) avec de grandes brides droites pour une protection supplémentaire du cou (haute-pièces) et une jupe textile. De la lance, qui reposait jadis sur le côté de la selle, seule subsiste la partie sous la main droite du cavalier.

Le harnachement du destrier comprend un chamfron (pièce de fer qui couvrait autrefois le devant de la tête d’un cheval armé) léger et ouvert, sans protection des oreilles ou des yeux ; une crinière de plusieurs plaques de métal associées et flexibles, probablement muni d’une défense supplémentaire pour la gorge ; un pectoral et une croupière. Les deux derniers éléments montrent peu de détails, à l’exception d’un bossage proéminent de chaque côté du pectoral et d’une bande qui court le long des bords principaux, mais leur apparence générale indique que les deux sont faits de cuir plutôt que de métal.

Alors que l’armure du corps du cheval est d’un type porté dans toute l’Europe au début du XVIe siècle, jusqu’en 1540 au moins, sa combinaison avec plusieurs éléments de l’armure de l’homme, permet une datation un peu plus précise. La combinaison de l’armure avec un plastron globuleux, de grandes épaulières avec de hauts gardes droits (haute pièces), et une jupe indique plutôt le début du XVIe siècle. Ce mélange particulier de traits stylistiques italiens et allemands est caractéristique de la mode à la cour anglaise du temps de Henry VIII. Ces jupes, souvent fabriquées à partir de textiles tissés ou brodés, étaient portées avec des armures en Italie depuis au moins le milieu du XVe siècle, mais sont devenues populaires dans le reste de l’Europe peu après 1500. Si l’on considère les hautes pièces extrêmement hautes des épaulières rarement découvertes avant 1510, et le fait que les harnachements de ce type devinrent moins populaires peu après la troisième décennie du siècle, la date la plus probable pour cette pièce d’échecs se situe entre 1510 et 1530 environ.

Échiquier en travertin

Échiquier travertin marbre

Échiquier en travertin serti de cases en marbre noir.  Le travertin est une roche sédimentaire calcaire de couleur blanche quand elle est pure, construite par des organismes vivants (biogénique). Le travertin est la pierre dont on s’est servi pour les plus beaux édifices de la Rome antique.

Échiquier travertin marbre

Les pièces sont en améthyste et cristal de roche montées en vermeil constitué d’argent recouvert d’or. France vers 1980. Ce jeu est estimé à 16 250 € par Sotheby’s.

Un chevalier en armure

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Cavalier en ivoire d’éléphant, Europe de l’est (6 x 6,4 cm), vers 1350 – Metropolitan Museum

Ce remarquable Cavalier en ivoire, le survivant solitaire d’un ensemble disparu, fournit une description rare d’une armure complète de la fin du XIVe siècle à la fois pour l’homme et le cheval. En outre, il est l’une des plus anciennes représentations avant le XVIe siècle.

L’armure de l’homme et du cheval peuvent être datées de la seconde moitié du XIVe siècle. Celle de l’homme d’armes se compose d’un bassinet à visière avec une protection du cou (camaille en côte de maille), d’une chemise à manches longues, de gantelets en forme de sablier, de genouillères et de jambières. Le personnage se protège de son bouclier de cavalier, une targe. L’épée de guerre ou « grande épée » est suspendue à son flanc gauche, tandis que sa main droite tenait autrefois une lance reposant devant l’arc de selle ; seule la partie inférieure de la lance a survécu.

cavalier ivoire échecs pièce médiévalL’élément le plus notable du harnachement est le grand chamfron (ou chanfrein), la large pièce de fer qui entoure toute la tête de l’animal. Le chamfron s’étend avec habileté de l’arrière jusqu’à la pointe du museau, où il est percé pour la ventilation. La zone des oreilles est trop usée pour révéler toute défense, mais les yeux sont couverts par des protections en forme de coupes. Une ligne étagée de chaque côté de la tête suggère que la grande plaque principale est reliée par des charnières à d’autres plaques protégeant le dessous de la mâchoire inférieure du cheval. Le chanfrein est prolongé à l’arrière par deux nervures qui semblent entourer complètement le cou. Une côte de maille protège le bas du cou, la poitrine et l’arrière-train et s’étend à l’origine jusqu’au genou et au jarret de l’animal, aujourd’hui manquants.

En plus, le cheval porte quatre panneaux. Le premier, en forme de pectoral est suspendu à la base du cou, protégeant la poitrine ; un panneau carré de chaque côté des quartiers arrières et un panneau en forme de bouclier à l’arrière, cachant complètement la queue, sont suspendus à un système de sangles au travers la croupe. Ces panneaux, servant à la fois de protections supplémentaires et de parures, étaient en cuir durci recouvert de textiles peints ou brodés avec les armoiries du chevalier.

L’absence d’armure de plaque pour le torse et les bras de l’homme, ou d’un revêtement textile pour son corps, est inhabituel pour la fin du XIVe siècle, mais les représentations de ce type particulier de chamfron peuvent être trouvées dans la dernière moitié du XIVe jusqu’au moins la deuxième décade du XVe. Les protège-yeux du destrier en forme de cuillère, le manque d’armure de plaque pour le cavalier et le fait que les côtes de mailles recouvrant les chevaux sont rapidement tombés en désuétude après le début du XVe siècle, plaident pour une datation de cette pièce au quatorzième siècle.

Au début du haut Moyen Âge, les épées sont portées au côté gauche au moyen d’un double pontet vertical (sorte de boucle rigide).

Cavalcade financière

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Cavalier en ivoire VIIIe-IXe siècle, 8.57 cm – Museum of Fine Arts, Boston

Cette pièce sicilienne ou hispano-arabe est décorée d’un motif géométrique de points et de cercles (ocelles). Pour la petite histoire, ce cavalier du Moyen-Âge vécut des aventures plus modernes. Il faisait partie de la collection d’art de Jakob Goldschmidt, principal créateur de la Darmstädter und Nationalbank ou Danat Bank. À la suite de la crise bancaire de 1931, la Danat Bank obtint la propriété légale de la collection d’art de Goldschmidt en garantie de ses dettes, ce dernier en conservant la possession physique. Une fois ses dettes acquittées, la propriété devait lui revenir pleine et entière. Mais en 1932, la collection est transférée August Thyssen d‘Iron and Steel Works, qui rachète 3 millions de RM de la dette de Goldschmidt.

Jakob Goldschmidt, fuyant le nazisme, quitte l’Allemagne en 1933 et émigre aux États-Unis en 1936. Jusqu’en juillet 1934, Goldschmidt verse des intérêts, mais Thyssen vend la collection aux enchères en septembre 1936 et récupère 300 347 de RM. En 2006, le Comité consultatif britannique sur la spoliation publie un rapport : la collection a été vendue « conformément à l’accord conclu par Goldschmidt avec Thyssen en 1932 pour liquider ses actifs et réduire sa responsabilité envers Danat Bank ; ce n’était pas une vente forcée par le régime nazi. »

Reliquaire ou Reine d’échecs ?

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Dernier quart du XIe siècle. Ivoire d’éléphant.

Cette pièce du bas Moyen-Âge, XIIe siècle, proviendrait du trésor de la cathédrale de Reims. Le vrai trésor, pour l’Église, est bien sûr celui que l’on se constitue dans les cieux ; sur terre, le trésor de reliques est le seul qui reçoive une approbation inconditionnée — du moins dans les positions les plus rigoureuses, même si, pour la fin du Moyen Âge, on pourrait sans doute trouver des attitudes plus nuancées. Un trésor au Moyen-Âge et un « musée imaginaire, explique Michel Pastoureau, dont la mise en valeur, la conservation ou l’exposition publique font partie intégrante de la liturgie du pouvoir.* » Tout un bric-à-brac parfois hétéroclite, mais cependant marque symbolique de puissance que l’on montrait aux visiteurs de marque.

Le soubassement représente une scène de l’enfance du Christ et son baptême. La partie supérieure, la légende du baptême de Clovis.

* L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un

Le tueur de dragon

Cavalier français vers 1250 (7,8 x 6,5 x 3,5 cm) en ivoire de morse – Metropolitan Museum

La figurine représente Saint-Georges terrassant le dragon. Le personnage, coiffé d’un casque fermé à sommet plat, est revêtu d’une cuirasse sur une tunique. Protégé de son large bouclier triangulaire, il brandissait une lance dans sa main droite, mais malheureusement le bras a été brisé à l’épaule. La pointe est encore visible dans la gueule grimaçante du monstre. Son destrier se cabre sur cet horrible dragon. Sa queue se fond dans un enchevêtrement de volutes florales comme une suggestion d’une forêt enchantée où notre héros poursuivra sa quête.
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Cette pièce, finement ciselée, beaucoup plus élégante que les pièces habituelles de cette époque, était réservée à l’élite aristocratique. Elle est contemporaine des pièces non-figuratives, utilisées par tous les degrés de la société médiévale.