Archives de catégorie : Pièces et Échiquiers

Afrasiyab, les premières pièces connues

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Les premières pièces d’échecs connues, trouvées à Afrasiab, près de Samarcande, en Ouzbékistan par l’archéologue Jurij F. Burjakov en 1977.

Les pièces d’échecs au cours de l’ère islamique se divisent en deux grandes familles. Dans l’une, les pièces sont des représentations plus ou moins naturalistes des figures, tandis que dans l’autre, elles sont des formes abstraites. Quand, où et pourquoi les pièces ont commencé à devenir abstraites est encore un sujet de débat. Il est probable que les deux types aient été déjà utilisés peu avant l’ère islamique, mais malheureusement, notre connaissance de cette période est très limitée. Nous n’avons aucun objet identifiable comme pièce d’échecs avant le IXe siècle, à l’exception des sept pièces découvertes à Afrasiyab du VIIe siècle. Notre connaissance de l’époque pré-islamique repose donc essentiellement sur la littérature.

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Le pion fantassin (padati), le cavalier et le fierzan( l’antique reine) assez semblables), le chariot-tour et le roi.

À un stade précoce de l’histoire des échecs, les figures étaient réalistes et artistiquement exécutées représentant une armées avec son infanterie, sa cavalerie, le roi et sa cour.

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Roi, Chariot, Vizir et Éléphant d’Afrasiyab

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Les pièce de Richard Filipowski

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Richard Filipowski – Jeu en résine d’acrylique, dimension du Roi : 4.9 x 1.6 x 1.6 cm

Ce jeu, dessiné par Richard Filipowski, artiste américain né en Pologne en 1923, figurait parmi les œuvres présentées à l’exposition The Imagery of Chess à la galerie Julien Levy de New-York en 1944-45. Il reçut des critiques favorables dans Newsweek et Art Digest. Filipowski, à l’âge de dix-neuf ans, conçut ces pièces, simples et élégantes à la demande de László Moholy-Nagy, son professeur à l’Institute of Design de Chicago. Un petit point foré dans leurs dessous et rempli de peinture noire différencie une des côtés.

Sit-tu-yin

Pièces d’échecs birmanes XIXe (24.8 x 22.2 cm) – Philadelphia Museum of Art

Au sit-tu-yin (en birman : စစ်တုရင်), le jeu d’échecs traditionnel de la Birmanie (maintenant Myanmar), descendant direct du chaturanga indien, chaque joueur a un roi, un général, deux tours, deux cavaliers, deux éléphants et huit pions. Ces pièces sont exceptionnelles par leurs tailles et leurs décorations colorées. Le chameau monté est probablement une forme variante de l’éléphant sittuyin (l’équivalent du fou dans les échecs occidentaux).

Les échecs traditionnels de Birmanie ont de nombreuses similitudes avec les anciennes formes d’échecs indiens et offrent une particularité unique : contrairement à la plupart des jeux d’échecs, les pièces birmanes ne se sont jamais installés dans un modèle simplifié et abstrait, mais sont presque toujours des figures soigneusement sculptées, représentant des personnages, des animaux et parfois des personnages légendaires sur le champ de bataille. Ces ensembles uniques sont très prisés par les collectionneurs.

Comme dans les autres formes d’échecs, chacune des six différentes pièces a son propre mouvement sur l’échiquier. Certains sont similaires aux échecs modernes et internationaux et certains sont plus anciens.


Le roi est appelé min-gyi, le mot birman pour « roi ». Son mouvement nous est également familier, une case dans n’importe quelle direction. Comme dans d’autres formes d’échecs, le roi ne peut pas aller là où il est menacé de capture, car sa préservation est primordiale.

La reine, sit-ke, est un « général ». Il se déplace seulement d’une case en diagonale, mouvement très commun retrouvé dans les formes d’échecs antiques et asiatiques. Il est identique au firz, le wizir, quand il arriva en Europe, mais très différent de la reine toute puissante apparue au Moyen Âge en Europe.

L’Éléphant, péché, notre Fou, peut se déplacer d’une case dans cinq directions. C’est-à-dire, une direction pour chacun de ses appendices, y compris le tronc. En conséquence, se déplaçant dans l’une des quatre directions diagonales (pour les jambes) ou d’une case vers l’avant (pour le tronc). Ce déplacement fut très répandu dans les anciennes formes des échecs, et repéré en Inde au début du XIe siècle.

Le Cavalier est appelé myin, « cheval ». Il se déplace de ce mouvement particulier en forme de L vu dans d’autres types d’échecs : deux cases en avant, en arrière, à gauche ou à droite et une case à angle droit. C’est la seule pièce qui ne peut pas être bloquée. Il saute simplement par-dessus les pièces sur son chemin.

La tour s’appelle yahhta, une sorte de « chariot », la pièce est généralement représentée comme une hutte cérémonielle. Cette pièce se déplace exactement comme la tour familière : orthogonalement en avant et en arrière, à gauche ou à droite. Elle peut être bloquée par une pièce sur son passage, ou peut capturer une pièce ennemie si elle en rencontre une.

Le pion s’appelle , un nom inhabituellement honorable pour ce personnage, le plus faible de l’échiquier, évoquant un « seigneur féodal ». Ces petits seigneurs se déplacent comme nos pions modernes, une case en avant et en diagonale pour capturer. Seul le pion a un mouvement spécial pour capturer. Les autres pièces utilisent leurs mouvements normaux et atterrissent sur la case de la pièce adverse.

Voici ce qui caractérise la tradition des échecs birmans. D’abord, les pions sont bien avancés sur le plateau. Chaque joueur commence avec des pions à sa gauche sur la 3e rangée, et des pions à sa droite sur la 4e rangée. Les joueurs procèdent ensuite à la mise en place du reste des pièces dans leur propre arrangement choisi, en suivant quelques lignes directrices :

  • le joueur qui joue les « rouges » commence par installer toutes ses pièces ; le joueur jouant les « noirs » positionne ensuite ses pièces.
  • le premier rang de chaque côté du plateau est réservé aux tours. Elles sont placées n’importe où sur cette rangée.
  • les pièces restantes (min-gyi, myin, sit-ke et péché) sont mises en place selon le souhait du joueur, sur les deuxièmes et troisièmes rangées, derrière les pions. Ces pièces ne peuvent pas être placées sur la première rangée réservée aux tours.
  • le joueur avec les Noirs positionne ses pièces en second, ne pouvant placer une tour en une ligne directe avec le roi adverse, sauf s’il y a au moins une pièce, autre qu’un pion, s’interposant entre la tour et le roi. La pièce entre les deux peut être de l’une ou l’autre couleur. Cela réduit simplement l’avantage du deuxième joueur à établir une attaque immédiate, voyant comment les pièces de son adversaire ont été déployées.
  • après que toutes les pièces soient mises en place, les Rouges font le premier mouvement et les joueurs alternent en déplaçant une pièce à chaque coup tout au long de la partie.

Remarquez les longues diagonales créant un grand « X » sur le plateau. Ces lignes marquent les carrés de promotion. Quand un pion se déplace sur l’une de ces lignes dans le camp adverse, ce pion peut être promu en reine, uniquement si la reine a déjà été capturée. Si un joueur a un pion sur un de ces carrés de promotion pas encore promu, il peut choisir de le promouvoir à tout moment, tant qu’il reste sur la case de promotion et que la reine est hors de l’échiquier. Choisir de faire la promotion de cette manière constitue un mouvement, et le joueur ne bouge aucune pièce sur le plateau avant son prochain tour.

L’objectif du jeu est de piéger le roi ennemi afin qu’il soit menacé et ne puisse éviter la capture. Quand il est en échec, il doit impérativement se déplacer pour échapper à la menace. Si la fuite n’est pas possible, la partie est perdue. Une particularité cependant, le pat n’est pas permis. Si le roi ne peut pas se déplacer, sans aucune possibilité d’action légale, alors qu’il n’est pas en échec, le joueur attaquant doit effectuer un autre mouvement, ne créant pas le pat. S’il devient évident qu’aucun joueur n’a plus assez de matériel pour mater, la partie est alors déclarée nulle.

Le jeu de sittuyin existe depuis plus d’un millénaire sans un ensemble de règles unifiées dans toutes les régions. Les règles données ici sont basées sur les règles de la Fédération d’échecs birmans établies après la Seconde Guerre mondiale, mais elles ne sont en aucun cas universelles.

Échiquier mural

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Marcel Duchamp – Maquette pour pièce d’échecs pour un échiquier mural, vers 1930 (7 cm)

Marcel Duchamp, passionné d’échecs, se fabrique un échiquier murale avec du papier coloré collé sur un disque en carton. « Objectivement, déclarait-il au banquet de l’association d’échecs de New-York, en 1952, une partie d’échecs ressemble beaucoup à un dessin à la plume, avec cette différence que le joueur d’échecs peint avec les formes blanches et noires déjà prêtes, au lieu d’inventer des formes comme le fait l’artiste. Le dessin ainsi élaboré sur l’échiquier n’a apparemment pas de valeur esthétique visuelle, et ressemble d’avantage à une partition de musique, qui peut être jouée et rejouée. Dans les échecs, la beauté n’est pas une expérience visuelle comme en peinture. C’est une beauté plus proche de celle qu’offre la poésie : les pièces d’échecs sont l’alphabet majuscule qui donne forme aux pensées ; et ces pensées, bien qu’elles composent un dessin visuel sur l’échiquier, expriment leur beauté, comme un poème. En fait, je crois que tout joueur d’échecs connaît deux plaisirs esthétiques mélangés : l’image abstraite apparentée à l’écriture, et le plaisir sensuel de l’exécution idéographique de cette image sur l’échiquier. Mes contacts étroits avec les artistes et les joueurs d’échecs m’ont induit à conclure que, si tous les artistes ne sont pas des joueurs d’échecs, tous les joueurs d’échecs sont des artistes ».

Une tour de Nishapur

Pièce d’échecs en ivoire sculptée sous la forme d’un char tiré par une paire de chevaux
menés par deux cavaliers (H : 5 cm L : 3,5cm), VII-VIIIe siècle, Iran – Metroplitan Museum

Cette pièce est très semblable à celles mise au jour à Afrasiyab près de Samarcande et, dans un premier temps, on lui attribua la même origine. Elle aurait été découverte, en fait, dans le district de Nishapur du Khurasan iranien.

Un roi venu d’Égypte

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Roi ou reine en ivoire 3 cm, Egypte ou Irak Xe-XIe siècle

Toujours difficile de différencier le roi ou la reine dans ces époques médiévales. Cette pièce étant isolée, il n’est pas possible de dire s’il s’agit d’un roi ou d’un vizir, la dénomination ancienne de notre reine moderne, la forme de ces deux figures étant identique. Jusqu’au Xe siècle, seule la taille les différenciait au sein d’un même jeu.

Cette pièce, malgré sa stylisation islamique, semble garder quelque chose de sa splendeur indienne. L’arrière, plus élevé, représente le roi sur son palanquin porté par un éléphant dont on reconnaît les défenses réduites à deux petites excroissances latérales. Les arabesques allongées à l’avant et au dos pourraient symboliser la trompe et la queue de l’animal.

Le Cavalier de Tønsberg

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Les archéologues de l’Institut norvégien de recherche sur le patrimoine culturel (NIKU) ont trouvé une petite pièce d’échecs médiévale (un cavalier) richement décorée avant Noël, lors d’une fouille à la porte Anders Madsens à Tønsberg, dans une maison datant du XIIe siècle. Tønsberg est la plus ancienne ville de Norvège et les fouilles y sont suivies de près par les historiens et les archéologues. La pièce, cylindrique, en bois de cervidé, conçue selon la tradition islamique où aucune figure humaine ne doit être représentée, est haute de 3 cm sur 2,6 de diamètre. Les échecs furent introduits en Norvège à la fin de l’ère viking. De l’Orient, ils se frayèrent un chemin vers la Scandinavie au travers des vastes étendues sauvages de la Russie.

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Le médecin et la mort

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Remi-Fursy Descarsin – Portait du Dr C. venant de sauver un malade

On sait peu de chose de Remi-Fursy Descarsin, peintre français né en 1747, protégé du comte de Provence, le futur roi Louis XVIII, si ce n’est qu’il est un portraitiste actif à Paris dans le dernier tiers du XVIIe siècle. « La mort, peut-on lire sous le tableau, s’avoue vaincue. Elle vient d’être fait échec et mat. » La faucheuse, cependant, guigne dangereusement de coup du bon docteur. Prémonition de l’artiste : ses sympathies monarchiques le conduisent à la guillotine, à Nantes, le 14 novembre 1793 à l’âge de 46 ans.

Le dix-huitième siècle fut caractérisé par la confiance en la raison et le progrès de la science et du savoir. Dans ce contexte, la lutte de la médecine contre la maladie est institutionnalisée. La maladie cesse d’être une diablerie et la superstition et la foi cèdent la place à la recherche et à la science. Le médecin et le pharmacien remplacent le sorcier et le prêtre. Parallèlement, les bases de la santé publique future sont posées. L’innocence de l’époque imaginait un avenir où la maladie serait éradiquée par la Raison. Descarsin illustre cette foi dans la science par une partie d’échecs entre le médecin (le fait d’être anonyme le rend universel, représentant le médicament lui-même) et la mort, représentée d’une manière traditionnelle, un squelette couvert par un linceul et portant la faux. Le triomphe de la science fait reculer la mort. Que cette victoire ne soit pas facile, est explicite : le bon docteur a dû vaincre la mort par le plus difficile des mats élémentaires K N B contre K.

Le modèle de pièces est de style Régence caractéristique de l’époque, utilisé par Philidor et son maître, le seigneur de Légal, dans le plus célèbre des cafés où l’on jouait aux échecs : le Café de la Régence à Paris.