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Les Échecs, un jeu de dames

Le premier Championnat de France féminin se disputa au cercle Le Fou du Roi, à Montmartre, du 20 janvier au 10 février 1924. On ne joue que les dimanches. 12 concurrentes, éliminées quand elles perdent deux parties. Ce fut un événement considérable pour l’époque, très peu de pays organisaient de tels championnats féminins, le premier Championnat du monde féminin ne sera organisé qu’en 1927. La presse quotidienne se fit l’écho de l’événement dans le style gentiment machiste du temps.

Championnat France échecs féminin 1924
Mlle la doctoresse Landais disputant une partie  contre Mlle Lipstchutz, 20 janvier 1924, Agence Rol.

Un tournoi sur la butte Montmartre

En un tournoi qui commençait hier au flanc de la butte Montmartre et s’y continuera les deux dimanches prochains, le « Fou du Roi », cercle d’échecs, met aux prises une douzaine de dames.
— Pas davantage ?
— Mon Dieu, non : de toutes les femmes du monde, nous dit M. Barberis, le président du cercle, c’est la Française qui s’intéresse le moins au noble jeu d’échecs.
— Y joue-t-elle bien toutefois, quand elle s’y met ?
— Comme toutes les femmes beaucoup d’intuition, assez peu de logique : des coups de génie : tout à l’heure, un mat en huit coups à côté de ça, des étourderies inexcusables.
— Voyons cela..
Les championnes sont de tout âge ; dirons-nous qu’au premier abord, la valeur semble bousculer quelque peu le nombre des années ? Les blanches jouent… et ne gagnent guère ; mais peut-être elles temporisent : le sourire de la doctoresse Landais, chevalier de la Légion d’honneur, ne nous dit rien de bon pour sa partenaire.
Mme Gromer, dont le professeur est son fils, le petit prodige de quatorze ans que l’on sait, vient de perdre, en coup de foudre, une partie gagnée patiemment et à coup sûr. Fraîche et crépue, une fillette aux bras minces souffle un tout petit pion sans conséquence, avec la timidité qu’elle mettrait à ne pas choisir, sur une assiette de gâteaux, le plus gros, avec de la crème. Son adversaire, malicieuse et maternellement attendrie, lui souffle incontinent un joli cavalier : la jeune personne rougit et mord sa lèvre incarnadine : on vous revaudra ça, madame, quand on aura dix-huit, ans.
Deux de ces dames, seulement, fument la cigarette ; mais au bord de chaque table, il y a deux petits tas formés d’une paire de gants, d’un bouquet de violettes et d’un sac à main et la perdante, invariablement, dès qu’elle se voit sans autre recours possible, se dérobe à la façon des déesses vaincues dans un nuage… un petit nuage de poudre de riz. Tout est perdu, fors la face.

          
Les coupures de presse de l’époque.

« La phase éliminatoire va permettre de dégager 4 finalistes, peut-on lire dans Héritage des Échecs Français. Les différentes coupures de journaux permettent d’apprendre qu’outre les 4 finalistes, participaient aussi la doctoresse Camille Landais, Melle Lipschutz (14 ans), Mme Levasseur et Mme Gromer la mère du petit prodige des échecs Aristide Gromer. Le dimanche suivant, les 4 dernières joueuses devaient se rencontrer dans un tournoi quadrangulaire pour désigner la championne ».

Championnat France échecs féminin 1924
Tournoi féminin d’échecs, place des Abbesses. 20 janvier 1924, Agence Rol.

Lewis Carroll, photographe

lewis carroll photographe
Alice Pleasance Liddell (1852–1934), la vraie Alice photographiée par Lewiss Carrol en 1858.

lewis carroll photographeLewis Carroll (de son vrai nom Charles Ludwidge Dogson) achète son premier appareil photo à Londres, le 18 mars 1856. Quelques jours plus tard, il se rend dans le jardin du doyen Liddell au Christ Church College pour photographier la cathédrale. Il y trouve les trois fillettes Liddell, dont Alice, sa future inspiratrice, et les prend pour modèles. Rapidement, il excelle dans ce nouvel art et devient un photographe réputé. Son sujet favori restera les petites filles, mais il photographie également des connaissances : peintres, écrivains, scientifiques ainsi que des paysages, statues, et même des squelettes, par curiosité anatomique. À partir de 1879, il s’adonne de plus en plus à la photographie de petites filles très déshabillées et bientôt nues.

En 1880, il abandonne la photographie, ayant peut-être été trop loin dans son goût pour les nus au regard de la morale victorienne. Cette passion donnera naissance à quelque trois mille clichés dont un millier ont survécu au temps et à la destruction volontaire.

lewis carroll photographe
Henrietta et Margaret Lutwidge, les tantes de Lewis Carroll, été 1859.

Père et fils

Bertrand Russell
Le philosophe et mathématicien B. Russell photographié par Peter Stackpole à son domicile en Californie tout en jouant avec son fils John Conrad.

Cette photographie fut publiée dans la revue Life en avril 1940. Bertrand Russell est considéré comme l’un des plus importants philosophes du XXe siècle. Mathématicien et philosophe, né en Grande-Bretagne (Pays de Galles), petit fils du Premier ministre (John Russell), il est considéré comme le fondateur de la logique moderne. Après avoir perdu très tôt ses parents, il rejette la religion et trouve dans les mathématiques le moyen de satisfaire ses besoins de certitude.

« L’homme qui aime les Échecs suffisamment pour attendre tout au long de sa journée de travail la partie qu’il jouera dans la soirée est chanceux, écrivait-il en 1930 dans La conquête du bonheur, mais l’homme qui abandonne sont travail pour jouer aux Échecs le jour durant, a perdu la vertu de la modération ».

Lasker par le Chicago Daily News

emanuel lasker
Emanuel Lasker en 1905, photographié par le Chicago Daily News (Chicago History Museum).

On pouvait lire dans la presse de novembre 1907 : « Les amateurs locaux sont impatients, car nous vivons un véritable festival échiquéen, non seulement avec le tournoi en cours, mais aussi avec l’arrivée prochaine dans notre ville du champion du monde Emanuel Lasker qui donnera simultanées et conférences ».

En 1907 avec Franck Marshall

Et enfin, en 1926, Lasker vieillissant, pose devant le photographe :

Emanuel Lasker
Emanuel Lasker en 1926, Chicago History Museum

Le tournoi d’échecs vivants

Le 20 mai 1923, à Compiègne, au cours de la si joliment nommée Fête du Muguet, une partie d’Échecs géante est organisée. Les deux joueurs : Édouard Pape (à gauche), expert en objets d’art anciens, joueur atypique, est connu surtout comme problémiste. En 1922, Capablanca, alors champion du monde, donna dans le Hall du Petit parisien une séance mémorable de quarante parties, avec le résultat de 35 gains, une nulle et une perdue contre Édouard Pape. André Muffang, polytechnicien, amateur brillant, terminera, cette même année 1923, deuxième du tournoi de Margate ex æquo avec Alekhine et Bogoljubov. Il gagnera le Championnat de France de 1931 et on lui décernera le titre de MI à la création du titre en 1950 (premier MI français avant Aldo Haïk). 

Robert Fournier-Sarlovèze, alors député-maire de Compiègne, a compris l’importance, après cette longue guerre meurtrière, de développer des fêtes, facteur de cohésion sociale.

 

échecs compiègne
Les 2 joueurs MM. Page et Muffang devant leur échiquier, photographie de presse / Agence Rol.

Le tournoi d’échecs vivants

Une jolie fête archaïque donnée hier à Compiègne

Compiègne, frémissante de mille drapeaux et oriflammes, retentissante des sonneries de fanfares médiévales, a célébré, hier, la fête du muguet qui comportait notamment un tournoi d’échecs vivants selon, la manière que Rabelais, en son cinquième livre, décrivit.

compiegne presseUne foule innombrable reflua le matin vers le parc, où avait lieu un concours de voitures fleuries, puis vint s’amasser devant ce bijou qu’est l’Hôtel de Ville, où, sous un somptueux dais de velours rouge, M. Fournier-Sarlovèze, député-maire de Compiègne, ayant à ses côtés de nombreuses personnalités, couronna Mlles Irène Marie et Paulette Durand, reines du muguet et du tournoi. Et, à 15 heures, s’étant rassemblés dans la vieille impasse des Minimes, les quatre cent cinquante personnages costumés comme au quinzième siècle et devant prendre part au tournoi se dirigèrent vers le parc des Fêtes, entre deux haies inextricables de curieux. Ici, la foule était plus dense encore dans les tribunes élevées autour du terrain gazonné. Au milieu du grand espacé vide, on n’avait pas étendu cette « ample pièce de tapisserie veloutée faite en forma d’échiquier » dont parle Rabelais, mais, avec de la chaux, on avait dessiné sur l’herbe des carrés de quatre mètres de côté et cela formait un damier vert et blanc de trente-deux cases. Bientôt l’aigre sonnerie des trompettes déchira la sourde rumeur de la multitude : le cortège entra dans la lice. En belle ordonnance, on vit passer les hommes d’armes aux belles armures, les corporations des métiers : apothicaires, orfèvres, barbiers, etc., toutes portant leurs bannières ; des pages, rayés bleu et blanc, qui sifflaient dans des fifres ; des hérauts aux chausses collantes et des dames en hennins et aux surcots soyeux qui chantaient accompagnés d’une mélancolique vielle ; le roi du camp d’argent, sur son destrier caparaçonné, la reine souriante et caracolant, vêtue d’une pelisse amande, les fous chevauchant sur des ânes et agitant leurs bonnets à sonnets et leurs marottes, le roi du camp d’azur, la reine à « meschine » mordorée et pelisse cramoisie bordée d’hermine, les archaïques dames d’honneur, les chevaliers immobiles — dans leurs, lourdes armures et portant sur le casque une petite tour ou une tête de cheval ; encore des hérauts et des trompettes et des arbalétriers, enfin deux couleuvrines que des mules aux grelots tintants traînaient.

Alors, sous la direction de M. Vincent, meneur du jeu, chaque groupe représentant une pièce se plaça sur sa case respective. Et c’était du plus bel effet que ces hennins, ces surcots, ces pelisses, ces armures, ces lances, ces fanions mêlant leurs taches rouges, jaunes, vertes, bleues, mauves, sur le fond vert des allées d’arbres. Il y eut d’abord un salut d’ensemble à toute l’assistance, puis un salut mutuel des deux camps, puis le salut des pièces et des pions à leur roi. Et le tournoi commença.

Devant la tribune où se tenaient M. Fourinier-Sarlovèze, le préfet et le sous-préfet de l’Oise ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, etc., les deux adversaires, MM. Muffang et Pape, attablés devant un échiquier ordinaire, jouèrent. Chaque coup était noté sur un papier qu’un page portait au meneur du jeu : celui-ci faisait alors déplacer les groupes correspondant aux pièces. La partie, qui débuta par une attaque dite de Pétroff, dura dix-sept coups et fut déclarée nulle par « échec perpétuel ». Mais un certain cérémonial accompagnait les divers coups.

— « Échec au roi », hurlaient parfois les manants rangés autour du Jeu ; ou bien lorsqu’une pièce était prise, une compagnie d’archers la venait « mettre en prison » et cela s’accompagnait de roulements de tambours et de sonneries de fanfares ; parfois, la pièce était récalcitrante, lorsqu’il s’agissait d’un fou notamment, et l’on assistait à de joyeuses luttes.

La partie terminée, le cortège, dans le même ordre, retournait à Compiègne. Et, jusqu’au milieu du jour, on vit par les rues grouillantes, des hommes d’armes fumer des cigarettes ou de nobles dames danser des fox-trots. — CONDROYER.

Photographie de presse de l’Agence Rol. Un clic pour le diaporama.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.