Archives de catégorie : Petite Histoire

Échecs et alcool

À voir les grands nombres de publicités vantant les mérites de l’alcool et le nombre de grands maîtres qui possédaient une bonne descente, nous pourrions nous poser la question : faut-il être aviné pour bien jouer aux Échecs ?

Échecs alcool

Karpov, lors d’une interview raconte cette plaisante anecdote sur Najdorf. À cette question du journaliste :

Les artistes sous l’effet de l’alcool peuvent créer des œuvres admirables. En est-il de même aux Échecs ?

Karpov, qui ne boit ni ne fume, répond :

Avec de l’alcool dans le corps, on ne peut que jouer plus mal. Échecs et alcool ne vont pas ensemble.

Mais aussitôt, Karpov se ravise et souriant raconte l’anecdote : « Cependant, il y a quelque exception. Najdorf, le joueur polonais argentin qui participait à un long tournoi, aperçut, effondré dans un fauteuil de l’hôtel, son adversaire de l’après-midi. Désirant l’encourager, il l’invite à prendre un verre.

Le joueur déprimé accepta enchanté. Après le premier verre vinrent un second, un troisième et bien d’autres tous payés par Don Miguel. Son invité avait ressuscité, mais Najdorf se sentait un peu coupable, pensant que son adversaire bien imbibé jouera bien mal la partie de l’après-midi. Il n’en fut pas ainsi. Le ressuscité, avec de manifestes signes d’ébriété, fit une partie formidable et balaya Najdorf de l’échiquier. Étonnamment peu de temps avant la mise à mort, l’ébrieux adversaire lui propose nul.

Tu me proposes nul ? s’étonne Najdorf, je ne comprends pas, tu as totalement gagné !

C’est une manière de te remercier pour les verres que tu m’as offerts. Je suis complètement fauché et quand je ne picole pas, je joue comme un goret. C’est seulement après le troisième whisky que je commence à voir clair ».

La tigresse de Tigran

Tigran Petrosian famille
La famille Petrosian : Tigran et Rona et leurs deux fils.

L’histoire des Échecs ne se préoccupe guère des compagnes de nos champions sinon pour s’en moquer comme pour la dernière épouse d’Alekine, quelque peu enrobée et chargée d’ans, que l’on surnommait la veuve de Philidor. L’épouse de Tigran Petrosian, Rona, semblait dotée d’un fort caractère. Toujours protectrice de son époux, le défendant avec bec et ongle, elle donna une gifle retentissante à Alexeï Suetin, l’entraîneur de son mari, quand ce dernier perdit contre Fischer au Tournoi des Candidats.

Une autre anecdote concernant cette brave épouse et montrant jusqu’où elle pouvait aller : Au Tournoi de Zagreb, en 1970, Fischer, despotique comme à l’accoutumée, domine. Madame Petrosian, agacée par les caprices de diva de notre Bobby, décide qu’il faut agir pour changer le panorama. Fischer disputait une partie contre Vlatko Kovacevic qui possédait l’initiative. Rona assistait au match depuis la salle de presses et entend des commentateurs que Kovacevic a un coup gagnant pour bouter Fischer hors de l’échiquier. Sans plus attendre, elle se dirige vers la salle de jeu, s’approche de Vlatko Kovacevic et lui glisse à l’oreille le coup victorieux, que ce dernier s’empresse de jouer, gagnant ainsi la partie. Les efforts de Maman Petrosian furent vains, car Bobby Fischer remporta le tournoi avec brio !

Voici la position au moment où Rona Petrosian apporte son secours quelque peu malhonnête au Yougoslave ravi de l’aubaine.

Fischer-KovacevicUn clic sur le diagramme pour voir la partie.
Fischer, Bobby – Kovacevic, Vlatko
30. .. Rf2 ! et Bobby est mort.

Le plaisir des Échecs

Tigran Petrosian
Tigran Petrosian

Les échecs sont un jeu par leur forme, un art par leur essence et une science par sa difficulté d’acquisition. Ils peuvent vous procurer autant de plaisir qu’un bon livre ou une belle musique, mais vous n’aurez une réelle joie que si vous arrivez à bien jouer.

Tigran Petrosian

Malgré toute la beauté de notre noble jeu, Tigran savait aussi s’accommoder d’arrangement moins esthétiques. Au cours d’une Olympiade, il s’accorda avant la partie avec son adversaire Florin Gheorghiu d’une nulle. À la fin de l’ouverture, il en fait la demande formelle. Gheorghiu répond :

Jouons encore un peu pour le public.

Un stratagème qu’il utilisait souvent, car si son adversaire, confiant dans l’accord passé, jouait mollement, il n’avait alors aucun scrupule à gagner le match. Petrosian joue encore quelque coup, pestant contre l’importun. Florin Gheorghiu s’absente quelques instants pour aller aux toilettes. Tigran le suit et lui dit :

— Si tu joues un seul coup de plus, je t’arrache la tête devant le public.

Les Échecs rendent heureux !

siegbert tarrasch
Siegbert Tarrasch

J’ai toujours senti une vague pitié pour l’homme qui ne connaît rien aux Échecs, tout comme j’en avais pour un homme ignorant de l’amour. Les Échecs, comme la musique ou comme l’amour ont le pouvoir de rendre heureux.

Siegbert Tarrasch

Tarrasch possédait un éminent talent tactique, bien qu’il décida de quitter le chemin romantique plus fleuri pour la voie positionnelle plus aride, mais plus courte indiquée par Steinitz. C’était un homme têtu avec une grande confiance en ses capacités, qualité pour un joueur d’Échecs, mais qui précipita sa chute, le rendant incapable d’absorber les idées nouvelles et positives des jeunes joueurs modernes comme Rubinstein, Reti, Nimzowitsch, Euwe et Tartakower qui, là où les classiques considéraient l’occupation du centre comme une nécessité, prônaient un contrôle à distance de ce dernier.

Une anecdote pour illustrer son ego surdimensionné : en 1894, Tarrasch dispute un match sans pendule contre Carl Walbrodt, les adversaires pouvant réfléchir aussi longtemps qu’ils le souhaitent. Tarrasch écrivit « Jamais on ne vit un jeu si parfait que le mien ! » Toujours en confrontation, fréquemment de mauvaise humeur, il possédait un caractère de chien, entretenant souvent avec ses rivaux de mauvaises relations. Il détestait perdre et ses réactions frisaient parfois le grotesque. Pour justifier sa défaite contre Lasker dans le Championnat du Monde en 1908, il évoqua l’inconfort du climat maritime de Düsseldorf… cité située à plus de 200 kilomètres de la côte !

Personnage peu sympathique ? Il n’était sans doute pas dupe de ses caprices de diva puisqu’il écrivait :  « J’ai eu un mal de dents pendant ma première partie. Dans la seconde, j’ai eu mal à la tête. Dans la troisième, j’ai eu une crise de rhumatisme. Dans la quatrième, je ne me sentais pas bien. Et pour la cinquième ? Eh bien, est-ce que l’on doit gagner toutes les parties ? » Personnalité riche et attachante comme beaucoup de nos grands joueurs de cette époque.

Dans cette partie en concertation jouée à Naples en 1914, les Blancs semblent tenir, du moins contre une catastrophe immédiate, la Q noire empêche Qb7 suivit de Kxa5 et Ra1#. Mais…

Légende échiquéenne

légende échiquéenne
Femmes nobles hindoues jouant aux Échecs vers 1780, attribué à Nevasi Lai.

Les légendes n’existent pas pour nous révéler des faits, mais pour nous convaincre de la vérité. Il est dit que dans la l’Inde ancienne, une reine désigna son unique fils comme son successeur. Mais lorsqu’il fut assassiné, le Conseil chercha la forme adéquate pour lui apporter cette tragique nouvelle. Ils se rendirent auprès d’un sage pour obtenir son conseil. Ce dernier s’assit durant trois jours dans le silence de ses pensées et dit :

Allez quérir un charpentier et du bois de deux couleurs, noir et blanc.

Le charpentier vint. Le sage lui ordonna de sculpter trente-deux petites figurines. Puis cela fait, le sage dit au charpentier :

Apporte-moi du cuir tanné, et il lui enjoignit de découper en carré et d’y tracer soixante-quatre étroites cases.

Il plaça les pièces sur l’échiquier et l’étudia silencieusement. Enfin , il se tourna vers son disciple et annonça : « C’est la guerre sans épanchement de sang ! » Il expliqua les règles et ils commencèrent à jouer. Rapidement l’on parla de cette nouvelle et mystérieuse invention et la reine fit appeler le sage pour une démonstration. Elle resta assise paisiblement, observant le vieille homme et son acolyte jouer. Quand ce fut fini, quand l’un des adversaires fut mat, elle comprit le message suggéré. Elle se tourna vers le philosophe et dit :

Mon fils est mort.

Vous l’avez dit ! répondit-il.

La reine appela son chambellan et ordonna :

Que l’on laisse mon peuple entrer afin qu’il me réconfort.

Bogoliubov contre le Dr Tarrasch

Efim Bogoliubov     

Le Grand Maître Efim Bogoliubov était connu pour son humour parfois quelque peu de mauvais goût. Cet incident survint après une partie contre le Docteur Tarrasch dont il sortit vainqueur. Quelques jours plus tard, Tarrasch meurt. Bogoliubov publiant sa partie, ne trouve d’autre titre que : « La partie qui tua le Dr Tarrasch ».

La partie fatale qui tua le Dr Tarrasch :

Distraction échiquéenne

AlekhineGeorgy Rimsky-Korsakov (camarade de classe d’Alekhine et fils du célèbre compositeur russe) raconte : « Alekhine était tellement absorbé par les Échecs que durant les classes, il pouvait se déconnecter complètement et ne plus savoir où il se trouvait. Je me souviens de notre classe d’algèbre. Tous les garçons étaient calmes… Soudain Alekhine se leva avec enthousiasme, le visage radieux, les yeux brillants et écartant une mèche d’un geste qui lui était familier…

Eh bien ! Alekhine, avez-vous résolu le problème ? lui demande le professeur Bachinsky.
Oui ! Je sacrifie le Cavalier et je joue le Fou… Et les Blancs gagnent ! La classe, comme vous pouvez l’imaginer, éclata de rire ».

Les femmes ou les Échecs ?

capablancaCapablanca, comme il le recommanda à son fils, ne buvait ni ne fumait, mais c’était un noctambule impénitent, aimant la bonne compagnie, féminine en particulier. Il fut considéré comme l’un des hommes les plus sexy du monde, avec des stars de cinéma comme Rudolph Valentino. Il a justifié la plupart de ses défaites avec l’excuse qu’il avait été absorbé par une femme. Quand il perdit contre Tarrasch à Saint-Pétersbourg, en 1914, on a supposé qu’il était passé directement du lit de l’épouse du grand-duc à l’échiquier. La faute de sa défaite contre Alekhine en 1927 revient à de trop nombreuses et jolies ballerines avec lesquelles il s’était diverti.

Capablanca, le latin lover, était bien connu tant pour ses victoires échiquéennes que sur l’oreiller. Et aussi pour ses coups de canif à son contrat de mariage. Au cours du tournoi de Karlsbad de 1929, fier d’une nouvelle conquête, il arrive au tournoi avec la jeune femme, l’invitant à assister à la partie. Malheureusement pour notre Don Juan cubain, son épouse voulant lui faire une petite surprise débarque tout droit d’Amérique ! Apercevant sa régulière, notre chaud latin se trouble, gaffe au neuvième coup, perd une pièce puis la partie contre Saemisch ! Moralité : les femmes ou les Échecs, il faut choisir !

La psychologie d’Emanuel Lasker

Emanuel Lasker
Dr. Emanuel Lasker et son frère en 1910. Photogravure de Franck Eugene.

Sur l’échiquier, le mensonge et l’hypocrisie ne survivent pas longtemps.

Emanuel Lasker

Pour Emanuel Lasker, une partie d’Échecs était un combat entre deux hommes, avant d’être une discipline intellectuelle, artistique ou scientifique et il fut l’un des tout premiers à en considérer l’aspect psychologique. Par exemple, il jouait tous les débuts afin de s’adapter au style de ses adversaires et son jeu s’affirmait en milieu de partie et en finale. « Lasker ne joue pas objectivement le meilleur coup, disait de lui Richard Réti, mais celui qui crée le plus de problèmes à ses adversaires, les entraînant dans des sentiers qu’ils ne connaissent pas très bien. À cause de cela, ils se voient contraints d’adopter un style qui ne leur est pas familier. Ils doivent surmonter des difficultés spécialement conçues pour eux. Par conséquent, ils dépensent beaucoup de temps dans la première phase du jeu et doivent prendre des décisions rapides lorsque la position devient difficile. C’est à ce moment-là que Lasker investit toute son énergie. Il est alors trop tard pour l’autre, qui s’effondre d’abord psychologiquement, puis sur tous les plans ».

Camp de Vacances Nazi

Rubinstein nazi
Akiba Kiwelowicz Rubinstein vers 1907

Nous connaissons tous les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale et de nombreux joueurs juifs disparurent dans la folie du génocide nazi. Akiba Rubinstein était d’origine juive, mais à l’époque de la Grande Guerre s’était enfoncé peu à peu dans la psychose, ce qui lui sauva la vie. Sur la liste de la Gestapo, on vint un jour le chercher. La personne qui s’occupait de lui tente de convaincre l’officier que l’esprit de Rubinstein bat la campagne. Les nazis n’étaient pas intéressés par les déments, sans doute raffinement suprême et cruel, ils désiraient leurs proies lucides pour qu’elles aient la pleine conscience de la barbarie inhumaine qu’elles allaient vivre. L’officier s’approche d’Akiba et lui demande :
Vous êtes en état d’arrestation et vous serez emmené dans un camp de concentration.
À l’étonnement du guestapiste, Akiba prend son chapeau vivement et répond :
Eh bien, allons, cela sera amusant !
Devant une telle réaction, les nazis s’en allèrent et le laissèrent en paix. Folie ou dernier gambit bien lucide de Rubinstein ?