Archives de catégorie : Petite Histoire

Carnet de parties

Duchamp Koltanowski échecs
Le carnet de parties de Georges Koltanowski  ouvert à la page du 25 juin 1929, date de sa défaite contre Marcel Duchampi.

Marcel Duchamp et Georges Koltanowski, pourtant de caractères incongrus, vécurent tout au long de leur vie une romance échiquéenne, un triangle amoureux : Marcel, l’artiste français dadaïste ironique et fantasque et Georges, le maître belge d’origine juive qui échappa de peu à l’Holocauste en Europe et… le jeu d’échecs lui-même. Affection colorée de camaraderie et de rivalité et de cette admiration partagée pour cette maîtresse exclusive : l’art des échecs. Sans oublier la pipe, incarnation de leurs échanges et de leurs pensées.

Duchamp Koltanowski échecs

Marcel Duchamp photographié par Edward Steichem en1917 et Georges Koltanowski en uniforme de l’armée belge en 1924.

Ils se rencontrèrent, au gré de leurs vies nomades et des tournois, guidés par une même curiosité et parfois aussi par les bouleversements de deux guerres mondiales, sur le vieux continent et les deux Amériques : Bruxelles, Paris, Buenos Aires, La Havane et New York City. Leur première rencontre au Championnat de Belgique à Gand en 1923 fut suivit de la fameuse défait de Koltanowski aux Olympiades en 1929 à Paris :

« Marcel Duchamp, l’artiste renommé, écrit Koltanowski dans son livre Chessnicdotes (1978), évoquant ses parties contre Marcel, aimait le jeu d’échecs. Il joua dans le Championnat de France en de multiples occasions et fut membre de l’équipe olympique française et son livre L’Opposition et les Cases Conjuguées Réconciliées (1932) fut un grand succès. Le tableau de sa famille jouant aux échecs dans un jardin, au Philadelphia Museum, est l’une des œuvres les plus fameuses incluant le thème des échecs… Je le jouais deux fois dans des tournois à Bruxelles, gagnant chaque fois. À Paris, je perdis. » Et il commente ses deux victoires de 1923 et 1944, mais oublie, succombant à une professionnelle vanité, de commenter cette défaite en 16 coups. Mais elle fut sans doute important pour lui, car il conservera précieusement son carnet où la partie contre Duchamp est noté de sa propre main.

The Birdman of Alcatraz

Robert Franklin Stroud échecs
1945 – Jeu ayant appartenu à Robert Stroud, « L’homme-oiseau d’Alcatraz ».
L’échiquier est dessiné sur un exemplaire de l’Atlas of Avian Anatomy. Estimé à environ 4000 $ par Christie’s.

Robert Franklin Stroud (1890-1963) fut l’un des criminels les plus notoires des États-Unis qui, de façon improbable, devint un ornithologue respecté, gagnant le surnom de Birdman of Alcatraz. Condamné à la réclusion à perpétuité, Stroud acquit la réputation d’être l’un des détenus les plus dangereux du pénitencier de Leavenworth au Kansas après avoir tué un gardien en 1916. Les oiseaux lui ont toutefois inspiré un désir improbable : en 1920, il découvre dans la cour de la prison un nid de trois moineaux blessés et les élève jusqu’à leur âge adulte.

Les détenus de Leavenworth furent autorisés à acheter des canaris et, au cours de sa peine, Stroud en recueilli près de 300, écrivant deux livres sur ce sujet, ouvrages respectés comme des ajouts de valeur aux études en pathologie aviaire.

L’administration de la prison, ne supportant pas les activités de Stroud et leurs publicités, intensifia ses efforts pour le transférer hors de Leavenworth et malgré son surnom, Stroud fut déplacé plus tard à Alcatraz, ses oiseaux lui furent alors enlevés. Principalement maintenu à l’isolement, il jouait parfois aux échecs avec l’un des gardiens. Ce jeu, dessiné à la main par Stroud, sur une copie de l’Atlas de l’anatomie aviaire porte la mention manuscrite « Propriété de Robert Stroud ». Ses tentatives pour être libéré furent toutes vaines. Le 21 novembre 1963, à l’âge de 73 ans, il mourut au centre médical, après avoir été incarcéré pendant les dernières 54 années de sa vie, dont 42 passées sans contact avec les autres prisonniers.

Collaboration

À l’occasion du Tournoi de Londres de 1862, plusieurs matchs d’exhibition eurent lieux pour le plus grand plaisir des spectateurs. L’un d’eux était en consultation entre Anderssen, Dubois et Paulsen, qui jouaient les Blancs, contre Lowenthal, Boden et Kennedy. Avant de commencer, Anderssen alla voir ses deux collègues et leur dit :
Nous devons distribuer le travail. Donc, Paulsen fera les coups précis, Dubois les brillants, et moi, les mauvais.


Anderssen ne fit sans doute pas tant de mauvais coups, puisqu’il gagna le tournoi !

Homonyme

Emanuel Lasker, voyageant en Allemagne, entre dans un café où quelques habitués jouent au échecs. Il s’installe et après quelques parties avec un des amateurs qu’il gagne sans difficulté, son adversaire lui dit :
Mon ami, vous devez être un fort joueur. Figurez-vous qu’ici, l’on me surnomme le Lasker de la ville.

Trésors échiqueen

prechistenka moscou pièce échecs

Au printemps 2017, aux cours d’une rénovation d’anciennes conduites de gaz dans la rue Prechistenka à Moscou, les ouvriers firent une étrange découverte : une pièce d’échecs en os datant du XVIe siècle appelée alors un « éléphant », notre fou actuel. Les archéologues découvrirent que la pièce était creuse et que dix pièces d’argent (frappées entre 1530 à 1540) datant du règne d’Ivan le Terrible étaient ingénieusement cachées à l’intérieur. Le propriétaire de ce trésor pouvait acheter un petit troupeau d’oies avec une telle somme.

Le fou était constitué de trois parties assemblées. Les archéologues n’ont pas réussi à trouver les autres pièces de cet échiquier, mais ils spéculent que les autres pièces pouvaient aussi receler un trésor bien cachée. Une véritable fortune que cet avaricieux dissimulait de cette manière astucieuse !

Konstantin Yegorovich Makovsky
La mort d’Ivan le terrible par Konstantin Yegorovich Makovsky, XIXe.

Ivan le Terrible lui-même était un joueur d’échecs expert. Selon l’historien Nikolai Kostomarov, le tsar Ivan jouait aux échecs avec le futur tsar, Boris Godounov, le 18 mars 1584, quand il fut pris d’un malaise et mourut bientôt.

Erreur

Le Gambit Evans

Le gambit porte le nom du capitaine de navire gallois William Davies Evans, le premier joueur à l’avoir pratiqué. La première partie connue avec le gambit est Evans-McDonnell (Londres, 1827), bien qu’un ordre de coups légèrement différent fut employé (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Fc5 4.O-O d6 et alors seulement 5.b4). Le gambit devint populaire peu après, et fut employé fréquemment lors du match entre McDonnell et La Bourdonnais de 1834. Des joueurs comme Adolf Anderssen, Paul Morphy et Mikhail Tchigorine le reprirent à leur compte. Il n’eut plus les faveurs au XXe siècle, bien que des joueurs tels que John Nunn et Jan Timman y aient eu recours à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Dans les années 1990, Garry Kasparov en a fait usage dans quelques-unes de ses parties, notamment une victoire en 25 coups contre Viswanathan Anand à Riga en 1995 (Garry Kasparov vs Viswanathan Anand), ce qui suscita un bref regain d’attention pour ce gambit.

Le Capitaine William Davies Evans

Ce qui est curieux dans cette histoire, c’est qu’Evans n’a jamais voulu jouer ce coup, l’avance de deux cases du pion du Cavalier de la Dame fut fortuite et non désirée par le capitaine ! Cette erreur donna, cependant, une des plus belles parties jamais jouées La Toujours Jeune, The Evergreen, d’Andersssen.

Les gambits étaient fort populaires à l’époque, car ils favorisaient l’initiative du joueur qui les mettait en jeu. Aujourd’hui, la théorie échiquéenne a rendu son verdict : face à un adversaire désarmé, un gambit est une arme redoutable, alors que face à un joueur aguerri, elle dessert le joueur qui l’utilise, lui procurant au mieux une nulle.

Le vampire vaincu par la croix

jeu échecs vampire croix

XIXe siècle, en plein romantisme. Un écrivain, grand amateur d’échecs, tous les soirs allait à l’auberge voisine jouer sa partie. Pour dire la vérité, ce n’est pas que le jeu qui le motivait. Il y avait rencontré une fort jolie femme dont il était amoureux éperdu. Et il jouait avec cette étrange et pâle jeune fille aux cheveux noirs de chastes parties jusqu’à très tard dans la nuit. La belle inconnue jouait calmement, les yeux rougis apparemment par son intense concentration sur l’échiquier. Mais une nuit, elle parut nerveuse, ce qu’il, aveugle d’amour, remarqua à peine. Soudainement, portant sa main vers la fenêtre dans un accès de nervosité, elle érafla la vitre. Et frissonnant, le jeune homme vit apparaître deux crocs affilés aux commissures de ses jolies lèvres pulpeuses.

Je suis désolé pour toi mais je dois te mordre, dit-elle, j’ai faim et je n’ai pas dîné. Comment s’était-il laissé berner par un vampire ?
Que puis-je faire ? pensa-t-il, palissant d’effroi.
N’essaie pas de fuir, ajouta-t-elle, le voyant tourner son regard vers la porte. Dès que tu sortiras d’ici, je te rattraperai.

Essayant de gagner du temps, comme dernière volonté, il demande à la créature de le laisser vivre jusqu’à la fin de la partie. La goule accepte. Faisant traîner, l’écrivain tente de grappiller quelques minutes en vain. À son tour de jouer, elle le fait rapidement pour en finir au plus tôt. Peu lui importe le résultat. Le prix, pour elle, sera le sang de sa victime. Le vampire s’agace et, l’air malheureux, l’écrivain fait quelques coups rapides jusqu’à cette position :

Impatience

Staunton Williams échecs
Howard Staunton

Une anecdote : « Le champion du monde officieux Howard Staunton était invincible à l’époque, de sorte que sa défaite contre son compatriote et ancien élève Elijah Williams surpris beaucoup. Staunton abandonna le match quand il menait 6 à 2 ! L’explication de cette abdication : Williams connaissait son mauvais caractère et, pour agacer son adversaire, utilisa énormément de temps pour jouer chaque coup,  les pendules n’existant pas encore. Ce qui lui valut le surnom de Bristol la Paresse. Excédé, ne supportant plus la ruse de son malicieux rival, Howard Staunton quitte le match. À la décharge de Williams, d’autres sources contredisent sa malignité. En effet, très orgueilleux, il n’était pas rare que Staunton attribue ses défaites au jeu dilatoire et intolérable de ses adversaires. »

Comme souvent, ces anecdotes travestissent la réalité pour la rendre plus spectaculaire. Elle fait sans doute référence au London tournament de 1851 qui réunit seize des meilleurs joueurs européens, parmi lesquels : Adolf Anderssen, Pierre Charles Fournier de Saint-Amant, Lionel Kieseritzky et Alexander Petrov. Tournoi à élimination directe, Staunton fut éjecté de la troisième place par Williams (Williams 4½ – Staunton 3½). Il fut accusé par Staunton d’avoir pris en moyenne deux heures et demie par coup pendant certains matches, une stratégie, disait-il, pour amener ses adversaires à perdre leur concentration. Staunton, au cours d’une partie lui fit cette remarque :

Elijah, vous n’êtes pas seulement supposé rester assis là. Vous êtes censé vous asseoir là et penser !

Des plaisantins évoquèrent la manière de jouer d’Elijah comme la sitzkrieg*. Une limite de 20 minutes par coup fut adoptée l’année suivante. Le pauvre Williams mourut quelques années plus tard à l’âge de 44 ans, au cours de l’épidémie de choléra qui sévit à Londres en 1854.

* sitzen en allemand signifie s’asseoir.

Docteur Chess et Mister Hyde

Difficile de trouver une autre activité humaine qui génère autant d’anecdotes comme les Échecs. Des siècles d’histoire, des centaines de personnages parfois bizarres mais toujours brillants et qui feront toujours de notre jeu « quelque chose à part » ! On a souvent dit que notre façon de jouer était une extension de notre personnalité, que nous menions nos parties comme nous menons notre vie. Ce qui fit dire sans doute à Karpov « Les Échecs, c’est la vie ! »

Il semble, cependant, exister quelques exceptions. William Winter, en particulier, joueur anglais (1898 -1955) de la première moitié du XXe siècle, défendait la thèse inverse, croyant que la personnalité des joueurs d’Échecs changeait devant l’échiquier, enracinant cette croyance dans sa propre manière de vivre. Devant l’échiquier, c’était un homme méthodique, calme et froid, d’un style positionnel tranquille où il se sentait en sécurité. En dehors de l’échiquier, c’était un être passionné, qui se laissait aller à la force de ses émotions, un révolutionnaire qui défendait ses idées sans soucis de conséquences, en plein contraste avec son style de jeu paisible.

William Winter

Il combattit pendant la Première Guerre mondiale, participa ensuite à la vie politique de son pays, défenseurs de toutes les libertés, ce qui le conduit en prison pour sédition ! Menant une vie bohème, abusant souvent de l’alcool, il brûlait sa vie par les deux bouts, toujours dans une urgence, comme s’il n’allait pas avoir le temps de terminer la partie. Et devant l’échiquier, il fut ce joueur toujours froid et calculateur, sans jamais avancer d’un pas s’il n’était pas parfaitement bien ancré dans sa position, version échiquéenne du Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Échecs et Billard

echecs billard
Si le jeu d’échecs fut longtemps le passe-temps de la classe noble et cultivée, il alla, à la fin du Moyen Âge, s’encanailler dans les tavernes et les tripots. Il y rencontra souvent un autre compère de « débauche » : le billard. Compagnonnage paisible, malgré la bille venant perturbée la partie de nos deux pousseurs de bois, ces deux jeux demandant des qualités communes : calme et concentration.

echecs billard
Paul Morphy lors d’une séance de simultanée à l’aveugle au Café de la Régence à Paris, 1858.

Au XIXe, le fameux Café de la Régence les réunissait encore. « Si un militaire, un artiste, un savant, un administrateur, écrivait-on dans Les cafés artistiques et littéraires de Paris, paru en 1882, peuvent arriver à la célébrité ou au moins à la notoriété grâce au courage, au talent, à la science, à l’habileté que chacun d’eux aura déployés, il ne faudrait point conclure que les moyens d’atteindre la réputation soient limités. Danseurs de corde, joueurs de billard ou d’échecs peuvent attirer la foule, soulever des discussions passionnées tout comme un général qui a gagné une bataille ou un orateur applaudi à la Chambre. M. Vignaux, le roi du billard, a toujours autour de lui un public haletant qui regarde avec émotion les billes d’ivoire rouler sur le tapis vert et applaudit fiévreusement les carambolages bien réussis ; enfin le joueur d’échecs, M. Murphy, est aussi connu que son illustre compatriote, le courageux voyageur Stanley*. »

* L’auteur se trompe. Il croit sans doute Morphy (dont il orthographie mal le nom) anglais comme l’explorateur Henry Stanley.