Archives de catégorie : Petite Histoire

Remotivation

Rudolph Spielmann

Lorsque Rudolph Spielmann perdait ses parties, il avait l’habitude de sombrer dans un complet découragement. Cela lui arriva ainsi à Carlsbad en 1923. Dans la troisièmement ronde, il battit Reti, mais il perdit la quatrième contre Rubinstein et commença à tout perdre.

Un soir, Reti le culpabilisa : « Mon vieux Spielmann, vous qui êtes l’un des plus grands joueurs d’attaque de tous les temps, je me sens presque enclin à me demander si c’était joli de votre part de m’avoir battu si brillamment à la troisième ronde pour ensuite si simplement faire cadeau de mes points à mes concurrents ! »

Cela du émouvoir Spielmann qui assura :

Bon, demain, je vais gagner ! Ce qui étonna beaucoup Reti.
Mais vous jouer contre Alekhine !
Cela ne fait rien.
Et vous avez les noirs !
D’autant mieux.

Reti ne fut pas convaincu et pensa sincèrement que Spielmann allait se faire massacrer. Ce qui donna cette partie :

Rudolf Spielmann, né en 1883 à Vienne et mort le 20 août 1942 à Stockholm, était surnommé « le maître de l’attaque » et « le dernier chevalier du gambit du roi ». Par son jeu, ponctué de sacrifices et de thèmes nouveaux, il imposait à son adversaire de jouer pour le gain. Lors du tournoi de Carlsbad, aucune de ses parties ne s’est terminée par une nulle. « Un bon sacrifice n’est pas nécessairement celui qui est correct, mais celui qui laissera votre adversaire ahuri et confus », disait-il. Pragmatique, il conseillait : « Ne cherchez pas toujours et objectivement le meilleur coup. Il n’existe pas. Tout cela est question de goûts. Cherchez simplement celui qui vous convient ».

L’esprit de Bobby Fischer

Beaucoup de joueurs ont espéré comprendre comment opérait l’esprit de Bobby pour l’appliquer dans leur propre approche du jeu. Cependant dans ses interviews et ses livres, Fischer ne révèle rien de plus inhabituel dans sa pensée que sa tendance à être terre-à-terre au point de manquer totalement de tact et sa précision paranoïaque à propos de ses erreurs.

Certains professeurs de Bobby ont évoqué le niveau très élevé de son QI (180) testé durant ses années lycée au Erasmus Hall de Brooklyn. D’autres professeurs l’ont revu largement à la baisse. Ce chiffre est sans doute irréaliste. Le manque apparent de réalisations intellectuelles de Fischer, en contraste avec les champions du passé, semble allez à l’encontre un QI élevé incroyable. Il est même considéré par beaucoup comme une sorte d’idiot savant.

intelligence bobby fischer

En 1963, Fischer remporte le New York State Open Championship à Poughkeepsie. « Au cours de la dernière ronde, j’ai joué, écrit Frank Brady, une finale compliquée contre Frank S. Meyer, qui devint plus tard le rédacteur en chef du National Review. Fischer, sur le chemin des toilettes, s’arrête brièvement à ma table — pour peut-être cinq secondes — puis s’en va. Quelques mois plus tard, il me rend visite à mon bureau, alors situé au Marshall Chess Club.

Au fait, comment ta partie s’est terminée ? me demande-t-il.
J’ai gagné, mais avec difficulté !
As-tu joué b5 ?

Je ne pouvais pas me rappeler ce que j’avais joué. Il a immédiatement mis en place la position exacte pour m’aider à me souvenir et ensuite m’a montré la variante que j’aurais dû jouer pour obtenir la victoire de façon beaucoup plus économique. Non seulement, il se souvenait de la position, mais aussi de l’analyse rapide qu’il avait effectuée au pied levé quelques mois plus tôt. »

Ces anecdotes montrent à quel point Fischer pouvait voir vite et loin. Les Maîtres qui ont pu blitzer avec lui affirment qu’à l’analyse Bobby, en une ou deux secondes, pouvait voir trois ou quatre coups en avance dans n’importe quelle situation. S’il étudiait la position quelques secondes de plus, il pouvait voir cinq ou six coups à l’avance. De temps en temps, pour s’amuser contre de forts joueurs, il mettait une minute à sa pendule contre dix pour ses adversaires et il gagnait invariablement avec du temps de reste.

intelligence bobby fischer

Plus remarquable encore est le fait que Fischer se souvenait de ses blitz. À l’issue d’un championnat du monde de blitz à Hercegnovi (Yougoslavie) en 1970, Fischer jouait de mémoire et à toute allure, ses vingt-deux parties (plus de 1000 coups) ! Et juste avant son match historique avec Taimanov, à Vancouver, en Colombie-Britannique, Fischer rencontrant le joueur russe Vasiukov, lui montra une partie de blitz qu’ils avaient joué à Moscou quinze ans auparavant.

L’esprit de Bobby Fischer

Il n’y a probablement aucun autre sujet qui intrigue autant les joueurs d’Échecs que le mécanisme de l’esprit de Bobby Fischer. Parmi les champions du monde du passé et malgré les tentatives de la presse généraliste de les présenter comme des êtres bizarres, égoïstes, renégats monomaniaques, vivants en dehors de la société, il y a toujours eu une forte relation entre leurs talents démontrables dans d’autres domaines intellectuels et leur compétence suprême aux Échecs. Lasker était un mathématicien doué, philosophe et ami d’Albert Einstein. Alexander Alekhine s’arrêta au milieu de sa quête du Championnat du monde pour préparer un diplôme en droit à la Sorbonne et était un écrivain prolifique en plusieurs langues. Mikhaïl Botvinnik fut ingénieur et pionnier dans le domaine des logiciels d’Échecs. Capablanca était diplomate, certes honoraire, mais néanmoins efficace. Euwe était professeur de mathématiques et président de la FIDE.

À première vue, cependant, il semble que Bobby Fischer, en rupture avec les modèles du passé, eut peu d’autres compétences que sa capacité à jouer aux Échecs. Paradoxe ? Comment pouvait-il jouer avec un tel brio ? Son intelligence était-elle vraiment aussi élevée ? Sa mémoire était sans doute phénoménale, pour preuve cette anecdote :

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Harry Benson – A Horse Kissing Bobby Fischer, Iceland, 1972*

Avant de jouer le match avec Spassky à Reykjavik, en 1972, Fischer visite l’Islande pendant quelques jours pour s’imprégner de la terre islandaise. Un matin, il téléphone à son vieil ami, le grand-maître Frédéric Olaffson. Olaffson et sa femme sont absents et une petite fille répond au téléphone. Fischer demande :

M. Olaffson, s’il vous plaît. La fille d’Olaffson explique, en islandais, que ses parents sont hors de la maison et qu’ils reviendront en début de soirée pour le dîner. Fischer ne comprend pas un traître mot et raccroche en s’excusant. Plus tard ce jour-là, discutant avec un autre joueur islandais, Fischer raconte sa déconvenue du matin :

Cela ressemblait à une petite fille au téléphone, a-t-il dit. Il répète ensuite chaque mot islandais tel qu’il les avait entendus au téléphone, en imitant les sons avec une inflexion parfaite, si bien que l’Islandais put lui traduire le message mot pour mot.

* « Boby et moi, raconte le photographe Harry Benson, marchions dans les champs de lave à 3 heures du matin, sous le soleil de minuit. Il n’y avait qu’une heure d’obscurité chaque nuit. Une nuit, plusieurs chevaux vinrent vers nous. Bobby était un peu inquiet jusqu’à ce qu’un cheval blanc s’approche de lui et frotte sa joue contre la sienne :
— Il m’aime, Harry, il m’aime vraiment ! dit Bobby surpris. »

Frank Marshall

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Frank James Marshall (1877 – 1944), joueur d’échecs américain, l’un des plus forts du début du XXe siècle, fut champion des États-Unis de 1909 à 1936. En 1900, Frank Marshall s’assied pour jouer un match contre le joueur britannique Amos Burn (1848-1925) au tournoi international de Paris. Burn était un fumeur impénitent et aimait tirer sur sa bouffarde pendant qu’il étudiait l’échiquier. Après deux mouvements, Burn commence à fouiller ses poches à la recherche de sa pipe et de son tabac. Au quatrième coup, Burn a enfin trouvé sa pipe, mais recherche son cure-pipe. Au huitième coup, il bourre sa pipe de tabac. Marshall joue quelques coups rapidement et au douzième coup, Burn cherche ses allumettes. Au quatorzième coup, il a gratté sa première allumette, mais se concentrant sur la position, se brûle les doigts. Au quinzième, Burn a trouvé une autre allumette et l’a allumé. Au seizième coup, il a finalement allumé sa pipe, mais il est trop tard. Burn est échec et mat au dix-huitième coup. Il ne put jamais fumer sa pipe.

Paul Morphy vs Mephistopheles

Paul Morphy
Die Schachspieler (1831) de Friedrich Moritz Retzsch (1779 – 1857)

Peut-être connaissez-vous ce tableau Die Schachspieler de Friedrich Moritz Retzsch, peintre et dessinateur allemand, illustrant le thème familier d’une partie d’Échecs avec le Diable. Il fut le point de départ d’une anecdote concernant le génial Paul Morphy. Paul se trouvait à Richmond, en tant qu’officier d’état-major du général Beauregard en 1861 en pleine guerre de Sécession. Le conflit emplissait les esprits, mais il faut sans doute plus qu’une guerre pour chasser les Échecs de la pensée d’un joueur et l’arrivée de Morphy fit sensation dans la ville. Un dîner est organisé en son honneur.

L’attention de Paul est attirée par une reproduction du tableau qui trône en bonne place dans le salon de son hôte. Il représente un jeune homme jouant son âme dans une partie contre le Diable. Les pièces de Méphisto représentent les vices, les pièces blanches, bien évidemment, les vertus. Hélas ! il n’en reste plus guère au malheureux jeune homme et le Diable jubile, se régalant, par avance de l’âme du pauvre garçon désespéré. À la fin du souper, Morphy s’approche du tableau, l’étudie intensément, puis se tournant vers son hôte dit modestement :

Je crois que je peux prendre le côté blanc et gagner !
Mais c’est impossible ! lui fut-il rétorqué. Même vous, M. Morphy, vous ne pouvez sauver la partie.
Si, je crois que je le peux, répond-il tranquillement. Apportez un échiquier et essayons !

Un échiquier est apporté, les pièces placées, la société s’agglutine autour, profondément intéressée par le résultat. À la surprise de tous, la victoire est arrachée au diable et le jeune homme sauvé ! Pensant qu’une erreur a été commise, chaque gentleman présent s’essaie à la position diabolique, mais Paul Morphy trouve pour chacun d’eux le coup gagnant. La position pourrait être reconstituée ainsi :

Paul Morphy

Un clic pour la solution :

Preuve, s’il en fallait, qu’il n’est pas simple de lutter contre le Diable et que, même Morphy, y perdit son âme. C’est d’autant plus vrai, qu’à cette époque, à son retour d’Europe, la sienne battait la campagne pendant que le génie déambulait sous sa véranda en déclamant : « il plantera la bannière de Castille sur les murs de Madrid au cri de ville gagnée, et le petit Roi s’en ira tout penaud ». Voir à ce sujet Échecs et Folie.

« Voilà une jolie anecdote, écrit A. Galbreath, et je ne voudrais pas enlever la moindre feuille à la couronne de gloire de Morphy, mais la vérité historique doit être préservée. Morphy ne fut jamais un officier du Général Beauregard, ni d’ailleurs incorporé dans l’armée confédérée. Dans cette période mentionnée, Morphy commençait à souffrir de cette maladie qui finalement allait le détruire et l’une de ses remarquables particularités était son aversion pour les Échecs. Il ne pouvait pas supporter d’y jouer ou d’en parler, à l’exception de quelques personnes intimes ».

Une nouvelle fois, une anecdote enjolivée par le temps et relevant plus de la légende que de la vérité historique.

La grande famille des Jadoubovic

Je vous présente aujourd’hui, le petit frère Garry Jadoubovic surnommé Garry Kasparov.

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À Linares en 1994, Judith Polgar, 17 ans, participe pour la première fois à ce prestigieux tournoi pour y affronter les joueurs les plus forts du monde. Après quatre rondes, elle obtient déjà 4 points, excellent résultat puisqu’elle a un des plus faibles elos du tournoi, tout de même 2630 ! À la cinquième ronde, elle rencontre Garry Jadoubovic avec les Blancs.

Au 36e coup, Kasparov lâche son N sur c5, mais s’apercevant aussitôt que 37.Bc6 gagne la Tour, il reprend son Cavalier, le redépose en d7, puis quelques secondes plus tard le jouera en f8 ! À l’exception de Judith, personne ne fut témoin de la tricherie. Judith étonnée cherche des yeux l’arbitre, mais n’ose, de ses petits dix-sept ans, se plaindre. « Je jouais contre le champion du monde, expliqua-t-elle plus tard, et je ne voulais pas causer des désagréments lors de ma première invitation à un événement aussi important. J’avais aussi peur que si ma plainte était rejetée, je sois pénalisée à la pendule alors que nous étions déjà en Zeitnot. »

Elle ne savait pas, alors, que l’indélicatesse de Garry Jadoubovic avait été immortalisée par la télévision espagnole. La vidéo montra que Garry avait lâché son Cavalier pendant un quart de seconde ! Le directeur du tournoi fut critiqué pour ne pas avoir donné le gain à la jeune Judith, quand la preuve lui fut montrée. Judith, plus tard, au bar de l’hôtel, aurait demandé à Kasparov : « Comment as-tu pu me faire ça ? ». Kasparov déclara aux journalistes que sa conscience était claire, n’ayant pas eu conscience de lâcher sa pièce. Judith quelque peu déprimée par cette attitude ne put gagner qu’un demi-point durant les six rondes suivantes.

James Eade commenta : « Si même les champions du monde enfreignent les règles, que peut-on espérer du reste d’entre nous ? » Et bien, justement, ne pas jouer comme des champions du monde : jouer mal, mais honnêtement !

La rage de perdre !

Il est bien connu qu’il nous est, à nous autres pousseurs de bois, bien difficile d’accepter la défaite, mais là…

Cette position survint dans la partie Balashov – Matulovic au cours de la Coupe des Champions (1/4 de finale) à Moscou en 1971. Milan Matulovic, conduisant les Noirs avec le désavantage d’une Q et d’un N, ne pouvant accepter la déroute, analysa pendant 15 minutes la position pour mettre enfin son coup sous enveloppe, ajournant la partie !

Matulovic

Matulovic était connu pour jouer des positions perdues, espérant atteindre l’ajournement après le 40e coup. L’événement le plus emblématique survint dans le Sousse Interzonal en 1967. Il reprit un coup contre Istvan Bilek, disant “j’adoube”. Son adversaire choqué d’un tel culot appelle l’arbitre et malgré la présence de nombreux témoins de la scène, l’arbitre, qui n’avait pas assisté à l’incident, permis à Matulovic de poursuivre la partie. Notre gaillard y gagna le surnom de Jadoubovic !

Mauvaise blague

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Cette position survint dans la partie entre Dus-Chotimirsky et Alapin au tournoi de Prague en 1908. Alapin était connu pour sa tendance à plaisanter durant le jeu. Alapin, avec les Noirs, est dans une confortable situation puisque les Blancs ne peuvent éviter le couronnement du pion d. Alapine continue tranquillement avec 73. …d2 et commente moqueur :

La fin s’approche !

Alapin
Semyon Alapin

La partie continue… 74. Rf5+ Kc4 75. Rf4+ Kc3 76. Rxa4 d1=Q 77. Ra5.

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Se voyant perdu, Dus-Chotimirsky dit malicieusement à son rival :
Il est temps pour moi d’abandonner ! Eh, vous seriez encore bien capable de me croquer aussi le pion !
Alapin regarde Dus-Chotimirsky soupçonneux et réfléchit pendant dix minutes pour enfin répondre :
Mais oui, mon cher petit Monsieur, ce petit pion, je vais me le manger !
Et il joue 77. … Qxf3 ?? ne voyant pas la réponse pourtant évidente 77. Ra3 gagnant la Dame et la partie. Prenant conscience de son erreur, Alapin gesticula, cria, pâlit… et se tut définitivement.

Combativité et Mauvaise humeur

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Najdorf et Fischer au Olympiades de Leipzig en 1960.

Nous sommes aux Olympiades de Leipzig en 1960. Le match entre les États-Unis et l’URSS était prometteur et se maintint égal jusqu’aux dernières rondes. À la huitième ronde, l’Argentine croise le fer avec les États-Unis. Le match est d’une grande importance pour la suite des Olympiades. Au premier échiquier s’affrontent Bobby Fischer et Miguel Najdorf et ils arrivent à la position suivante, favorable aux Blancs menés par Fischer :

Cette position survient au moment d’ajourner la partie et Fischer s’étonne voyant que son adversaire n’abandonne pas et met un nouveau coup sous enveloppe. Najdorf pensait être perdu, mais durant toute sa carrière, il fut toujours très combatif et prit au pied de la lettre cette maxime de Tartakower : « Personne ne gagne en abandonnant ». L’équipe argentine analyse en profondeur la finale et démontre à Najdorf qu’il n’a plus aucune possibilité. Cependant, Najdorf ne le voyait pas si clairement et une bonne partie de la nuit, il analyse la position sans rencontrer une ligne gagnante pour les Blancs sans que les Noirs trouvent de leur côté une réponse salvatrice.

Le jour suivant, Najdorf entre dans la salle du tournoi et entend Fisher commenter à Bisguier : « C’est gagnant ! » Mais tout le monde n’est pas d’accord, Botvinnik s’approche de Najdorf et lui glisse à l’oreille : « J’ai analysé ta partie et gagner cette position n’est pas si facile ». Fischer et Najdorf s’installent devant l’échiquier et commencent à jouer. Au fil des coups, le joueur américain s’aperçoit que la victoire est impossible à obtenir. Après diverses escarmouches, ils arrivent à la position suivante :

Après Rg4+, les Noirs ont une position d’échecs perpétuels. Fischer le sait bien et rageur, de la main, fait voler toutes les pièces, se lève et s’en va sans offrir le nul, ni signer la feuille de partie. Selon les règles de la FIDE, ce comportement signifie que Fischer a perdu, si du moins, Najdorf le réclame. Don Miguel consulte le reste de son équipe et prend la décision de ne pas demander le gain et signe la partie comme nulle. Joli geste de noblesse sportive ! Beau geste que Bobby, calmé, remercia le lendemain.

Les choses ne se passèrent pas ainsi, s’insurgera Fischer à Buenos Aires en 1996. À la fin de la partir, les deux adversaires sans signer les feuilles de parties, commencèrent à analyser.
Je tenais le gain, commença à dire Najdorf.
« Voyant que c’étaient des idioties, explique Bobby, j’ai rassemblé les pièces en un tas au centre de l’échiquier et je partis ». Le reste fut invention de Don Miguel, conteur facétieux qui avec les années enjoliva son récit. Qui croire ? Peu importe, car ses anecdotes, vraies ou embellies, font partie de notre patrimoine.

Le Roi des Échecs

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Article du Matin paru le 25 décembre 1901 dans le style inimitable et charmant des journalistes de la Belle Époque : le Dr Lasker donne une simultanée dans un café parisien.

Le docteur Lasker aux prises avec quarante adversaires — Les péripéties des parties — Sept heures sur la brèche — Les résultats — En fumant des cigares

Là-haut, dans la salle des fêtes d’un café du boulevard de Strasbourg, quarante tables ont été mises bout à bout, en deux rangées parallèles, séparées par un intervalle d’un mètre environ dans lequel évoluera tout à l’heure M. le docteur Lasker, champion du monde du jeu d’échecs. Sur chaque table, a été placé un échiquier garni de ses pièces, et, devant chacun d’eux, un joueur est assis. Lasker, que le noble sport qu’il professe depuis sa jeunesse a finalement conduit jusqu’à la chaire de mathématiques de l’université de Manchester, se propose de tenir tête à quarante joueurs, simultanément. Et tous les membres du Cercle Philidor sont là, attendant l’attaque.

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La petite Mme X. qui est brune et jolie, et qui, de plus, manœuvre les tours et les fous avec une incomparable virtuosité, a voulu opposer sa science à celle du célèbre docteur. Et M. X. son mari, très obligeant et fort empressé lui a cédé sa place sur le front de bataille. Elle va tenter, comme les autres, de faire mordre la poussière au champion.

Premiers engagements

Huit heures du soir. M. Lasker fait son entrée, et, immédiatement, la partie commence.

C’est ça, le champion ? fait Mme X. fort irrévérencieusement. Oh ! mais, alors, je vais le « mater » en dix coups ! Elle esquisse une moue de défi.

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Il est certain que, physiquement, il paraît un peu chétif, M. Lasker, tout maigriot dans son smoking ; il se présente avec un sourire malin, ses petits yeux noirs pétillent d’une flamme astucieuse, il allume un cigare…

Les premières escarmouches sont peu graves. On avance des pions de part et d’autre, on en prend quelques-uns pour se donner de l’air, puis on attaque. Le champion est maintenant devant l’échiquier de Mme X…

Comment parera-t-il ce coup-ci ? dit la fine brunette à son voisin. Nous allons bien voir s’il est aussi fort qu’on le dit. Et, audacieusement, elle pousse une pièce qui vient menacer le roi. Mais, à la stupéfaction de tous, M. Lasker ne pare rien du tout, il se contente de pousser délicatement un petit pion, le met à la place de la pièce et, prenant celle-ci entre le pouce et l’index, il la pose à côté de l’échiquier. Premier cadavre !

La jeune femme demeure bouche bée, elle n’avait pas vu le petit pion. Oh madame ! Et, prenant sa tête dans ses mains gantées, s’il vous plaît — elle médite un « coup de Trafalgar » comme elle dit, fixant opiniâtrement les pièces du jeu, comme pour les hypnotiser. Pendant ce temps, avec des mouvements réguliers et précis d’automate, M. Lasker poursuit son chemin autour des tables, restant à peine un quart de minute devant chaque échiquier, prenant une pièce par-ci, en poussant une autre par-là. Puis il allume un second cigare.

Le voici de nouveau devant Mme X. Celle-ci avance une reine qui paraît terrible et qui vient menacer tout le jeu du champion. Alors, avec un sourire, le docteur Lasker touche du doigt un autre petit pion.
Casse-cou ! s’écrie quelqu’un à ses côtes !
Ah ! Je n’avais pas vu ça ! fait Mme X. Et, vite, elle remet la reine à la place qu’elle occupait auparavant.

C’est à onze heures seulement que le premier joueur est fait échec et mat. On applaudit et, pour se récompenser de ce succès, M. Lasker allume un troisième cigare. Mon Dieu s’il continue comme cela, combien en fumera-t-il dans la soirée ? Minuit et demi. Cette fois, M. Lasker réfléchit longuement. Il se trouve en face d’un vieux renard, d’un fin matois, qui ressemble à s’y méprendre à M. Thiers : Et Thiers vient de tenter un coup qui est tout près de réussir. Pour le moment, le champion parvient à le parer et il poursuit sa promenade sans fatigue apparente.

Le voici de nouveau devant la petite dame. Elle a bien réfléchi, bien mûri son plan, et elle avance une tour qui doit complètement sauver la situation. Mais alors, voici la tour qui est prise ! Mme X. riposte : c’est un fou qui est enlevé ; un cavalier, puis la reine disparaissent successivement de l’échiquier. Quelle hécatombe ! Alors, la petite dame adresse son plus gracieux sourire à son vainqueur.
J’ai perdu, fait-elle.
— Absolument exact ! reprend M. Lasker, qui prononce à l’anglaise.
Et il salue, et il allume un autre cigare, le quatrième. Cet homme fait décidément beaucoup de fumée.

De plus fort en plus fort

Nous croisons le président du cercle, fort empressé, qui se plaint que le jeu d’échecs soit si peu en Honneur en France. Le Cercle Philidor, qui comprend deux cent cinquante membres environ, est unique en France. En Angleterre, à Londres, par exemple, il n’existe pas moins de deux cents cercles de joueurs d’échecs !

Et, comme nous parlons du docteur Lasker, le héros de la soirée, M. Delaire nous dit que le docteur veut tenter plus fort encore. Il tient le pari qu’il jouera vingt parties sans voir ! Morphy avait accompli ce tour de force en jouant huit parties simultanément. Mais vingt ! Est-ce vraiment possible ? Il paraît que oui, si nous en croyons les assertions du président.

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Maintenant, nous observons les joueurs. Ils sont tous penchés sur l’échiquier, le crayon à la main, étudiant le prochain coup, pendant que, derrière eux, debout, des spectateurs discutent. Voici deux heures. Tour à tour, la plupart des membres du cercle sont « tombés » par le docteur qui, maintenant, ne se trouve plus qu’en présence de quelques sujets de première force. Et Thiers, qui a médité un coup, prononce la phrase magique :
Échec et mat !
M. Lasker n’a qu’à s’incliner. Naturellement, il ne peut gagner toutes les parties. Il se contente d’allumer un cigare, le cinquième.

Mais voici trois heures. Il faut terminer le tournoi. Aussi, le docteur précipite ses coups ; ses reines ont sur les échiquiers des mouvements désordonnés. Elles triomphent !… La voilà bien la puissance de la femme ! M. Lasker a gagné trente-cinq parties, il en a perdu trois, et une a été déclarée nulle. Il ne reste plus qu’un adversaire qui résiste. Encore un dernier effort, et ce dernier lutteur s’annonce vaincu. Alors, M. Lasker allume un douzième et dernier cigare, salue et disparaît, au milieu des applaudissements de l’assistance. Il est trois heures un quart.

L’article dans sa version originale sur Rétro News