Archives de catégorie : Petite Histoire

Fair-Play

vidmar
José Raúl Capablanca y Graupera et Milan Vidmar

En une occasion Capablanca et le Grand Maître yougoslave Milan Vidmar ajournèrent une de leurs parties pour la terminer le lendemain. Vidmar avait analysé que sa position était perdue, mais n’avait pas voulu signer son abandon pour tester son hypothèse en jouant quelques coups de plus. Les deux joueurs quittent la salle en bavardant, utilisant le français, seule langue commune qu’ils partagent, mais qu’ils parlent tous deux assez mal. Vidmar confie à Capablanca qu’il croit sa position très mauvaise. Le lendemain, quand le jeu reprend, Capablanca ne se présente pas. L’enveloppe est ouverte et le coup de Vidmar joué. Le temps de Capablanca s’écoule inexorablement. Vidmar passe le temps en observant les autres parties. Après quelque temps, l’arbitre s’approche et avertit que Capablanca n’est toujours pas arrivé. Vidmar répond que son adversaire a encore suffisamment de temps pour bien jouer la finale qui se présentait. L’arbitre revient quelques minutes plus tard, cette fois-ci préoccupé, car il ne reste que quelques minutes à la pendule. Vidmar, alors, commence à douter : en se quittant la veille, Capablanca n’aurait-il pas mal interprété son commentaire de la partie, imaginant que Vidmar le lendemain allait abandonner. Il ne manquait plus que quelques secondes au drapeau du Cubain pour tomber. Vidmar vint à l’échiquier et coucha son roi, indiquant ainsi son abandon, évitant que Capablanca perde au temps ! Capablanca arriva quelques minutes plus tard, bien surpris de voir que la partie se jouait, s’approcha de la table et sourit avec satisfaction quand il vit le roi couché de Vidmar. Une question : nos GMI modernes seraient-ils aussi fair-play que notre bon Vidmar ?

Peut-être est-ce une de ces parties là ? : [advanced_iframe securitykey= »2545c71ad81ac6ff5f3f948a2dece3a50c29127a » src= »/pgn4web/htmlpgn/vidmar.html » width= »100% » height= »410″ frameborder= »0″ marginwidth= »0″ marginheight= »0″ scrolling= »no »]

Distraction Échiquéenne !

Distraction Échiquéenne

Au cours d’une compétition importante, Petrosian prit sa Dame pour exécuter un coup. S’apercevant alors que le coup était totalement perdant, il mit sa dame dans son café comme s’il s’agissait d’une distraction, demanda pardon à son rival et après l’avoir essuyé soigneusement, la reposa sur l’échiquier et continua la partie comme si de rien n’était.

Intelligence très secrète

capablanca lasker
Capablanca au cours d’une simultanée en 1921.

Pendant la Première Guerre mondiale, Capablanca résida aux États-Unis, jouant et échangeant des courriers avec le champion du monde Lasker, citoyen allemand et patriote. Un jour de 1918, deux discrets gentlemen de Washington vinrent le visiter. C’étaient deux agents du contre-espionnage qui enquêtaient sur sa correspondance avec l’étranger, rempli de symboles étranges : 10. Fxe7 Dxe7 11. O-O Cxc3 1. Txc3 e5.

Qu’elle est cette clef ? demandèrent les agents. Très sérieusement, Capablanca répondit :
Ce sont des symboles pour une manœuvre de libération !
Comment cela ? s’inquiétèrent les agents à l’unisson. Casablanca éclata de rire et, après de longues explications, les policiers comprirent, rassurés :
Ah, c’est comme les Dames !
Effectivement, comme les dames, mais avec des cavaliers.

Notre Cubain se rendit alors compte qu’il n’y avait peut-être pas tant que cela d’intelligence dans l’Intelligence Service américain !

Abandon de poste

tolstoi
Lev Nikolaïevitch Tolstoï jouant aux Échecs avec son gendre M . Sukhotin en 1908.

Tolstoï était un passionné du jeu des Rois. Aylmer Maude, son biographe, écrit dans le Times Weekly en date du 3 mai 1907 : « Quand Tolstoï était jeune officier dans le Caucase, il devait recevoir la croix de Saint-Georges pour sa bravoure, mais absorbé dans une partie d’Échecs, il oublie ses devoirs militaires la veille du jour où il devait recevoir sa distinction. Par malchance, le commandant de division visite le poste qu’il avait en charge et, ne le trouvant pas à son poste, le met aux arrêts. Le lendemain, quand les braves sont décorés, Tolstoï est en cellule et rate l’honneur tant convoité ».

Voici l’un des quatre parties du comte Tolstoï  jouée contre Fritz Kuhler, un amateur allemand :

Guerre et Paix version échiquéenne

OurousofAylmer Maude, le biographe de Tolstoï, rapporte dans The Life of Tolstoy First Fifty Years (Londres, 1908), l’anecdote suivante : « Un soir à Sébastopol, tandis que Tolstoï était assis avec les adjudants du comte Osten-Saken, commandant de la garnison, le prince Ourousof, un brave officier et joueur d’Échecs de premier ordre (il prit part au tournoi international d’Échecs de 1862 à Londres) et ami de Tolstoï, entra dans la pièce, voulant parler au général. Un adjudant l’introduit auprès du Général Osten-Saken et dix minutes plus tard Ourousof sort, l’air très sombre. Après son départ, l’adjudant explique que Ourousof était venu proposer un défi échiquéen aux Anglais dont l’enjeu serait une tranchée, tranchée qui avait changée plusieurs fois de mains et déjà coûté quelques centaines de vies. Osten-Saken avait naturellement refusé ».

urusof

Ourousof fut très populaire parmi les joueurs d’attaque pendant presque 150 ans et il donna son nom à ce gambit survenant après : 1. e4 e5 2. Bc4 Nf6 3. d4 exd4 4. Nf3 Nxe4 5. Qxd4 Nf6. Son gambit fit beaucoup de victimes parmi les meilleurs défenseurs de la fin du XIXe et début du XXe siècle, y compris Steinitz et Lasker.

Et voici une partie de notre Prince pacifiste contre Bihn, Moscou1851 :

La Peste Noire

Joseph Henry BlackburneUn des personnages le plus curieux de l’histoire de notre jeu fut sans doute Joseph Henry Blackburne (1841-1924). Homme de caractère fort et changeant, passant de l’irritation à la dépression très facilement, acteur d’une série d’anecdotes qui lui valut le surnom de La Peste Noire ! Pour en avoir une idée, il suffit de dire que, après avoir perdu un match contre Steinitz, il se jeta par la fenêtre par désespoir d’avoir perdu. La bonne nouvelle était que l’on était au rez-de-chaussée, l’événement n’eut donc pas des conséquences funestes. Une autre anecdote afin d’évaluer l’autre extrémité de sa personnalité fantasque : au cours d’une simultanée donnée à l’Université de Cambridge, les étudiants pensèrent qu’il serait plus facile à battre en laissant une bouteille de whisky et un verre à chaque extrémité de la table. À la fin de la session, Blackburne avait bu les deux bouteilles et remporté tous les matchs en un temps record.

Une autre anecdote, probablement apocryphe, raconte que dans une simultanée, concentré et nerveux, il boit le verre de whisky de l’un des participants. Après le match, il déclare que son adversaire lui ayant mangé un pion « en passant » et que, incidemment, il avait, lui, bu son whisky « en passant ». Toujours, il a soutenu la théorie selon laquelle boire du whisky améliorait la qualité de jeu parce que « l’alcool éclaircit l’esprit. » Fidèle à ses idées, toute sa vie, il a tenté de prouver cette théorie toutes les fois qu’il le pouvait par des cuites sévères, qui furent nombreuses durant ses 83 années de vie.

Voici la partie Zukertort – Blackburne « L’immortelle » Londres, 1883 où Blackburne ne s’était sans doute point assez éclairci l’esprit :

Joseph Henry Blackburne

blackburn
Les Blancs au trait. Que joueriez-vous ? Un clic pour la partie. 

Johannes Hermann Zukertort 

Les Échecs, un jeu de gentilshommes…

Du moins, nous essayons de le croire. Cependant, même les meilleurs joueurs n’ont pas toujours résisté à violer les règles les plus élémentaires de la courtoisie. Serrer la main en début et en fin de partie, ou quitter le jeu en le faisant savoir semble le minimum.

wilhelm steinitz               courtoisie échiquéenne
Wilehlm Steinitz                                                                                              Curt von Bardeleben

Ce que, apparemment, oublia Von Bardeleben dans la fameuse partie contre Steinitz, qui reçut le prix de beauté du tournoi de Hastings en 1895. Le fondateur des Échecs modernes, bien que d’un âge avancé, calcule une combinaison magnifique commençant par un sacrifice de qualité qui ne peut s’accepter et provoquant le long voyage du roi noir vers la mort !

steinitz

La combinaison commença par Ng5. Cliquez sur le diagramme pour voir la partie.

À ce moment, Von Bardeleben prenant conscience de la déroute inévitable, quitte la table de jeu sans un mot et ne revint pas. Steinitz, ne croyant pas à une telle attitude, attend un long moment, puis devant le regard émerveillé des spectateurs, montre le final de cette magnifique combinaison. Applaudissements pour Steinitz et humiliation pour Von Bardeleben !

Pendule

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Philippe Geluck – Le Chat

À l’origine, les parties d’Échecs se déroulaient sans limites de temps. Des joueurs prenaient un temps de réflexion excessif, soit parce que cela était conforme à leur tempérament, soit parce que face à une situation compromise, ils ne se résignaient ni à jouer, ni à abandonner. On raconte que Paul Morphy opposé à Louis Paulsen en 1858 fondit en larmes, exaspéré par le temps que prenait son adversaire.

Les Échecs furent le premier jeu dans lequel le recours systématique à la pendule s’est imposé à tous les niveaux de la compétition. Une première tentative consista à utiliser des sabliers, mais le décompte de temps se faisait pour chaque coup séparément. La pendule apparut lors du deuxième tournoi international de Londres en 1862, formule qui fut confirmée lors du match Adolf Anderssen contre Wilhelm Steinitz en 1866, puis lors du tournoi de Paris en 1876. C’est en 1894, au tournoi de Leipzig, que fut adoptée la double pendule avec couplage mécanique. Mais pendant longtemps, les joueurs hésitèrent à exiger une victoire en raison du temps seul.

pendule échecs
Fattorini & Fils « Tumbling » clock vers 1890

Échecs et alcool

À voir les grands nombres de publicités vantant les mérites de l’alcool et le nombre de grands maîtres qui possédaient une bonne descente, nous pourrions nous poser la question : faut-il être aviné pour bien jouer aux Échecs ?

Échecs alcool

Karpov, lors d’une interview raconte cette plaisante anecdote sur Najdorf. À cette question du journaliste :

Les artistes sous l’effet de l’alcool peuvent créer des œuvres admirables. En est-il de même aux Échecs ?

Karpov, qui ne boit ni ne fume, répond :

Avec de l’alcool dans le corps, on ne peut que jouer plus mal. Échecs et alcool ne vont pas ensemble.

Mais aussitôt, Karpov se ravise et souriant raconte l’anecdote : « Cependant, il y a quelque exception. Najdorf, le joueur polonais argentin qui participait à un long tournoi, aperçut, effondré dans un fauteuil de l’hôtel, son adversaire de l’après-midi. Désirant l’encourager, il l’invite à prendre un verre.

Le joueur déprimé accepta enchanté. Après le premier verre vinrent un second, un troisième et bien d’autres tous payés par Don Miguel. Son invité avait ressuscité, mais Najdorf se sentait un peu coupable, pensant que son adversaire bien imbibé jouera bien mal la partie de l’après-midi. Il n’en fut pas ainsi. Le ressuscité, avec de manifestes signes d’ébriété, fit une partie formidable et balaya Najdorf de l’échiquier. Étonnamment peu de temps avant la mise à mort, l’ébrieux adversaire lui propose nul.

Tu me proposes nul ? s’étonne Najdorf, je ne comprends pas, tu as totalement gagné !

C’est une manière de te remercier pour les verres que tu m’as offerts. Je suis complètement fauché et quand je ne picole pas, je joue comme un goret. C’est seulement après le troisième whisky que je commence à voir clair ».

La tigresse de Tigran

Tigran Petrosian famille
La famille Petrosian : Tigran et Rona et leurs deux fils.

L’histoire des Échecs ne se préoccupe guère des compagnes de nos champions sinon pour s’en moquer comme pour la dernière épouse d’Alekine, quelque peu enrobée et chargée d’ans, que l’on surnommait la veuve de Philidor. L’épouse de Tigran Petrosian, Rona, semblait dotée d’un fort caractère. Toujours protectrice de son époux, le défendant avec bec et ongle, elle donna une gifle retentissante à Alexeï Suetin, l’entraîneur de son mari, quand ce dernier perdit contre Fischer au Tournoi des Candidats.

Une autre anecdote concernant cette brave épouse et montrant jusqu’où elle pouvait aller : Au Tournoi de Zagreb, en 1970, Fischer, despotique comme à l’accoutumée, domine. Madame Petrosian, agacée par les caprices de diva de notre Bobby, décide qu’il faut agir pour changer le panorama. Fischer disputait une partie contre Vlatko Kovacevic qui possédait l’initiative. Rona assistait au match depuis la salle de presses et entend des commentateurs que Kovacevic a un coup gagnant pour bouter Fischer hors de l’échiquier. Sans plus attendre, elle se dirige vers la salle de jeu, s’approche de Vlatko Kovacevic et lui glisse à l’oreille le coup victorieux, que ce dernier s’empresse de jouer, gagnant ainsi la partie. Les efforts de Maman Petrosian furent vains, car Bobby Fischer remporta le tournoi avec brio !

Voici la position au moment où Rona Petrosian apporte son secours quelque peu malhonnête au Yougoslave ravi de l’aubaine.

Fischer-KovacevicUn clic sur le diagramme pour voir la partie.
Fischer, Bobby – Kovacevic, Vlatko
30. .. Rf2 ! et Bobby est mort.