Archives de catégorie : Petite Histoire

In the pocket

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Au cours d’une simultanée, Fischer gagne la dame de son rival et la dépose sur le côté du jeu. Mais à peine l’Américain parti, l’adversaire peu scrupuleux, la repose sur l’échiquier. Le jeu continue normalement et le gaillard se vante auprès des spectateurs que le génie n’a rien remarqué. Sept coups plus tard, Fischer prend la dame à nouveau et, cette fois-ci, la met dans sa poche sans piper mot et passe au joueur suivant.

Les Fous de Jamestown

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Pièces d’échecs en os vers 1607-1617

Ces pièces de jeu en os sont presque certainement des fous fabriquées par des artisans européens. Elles furent découvertes sur le site de Fort James à Jamestown, la première communauté fondée au XVIIe siècle par des colons en Virginie. À ce jour, neuf pièces d’échecs ont été mises au jour. Une pièce en ivoire fut retrouvée, avec un peu d’usure, après avoir passé 400 ans dans un puits près du rempart nord du fort. Le sol, saturé d’eau, à merveilleusement conservé ces artefacts. La présence de pièces de jeu au Fort James pourrait être liée aux activités de loisirs des colons, mais elle purent traverser l’Atlantique, en provenance de l’Angleterre, pour le commerce avec les Indiens de Virginie.

Garin vs Charlemagne

La rencontre de Charlemagne et de son noble féal Garin raconté dans Palamède*

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

Le poète qui nous a transmis la précieuse relation de cette partie d’échecs vivait, suivant toutes les apparences, dans la première partie du XIIIe siècle. Je n’oserais assurer que les mémoires sur lesquels il s’est appuyé, plus de quatre siècles après l’événement, fussent parfaitement dignes de foi ; mais enfin, ils étaient, au moins pour l’authenticité, comparables à ceux du belliqueux archevêque Turpin. Et puis, le récit que nous allons traduire serait fabuleux dans toutes ses circonstances, qu’il nous offrirait encore une des descriptions les plus anciennes d’un noble duel au champ de l’échiquier.

Garin, fils d’Aimery, duc d’Aquitaine, a fait le sacrifice de l’héritage paternel : jaloux de signaler sa pieuse valeur contre les infidèles, il a quitté ses états et s’est présenté devant Charlemagne, pour faire ses premières armes à côté des plus fameux barons de la cour de France. L’empereur, frappé de sa bonne mine, l’a retenu volontiers à ses gages, il en a fait son conseiller, son gonfalonier, son sénéchal et enfin son majordome. Grand était son crédit, plus grande encore l’affection qu’il recueillait de toutes parts. Faut-il s’étonner que l’impératrice ait partagé l’engouement universel ! Un jour, la noble dame ayant pénétré dans l’appartement de Garin, osa lui révéler les sentiments que lui inspirait son mérite. Alors se renouvela la scène biblique de Joseph avec la belle Égyptienne ; mais, si l’impératrice imita, dans ses dérèglements, l’épouse du ministre de Pharaon, elle sut conserver pour la vérité un respect qui certainement lui fait beaucoup d’honneur. Garin, en s’éloignant, avait laissé son manteau entre les mains de la triste amante. Charlemagne arrive, il demande la cause du désordre dont il voit les vestiges. « Sire, » répond courageusement l’impératrice, « écoutez, sans m’interrompre, ce que j’ai à vous confier. J’ai vu Garin, et maintenant, il m’est impossible d’en aimer un autre. Je suis devenue parfaitement insensible au charme des festins et des banquets ; le gibier n’a plus de fumet pour moi ; le poisson ne flatte plus mon palais ; les vins les plus délicats, les liqueurs les plus généreuses ont cessé de m’offrir la moindre douceur ; adieu le service divin et les chants de l’Église; qu’on ne me parle plus de faucons ou de filets, de danses de Flamands ou de rondes de Bretagne ; et vous-même, quand vous daignez m’approcher, vous me semblez insupportable ; je préférerais à vos étreintes celles d’un dogue ou d’un bouc, car je pourrais me délivrer plus promptement de leur poursuite. En un mot, je n’ai plus qu’une image devant les yeux ; mes salles en sont remplies, je la trouve sur mon siège, dans mon livre de prières, dans tous mes songes de la nuit. Partout, je vois Garin, partout son souvenir me poursuit. Toutefois, gardez-vous de l’accuser, c’est le plus fidèle, le plus loyal de vos barons ; je lui ai découvert ma pensée, il m’en a grandement blâmée. Que tardez-vous donc maintenant ? Privez-moi de la lumière du jour ; faites-moi brûler vive ou précipiter dans la mer, je l’ai mille fois mérité. »

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L’échiquier de Charlemagne, fin du XIe siècle

Disant ces mots, la dame se jette aux genoux de l’empereur. Celui-ci demeure immobile de saisissement ; puis il roule les yeux et fronce les sourcils ; il va frapper sa coupable épouse ; mais sa beauté retient sa vengeance, il s’éloigne sans l’avoir maltraitée et sans même avoir répondu par un seul reproche à son imprudent aveu. Je dis imprudent, car en rendant justice à sa sincérité, on peut déjà conjecturer qu’elle eût tout aussi bien fait de se taire. Ne devait-elle pas, en effet, prévoir qu’en dépit de ses protestations, l’empereur prendrait en grand soupçon la conduite de Garin et ne lui pardonnerait jamais la préférence dont il est l’objet.

Des amis empressés ne manquèrent pas de prévenir Garin des dispositions de l’empereur. Le sénéchal n’alla de trois jours au palais. Le quatrième, Charlemagne l’ayant expressément mandé, Garin crut devoir, avant d’obéir, assembler ses parents et ses amis. « Entendez-moi, seigneurs, » leur dit-il. « Le roi de France est irrité ; je l’ai vivement contrarié sans qu’il y ait eu rien de ma faute ; et maintenant il m’ordonne de venir le trouver. J’ignore dans quelle intention, mais je sais bien que je mettrai au nombre de mes meilleurs amis celui qui lacera sa cuirasse, avant de me suivre. » A ces mots, tous s’armèrent secrètement ; sous les draps richement tissus, ils coulent un glaive acéré ; malheur à qui s’avisera de les quereller ! Puis ils sortent de l’hôtel et se présentent devant l’empereur. Charles en voyant Garin rougit de colère et ne sait d’abord quels reproches lui adresser. Enfin, après avoir fait à ceux qui l’entouraient un signe d’intelligence, comme pour leur recommander la prompte exécution de ses volontés : « Garin, » s’écrie-t-il, « d’où venez-vous, et pourquoi avez-vous tant tardé ? — Sire, » reprit Garin, « nous sommes restés à mon hôtel ; nous y avons · joué aux tables et aux échecs, sans y perdre ou gagner beaucoup. — Aux échecs ! » reprend Charlemagne. « Ah ! Vous avez joué aux échecs ! Eh bien ! Je prétends vous être agréable ; or sus ! que nous jouions encore ensemble.

« Nous jouerons aux conditions que je vais dire : d’abord, je jurerai sur les reliques des saints que si tu parviens à me mater, je t’abandonne tout ce que je possède, mes trésors, ma femme et le royaume de France ; tout, à l’exception de mes armes. Mais si j’ai l’avantage, je te le dis en vérité, sur-le-champ je te fais trancher la tête. — Ma tête ? » répond Garin ; « par Dieu ! sire, il faut que vous en ayez une furieuse envie, pourtant, je n’ai pas mérité votre malveillance ; je vous ai souvent servi de mon bras, j’ai souvent reçu, pour vous défendre, de graves blessures. Pour vous, j’ai quitté ma terre et mon héritage ; c’est pourquoi je vous jure, par le nom du fils de Dieu, qu’il n’y a pas un homme en France excepté vous, qui pourrait ainsi me menacer sans recevoir de mon poing fermé sur le visage. Et s’il m’accusait de trahison, je n’attendrais pas le coucher du soleil pour le forcer à confesser qu’il en a menti. — Vous parlez bien, » dit Charlemagne, « mais si vous n’étiez pas un traître couard, vous ne refuseriez pas le jeu que je propose. Mal savez-vous jouer aux échecs, mal savez-vous soutenir votre honneur. Vous en serez blâmé, sire Garin, je vous le dis. — Non, sire, » s’écria le chevalier, « il en sera ce que vous voudrez ; mais je vous déclare hautement que si le gain de la partie me reste, vous vous enfuirez de France, sans retard et comme un misérable mendiant. »

Alors on fit venir l’Évangile et la croix sainte. Charlemagne d’abord et Garin, ensuite, jurèrent de tenir les conventions proposées. Puis des écuyers apportent l’échiquier au milieu de la salle. Jamais nul n’en vit de plus riche et de plus admirable. Les cases en étaient alternativement d’or et d’argent ; la bordure était en rubis, parsemée de cinq cents émeraudes ou saphirs dont les moindres valaient plus de 100 sous parisis. Charlemagne ne se lassait pas de le voir ; c’était un gardien des marches d’Espagne qui l’avait reçu du roi Galafron de Cordoue, et qui l’avait ensuite transmis en présent à l’empereur. Le roi s’assied le premier sur un riche tapis ; Garin, sans rien perdre de son assurance, imite son exemple. Ils s’inclinent, le coude appuyé sur l’échiquier, ils dressent leurs pièces dans un silence grave et terrible. Autour d’eux, sont réunis les barons ; ceux de France derrière Charlemagne, ceux d’Aquitaine derrière Garin; et, d’abord, son frère le duc de Saint-Gilles, puis le baron Anseaume d’Hauterive, puis plus de quatre cents chevaliers, tous ayant l’épée ceinte sous le manteau d’hermine… Alors le duc de Saint-Gilles se penchant à l’oreille de Garin : « Beau très-doux frère, ne vous troublez pas : montrez un visage serein. « Nous n’avons pas peur de Charles, s’il se fâche, il nous trouvera pour lui répondre. Jouez hardiment, et advienne qui doit advenir ! — Grand merci, frère, » répondit Garin ; et il dressa la dernière pièce.

L’empereur est avec son vassal, c’est à lui de commencer. Le jeu s’engage, et déjà les deux rivaux, l’œil avidement attaché sur les échecs, laissent échapper de fréquents soupirs d’inquiétude et de colère. Garin réclame les secours de Dieu ; puisse-t-il défendre son corps de toute atteinte ! Pour Charlemagne, il exhale des menaces et des outrages. Si Dieu daigne y consentir, la nuit ne viendra pas avant qu’il n’ait fait voler la tête de Garin.

Cependant, l’impératrice apprenait la lutte engagée et les conditions de la victoire. Quel sujet de désespoir pour son cœur ! « Malheur à moi, » s’écria-t-elle, « à moi qui, par ma folie, ai mis en pareil danger et mon doux ami et mon noble seigneur. Hélas, Garin ! Pourquoi vous ai-je vu ! Je connais l’empereur, tout l’or de Bénévent ne l’empêcherait pas de me faire mourir ; mais avant de me punir, il voudra consommer sur vous sa vengeance, sur vous qui ne lui avez fait aucune injure ! Pourquoi vous ai-je aimé ; pourquoi vous ai-je nommé devant le roi ! » Disant ces mots, la dame demeura pâmée sur les dalles de sa chambre, et quand elle rouvrit les yeux, ce fut pour continuer ses doléances. « Je suis coupable, mais la faute est-elle à moi seule, pour n’avoir pas résisté à l’amour ? Dieu seul en doit être blâmé, lui qui forma mon cœur, mon corps et mes pensées. L’amour existerait-il, si Dieu n’y consentait ? Pourquoi fit-il Garin si séduisant, si doux et si rempli de bonne grâce ? Pourquoi le créa-t-il si parfait ; lui forma-t-il la bouche si belle et l’haleine si parfumée ? N’était-ce pour qu’on imprimât sur elle force baisers ? Oui, sans doute, et pourtant, ce fut lui qui put résister à mes prières. Ah ! S’il eût été plus complaisant, personne ne saurait nos doux entretiens ; je serais heureuse et Garin n’aurait à se plaindre de personne. »

Ainsi, pleure et se démène l’impératrice. Cependant, Garin et Charles ont engagé la partie. Le roi avance un roc (une tour). Garin a lieu de s’inquiéter, car bientôt sa meilleure pièce en est emportée. Encore un coup pareil, et la partie est décidée contre lui. Que faire ? Il dit rapidement une pieuse oraison, puis avance un aufin (un fou) avec lequel il s’empare d’un chevalier. La colère du roi parut alors terrible ; il frappa du poing sur l’échiquier qu’il fendit dans la partie la plus forte. Puis roulant des yeux et relevant la tête : « Garin, Garin, tu sais bien menacer ; mais, je t’en préviens, tu le paieras cher avant qu’une autre heure soit arrivée. »

À ces mots, les barons indignés se lèvent de concert, et le duc de Normandie prenant la parole : « Sire roi, » dit-il, « vous avez tort envers Garin. Nous sommes ici plus de quatre cents de ses parents et de ses amis, et nous ne souffrirons pas que vous le maltraitiez sans motifs, comme vous le faites. Apaisez votre colère et suivez patiemment les aventures du jeu. — Par le fils de sainte Marie! » dit Charles à demi-voix, « je ne me soucie ni de lui ni de vous, et si je gagne l’honneur du jeu, je jure Dieu qu’avant l’heure de complies, il aura la tête détachée des épaules. » Garin, qui l’entend, serre de ses deux mains le tablier ; il en va frapper le roi sur les tempes ; mais il songe qu’on pourrait lui faire un reproche de sa juste vengeance ; il retient ses mains, il reste maître de sa langue.

Charles se rassied, il avance un paon (un pion) et bientôt il enlève un aufin; puis, le coup suivant, il renverse un roc, et le fait également disparaître. Alors son visage reprend toute sa sérénité. Pour Garin, il pâlit et garde le silence ; il suit de l’œil les pièces de son cruel adversaire ; il médite la conséquence de chaque trait, il adoube un chevalier, puis un paon ; enfin, il touche un aufin, met un roc en échec, le prend, et menace un chevalier qui tombe également sans résistance. Le roi voit le ravage de ses deux champions, il gémit, il maudit vingt fois son malheur. Que vous dirai-je davantage ? Vainement, il lutte et se défend contre les atteintes de son ennemi, il perd, l’un après l’autre, ses paons et le dernier de ses rocs. Son roi lui-même est mis en échec ; où se réfugiera-t-il ? Encore un coup, et le mat sera prononcé. Heureusement, Garin regarda l’empereur ; il le vit sombre et abattu, il en eut compassion : « Sire roi, » lui dit-il, « laissons là notre jeu, nous y avons donné trop de temps. À Dieu ne plaise qu’on me reproche de vous avoir maté, de mon plein gré. » A ces mots, l’empereur se lève, et lui touchant la main : « Garin, Garin, vous en devez faire comme il vous plaira ; je me rappelle nos communs serments ; si vous me matez, je vous rends mon empire et ma femme et ma couronne ; quoi qu’il arrive, je ne serai pas trouvé parjure. Demandez donc ce que vous voudrez, une fois ma perte complète, je n’ai rien à vous refuser. » Mais Garin, en voyant l’humilité de l’empereur, ne put retenir ses larmes : « Moi, vous déshéritez, ô mon seigneur, vous enlevez votre couronne ! Oh ! Que jamais cela ne puisse être dit à la honte du père qui me nourrit, de mes parents et de tous mes amis ! Tort avez-vous eu, je pense, en souhaitant mon malheur et pensant à me donner la mort. Je ne l’avais pas mérité, et s’il arrive qu’une femme ait dans l’esprit quelque folle pensée, faut-il s’en étonner, s’en émouvoir et prendre pour elle ses meilleurs amis en haine. Je vous le dis, sire empereur, tort vous eûtes et tort vous me fîtes. Maudite la femme qui put éloigner de moi votre affection ; maudite celle de notre premier père qui donna l’exemple du mal à toutes les autres ! Mais pour que vous sachiez réellement que je n’eus envers vous aucun tort, écoutez, sire roi, ce que j’aurais à vous proposer. Devers l’Aquitaine, et tandis que vous passez ici les jours à jouer et à demander l’amour des femmes, les félons Sarrasins dévastent les champs et pillent les églises. Au milieu de leur camp est un château le plus fort et le plus haut du monde. Il a nom Monglave ; Julius César l’a bâti, les Sarrasins l’ont fortifié de nouvelles tours. Accordez-moi la seigneurie de Monglave, si je parviens à le ravir aux félons ennemis de Dieu. Aussitôt, je quitterai votre cour, et la douce France où vous séjournerez à loisir ; seul, j’irai demander un héritage à la race maudite des adorateurs de Mahom, de Jupiter et de Tervagant. » « Mais, » dit l’empereur, « voulez-vous si tôt nous quitter ? Quand songez-vous à partir ? — Demain sans faute.» répondit Garin.— « A quelle heure ? – Dès la pointe du jour. — Garin, c’est à présent que je reconnais votre loyauté ; partez, que rien ne vous arrête et que Dieu vous conduise. » Il dit, et le lendemain nul ne vit Garin dans la cité de Paris ; mais, à quelques mois de là, un messager vint annoncer à Charlemagne, comme il descendait du moutier, que Garin avait crié sur la plus haute tour de Monglave : « Montjoie ! Montjoie ! L’enseigne Saint-Denis ! »

* En 1836, des passionnés du Café de la Régence, place du Théâtre-Français (actuellement place André-Malraux) à Paris, réunis autour de Charles de la Bourdonnaisn, décident de créer un magazine où vont être retranscrites, sur le papier, les beautés qu’ils voient sur l’échiquier.

Garin, le noble cœur

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Charlemagne avait un jeune soldat nommé Garin. Tant était grande sa valeur qu’il gagna l’admiration des chevaliers et l’amour des belles-dames de la cour. L’impératrice, elle-même tomba sous le charme du galant jouvenceau. Mais l’honnête et fidèle Garin repoussa ses avances. L’impératrice, prise de remords ou vexée de l’affront, raconte tout à son impérial époux. Charlemagne fit appeler Garin et lui proposa :
Faisons une partie d’Échecs. Si tu gagnes, je t’offre mes deux royaumes, toutes mes possessions et mon épouse. Si je gagne, tu payeras cette défaite de ta vie !
Garin fut bien forcé d’accepter, mais Charlemagne ignorait que le damoiseau était un joueur expert et après une longue lutte d’attaque et contre-attaque, Garin accule son souverain et le mat. Charlemagne, dépité, accepte sa défaite :
Fait ce qu’il te plaît, prends ce qui a été promis.
Mais le chevaleresque Garin prouva, une fois de plus sa loyauté envers son maître, renonçant à ses gains.

Le noble jeu d’échecs ayant apparu au plutôt vers l’an mille, il est peu probable que l’empereur à la barbe fleurie ait règle son différent avec ce franc chevalier de cette manière.

Distraction hippopotamesque

Mikhail Tal hippopotame échecs Vasiukov

« Je n’oublierai jamais, raconte Tal dans son livre The Life and Games of Mikhail Tal, ma partie contre le Grand Maître Vasiukov au championnat d’URSS. Nous avions atteint une position très compliquée et je songeais à sacrifier un Cavalier. Le sacrifice n’était pas évident, car il y avait un grand nombre de variations possibles. Mais quand j’ai commencé à m’y plonger, je découvris avec horreur que je n’aboutissais à rien. Les idées s’entassaient dans ma tête, passant d’une variante à l’autre, trouvant toujours une réfutation correcte pour mon adversaire. Dans mon esprit, se forma une masse chaotique de coups, parfois même sans aucun rapport les uns avec les autres, et l’infâme arbre d’analyse, où les entraîneurs vous conseillent d’élaguer les petites branches, commença à croître monstrueusement. Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, je me suis souvenu de la célèbre comptine de Korney Ivanović Tchoukovski :

Ô, combien est difficile la besogne,
De sortir du marais l’hippopotame !

Je ne saurais expliquer par quelle association cet hippopotame emergea sur l’échiquier, mais la vérité est que, tandis que les spectateurs croyaient que j’analysais la position, je pensais comment, diable, je pourrais tirer ce foutu hippopotame de son marécage. Je me souviens, que dans ma tête, s’empilaient treuils, leviers, hélicoptères, et même une échelle de corde. Après de nombreuses tentatives, j’admis la défaite en tant qu’ingénieur. Je ne trouvais aucune méthode acceptable pour le sortir de sa fâcheuse position, et je pensais avec méchanceté : « Eh bien qu’il se noie ! ». Et soudain, l’hippopotame se volatilisa. Il disparut de l’échiquier juste comme il était venu… de son propre chef ! Aussitôt, la position ne me parut pas si compliquée. Je réalisais maintenant qu’il n’était pas possible de calculer toutes les variantes et que le sacrifice du Cavalier était, par sa nature même, purement intuitif. Et comme il promettait un jeu intéressant, je ne pus m’empêcher de le faire.

Et le jour suivant, c’est avec plaisir que je lus dans le journal comment Mikhail Tal, après avoir soigneusement réfléchi à la position pendant 40 minutes, effectua un sacrifice d’une grande précision. »

Dans cette position, Tal finit tout de même par sacrifier son Cavalier par :

La partie dans son intégralité

Patti Smith rencontre Bobby Fischer

En 2007, Patti Smith, l’une des références du punk-rock du milieu des années soixante-dix, voyage en Islande et on lui demande d’être l’invitée spéciale d’un tournoi à Reykjavik. En retour, on lui permettra de photographier la table où Fischer et Spassky ont  joué certaines de leurs parties du match pour le titre mondial en 1972. Patti adore prendre des photos sur son vieil appareil Polaroid de 1967 qui l’accompagne partout. Ces clichés sont une sorte de jalon de son voyage spirituel. Elle accepte donc la proposition. La journée se passe sans incident et Patti put se livrer à sa passion. Elle-même dut poser avec les gagnants et la presse  couvrit l’événement.

Le lendemain, surprise, elle reçoit un appel d’un personnage qui se présente comme le garde du corps de Bobby Fischer, lui transmettant le désir de son patron de la rencontrer le soir même à minuit dans un salon privé de l’Hôtel Borg. Patti, qui de sa vie, n’avait jamais eu de garde du corps, en embauche un pour l’occasion. Se questionnant sur ce dont elle pourrait parler avec Bobby, son intérêt pour le jeu étant purement esthétique, le garde du corps de Bobby l’avertit :
Surtout ne mentionnez pas les échecs !
Pendant la rencontre, Fischer, comme on pouvait s’y attendre, montra son pire côté, se comportant très rudement avec ses commentaires racistes et conspirationnistes habituels, exprimés dans un langage très vulgaire. Mais Patti n’est pas femme à se laisser démonter. Elle lui renvoya aussitôt qu’elle pouvait être tout aussi désagréable que lui, sur d’autres sujets. Curieusement apaisé par la réplique, Fischer baisse la garde et lui demanda :
Connais-tu une chanson de Buddy Holly ?
Bobby était un passionné de Rock & Roll, et Patti et lui passèrent les heures suivantes à chanter de vieilles chansons des Chi-Lites, des Four Tops ou de Chuck Berry. « Fischer, raconte Patti, a beaucoup chanté. Quand il a osé entonner le refrain de Big Girls Do not Cry, son garde du corps s’est précipité pour voir si quelque chose était arrivé. »

Plus tard, Patti lui rappela qu’ils se connaissaient déjà, alors qu’elle était très jeune et travaillait comme employé dans une librairie. Apparemment, Fischer était venu dédicacer certains de ses livres chez Scribner, à l’angle de la 5e et la 49e Sud. Mais, devant l’avalanche humaine que l’événement provoqua, Bobby paniqua et Patti l’aida à fuir de ses admirateurs, l’escortant jusqu’à la porte de derrière. Fischer ne se souvenait plus de l’anecdote.

Bobby demanda si elle pouvait lui obtenir des livres. Et jusqu’à la fin de sa vie, Patti lui envoya des « livres d’histoire sombres » qu’elle trouvait avec beaucoup d’efforts. D’une certaine manière, ils ont gardé ce que Patti appelle une « amitié abstraite » jusqu’à la mort de Bobby. Amitié basée sur la distance, les livres et le Rock & Roll.

K contre K

Le grand Michaïl Tchigorine jouait parfois avec des joueurs inexpérimentés, leur offrant l’avantage d’une pièce et gagnant toujours. Une fois n’est pas coutume, son adversaire, moins mazette qu’à l’accoutumée, réussit à obtenir la nulle : K contre K.

Tchigorine

Par plaisanterie, Tchigorine rapproche son roi de celui de l’adversaire en disant « Échec ! » À sa grande surprise, le joueur néophyte retire son roi précipitamment. Tchigorine continue, amusé, à harceler le roi ennemi par ses « échecs » peu réglementaires, jusqu’à ce qu’il réussisse à acculer son opposant dans un angle de l’échiquier.
Échec et Mat ! s’écrie-t-il alors d’un ton victorieux. Et son adversaire, consterné, d’accepter sa « défaite ».

Carnet de parties

Duchamp Koltanowski échecs
Le carnet de parties de Georges Koltanowski  ouvert à la page du 25 juin 1929, date de sa défaite contre Marcel Duchampi.

Marcel Duchamp et Georges Koltanowski, pourtant de caractères incongrus, vécurent tout au long de leur vie une romance échiquéenne, un triangle amoureux : Marcel, l’artiste français dadaïste ironique et fantasque et Georges, le maître belge d’origine juive qui échappa de peu à l’Holocauste en Europe et… le jeu d’échecs lui-même. Affection colorée de camaraderie et de rivalité et de cette admiration partagée pour cette maîtresse exclusive : l’art des échecs. Sans oublier la pipe, incarnation de leurs échanges et de leurs pensées.

Duchamp Koltanowski échecs

Marcel Duchamp photographié par Edward Steichem en1917 et Georges Koltanowski en uniforme de l’armée belge en 1924.

Ils se rencontrèrent, au gré de leurs vies nomades et des tournois, guidés par une même curiosité et parfois aussi par les bouleversements de deux guerres mondiales, sur le vieux continent et les deux Amériques : Bruxelles, Paris, Buenos Aires, La Havane et New York City. Leur première rencontre au Championnat de Belgique à Gand en 1923 fut suivit de la fameuse défait de Koltanowski aux Olympiades en 1929 à Paris :

« Marcel Duchamp, l’artiste renommé, écrit Koltanowski dans son livre Chessnicdotes (1978), évoquant ses parties contre Marcel, aimait le jeu d’échecs. Il joua dans le Championnat de France en de multiples occasions et fut membre de l’équipe olympique française et son livre L’Opposition et les Cases Conjuguées Réconciliées (1932) fut un grand succès. Le tableau de sa famille jouant aux échecs dans un jardin, au Philadelphia Museum, est l’une des œuvres les plus fameuses incluant le thème des échecs… Je le jouais deux fois dans des tournois à Bruxelles, gagnant chaque fois. À Paris, je perdis. » Et il commente ses deux victoires de 1923 et 1944, mais oublie, succombant à une professionnelle vanité, de commenter cette défaite en 16 coups. Mais elle fut sans doute important pour lui, car il conservera précieusement son carnet où la partie contre Duchamp est noté de sa propre main.

The Birdman of Alcatraz

Robert Franklin Stroud échecs
1945 – Jeu ayant appartenu à Robert Stroud, « L’homme-oiseau d’Alcatraz ».
L’échiquier est dessiné sur un exemplaire de l’Atlas of Avian Anatomy. Estimé à environ 4000 $ par Christie’s.

Robert Franklin Stroud (1890-1963) fut l’un des criminels les plus notoires des États-Unis qui, de façon improbable, devint un ornithologue respecté, gagnant le surnom de Birdman of Alcatraz. Condamné à la réclusion à perpétuité, Stroud acquit la réputation d’être l’un des détenus les plus dangereux du pénitencier de Leavenworth au Kansas après avoir tué un gardien en 1916. Les oiseaux lui ont toutefois inspiré un désir improbable : en 1920, il découvre dans la cour de la prison un nid de trois moineaux blessés et les élève jusqu’à leur âge adulte.

Les détenus de Leavenworth furent autorisés à acheter des canaris et, au cours de sa peine, Stroud en recueilli près de 300, écrivant deux livres sur ce sujet, ouvrages respectés comme des ajouts de valeur aux études en pathologie aviaire.

L’administration de la prison, ne supportant pas les activités de Stroud et leurs publicités, intensifia ses efforts pour le transférer hors de Leavenworth et malgré son surnom, Stroud fut déplacé plus tard à Alcatraz, ses oiseaux lui furent alors enlevés. Principalement maintenu à l’isolement, il jouait parfois aux échecs avec l’un des gardiens. Ce jeu, dessiné à la main par Stroud, sur une copie de l’Atlas de l’anatomie aviaire porte la mention manuscrite « Propriété de Robert Stroud ». Ses tentatives pour être libéré furent toutes vaines. Le 21 novembre 1963, à l’âge de 73 ans, il mourut au centre médical, après avoir été incarcéré pendant les dernières 54 années de sa vie, dont 42 passées sans contact avec les autres prisonniers.

Collaboration

À l’occasion du Tournoi de Londres de 1862, plusieurs matchs d’exhibition eurent lieux pour le plus grand plaisir des spectateurs. L’un d’eux était en consultation entre Anderssen, Dubois et Paulsen, qui jouaient les Blancs, contre Lowenthal, Boden et Kennedy. Avant de commencer, Anderssen alla voir ses deux collègues et leur dit :
Nous devons distribuer le travail. Donc, Paulsen fera les coups précis, Dubois les brillants, et moi, les mauvais.


Anderssen ne fit sans doute pas tant de mauvais coups, puisqu’il gagna le tournoi !