Archives de catégorie : Petite Histoire

Lenteur

Morphy rencontre Paulsen, bien connu pour être un joueur particulièrement lent à prendre ses décisions. Mais, au cours de ce match, cela dépasse les limites du tolérable ; il est assis depuis cinq heures à réfléchir à la position. Paul Morphy, habituellement le modèle de la courtoisie devant l’échiquier, explose :
Mais pourquoi donc ne jouez-vous pas ?
À quoi l’ineffable Paulsen répond paisiblement :
Ah, c’est à moi de jouer ?

Les échecs de Suhita Shirodkar

Suhita Shirodkar – Sketches from Yerba Buena Gardens, San Francisco

Suhita Shirodkar est une peintre américaine, vivant à San José, en Californie. « Mon travail, écrit-elle, varie beaucoup dans les sujets, mais tout est lié à un seul objectif sous-jacent : voir et capturer le monde qui m’entoure comme le ferait un voyageur ; admirer à la fois le quotidien et l’exotisme avec émerveillement, et regarder de près l’ancien et le nouveau. »

Yerba Buena Gardens est le nom de deux blocs de parcs publics situés entre la 3e et 4e avenue, Mission et Folsom, dans le centre-ville de San Francisco, où se rencontrent depuis peu, semble-t-il, les joueurs d’échecs. Pendant environ 30 ans, les pousseurs de bois de tout horizon, principalement des immigrés philippins issus de la classe ouvrière, se rassemblaient sur Powell Street, dans le centre-ville de San Francisco. Mais en septembre 2013, la police met dehors tout ce beau monde, invoquant la consommation de drogue et la violence. De nombreux joueurs ainsi que des habitants de longue date de la ville ont été contrariés par ce qu’ils considéraient comme une ingérence injustifiée dans une tradition de longue date. Finis les sans-abris et les ivrognes, ainsi que les touristes. La réalité était un peu plus compliquée, même certains joueurs d’échecs ont été soulagés par l’intervention de la police : « Cela ressemblait à Manille, où les gens jouent dans la rue, mais c’était devenu dangereux, déclare Rizaldy Martin, habitué de Market Street pendant 20 ans. Les trafiquants sont arrivés, faisant semblant de jouer, mais se livrant à leur trafic. Cela donnait une mauvaise réputation aux échecs. Le nouvel emplacement, Yerba Buena Gardens, est plus sûr et plus agréable. Mais c’est aussi moins excitant que sur Market Street. »

Joueurs d’échecs de rue, transférés à Yerba Buena Gardens après que la police de San Francisco les ait chassés de Market Street.

Bien curieux de voir notre jeu si paisible associé à des trafics louches !

Mesquineries de Grands Maîtres

Lors d’un match contre Mecking, alors que celui-ci réfléchissait, Tigran Petrosian commande un café et, agitant sciemment sa cuillère au fond de sa tasse, sonne le tocsin avec la vigueur de Big Ben. Mecking ne cille pas, mais quand c’est au tour de Tigran de jouer, il veut lui rendre la monnaie de sa pièce et fait carillonner sa tasse de belle manière. Mais sa vendetta fait long feu, Tigran, qui est presque sourd, porte un appareil auditif. Il le débranche et gagne sa partie !

Éspoirs à la baisse

Lors d’un championnat à Budapest, Zoltán Balla (1883-1945), jouant contre Gyula Breyer (1893-1921), annonce tout heureux  :
Mat en 2 !
Constatant que Breyer le regarde avec suffisance, Zoltán étudie à nouveau la position et s’aperçoit, déçu, qu’il n’y a pas de mat en 2. Mais immédiatement réconforté, il s’écrie avec enthousiasme  :
Mat en 3 !
Tandis que Breyer continue à le regarder, agacé, Balla analyse à nouveau et réalise qu’il n’y a aucune chance de mat. Pâle comme un linge, il murmure :
J’abandonne…

Échiquier de voyage

Lorsqu’il voyageait en calèche, le roi Louis XIII aimait jouer aux échecs. Les routes de France, point encore revêtues par Mister McAdam, devaient être bien chaotiques pour notre jeu paisible. Pour éviter l’éparpillement des pièces, notre bon roi jouait sur un échiquier brodé sur un oreiller, faisant tenir les pièces par des épingles. Dans le beau royaume de France, nous n’avions pas de belles routes, mais des idées.

La pratique de ces jeux d’échecs à épingle était assez commune et répandue dans toute l’Europe.

Figures d’un ensemble de broches en ivoire, sculptées vers 1950, probablement sur un modèle ancien.

Règle du jeu

On pourrait imaginer qu’au niveau d’un championnat du monde, les joueurs connaissent la règle du jeu. Imaginez l’émotion de l’arbitre O’Kelly au cours de la rencontre Korchnoi-Karpov à Moscou en 1974, lorsque Korchnoi, feignant l’indifférent, lui posa cette question de débutant :
Peut-on roquer quand la Tour est attaquée ?
Oui, répond l’arbitre étonné.
Cela ne m’était jamais arrivé auparavant, explique Korchnoi, penaud.

Le roi n’est jamais pris

Illustration de John Tenniel
pour «Through the Looking Glass and what Alice found there » de Lewis Carroll.

« Apprends que même au jeu d’échecs, le roi n’est jamais pris ! », lança Louis VI le Gros dit le Batailleur, en fendant le crâne de l’archer qui croyait le tenir lors de la bataille de Brémule en 1119 contre les anglo-normands de Henri I. Il abandonnera tout de même sa bannière, puis son destrier !

Quatre Reines pour un Roi

C’est une blague qu’Alexhine aurait racontée lors d’un banquet avant de jouer contre Bogolubov pour le Championnat du monde.

« La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais mort. Je me suis naturellement dirigé vers le paradis. Alors que je m’approchais du portail, Saint-Pierre me salue et me demande :
— Qui es-tu ?
— Je suis Alekhine ! Le champion du monde d’échecs.
— Désolé, dit Saint-Pierre en secouant la tête, il n’y a pas de place au paradis pour les joueurs d’échecs.
Avant de m’éloigner, très abattu, des portes nacrées, je jette un dernier regard autour de moi. Eurêka ! Qui vois-je ? Nul autre que mon bon ami Bogolubov. Rapidement, j’attire l’attention de Saint-Pierre sur mon copain rondouillard.
— C’est un joueur d’échecs.
Saint-Pierre sourit tristement.
— Non, il croit seulement qu’il est un joueur d’échecs. »

Voci l’une des plus belles parties jamais jouées, selon de nombreux auteurs, tels que Chernev, Reinfeld, Horowitz, Golombek, Kirby et Coles.

Le guerrier de Siglufjörður

Siglufjörður lewis échecs islande
Pion ou Tour, H: 45 mm, Ø: 20 mm

En 2011, une expédition archéologique à Siglufjörður, localité islandaise située au nord de l’île, mit au jour une pièce d’échecs, portant casque et armes, sculptée au XIIe ou XIIIe siècle dans une arête de hareng. Elle fut découverte dans les restes d’un camp de pêcheurs, maintenant en danger à cause des fortes vagues déferlant sur la côte. La figurine, à la sculpture plus sommaire, ressemble aux pièces découvertes en 1831 sur l’île de Lewis dans les Hébrides en Écosse. Bien qu’évoquant un fantassin, elle représente sans doute une tour. Le bouclier semble avoir des caractéristiques héraldiques, impliquant qu’elle est postérieure à 1250.

Jusqu’à récemment, la meilleure hypothèse parmi les érudits et les historiens était que les pièces de Lewis provenaient probablement de Trondheim, en Norvège. Mais en 2010, Gudmundur G. Thórarinsson a présenté une nouvelle théorie convaincante sur l’énigme de leur origine. Thórarinsson est mieux connu comme président de la Fédération islandaise des échecs lors du match du siècle Fischer-Spassky pour le Championnat du monde d’échecs, à Reykjavík en 1972. Son hypothèse séduisante — fondée sur des preuves circonstancielles — est que ces pièces auraient pu être fabriquées en Islande, sous l’impulsion de l’évêque Páll Jónsson, dans l’ancien atelier de Skálholt par Margret l’Adroit, Thorsteinn le Schrinesmith et d’autres artisans. Les ruines de l’ancien atelier et de son tas de ferraille sont encore là, intactes, en attente de fouilles.

Une dame et son pion

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Une reine et un pion du XI-XIIe siècle (3cm), les pièces d’échecs les plus anciennes de Westphalie. Photo : LWL / Brentführer

En 2005, les archéologues de l’Association régionale de Westphalie-Lippe (LWL) ont fait une découverte importante aux cours des fouilles d’une cour noble médiévale du XI-XIIe siècle à Sendenhorst en Rhénanie : deux jetons de backgammon et deux pièces d’échecs.

« Les pièces d’échecs, déclarait le Dr. Stefan Eismann, une reine* et un pion, sans précédent en Westphalie, ont très peu de ressemblance avec les pièces d’aujourd’hui, mais sont — de manière habituelle au Moyen Age — abstraites. Elles soulignent la provenance indienne du jeu, mais furent probablement produites dans la région. »

Elles sont en os d’animaux, mais seule l’espèce put être identifiée pour la reine : le cheval. Ce qui est pour le moins inhabituel. Les jeux médiévaux occidentaux sont le plus souvent en ivoire de morse ou en bois de cervidés. Si les pièces d’échecs appartiennent au même jeu, elles représentent les deux couleurs en raison de leur nuance différente. Les jetons de backgammon et le pion gisaient dans le sous-sol d’une maison en bois d’environ dix mètres de large et d’au moins trente mètres de long. La dame, abîmée, avait été jetée (ou perdue) dans la boue d’un enclos à bétail à proximité. Des paysans médiévaux pousseurs de bois ? Mais les échecs et autres jeux similaires étaient au Moyen Age un passe-temps de l’élite. D’autres trouvailles telles qu’un pendentif en bronze orné d’or, des pièces de harnais en bronze, une flûte en os et quelques tessons de coupe en verre bleu foncé témoignent de l’art de vivre aristocratique de ses habitants.

* L’éminent professeur s’avance peut-être, car il est difficile, sans la présence du royal époux, de déterminer le genre de la pièce. Dans le modèle islamique d’avant l’an mille qui fut adopté par l’occident, seul la taille différencie le roi de son épouse.