Archives de catégorie : Petite Histoire

Éspoirs à la baisse

Lors d’un championnat à Budapest, Zoltán Balla (1883-1945), jouant contre Gyula Breyer (1893-1921), annonce tout heureux  :
Mat en 2 !
Constatant que Breyer le regarde avec suffisance, Zoltán étudie à nouveau la position et s’aperçoit, déçu, qu’il n’y a pas de mat en 2. Mais immédiatement réconforté, il s’écrie avec enthousiasme  :
Mat en 3 !
Tandis que Breyer continue à le regarder, agacé, Balla analyse à nouveau et réalise qu’il n’y a aucune chance de mat. Pâle comme un linge, il murmure :
J’abandonne…

Échiquier de voyage

Lorsqu’il voyageait en calèche, le roi Louis XIII aimait jouer aux échecs. Les routes de France, point encore revêtues par Mister McAdam, devaient être bien chaotiques pour notre jeu paisible. Pour éviter l’éparpillement des pièces, notre bon roi jouait sur un échiquier brodé sur un oreiller, faisant tenir les pièces par des épingles. Dans le beau royaume de France, nous n’avions pas de belles routes, mais des idées.

Règle du jeu

On pourrait imaginer qu’au niveau d’un championnat du monde, les joueurs connaissent la règle du jeu. Imaginez l’émotion de l’arbitre O’Kelly au cours de la rencontre Korchnoi-Karpov à Moscou en 1974, lorsque Korchnoi, feignant l’indifférent, lui posa cette question de débutant :
Peut-on roquer quand la Tour est attaquée ?
Oui, répond l’arbitre étonné.
Cela ne m’était jamais arrivé auparavant, explique Korchnoi, penaud.

Le roi n’est jamais pris

Illustration de John Tenniel
pour «Through the Looking Glass and what Alice found there » de Lewis Carroll.

« Apprends que même au jeu d’échecs, le roi n’est jamais pris ! », lança Louis VI le Gros dit le Batailleur, en fendant le crâne de l’archer qui croyait le tenir lors de la bataille de Brémule en 1119 contre les anglo-normands de Henri I. Il abandonnera tout de même sa bannière, puis son destrier !

Quatre Reines pour un Roi

C’est une blague qu’Alexhine aurait racontée lors d’un banquet avant de jouer contre Bogolubov pour le Championnat du monde.

« La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais mort. Je me suis naturellement dirigé vers le paradis. Alors que je m’approchais du portail, Saint-Pierre me salue et me demande :
— Qui es-tu ?
— Je suis Alekhine ! Le champion du monde d’échecs.
— Désolé, dit Saint-Pierre en secouant la tête, il n’y a pas de place au paradis pour les joueurs d’échecs.
Avant de m’éloigner, très abattu, des portes nacrées, je jette un dernier regard autour de moi. Eurêka ! Qui vois-je ? Nul autre que mon bon ami Bogolubov. Rapidement, j’attire l’attention de Saint-Pierre sur mon copain rondouillard.
— C’est un joueur d’échecs.
Saint-Pierre sourit tristement.
— Non, il croit seulement qu’il est un joueur d’échecs. »

Voci l’une des plus belles parties jamais jouées, selon de nombreux auteurs, tels que Chernev, Reinfeld, Horowitz, Golombek, Kirby et Coles.

Le guerrier de Siglufjörður

Siglufjörður lewis échecs islande
Pion ou Tour, H: 45 mm, Ø: 20 mm

En 2011, une expédition archéologique à Siglufjörður, localité islandaise située au nord de l’île, mit au jour une pièce d’échecs, portant casque et armes, sculptée au XIIe ou XIIIe siècle dans une arête de hareng. Elle fut découverte dans les restes d’un camp de pêcheurs, maintenant en danger à cause des fortes vagues déferlant sur la côte. La figurine, à la sculpture plus sommaire, ressemble aux pièces découvertes en 1831 sur l’île de Lewis dans les Hébrides en Écosse. Bien qu’évoquant un fantassin, elle représente sans doute une tour. Le bouclier semble avoir des caractéristiques héraldiques, impliquant qu’elle est postérieure à 1250.

Jusqu’à récemment, la meilleure hypothèse parmi les érudits et les historiens était que les pièces de Lewis provenaient probablement de Trondheim, en Norvège. Mais en 2010, Gudmundur G. Thórarinsson a présenté une nouvelle théorie convaincante sur l’énigme de leur origine. Thórarinsson est mieux connu comme président de la Fédération islandaise des échecs lors du match du siècle Fischer-Spassky pour le Championnat du monde d’échecs, à Reykjavík en 1972. Son hypothèse séduisante — fondée sur des preuves circonstancielles — est que ces pièces auraient pu être fabriquées en Islande, sous l’impulsion de l’évêque Páll Jónsson, dans l’ancien atelier de Skálholt par Margret l’Adroit, Thorsteinn le Schrinesmith et d’autres artisans. Les ruines de l’ancien atelier et de son tas de ferraille sont encore là, intactes, en attente de fouilles.

Une dame et son pion

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Une reine et un pion du XI-XIIe siècle (3cm), les pièces d’échecs les plus anciennes de Westphalie. Photo : LWL / Brentführer

En 2005, les archéologues de l’Association régionale de Westphalie-Lippe (LWL) ont fait une découverte importante aux cours des fouilles d’une cour noble médiévale du XI-XIIe siècle à Sendenhorst en Rhénanie : deux jetons de backgammon et deux pièces d’échecs.

« Les pièces d’échecs, déclarait le Dr. Stefan Eismann, une reine* et un pion, sans précédent en Westphalie, ont très peu de ressemblance avec les pièces d’aujourd’hui, mais sont — de manière habituelle au Moyen Age — abstraites. Elles soulignent la provenance indienne du jeu, mais furent probablement produites dans la région. »

Elles sont en os d’animaux, mais seule l’espèce put être identifiée pour la reine : le cheval. Ce qui est pour le moins inhabituel. Les jeux médiévaux occidentaux sont le plus souvent en ivoire de morse ou en bois de cervidés. Si les pièces d’échecs appartiennent au même jeu, elles représentent les deux couleurs en raison de leur nuance différente. Les jetons de backgammon et le pion gisaient dans le sous-sol d’une maison en bois d’environ dix mètres de large et d’au moins trente mètres de long. La dame, abîmée, avait été jetée (ou perdue) dans la boue d’un enclos à bétail à proximité. Des paysans médiévaux pousseurs de bois ? Mais les échecs et autres jeux similaires étaient au Moyen Age un passe-temps de l’élite. D’autres trouvailles telles qu’un pendentif en bronze orné d’or, des pièces de harnais en bronze, une flûte en os et quelques tessons de coupe en verre bleu foncé témoignent de l’art de vivre aristocratique de ses habitants.

* L’éminent professeur s’avance peut-être, car il est difficile, sans la présence du royal époux, de déterminer le genre de la pièce. Dans le modèle islamique d’avant l’an mille qui fut adopté par l’occident, seul la taille différencie le roi de son épouse.

Ô temps ! suspends ton vol

Fattorini & Fils « Tumbling » clock vers 1890

Pendant des siècles, joueurs et spectateurs se sont plaints de la durée excessive des parties d’échecs. Lorsqu’une limite de temps fut établie, des pendules furent inventées. Les premiers signes de changement n’apparurent que vers le milieu du XIXe siècle. Jusqu’alors, les joueurs de tournois appréciaient le jeu illimité. En 1834, lors de plusieurs matchs célèbres entre Louis de La Bourdonnais et Alexander McDonnell, le temps n’était, semble-t-il, pas un problème. Les parties duraient de longues, longues heures, mais la durée exacte de chaque coup n’a pas été enregistrée. Walker chronométra La Bourdonnais, cinquante-cinq minutes pour un seul coup, mais a ensuite dit que « McDonnell a été incomparablement plus lent ». En 1843, plusieurs spectateurs impartiaux décrivent un match entre Howard Staunton et Pierre St-Amant comme un test d’endurance physique : la partie de 66 coups dura 14 heures et demie. Ces sortes de prolongements sans but et les tentatives délibérées d’user l’adversaire étaient monnaie courante à l’époque, et une partie moyenne pouvait durer neuf heures. Après le tout premier tournoi mondial de Londres en 1851, un torrent de critiques fustigea la lenteur incroyable des parties. A. Cantab écrit en 1952 : « que chaque joueur ait un sablier de trois heures et qu’un ami le fasse basculer ». Proposition soutenue par Howard Staunton et d’autres joueurs de premier plan. Une autre proposition, du maître allemand, le Baron von der Lasa, était d’utiliser deux montres et noter le temps employé pour les coups de chaque adversaire. Ce calcul était populaire en Europe parce que le sablier s’était révélé problématique. Température et humidité avaient des effets sur le sable et sur la précision d’un endroit à autre ou d’un match à  l’autre. En outre, un joueur énervé pouvait se tromper de sablier et tout fausser. Un dispositif de chronométrage mécanique apparaît enfin et une autre étape est franchie en 1867, lorsque le Tournoi International de Paris inflige une amende de 5 francs pour un dépassement de quinze minutes au-delà de la limite du temps réglementaire de dix coups par heure. En 1883, un dispositif de chronométrage mécanique fut inventé, à la grande joie de la communauté échiquéenne. Cette horloge « tumbling » fait ses débuts à Londres la même année, invention de Thomas Bright Wilson de Manchester. Elle se composait de deux pendules identiques fixés sur les extrémités opposées d’une balance. Quand un joueur a terminé son coup, il bouge son horloge dans une position qui arrête sa pendule et déclenche celle de l’adversaire.

Le tumbling-clock fut fabriqué par Fattorini & Sons de Bradford, en Angleterre. L’avènement du temps limité transforma un jeu d’échecs en un sport et ajouta un élément de pression et fut également un facteur important pour rendre les matches plus spectaculaires.

Faites-moi la faveur de bien jouer !

Au tournoi international de New-York en 1927, Capablanca était déjà vainqueur bien des rondes avant la fin. Devant un reproche ironique d’un de ses collègues, Capablanca lui assure que son intention est de faire nul dans toutes les parties restantes. Arriva le moment de jouer contre Nimzovitch et, à peine l’ouverture terminée, notre génial Cubain envoie à son rival ce message par l’intermédiaire de l’arbitre : « Je vous en prie, cessez de jouer si mal sinon je n’aurai d’autre solution que de gagner ! »

Capablanca Nimzowitsch
José Raúl Capablanca et Aron Nimzowitsch

L’anecdote est relatée dans Chess Review d’août 1949 par le directeur du tournoi Norbert Lederer : « Pour être juste vis-à-vis de Capa, il faut noter qu’il avait déjà obtenu le premier prix ayant une avance de trois points et demi avec seulement trois matchs à jouer contre Alekhine, Nimzowitsch et Vidmar, encore en lice pour la deuxième place. Pour ne pas favoriser l’un d’entre eux, il m’informa donc, en tant que directeur de tournoi, qu’il jouerait pour la nulle contre ses trois adversaires. Inutile de dire que je n’appréciais pas cette attitude. Mais, au cours de sa partie contre Capablanca, Nimzowitsch se livra à un jeu si fantaisiste et se retrouva avec une position pratiquement perdue. Capa me demanda non seulement d’avertir son adversaire, mais il dicta les quatre ou cinq coups que Nimzowitsch joua avec une grande réticence car il soupçonnait une arnaque. Il suivit tout de même les instructions et le nul fut atteint quatre coups plus tard. »

L’ouverture Napoléon

Saviez-vous que notre empereur a laissé son nom à cette ouverture 1. e4 e5 2. Qf3. Ce qui nous prouve que Napo était plus à craindre sur un champ de bataille que devant un échiquier. Des malveillants disent, des Anglais sûrement, que cette ouverture serait une allusion désobligeante aux infidélités scandaleuses de Joséphine et de l’incapacité de notre petit grand homme à garder sa reine à la maison.

À Schönbrunn, Napoléon, dans sa partie qui l’opposa au Turc, l’automate créé par Kempelen, débuta par cette ouverture et l’assaut se termina en « Waterloo ! morne plaine ! ». Un grand scepticisme entourait cette machine, mais l’automate laissa néanmoins une marque importante dans l’histoire échiquéene. Ce n’est qu’en 1834 que Mouret, un de ses opérateurs, révéla la supercherie qui, par un jeu de glaces habilement dissimulées et de bras articulés, permettait à un joueur de petite taille de déplacer les pièces sur l’échiquier. Décidé d’en finir rapidement avec la machine, le Nabot Léon sort prématurément sa Joséphine…


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