Archives de catégorie : Peinture

Le Monarque ludique

Vito Campanella échecs
El monarca ludico – Vito Campanella

Vito Campanella (Monopoli, 1932 – Buenos Aires, 2014) était un peintre italien, résidant en Argentine. Son travail est principalement surréaliste et il fut l’un des artistes les plus éminents de ce mouvement, considéré comme “el poeta del surrealismo”, le poète du surréalisme au style bien personnel où se mêlent chevaux, pièce d’échecs et bois, créant un univers unique. À la présence du thème échiquéen dans ses œuvres, il répondait : « Il n’y a pas de signification. J’aime les échecs. C’est un jeu très individualiste, que vous pouvez jouer seul contre vous-même, et les pièces sont presque humaines, le roi, la reine, l’évêque, le pion. »

La tête à Sarko

Deux dessins période Charlie, aimablement proposés par Jihel

Connu pour ses orientations politiques anarchistes, JIHEL à tout au long de son parcours pictural, exercé son talent à la réalisation de nombreux dessins, cartes postales et affiches en soutien à la cause libertaire. Il avait déjà, dans les années 90, réalisé une série de cartes sur le thème échiquéen. « J’ai beaucoup dessiné sur les échecs, me confia-t-il, c’est un sujet qui se prête agréablement à la satire, je me souviens même avoir fait une affiche en mai 68 ». Il se paye ici, pour Charlie Hebdo, la tête à Sarko.

Les Échecs courtois

Comment les échecs du Moyen Âge se sont-ils associés à l’amour ? Courtoisie, galanterie et mots tendres ne vont plus de pair avec ce combat moderne intense entre adversaires compétitifs, généralement masculins et mal rasés. Et pourtant, pour une période de quatre à cinq cents ans, ce jeu de guerre fut la métaphore du jeu amoureux. Peu de temps après que la reine apparût sur l’échiquier, au tournant du XIIe siècle, remplaçant le vizir oriental, l’échiquier devint le champ de conquêtes romantiques autant que militaires.

Réservé à la noblesse, ce jeu martial illustre les vertus de ces guerriers dont la valeur au combat n’a d’égale que leur maîtrise de l’échiquier. Pendant le siège de Cordes, rapporte la Chanson de Roland, les chevaliers les plus valeureux et « les plus sages » se délassent devant l’échiquier. La littérature médiévale élève ce divertissement à une dignité où se reconnaît la noblesse féodale. Mais, au tournant du XIIe siècle, les mœurs s’adoucissent sous l’influence de l’Église, qui instaure sa Paix de Dieu et « ce divertissement s’adapte à l’émergence de nouvelles valeurs et porte, pour les esprits éclairés de l’époque, à l’acquisition de qualités éminemment courtoises, telles que la modestie et le contrôle de soi, la modération du geste et la domination des mouvements passionnels¹. » Les échecs ne sont plus seulement une distraction militaire, mais aussi le divertissement raffiné de cette élite aristocratique où s’incarne la supériorité de ses rites et de ses codes. Le jeu d’échecs devient dès lors le symbole d’un raffinement moral et intellectuel, représentant l’affrontement symbolique des amants sur le terrain du jeu et de la séduction.

‘Hi ceygit de kuningin den markis scach’ et ‘Hi leret der markis arablen der kuninginnen den kristenden loben’ (folio 24 & 25r)
du Codex Willehalm de Wolfram von Eschenbach, 1334. Bibliothèque de l’Université de Kassel, Allemagne.

L’amour courtois, « la fin amor », ce genre littéraire va se propager à une vitesse fulgurante au point de devenir une véritable révolution idéologique. Il se répand d’abord en Occitanie grâce à l’intervention des troubadours, ces poètes-musiciens de langue d’oc, et gagne peu à peu le Nord de la France puis l’Angleterre. Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Inversant les rôles traditionnels du masculin et du féminin, accordant à la femme tous les pouvoirs sur l’homme, nous pouvons aisément imaginer quel accueil elles purent prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout, n’oublions pas — joueur d’échecs² ». Ces trouvères furent sans doute le vecteur de cette nouvelle culture et de ce nouveau jeu venu d’orient. Guère étonnant, donc, qu’il soit devenu une de leurs métaphores poétiques de prédilection. « Bernard de Ventadour, se plaignant de l’indifférence de l’aimée, se comparait au perdant d’une partie d’échecs. Conon de Bethune, poursuit Marilyn Yalom, reconnaît qu’il était parfaitement capable d’enseigner les règles du jeu, mais incapable de se protéger d’un échec et mat parce que le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête². »

échecs amoureux moyen âge
Couple jouant aux échecs à la fenêtre, vers 1448, maison de Jacques Cœur, Passage de la Chapelle à Bourges.

« La reine des échecs et le culte de l’amour ont grandi ensemble et ont formé une relation symbiotique, chacun se nourrissant de l’autre². » Une fois la reine apparue sur l’échiquier, elle légitima la présence des femmes devant l’échiquier, jusqu’alors terrain de jeu entièrement masculin. Les filles de bonne famille purent utiliser ces rencontres mixtes, riches de toutes les perspectives romantiques. « Les échecs fournirent aux amoureux une excuse pour se rencontrer dans l’intimité des jardins et des boudoirs, partageant leurs sentiments ainsi que le jeu. Et contrairement aux dés, qui étaient associés à la licence et au désordre, les échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour et le culte de l’amour². » La métaphore du jeu d’échecs épouse sans difficulté le formalisme des conventions courtoises qui dictent les rapports amoureux. « À l’inverse des jeux de dés, précise Maxime Kamin, qui évoquent l’empressement d’une jouissance vulgaire, les échecs reflètent la lenteur et la persévérance d’un amour ritualisé qui s’épanouit dans l’exaltation de la femme aimée. Ce jeu s’enrichit d’une dimension érotique donnant lieu à de nombreux jeux de mots sur le terme « mat », qui désigne aussi bien la tristesse, la folie ou le bonheur de l’amant tantôt vaincu par la dame, tantôt triomphant de celle-ci. L’art de jouer se conjugue ainsi à un art d’aimer dont la poésie des troubadours offre un témoignage éclatant¹. »

¹ Maxime Kamin, revue L’Éléphant N° 14, 2016.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Tristes joueurs

Paul Vanier-Beaulieu échecs
Paul Vanier Beaulieu – Les Joueurs d’Échecs, 1956 huile sur toile 73 x 92 cm

Paul Vanier-Beaulieu (1910-1996) étudia l’art à Montréal et à Paris avant la Seconde Guerre mondiale. Le ferment politique, intellectuel et artistique contribua ensuite à façonner ses idées esthétiques, à l’instar des grands artistes de l’époque, dont Picasso, que Beaulieu a fréquemment visité dans son atelier, jusqu’à son internement en tant qu’ennemi par les Allemands. Après la libération en 44, Beaulieu continue d’être influencé par le mouvement moderniste. Il commence une série de personnages comme des acrobates et des travailleurs de cirque, peut-être influencé par les premières peintures d’arlequins de Picasso, jongleurs, joueurs de cartes, clowns et autres qui vivaient dans un environnement de cirque ou de music-hall.

Les Joueurs d’Échecs, pensifs, affichent une indifférence énigmatique au jeu dans lequel ils sont engagés. Peut-être, comme le suggère Germain Lefèbvre, rappelle-t-il ainsi la mélancolie de sa vie durant sa longue incarcération sous l’occupation. Sur le mur, une marionnette, qui, par une traction de la ficelle, pourrait danser. Les fenêtres sont bâchées, isolant les personnages dans la pièce ; aucune sortie n’est visible. Leurs chemises colorées contrastent avec leurs pieds nus et leur calvitie, référence encore une fois peut-être à la vie de Beaulieu interné. L’attention est attirée sur l’échiquier, et l’on a l’impression que la brillance et la stratégie du jeu peuvent surmonter les conditions les plus humbles et les plus pauvres, que nous pouvons utiliser le jeu, la pensée et l’imagination pour survivre, et même prospérer.

La même année, il peint Saltimbanque aux échecs avec encore les thèmes de la marionnette et du jeu.

Paul Vanier-Beaulieu échecs
Saltimbanque aux échecs, 1954 huile sur toile 101,60 x 73,66 cm

Boîte à priser

Johann Heinrich Stobwasser
Boîte à priser – L’échec et mat inévitable, 9,9 cm  vers 1825

Johann Heinrich Stobwasser, né en 1740, sous le patronage du duc de Brunswick, développa un nouveau type de laque. En 1772, une usine fut ouverte à Berlin, produisant principalement des boîtes, le plus souvent en papier mâché, et quelques-unes en cuivre avec une finition d’un vernis de haute qualité. Il s’entoura des meilleurs artistes pour exécuter une grande qualité de portraits, de paysages et de peintures de genre rarement signées.

Une partie d’échecs

Gallegos échecs peinture
José Gallegos (1859-1917) – Une partie d’échecs, huile sur panneau 15.5 x 25cm

José Gallegos y Arnosa, peintre et sculpteur espagnol, né à Cádiz, fut attiré par le dessin et la peinture dès son enfance. Après sa première étape d’apprentissage dans sa ville natale, Gallegos partit pour Madrid en 1873, aidé par son patron, Guillermo Garvey, un vigneron, et commença une nouvelle étape à l’Académie San Fernando. Plus tard, Gallegos a également voyagé en Tunisie et au Maroc, attirés par la lumière et l’atmosphère suggestive de ces terres exotiques. Gallegos y Arnosa faisait partie de l’école espagnole de la fin du XIXe siècle qui fut formée et a travailla à Rome où il s’installe en 1880.

Peinture orientaliste

peinture orientaliste échecs
Une partie amicale – Paul Dominique Philippoteaux (1845-1923), huile sur toile

La peinture orientaliste reflète la vision occidentale de l’orient. Ce n’est pas à proprement parler un style, un mouvement ou une école. Cet intérêt apparut au courant du XVIIIe siècle, mais c’est surtout au XIXe siècle qu’il connaîtra son apogée pour décroître au XXe siècle, l’indépendance de l’Algérie en 1962 marquant la fin de la peinture orientaliste, en France du moins. D’un point de vue technique, cette peinture est lumineuse et contrastée, marquée par l’utilisation de couleurs chaudes, privilégiant des teintes rouges, jaunes ou brunes. Les échecs, nous venant d’orient, furent un des thèmes classiques pour ces peintres.