Archives de catégorie : Peinture

Cavalier menaçant

Une des centaines de couvertures que Sempé dessina pour le New Yorker

Dès son adolescence à Bordeaux, Sempé rêvait de pouvoir intégrer la famille des dessinateurs du New Yorker, le prestigieux magazine américain dont il admirait l’esprit. Ce rêve devenu possible, en 1978, il se rend régulièrement à New York pour travailler avec une équipe qui lui laisse une totale liberté. Bien que français, Sempé dessine cent une couvertures et autant de cartoons en pages intérieures, ce qui est sans précédent dans l’histoire d’un magazine américain.

Lenine

Pavel Fedorovich Sudakov – Vladímir Ilich Uliánov (Lenine)

Lénine jouant aux échecs par Pavel Fedorovich Sudakov, l’un des principaux représentants du réalisme socialiste. Le travail de Sudakov portait sur des sujets historiques : portraits des héros de la révolution, des natures mortes et des paysages d’une exécution rigoureusement naturaliste. Dans cette œuvre du milieu des années 50, il représente le leader révolutionnaire à l’automne 1920, analysant une partie jouée par Alekhine au cours des Olympiades de toutes les Russies à Moscou pendant la guerre civile. Ce tournoi fut considéré plus tard comme le premier championnat national soviétique.

Grand amateur d’échecs, Lenine les considéraient comme « seulement un divertissement et pas une occupation ». Cependant, confessait-il : « J’ai épousé Nadejda Kroupskaïa, seule capable de comprendre Marx et de jouer aux échecs. »

Jeffrey Batchelor

Jeffrey Batchelor échecs
Interruption, huile sur toile, 2005

Jeffrey G. Batchelor est un artiste américain, né en 1960 en Caroline du Nord. Après avoir peint pour la scène, il se consacre à la peinture. Les échecs et le temps sont deux des symboles métaphoriques les plus utilisés dans ces œuvres. « J’aime utiliser les échecs comme symbole du combat quotidien de notre vie. Interruption, écrit-il, est une allégorie de la vie ou d’un aspect de la vie perturbée : l’horloge, grande et centrale, cassée représente l’arrêt du temps, l’action s’est arrêtée et tout reste en suspend. En dessous, les débris d’un jeu d’échecs, à moitié enterré. Un événement dévastateur a stoppé le temps et la partie irrémédiablement, métaphore des événements importants et imprévus de nos vies qui changent notre direction et notre perception. Au loin, des pièces monumentales, statues que des vignes recouvrent peu à peu. Elles représentent le long passage du temps immobile, l’attente statique de l’action à venir. »

« Sur le plan conceptuel, écrit-il encore, mon travail va du réalisme au surréalisme, et des toiles rectangulaires aux panneaux en toile que je construis, grâce à ma formation approfondie dans la construction scénique théâtrale. »

« Lorsque le réalisme devient trop contraignant pour moi, j’aime atteindre le surréalisme, prendre une idée ou un concept et le développer avec une saveur magique. Cela me permet de susciter les processus de réflexion du spectateur et de définir visuellement un concept, une idée ou un sentiment. Quand un rectangle devient contraignant, je crée des panneaux façonnés que je peins en mode trompe-l’œil. Cela me donne des possibilités infinies d’illusions de forme et de profondeur. »

Jeffrey Batchelor échecs

À travers le miroir

Lewis Carroll travers miroir échecs
Série de cartes postales russes de Mitrofanov  d’après Lewis Carroll, 2013.

Lors d’un après-midi d’hiver, Alice s’ennuie et entreprend d’apprendre les échecs à sa petite chatte Kitty et se livre à son jeu favori : « Faisons semblant de … ». Se hissant sur la cheminée, le grand miroir s’efface peu à peu et Alice se retrouve dans un monde inversé, parcourant un échiquier, petit pion qui deviendra reine.

« Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, 1871

Diagramme

duchamp tampons échecs diagramme

Le 13 août 1918, Marcel Duchamp embarque de New-York pour Buenos Aires. Dans une lettre postée depuis l’Argentine, le 7 janvier 1919, Duchamp écrit à Louise Arsenberg, la femme de son patron de New-York : « Je vais également rejoindre le club d’échecs local ici pour tester mon jeu. J’ai conçu un ensemble de timbres en caoutchouc avec lesquels je créé des diagrammes. J’envoie ici un exemple pour Walter. »

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« Position d’une partie jouée contre un fort joueur d’ici, peut-on y lire. Partie que j’ai perdu par la suite, mais les quelques coups que je donne ici sont la preuve de mes progrès et de mon plaisir à jouer sérieusement.  »

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A game of Chess

Marcel Dzama
Marcel Dzama, The fatal sister, 2014. Les pièces de chaque côté sont celles des tampons de Marcel Duchamp.

Marcel Dzama, né en 1974 à Winnipeg, est un artiste canadien influencé par Dada et Marcel Duchamp. Son œuvre est peuplée d’humains, d’animaux et hybrides dans une palette de bruns foncés, de gris, de verts et de rouges, langage visuel bien reconnaissable. Il explore les actions et les motivations humaines, souvent par le biais de violences érotiques, grotesques et absurdes, univers de fantasmes enfantins et de contes de fées, mondes fantaisistes et anachroniques. Connu pour ses travaux sur papier, Dzama a élargi, ces dernières années, sa pratique pour inclure la sculpture, la peinture, le film, les polyptyques à grande échelle et les dioramas. Voici son film A Game of Chess de 2011.

Habillés dans des costumes géométriques en papier mâché, en plâtre et en fibre de verre, portant des masques élaborés (y compris un masque quadruple pour le roi), les personnages évoluent sur l’échiquier, défiant leurs adversaires dans des combats mortels. L’action se coupe pour revenir à deux hommes jouant aux échecs dans un paysage désert, semblant contrôler le mouvement des pièces. La distinction entre la réalité et la fiction devient finalement floue, car les personnages costumés et les personnages de la « vie réelle » du film sont « tués ». De cette façon, l’histoire rappelle la prédilection surréaliste de la logique des rêves par rapport à la forme narrative conventionnelle.

Chess Pieces

Le 12 décembre 1944, l’exposition The Imagery of Chess (les images du jeu d’échecs) ouvre ses portes à la Galerie Julien Levy de New York. Conçue par le dadaïste et maître d’échecs Marcel Duchamp, le galeriste Julien Levy et le dadaïste surréaliste Max Ernst, l’exposition réunit un groupe d’artistes invités à concevoir des jeux d’échecs différents des modèles traditionnels Staunton et Français utilisés dans les tournois.

Chargés de créer de nouvelles « figures à la fois plus harmonieuses et plus agréables au toucher et à la vue », plus de 30 artistes participèrent au projet : la création d’une variété d’échiquiers et de pièces utilisant sculpture, musique, peintures et dessins. Bien que quelques-uns des artistes comme Alexander Calder, Man Ray, André Breton et les organisateurs étaient bien connus à l’époque, d’autres tels que Matta, Arshile Gorky, Robert Motherwell et John Cage allaient émerger bientôt comme des personnalités importantes de la seconde moitié du XXe.

Chess Pieces cage
John Cage (1912-1992) Chess Pieces, 1944, 48 x 48 cm.

Le compositeur expérimental John Cage fut invité à participer à The Imagery of Chess par Julien Levy. Ils s’étaient rencontrés en 1943 lorsque Cage avait acheté un dessin de Matta à la galerie. Cage était également ami avec Ernst et Duchamp — les deux autres organisateurs de l’exposition. Cage n’a jamais été un excellent joueur d’échecs, mais, de son propre aveu, utilisa le jeu en grande partie comme un prétexte pour passer du temps avec Duchamp. Cage créa un échiquier, peint à la main, où chaque case est un fragment de la partition musicale, inscrite à l’encre blanc et noir. Bien que de nombreux artistes aient créé des jeux « jouables » pour l’exposition, certains échiquiers étaient accrochés au mur comme une peinture, tandis que d’autres œuvres, protégées pas un verre, servaient à jouer.

La simultanée du Champion du Monde de jeu à l’aveugle George Koltanowski, le 6 janvier 1945.

L’invitation à l’exposition comprenait une annonce pour The Blindfold Chess Event dans laquelle on pouvait lire : « George Koltanowski, Champion du monde d’échecs à l’aveugle jouera 5 parties les yeux bandés contre Alfred Barr, Max Ernst, Frederick Kiesler, Julien Levy, Dorothea Tanning (compagne de Max Ernst) et le Dr Gregory Zilboorg.  Entrée uniquement sur invitation. Marcel Duchamp, arbitre ».

L’œuvre de Cage entra dans une collection privée où elle resta presque complètement invisible pour le monde extérieur jusqu’en 2005, lorsque le Musée Noguchi recréa l’exposition de 1944. La pianiste Margaret Leng, spécialiste du musicien, fut chargée de transcrire et d’exécuter la partition celée dans les 64 cases de l’échiquier depuis soixante-ans. En tant que composition musicale, Chess Pieces, appartient à l’ancien style de Cage, abstraite et parfois brusque, mais avec un toucher du piano toujours traditionnel.