Archives de catégorie : Peinture

Les Échecs moralisés

Jacques de Cessoles, à la fin du XIIIe siècle, réunit plusieurs sermons populaires à l’époque pour écrire son œuvre « Liber de moribus hominum et officiis nobilium ac popularium super ludo scacchorum ». Voici l’un des très nombreux manuscrits en latin de son œuvre, conservé à la bibliothèque municipale de Dijon.

Échecs moralisés Cessoles
Le roi Evil-Mérodak, roi de Babylone en 562-560 avant J.-C., et le philosophe Xerxès jouant aux échecs

« Au nom du Seigneur, amen. Ici commence le prologue de ce Livre des Mœurs des Hommes et des Devoirs des Nobles, au travers du Jeu des Échecs, qui fut composé par le frère Jacques de Cessoles, de l’ordre des Frères Prédicateurs. Ayant été prié par des frères de l’Ordre, ainsi que par divers séculiers, de transcrire l’amusant jeu des échecs, qui contient un enseignement remarquable quant à la conduite des moeurs ainsi que celle de la guerre, je réalise leur désir. Il est vrai que j’en avais prêché au préalable le contenu au peuple, et cela avait plu à moult gentilshommes. »

Échecs moralisés CessolesEn Italie au début du XIVsiècle, le dominicain Jacques de Cessoles prêche sur « les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d’échecs ». L’ouvrage est une compilation de ses sermons, traduit en français par un dominicain parisien, Jean Ferron, et par Jean de Vignay, traducteur de nombreux textes latins. Sous la forme d’un traité de morale qui trouve dans le jeu d’échecs son fil conducteur, l’auteur fait l’histoire du jeu, puis décrit les pièces nobles et les pièces secondaires en donnant à chacune une valeur symbolique représentative des rapports sociaux de son temps. Le manuscrit est illustré de 13 miniatures représentant les figures des échecs (différentes de celles du jeu actuel). Sur la page de titre sont représentés le roi Evil-Mérodak, roi de Babylone en 562-560 avant J.-C., et le philosophe Xerxès jouant aux échecs.

La provenance est incertaine, mais sûrement bourguignonne. La reliure du XVe siècle fait penser que le manuscrit pourrait provenir de l’abbaye de Cîteaux, mais cette traduction française ne figure dans aucun catalogue de la bibliothèque de l’abbaye qui conservait en 1480 trois exemplaires latins. Le manuscrit serait entré à la Bibliothèque de Dijon après la confiscation des biens de l’abbaye pendant la Révolution.


Document numérique

La mosaïque de San Savino

Les jeux de table existent depuis plus de 5000 ans, mais les Échecs sont nés à une époque plus récente, vers l’an 500 après J.-C., un jeunot tout de même de 1500 ans. Et bien que ses origines se perdent dans la nuit des temps et que personnes ne puisse dire avec certitude absolue quand, où et par qui ils ont été inventés, il existe cependant plusieurs hypothèses : la plus accréditée dit que le plus ancien prédécesseur du jeu d’Échecs serait apparu aux alentours du VIe siècle dans l’ancienne Inde septentrionale et centrale. Beaucoup de légendes arabes évoquent cette région du monde comme leur pays d’origine. Puis transitant par la Perse (début du IIIe — milieu du VIIe siècle de notre ère), absorbés par la culture arabe, ils sont « exportés » en Europe à travers l’Espagne et l’Italie. Pour tous les historiens, l’introduction du jeu en Occident est liée à la conquête de la péninsule ibérique, où le jeu fut présent dès la seconde moitié du IXe siècle.

À l’époque romane, l’échiquier le plus communément représenté compte 64 cases alternativement noir et blanches, les pièces, le plus souvent rouges et blanches (ou dorées).

mosaïque  San  Savino
La mosaïque de San Savino de Piacenza (Emilie-Romagne, Italie), vers 1165.

La basilique de San Savino, érigée en 903, l’une des plus belles architectures romanes de l’Italie du Nord, recèle dans son presbytère une mosaïque polychrome du XIIe siècle, représentant le Temps qui tourne éternellement, retenu en vain par les hommes. Ici, le joueur d’Échecs illustre l’une des vertus cardinales : la prudence. On peut y découvrir  les pièces romanes, relativement standardisées, et reprenant le modèle arabe.

Le roi, la Reine, le Fou, le Cavalier, la Tour et le pion. Croquis de Pierre Mille

Ce jeu en bois de cerf de 13 pièces, découvert à Adelsdorf en Allemagne et sans doute d’origine scandinave, révèlent l’extraordinaire engouement pour ce nouveau jeu et sa dispersion rapide, en moins de deux siècles, depuis l’Espagne, dans tout le continent européen.

Trouvé à Adelsdorf en Allemagne. X -XIIe, contenant 2 rois, une reine, 2 éléphants, 4 chevaliers et 4 tours.

Leonardo et sa muse

Franz von Matsch
Franz von Matsch (1861 – 1942) – Leonardo da Vinci jouant aux Échecs avec sa muse, 1890.

Depuis des temps immémoriaux, les Échecs sont étroitement liés aux arts plastiques. Il y bien des siècles, les premières représentations de personnages jouant ont été réalisées. Depuis, le jeu et ses conceptions complexes furent utilisés comme motif dans de nombreuses productions artistiques : peintures, gravures, dessins, photographies, musique, publicités, etc. Il y a tant de tableaux utilisant les Échecs comme thème principal, plus de 500 ! Ce qui nous permet même de dire que les échecs sont peut-être le jeu préféré des peintres. Quelle force dans ce jeu interpella tant d’artistes ? Peut-être la puissance du symbolisme, le mysticisme, la richesse de l’imaginaire échiquéen ? Peut-être parce que les Échecs sont une métaphore de la vie ? Ou parce qu’ils véhiculent l’image de grande classe, de virtuosité intellectuelle, de la lutte politique, et de l’ingéniosité artistique ? Probablement, un peu de tout.

Actes manqués

actes manques
Chess Art de Ben Heine

Les joueurs ne sont pas censés avoir d’inconscient. Ils ne font pas d’actes manqués, rien que des fautes. Le postulat est que chacun joue pour gagner et qu’il n’y a qu’une façon de gagner.

André Green
« La psychanalyse, son objet, son avenir », in La Revue Française de Psychanalyse, 1975, XXXIX.

Une Cassette du Moyen Âge

cassette Moyen Âge
Museum fur Angewandte Kunst, Cologne, Allemagne.
Une cassette du Moyen Âge, où un couple joue aux Échecs, réalisée entre 1351 et 1375 dans la zone du Bas-Rhin. Le combat échiquéen, représenté ici, est l’évocation de plus doux combats, renforcée par l’oiseau de proie et la position de la jambe gauche du joueur (allusions phalliques). Métaphore pour nous, aujourd’hui, étrangère, mais qui n’échappait pas à l’homme du  Moyen Âge.

Tronches d’Échecs

David Friedmann
David Friedman travaillant au fusain, en 1964, sur un dessin intitulé « Libération ? », de la série « Parce qu’ils étaient juifs ! »

David Friedmann est né en 1893, à Mährisch Ostrau, maintenant Ostrava en République tchèque. À l’âge de dix-sept ans, il se hasarda à Berlin, à étudier la peinture avec Lovis Corinth et les arts graphiques avec Hermann Struck. Au cours de la Première Guerre mondiale, Friedmann a servi principalement comme artiste militaire dans l’armée austro-hongroise. Friedmann était un peintre reconnu pour ses portraits tirés de la vie. Il perfectionna sa technique tout en travaillant comme artiste indépendant pour les grands journaux de Berlin, produisant des centaines de portraits de personnalités célèbres contemporains.

Son talent pour le portrait a joué un rôle central tout au long de sa carrière et lui a sauvé la vie pendant l’Holocauste. La famille Friedman fut déportée en octobre 1941 de Prague au ghetto de Lodz en Pologne. Ses esquisses des leaders du ghetto en échange de provisions sauvèrent sa vie et celle de sa famille.

En 1923, il apprend qu’un important tournoi aura lieu dans sa ville. Il rencontre Emanuel Lasker qui s’enthousiasme pour cette idée de publier un portfolio de 14 portraits de grands maîtres.



Paul Morphy vs Mephistopheles

Paul Morphy
Die Schachspieler (1831) de Friedrich Moritz Retzsch (1779 – 1857)

Peut-être connaissez-vous ce tableau Die Schachspieler de Friedrich Moritz Retzsch, peintre et dessinateur allemand, illustrant le thème familier d’une partie d’Échecs avec le Diable. Il fut le point de départ d’une anecdote concernant le génial Paul Morphy. Paul se trouvait à Richmond, en tant qu’officier d’état-major du général Beauregard en 1861 en pleine guerre de Sécession. Le conflit emplissait les esprits, mais il faut sans doute plus qu’une guerre pour chasser les Échecs de la pensée d’un joueur et l’arrivée de Morphy fit sensation dans la ville. Un dîner est organisé en son honneur.

L’attention de Paul est attirée par une reproduction du tableau qui trône en bonne place dans le salon de son hôte. Il représente un jeune homme jouant son âme dans une partie contre le Diable. Les pièces de Méphisto représentent les vices, les pièces blanches, bien évidemment, les vertus. Hélas ! il n’en reste plus guère au malheureux jeune homme et le Diable jubile, se régalant, par avance de l’âme du pauvre garçon désespéré. À la fin du souper, Morphy s’approche du tableau, l’étudie intensément, puis se tournant vers son hôte dit modestement :

Je crois que je peux prendre le côté blanc et gagner !
Mais c’est impossible ! lui fut-il rétorqué. Même vous, M. Morphy, vous ne pouvez sauver la partie.
Si, je crois que je le peux, répond-il tranquillement. Apportez un échiquier et essayons !

Un échiquier est apporté, les pièces placées, la société s’agglutine autour, profondément intéressée par le résultat. À la surprise de tous, la victoire est arrachée au diable et le jeune homme sauvé ! Pensant qu’une erreur a été commise, chaque gentleman présent s’essaie à la position diabolique, mais Paul Morphy trouve pour chacun d’eux le coup gagnant. La position pourrait être reconstituée ainsi :

Paul Morphy

Un clic pour la solution :

Preuve, s’il en fallait, qu’il n’est pas simple de lutter contre le Diable et que, même Morphy, y perdit son âme. C’est d’autant plus vrai, qu’à cette époque, à son retour d’Europe, la sienne battait la campagne pendant que le génie déambulait sous sa véranda en déclamant : « il plantera la bannière de Castille sur les murs de Madrid au cri de ville gagnée, et le petit Roi s’en ira tout penaud ». Voir à ce sujet Échecs et Folie.

« Voilà une jolie anecdote, écrit A. Galbreath, et je ne voudrais pas enlever la moindre feuille à la couronne de gloire de Morphy, mais la vérité historique doit être préservée. Morphy ne fut jamais un officier du Général Beauregard, ni d’ailleurs incorporé dans l’armée confédérée. Dans cette période mentionnée, Morphy commençait à souffrir de cette maladie qui finalement allait le détruire et l’une de ses remarquables particularités était son aversion pour les Échecs. Il ne pouvait pas supporter d’y jouer ou d’en parler, à l’exception de quelques personnes intimes ».

Une nouvelle fois, une anecdote enjolivée par le temps et relevant plus de la légende que de la vérité historique.

Nette Robinson

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Garry Kasparov, acrylique sur toile de Nette Robinson

En 2011, la peintre anglaise Nette Robinson découvre les Échecs et commence à peindre des portraits des grands-maîtres et des positions issues de parties célèbres. Elle expose régulièrement lors de tournois prestigieux.