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Écrire une nouvelle

Bien plus qu’un pur amusement de la pensée, les échecs nous renvoient à un ailleurs, un au-delà qui refléterait, miroir fidèle ou déformant, notre monde réel. La littérature n’est pas oubliée et j’aimerais étoffer la rubrique de nouvelles inédites sur le thème échiquéen. Intéressé, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. Ce site est sans but lucratif et la participation ne pourra être que bénévole. Merci d’avance.

Claude Hugonnot  


LE ROMAN DU COMTE D’ANJOU

Ce roman du XIVe siècle de Jehan Maillart se présente comme une des premières versions de Peau d’Âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente. Il s’agit d’un roman de formation, où une adolescente devient adulte à travers de cruelles épreuves, y compris une condamnation à mort. Le récit a, certes, un caractère fabuleux et mythique. Mais il a aussi le dessein de servir d’exemple : l’héroïne se conforme à un modèle religieux, figure de la Vierge Marie. Elle est environnée de pauvres, qui forment un contrepoint à la richesse. Le monde courtois cache des réalités moins brillantes : la société médiévale est en pleine mutation. Un de nos premiers romans réalistes incarne ici ce tournant historique. Tout commence par une partie d’échecs .

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

« Or, il advint qu’un bel été le seigneur s’était rendu dans plusieurs contrées éloignées où s’étaient tenues de nombreuses fêtes ; puis il retourna dans son pays : il désirait très fort revoir sa fille, et savoir comment elle se portait. Il s’en alla tout droit vers le manoir où il savait qu’elle devait résider. Là, il la trouva en fort bonne santé : il lui fit bon visage et joyeuse mine. Un riche et beau dîner fut préparé, car il n’était ni avare ni pingre ; ils prirent l’eau et allèrent s’asseoir ; ils burent et mangèrent à leur suffisance, chacun a sa convenance, car il y avait en grandes quantités des nourritures savoureuses et coûteuses, ainsi que toutes sortes de vins. Alors les nappes furent enlevées, et ils se lavèrent les mains. Une fois leurs mains lavées, ils prirent du vin, et les ménestrels s’employèrent chacun a son office ; chacun en fit à sa guise. Sans se disputer et sans s’insulter, les serviteurs, de leur côté, s’en allèrent manger. Quant aux chevaliers, à travers la salle qui n’était ni laide ni sale, ils parlaient d’armes et de guerres, si répandues en toutes terres. La conversation des jeunes nobles roulait sur l’amour, sur les chiens, sur les oiseaux. Les dames et les demoiselles, dont beaucoup étaient fort belles, s’entretenaient à l’écart ; elles parlaient de diverses choses.

Maillart échecs artois
Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Le seigneur appela sa fille : « Venez ici, dit-il, ma belle ; je veux me divertir en jouant aux échecs. » Alors il fit apporter l’échiquier, qui était fait de jais et d’ivoire ; les pièces du jeu, en vérité, étaient faites avec beaucoup d’art, taillées en forme de figures. La jeune fille, pleine de sagesse, se dirigea vers son père ; on lui installa une chaise à dossier, et elle s’assit devant son père. Ils se mirent à jouer et à déplacer leurs pièces ; mais la malchance s’attache au comte, car il a si bien perdu ses pions qu’il n’a plus qu’une tour en laquelle se fier et un fou, sans rien d’autre ; elle, elle avait, si je ne mens, un cavalier, un fou, une tour et une reine accompagnée de deux pions, et pour achever d’anéantir son adversaire, elle voulait dire échec à la tour. Quand le comte, qui ne s’était aperçu de rien, se vit ainsi acculé, il regarda sa fille bien en face ; elle était si parfaitement belle que personne, si avisé soit-il, ne pourrait décrire une chose capable d’embellir une créature sans constater que Nature l’avait mise dans son corps. La jeune fille n’y prit pas garde ; elle regardait toujours son jeu, et le comte la regardait, elle, très fixement. Alors dans son cœur entra soudainement une horrible pensée : il est bien malheureux qu’il l’ait jamais conçue.

Seigneurs, écoutez maintenant quelque chose d’extraordinaire : jamais vous n’avez rien entendu de semblable. Il est plein de malice et d’astuce, l’ennemi du genre humain, lui qui toujours nous tente et nous incite à commettre toutes sortes de péchés ; et sachez que plus un homme est digne, humble, charitable, doux, pur dans son corps et plein de bonnes intentions, plus l’ennemi le tente ; et s’il ne peut prendre le dessus, il s’efforce d’une autre manière de lui faire perdre l’amour de Dieu : il a plus d’une ruse pour s’emparer de lui. Écoutez ce que fit cet envieux, toujours désireux de mal faire : il vit et remarqua cette douce enfant qui avait mis toutes ses pensées en Dieu ; une grande haine naquit en son cœur, de la voir mener cette vie ; il voulut la tenter, mais ne put la faire tomber dans le péché, car le Saint-Esprit la gardait : c’est pourquoi elle ne craignait pas l’ennemi. Alors ce dernier alla trouver le père et l’incita au mal : il lui imprima dans le cœur la beauté de sa fille, qu’il voyait assise devant lui ; impossible ensuite de l’intéresser a autre chose ; il ne put ni ne sut se défendre d’une si forte tentation ; il a vite oublié l’intérêt qu’il prenait au jeu des échecs. Hélas ! Il aurait mieux valu qu’on l’enchaîne ou mis aux fers, plutôt que de l’y laisser jouer. Ainsi, le comte oublie son jeu : le voilà tombé dans un vilain piège. II ne bat pas des paupières, ne les baisse pas ; ses yeux, qui contemplent sa fille, restent fixes dans son visage, tout comme ceux d’une statue qui ne regarde ni ici ni là. Alors la jeune fille l’interpella et lui dit : « Monseigneur, jouez ! Je m’étonne de vous voir tant tarder. » L’autre ne répondit pas un mot : une pensée trop délirante lui était venue. Elle leva alors un peu la tête ; immense fut son étonnement quand elle vit son père, ainsi, plongé dans l’extase. Jamais un homme n’aima d’un amour si déshonnête : envers sa propre fille, il ressent un tel amour et une telle ardeur que, contre la loi de Nature, il a envie de coucher avec elle ; c’est là un désir trop inconvenant. La jeune fille leva la tête et dit de nouveau a son père : « Monseigneur, c’est à vous de jouer. Elle vous plonge dans une profonde méditation, cette tour qu’il vous faut perdre ! » Mon Dieu ! Il ne se souvient de rien. Hélas ! Elle s’imagine qu’il réfléchit pour trouver un moyen ou une parade afin de garder et de protéger sa tour ; mais ses pensées sont bien ailleurs ! Le comte reprit alors ses esprits, il pâlit et perdit ses couleurs ; du fond du cœur, il soupira et dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps, en si peu de temps ! La pensée qui m’a assailli ne m’est pas venue des échecs ; d’autres liens me tiennent plus fort. » La jeune fille fut un peu effrayée, en entendant le comte ainsi parler : elle fut tout agitée de peur a la pensée que quelqu’un avait pu, par malveillance, faire a son père un rapport défavorable sur sa tenue ou son comportement. « Pitié, dit-elle, très cher père ! Vous avez tenu là des propos trop amers ; vous m’avez causé une très grande peine. Ai-je fait quelques choses susceptibles de vous déplaire ? Si j’ai commis la moindre faute, tirez-en vengeance : infligez-moi une punition capable de purifier mon vice. » Le comte l’apaise avec douceur et lui dit de ne pas s’effrayer, car il n’est pas du tout fâché contre elle ; puis il continue a parler, la cajole, la rassure et enfin lui fait cette déclaration : « Ma fille, dit-il, n’ayez pas peur, car, par ce Dieu que j’adore, je vous aime plus que toute créature vivante, et je vais vous confier mes pensées : votre beauté m’a tellement surpris que je me rends à vous comme votre captif, votre captif, vraiment, complètement captivé. Votre clair visage a empoisonne mon cœur avec une grande douceur ; je ne sais plus que dire ni que faire ; il me faut avoir votre accord pour faire de vous ma volonté, ou jamais, en vérité, je ne pourrai échapper à la mort. Ma fille, laissez-vous gagner par la pitié sans plus tarder, car je brûle tout entier ; ce mal est trop fort et violant ! Mais ce qui me réconforte, c’est que je suis certain que vous ferez bientôt ce que je veux : il ne convient pas qu’une fille fasse longuement souffrir son père, alors qu’elle peut soulager le mal et le tourment qui le blessent et le torturent. »

La jeune fille répondit avec une grande naïveté : Seigneur, avez-vous un mal qui vous blesse et dont je puisse vous guérir ? J’aimerais mieux m’être brisé une cuisse, ou subir un grand dommage, que vous le laisser endurer plus longtemps. Dites-moi donc ce que c’est, sans plus attendre. — Ma fille, dit-il, assurément, il est si cruel et me blesse si fort qu’il m’a mené tout droit a cette extrémité : à mon avis, il faut que je couche avec vous et que je prenne avec vous le plaisir naturel que les amants nomment « plaisir exquis ». A ces mots la jeune fille fut beaucoup plus étonnée qu’auparavant, car maintenant elle comprend bien quelle est la pensée affreuse et ignoble qui tourmente tant son père. « Ah, seigneur, fait-elle, pitié ! Vous m’avez noirci tout le cœur de douleur, d’angoisse et de rage, en exigeant de moi, si déraisonnablement, une chose si vile et si honteuse. Vous n’avez pas le jugement sain : il semble plutôt que vous ayez perdu le sens commun, pour divaguer ainsi ; assurément c’est l’ennemi qui vous pousse. Très cher père, par saint Denis, pensez a ce que vous exigez de moi, et aussitôt vous cesserez de le faire, quand vous apercevrez l’horreur et l’ignominie de ce que vous demandez. Confessez-vous, repentez-vous : vous êtes trop tenté par le péché ; vous n’êtes pas en sûreté. Que Dieu vous donne la grâce et le bonheur de faire une confession qui chasse de votre cœur cette mauvaise intention et cette erreur, car vous voilà en très mauvaise voie !

Cher Père, au nom de Dieu, réalisez comme elle est outrageuse et folle, affreuse au regard de Dieu, honteuse au regard des hommes, cette pensée douloureuse qui vous tourmente tant. Vous allez perdre toute votre valeur, votre honneur séculier et votre renommée. Partout, on mentionnera et on racontera votre ignominie, en public. Écoutez : voilà une condamnation pire encore ; vous devez savoir en vérité, sans aucun doute, que vous perdrez tout l’amour de Dieu ; si vous décidez d’agir ainsi, jamais vous ne vous réconcilierez avec lui. Par ailleurs, si quelqu’un d’autre venait pour me tenir de ces propos ou me faire ce genre de requête, vous devriez lui déclarer la guerre et le haïr d’une haine mortelle. Jamais Dieu n’envoya à une jeune orpheline une aventure pareille, si cruelle et si dure. Assurément, jamais je n’ai entendu dire que personne ait commis un adultère aussi ignoble que celui que vous voulez commettre. Vous êtes bien captif en effet, et gravement blessé : je suis votre fille, vous le savez, et vous n’avez pas d’autre enfant ; et voilà que vous voulez me couvrir de honte. C’est une chose qui ne vaut rien : je ne pourrais la supporter, dusse-je en mourir. Vous trouverez bien une autre proie.

— Comment, fait-il, c’est ainsi ? C’est mon amour pour vous qui me vaut cette belle réponse ? Apparemment, vous me faites un sermon. Vous avez cru que j’étais insensé. Votre comportement envers moi est très différant de ce que j’aurais jamais pu imaginer : car il n’est rien, si je vous en donnais l’ordre, que vous ne dussiez faire aussitôt. Il en va tout autrement ici. Mais puisque l’obéissance fait défaut, je vais combler cette lacune ; car il vous faudra faire de force — puisqu’il faut en venir là — ce que je vous demandais de faire par amour. Allez sur-le-champ, je vous l’ordonne, dans ma chambre, et attendez-moi là ; mais sachez bien et comprenez qu’il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que je vous rejoigne ; et quand je serai seul avec vous, vous verrez ce que je ferai ! Vous saurez très bien prêcher si vous pouvez m’empêcher de faire de vous ce que je voudrai, en toute liberté et sans me ménager ! » Quand la jeune fille vit qu’il allait avoir recours a la force, elle fut accablée et craintive : elle vit bien qu’il ne servirait à rien de se défendre ; elle eut alors une très bonne idée : « Ah, fit-elle, seigneur, écoutez. Sachez-le en vérité, et n’en doutez pas, il y a encore un instant, je croyais que vous me teniez ces propos pour plaisanter et pour vous amuser, et que de la sorte vous me mettiez à l’épreuve ; mais puisque vous parlez sérieusement, je ne vous contredirai pas ; je ne vous résisterai plus : je ferai tout ce que vous désirerez. Mais, mon amour, ne vous fâchez pas, cela ne pourra pas se faire ce soir, car je suis un peu indisposée ; en outre, je ne veux pas qu’on puisse s’en apercevoir ni qu’on puisse en parler, vraiment. Vous patienterez donc jusqu’à demain et, avant la tombée du jour, vous verrez que j’aurai mieux organisé notre affaire, et pour moitié plus discrètement, que je n’aurais pu le faire aujourd’hui. Il ne faut pas vous impatienter, car sans tarder, je veux et je dois faire tout ce que je sais devoir vous plaire, et je le ferai, que Dieu me garde ! » Le comte, qui ne se méfie pas du beau projet ni de la ruse que médite la jeune fille, répond : « D’accord, ma tendre enfant. Mais ne me donnez pas de faux espoirs, car vous m’auriez bien mal traité ! — Je n’y manquerai pas, fait-elle, je serais bien folle ! » Ils mettent alors fin à leur entretien.

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Un cavalier et un pion en jais du XIIe siècle

Le comte s’est dresse sur ses pieds ; il était très beau et se tenait bien droit. Il apostrophe ses chevaliers : « Seigneurs, fait-il, il est temps maintenant d’aller un peu se divertir. Faites crier dans les écuries qu’on selle vite les chevaux. Nous irons vers les sources qui sont en contrebas du coteau : la nous trouverons sans tarder un héron, je crois bien… Montèrent alors sur leurs chevaux, tous ensemble, chevaliers et jeunes nobles ; ils n’oublièrent pas les oiseaux : les gerfauts, les faucons, les faucons laniers et les tiercelets, habiles à capturer les hérons et les canes sauvages. Ils n’eurent pas à attendre longtemps, car sur le ruisseau ils aperçurent un héron et, a côté de lui, quantité d’oiseaux. Ce fut une belle et agréable partie de plaisir ; mais le comte témoignait plus de joie pour l’attente de ce qu’il désirait vivement que pour le gibier qu’il avait rencontré. »

Jehan Maillart, Le roman du Comte d’Anjou
Traduit de l’ancien français par Francine Mora-Lebrun

Le texte original

Garin vs Charlemagne

La rencontre de Charlemagne et de son noble féal Garin raconté dans Palamède*

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

Le poète qui nous a transmis la précieuse relation de cette partie d’échecs vivait, suivant toutes les apparences, dans la première partie du XIIIe siècle. Je n’oserais assurer que les mémoires sur lesquels il s’est appuyé, plus de quatre siècles après l’événement, fussent parfaitement dignes de foi ; mais enfin, ils étaient, au moins pour l’authenticité, comparables à ceux du belliqueux archevêque Turpin. Et puis, le récit que nous allons traduire serait fabuleux dans toutes ses circonstances, qu’il nous offrirait encore une des descriptions les plus anciennes d’un noble duel au champ de l’échiquier.

Garin, fils d’Aimery, duc d’Aquitaine, a fait le sacrifice de l’héritage paternel : jaloux de signaler sa pieuse valeur contre les infidèles, il a quitté ses états et s’est présenté devant Charlemagne, pour faire ses premières armes à côté des plus fameux barons de la cour de France. L’empereur, frappé de sa bonne mine, l’a retenu volontiers à ses gages, il en a fait son conseiller, son gonfalonier, son sénéchal et enfin son majordome. Grand était son crédit, plus grande encore l’affection qu’il recueillait de toutes parts. Faut-il s’étonner que l’impératrice ait partagé l’engouement universel ! Un jour, la noble dame ayant pénétré dans l’appartement de Garin, osa lui révéler les sentiments que lui inspirait son mérite. Alors se renouvela la scène biblique de Joseph avec la belle Égyptienne ; mais, si l’impératrice imita, dans ses dérèglements, l’épouse du ministre de Pharaon, elle sut conserver pour la vérité un respect qui certainement lui fait beaucoup d’honneur. Garin, en s’éloignant, avait laissé son manteau entre les mains de la triste amante. Charlemagne arrive, il demande la cause du désordre dont il voit les vestiges. « Sire, » répond courageusement l’impératrice, « écoutez, sans m’interrompre, ce que j’ai à vous confier. J’ai vu Garin, et maintenant, il m’est impossible d’en aimer un autre. Je suis devenue parfaitement insensible au charme des festins et des banquets ; le gibier n’a plus de fumet pour moi ; le poisson ne flatte plus mon palais ; les vins les plus délicats, les liqueurs les plus généreuses ont cessé de m’offrir la moindre douceur ; adieu le service divin et les chants de l’Église; qu’on ne me parle plus de faucons ou de filets, de danses de Flamands ou de rondes de Bretagne ; et vous-même, quand vous daignez m’approcher, vous me semblez insupportable ; je préférerais à vos étreintes celles d’un dogue ou d’un bouc, car je pourrais me délivrer plus promptement de leur poursuite. En un mot, je n’ai plus qu’une image devant les yeux ; mes salles en sont remplies, je la trouve sur mon siège, dans mon livre de prières, dans tous mes songes de la nuit. Partout, je vois Garin, partout son souvenir me poursuit. Toutefois, gardez-vous de l’accuser, c’est le plus fidèle, le plus loyal de vos barons ; je lui ai découvert ma pensée, il m’en a grandement blâmée. Que tardez-vous donc maintenant ? Privez-moi de la lumière du jour ; faites-moi brûler vive ou précipiter dans la mer, je l’ai mille fois mérité. »

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L’échiquier de Charlemagne, fin du XIe siècle

Disant ces mots, la dame se jette aux genoux de l’empereur. Celui-ci demeure immobile de saisissement ; puis il roule les yeux et fronce les sourcils ; il va frapper sa coupable épouse ; mais sa beauté retient sa vengeance, il s’éloigne sans l’avoir maltraitée et sans même avoir répondu par un seul reproche à son imprudent aveu. Je dis imprudent, car en rendant justice à sa sincérité, on peut déjà conjecturer qu’elle eût tout aussi bien fait de se taire. Ne devait-elle pas, en effet, prévoir qu’en dépit de ses protestations, l’empereur prendrait en grand soupçon la conduite de Garin et ne lui pardonnerait jamais la préférence dont il est l’objet.

Des amis empressés ne manquèrent pas de prévenir Garin des dispositions de l’empereur. Le sénéchal n’alla de trois jours au palais. Le quatrième, Charlemagne l’ayant expressément mandé, Garin crut devoir, avant d’obéir, assembler ses parents et ses amis. « Entendez-moi, seigneurs, » leur dit-il. « Le roi de France est irrité ; je l’ai vivement contrarié sans qu’il y ait eu rien de ma faute ; et maintenant il m’ordonne de venir le trouver. J’ignore dans quelle intention, mais je sais bien que je mettrai au nombre de mes meilleurs amis celui qui lacera sa cuirasse, avant de me suivre. » A ces mots, tous s’armèrent secrètement ; sous les draps richement tissus, ils coulent un glaive acéré ; malheur à qui s’avisera de les quereller ! Puis ils sortent de l’hôtel et se présentent devant l’empereur. Charles en voyant Garin rougit de colère et ne sait d’abord quels reproches lui adresser. Enfin, après avoir fait à ceux qui l’entouraient un signe d’intelligence, comme pour leur recommander la prompte exécution de ses volontés : « Garin, » s’écrie-t-il, « d’où venez-vous, et pourquoi avez-vous tant tardé ? — Sire, » reprit Garin, « nous sommes restés à mon hôtel ; nous y avons · joué aux tables et aux échecs, sans y perdre ou gagner beaucoup. — Aux échecs ! » reprend Charlemagne. « Ah ! Vous avez joué aux échecs ! Eh bien ! Je prétends vous être agréable ; or sus ! que nous jouions encore ensemble.

« Nous jouerons aux conditions que je vais dire : d’abord, je jurerai sur les reliques des saints que si tu parviens à me mater, je t’abandonne tout ce que je possède, mes trésors, ma femme et le royaume de France ; tout, à l’exception de mes armes. Mais si j’ai l’avantage, je te le dis en vérité, sur-le-champ je te fais trancher la tête. — Ma tête ? » répond Garin ; « par Dieu ! sire, il faut que vous en ayez une furieuse envie, pourtant, je n’ai pas mérité votre malveillance ; je vous ai souvent servi de mon bras, j’ai souvent reçu, pour vous défendre, de graves blessures. Pour vous, j’ai quitté ma terre et mon héritage ; c’est pourquoi je vous jure, par le nom du fils de Dieu, qu’il n’y a pas un homme en France excepté vous, qui pourrait ainsi me menacer sans recevoir de mon poing fermé sur le visage. Et s’il m’accusait de trahison, je n’attendrais pas le coucher du soleil pour le forcer à confesser qu’il en a menti. — Vous parlez bien, » dit Charlemagne, « mais si vous n’étiez pas un traître couard, vous ne refuseriez pas le jeu que je propose. Mal savez-vous jouer aux échecs, mal savez-vous soutenir votre honneur. Vous en serez blâmé, sire Garin, je vous le dis. — Non, sire, » s’écria le chevalier, « il en sera ce que vous voudrez ; mais je vous déclare hautement que si le gain de la partie me reste, vous vous enfuirez de France, sans retard et comme un misérable mendiant. »

Alors on fit venir l’Évangile et la croix sainte. Charlemagne d’abord et Garin, ensuite, jurèrent de tenir les conventions proposées. Puis des écuyers apportent l’échiquier au milieu de la salle. Jamais nul n’en vit de plus riche et de plus admirable. Les cases en étaient alternativement d’or et d’argent ; la bordure était en rubis, parsemée de cinq cents émeraudes ou saphirs dont les moindres valaient plus de 100 sous parisis. Charlemagne ne se lassait pas de le voir ; c’était un gardien des marches d’Espagne qui l’avait reçu du roi Galafron de Cordoue, et qui l’avait ensuite transmis en présent à l’empereur. Le roi s’assied le premier sur un riche tapis ; Garin, sans rien perdre de son assurance, imite son exemple. Ils s’inclinent, le coude appuyé sur l’échiquier, ils dressent leurs pièces dans un silence grave et terrible. Autour d’eux, sont réunis les barons ; ceux de France derrière Charlemagne, ceux d’Aquitaine derrière Garin; et, d’abord, son frère le duc de Saint-Gilles, puis le baron Anseaume d’Hauterive, puis plus de quatre cents chevaliers, tous ayant l’épée ceinte sous le manteau d’hermine… Alors le duc de Saint-Gilles se penchant à l’oreille de Garin : « Beau très-doux frère, ne vous troublez pas : montrez un visage serein. « Nous n’avons pas peur de Charles, s’il se fâche, il nous trouvera pour lui répondre. Jouez hardiment, et advienne qui doit advenir ! — Grand merci, frère, » répondit Garin ; et il dressa la dernière pièce.

L’empereur est avec son vassal, c’est à lui de commencer. Le jeu s’engage, et déjà les deux rivaux, l’œil avidement attaché sur les échecs, laissent échapper de fréquents soupirs d’inquiétude et de colère. Garin réclame les secours de Dieu ; puisse-t-il défendre son corps de toute atteinte ! Pour Charlemagne, il exhale des menaces et des outrages. Si Dieu daigne y consentir, la nuit ne viendra pas avant qu’il n’ait fait voler la tête de Garin.

Cependant, l’impératrice apprenait la lutte engagée et les conditions de la victoire. Quel sujet de désespoir pour son cœur ! « Malheur à moi, » s’écria-t-elle, « à moi qui, par ma folie, ai mis en pareil danger et mon doux ami et mon noble seigneur. Hélas, Garin ! Pourquoi vous ai-je vu ! Je connais l’empereur, tout l’or de Bénévent ne l’empêcherait pas de me faire mourir ; mais avant de me punir, il voudra consommer sur vous sa vengeance, sur vous qui ne lui avez fait aucune injure ! Pourquoi vous ai-je aimé ; pourquoi vous ai-je nommé devant le roi ! » Disant ces mots, la dame demeura pâmée sur les dalles de sa chambre, et quand elle rouvrit les yeux, ce fut pour continuer ses doléances. « Je suis coupable, mais la faute est-elle à moi seule, pour n’avoir pas résisté à l’amour ? Dieu seul en doit être blâmé, lui qui forma mon cœur, mon corps et mes pensées. L’amour existerait-il, si Dieu n’y consentait ? Pourquoi fit-il Garin si séduisant, si doux et si rempli de bonne grâce ? Pourquoi le créa-t-il si parfait ; lui forma-t-il la bouche si belle et l’haleine si parfumée ? N’était-ce pour qu’on imprimât sur elle force baisers ? Oui, sans doute, et pourtant, ce fut lui qui put résister à mes prières. Ah ! S’il eût été plus complaisant, personne ne saurait nos doux entretiens ; je serais heureuse et Garin n’aurait à se plaindre de personne. »

Ainsi, pleure et se démène l’impératrice. Cependant, Garin et Charles ont engagé la partie. Le roi avance un roc (une tour). Garin a lieu de s’inquiéter, car bientôt sa meilleure pièce en est emportée. Encore un coup pareil, et la partie est décidée contre lui. Que faire ? Il dit rapidement une pieuse oraison, puis avance un aufin (un fou) avec lequel il s’empare d’un chevalier. La colère du roi parut alors terrible ; il frappa du poing sur l’échiquier qu’il fendit dans la partie la plus forte. Puis roulant des yeux et relevant la tête : « Garin, Garin, tu sais bien menacer ; mais, je t’en préviens, tu le paieras cher avant qu’une autre heure soit arrivée. »

À ces mots, les barons indignés se lèvent de concert, et le duc de Normandie prenant la parole : « Sire roi, » dit-il, « vous avez tort envers Garin. Nous sommes ici plus de quatre cents de ses parents et de ses amis, et nous ne souffrirons pas que vous le maltraitiez sans motifs, comme vous le faites. Apaisez votre colère et suivez patiemment les aventures du jeu. — Par le fils de sainte Marie! » dit Charles à demi-voix, « je ne me soucie ni de lui ni de vous, et si je gagne l’honneur du jeu, je jure Dieu qu’avant l’heure de complies, il aura la tête détachée des épaules. » Garin, qui l’entend, serre de ses deux mains le tablier ; il en va frapper le roi sur les tempes ; mais il songe qu’on pourrait lui faire un reproche de sa juste vengeance ; il retient ses mains, il reste maître de sa langue.

Charles se rassied, il avance un paon (un pion) et bientôt il enlève un aufin; puis, le coup suivant, il renverse un roc, et le fait également disparaître. Alors son visage reprend toute sa sérénité. Pour Garin, il pâlit et garde le silence ; il suit de l’œil les pièces de son cruel adversaire ; il médite la conséquence de chaque trait, il adoube un chevalier, puis un paon ; enfin, il touche un aufin, met un roc en échec, le prend, et menace un chevalier qui tombe également sans résistance. Le roi voit le ravage de ses deux champions, il gémit, il maudit vingt fois son malheur. Que vous dirai-je davantage ? Vainement, il lutte et se défend contre les atteintes de son ennemi, il perd, l’un après l’autre, ses paons et le dernier de ses rocs. Son roi lui-même est mis en échec ; où se réfugiera-t-il ? Encore un coup, et le mat sera prononcé. Heureusement, Garin regarda l’empereur ; il le vit sombre et abattu, il en eut compassion : « Sire roi, » lui dit-il, « laissons là notre jeu, nous y avons donné trop de temps. À Dieu ne plaise qu’on me reproche de vous avoir maté, de mon plein gré. » A ces mots, l’empereur se lève, et lui touchant la main : « Garin, Garin, vous en devez faire comme il vous plaira ; je me rappelle nos communs serments ; si vous me matez, je vous rends mon empire et ma femme et ma couronne ; quoi qu’il arrive, je ne serai pas trouvé parjure. Demandez donc ce que vous voudrez, une fois ma perte complète, je n’ai rien à vous refuser. » Mais Garin, en voyant l’humilité de l’empereur, ne put retenir ses larmes : « Moi, vous déshéritez, ô mon seigneur, vous enlevez votre couronne ! Oh ! Que jamais cela ne puisse être dit à la honte du père qui me nourrit, de mes parents et de tous mes amis ! Tort avez-vous eu, je pense, en souhaitant mon malheur et pensant à me donner la mort. Je ne l’avais pas mérité, et s’il arrive qu’une femme ait dans l’esprit quelque folle pensée, faut-il s’en étonner, s’en émouvoir et prendre pour elle ses meilleurs amis en haine. Je vous le dis, sire empereur, tort vous eûtes et tort vous me fîtes. Maudite la femme qui put éloigner de moi votre affection ; maudite celle de notre premier père qui donna l’exemple du mal à toutes les autres ! Mais pour que vous sachiez réellement que je n’eus envers vous aucun tort, écoutez, sire roi, ce que j’aurais à vous proposer. Devers l’Aquitaine, et tandis que vous passez ici les jours à jouer et à demander l’amour des femmes, les félons Sarrasins dévastent les champs et pillent les églises. Au milieu de leur camp est un château le plus fort et le plus haut du monde. Il a nom Monglave ; Julius César l’a bâti, les Sarrasins l’ont fortifié de nouvelles tours. Accordez-moi la seigneurie de Monglave, si je parviens à le ravir aux félons ennemis de Dieu. Aussitôt, je quitterai votre cour, et la douce France où vous séjournerez à loisir ; seul, j’irai demander un héritage à la race maudite des adorateurs de Mahom, de Jupiter et de Tervagant. » « Mais, » dit l’empereur, « voulez-vous si tôt nous quitter ? Quand songez-vous à partir ? — Demain sans faute.» répondit Garin.— « A quelle heure ? – Dès la pointe du jour. — Garin, c’est à présent que je reconnais votre loyauté ; partez, que rien ne vous arrête et que Dieu vous conduise. » Il dit, et le lendemain nul ne vit Garin dans la cité de Paris ; mais, à quelques mois de là, un messager vint annoncer à Charlemagne, comme il descendait du moutier, que Garin avait crié sur la plus haute tour de Monglave : « Montjoie ! Montjoie ! L’enseigne Saint-Denis ! »

* En 1836, des passionnés du Café de la Régence, place du Théâtre-Français (actuellement place André-Malraux) à Paris, réunis autour de Charles de la Bourdonnaisn, décident de créer un magazine où vont être retranscrites, sur le papier, les beautés qu’ils voient sur l’échiquier.

Il était un royaume

Il y a si longtemps qu’aucun historien ne peut, sans se tromper, donner une date, ni situer ce fait sans créer un tollé aux quatre coins du monde. Du Nord de l’Inde aux confins de l’Asie, du bassin méditerranéen à la mer Baltique, chacun a pu, un jour ou l’autre, se pencher sur cette histoire, s’interroger sur ces personnages, leur rôle, leur stratégie.

À l’origine : un royaume.
Ni plus, ni moins.
Un royaume avec son roi, sa reine, ses sujets heureux ou aigris, ses ministres véreux ou zélés, son économie aléatoire, son agriculture enracinée, ses terrains de chasse, ses fleuves, ses soldats… Bref ! Un royaume avec tout qui s’y rattache : les jours de pluie, de vent, les froidures et les moissons, les fêtes et les défaites, les déchirures, les écritures, les nuits sans lune.

Le roi, toujours pressé, parcourait le château de haut en bas, de droite à gauche. Quelle que soit la décision à prendre, il hésitait, tergiversait, convoquait ses ministres, ses valets, ses sous-fifres, avançait d’un pas, puis reculait. Il craignait pour son royaume, pour l’avenir, pour sa descendance.
Les gants, dont il habillait protocolairement ses mains, cachaient ses ongles rongés. Il était tout en apparats, en apparence, en déshérence, même si son port altier se voulait royal, la petite faille qui risquait de faire s’écrouler le château de cartes de son ego pouvait, à chaque instant détourner la bonne fortune de sa destinée.
Le roi avait peur. Peur de tout : des loups qui décimaient les troupeaux et dévoraient les petites filles, des orages qui menaçaient les toitures de son château, des brigands qui parcouraient ses terres, des attaques, des fléaux de toutes sortes : famines, épidémies, infamie, félonies, rebellions, révolutions. D’autres, avant lui, n’en avaient-ils pas perdu la tête ?

La reine sujette à ses vertiges, ses migraines, profitait de moments d’accalmie pour traverser le château et s’assurer que tout était en ordre, chaque chose à sa place, chaque individu à son poste. Elle corrigeait ici une tenue, là une livrée, s’inquiétait du bon fonctionnement et du confort de chacun ; elle régimentait. Elle se tenait droite et raide, le cou dans une minerve de dentelle, à aucun moment, sous aucune émotion, sa tête ne cillait, sa couronne ne vibrait. Il en était même, dans un recoin de mur, dans un dédale d’escalier, qui maintenait que, même son cœur ne palpitait.

Après de longues années d’analyse, de palabres, de discussions, d’évaluations, de tergiversations, la reine mit enfin au monde le même jour, non sans mal, entre deux migraines, deux garçons de grande ressemblance.
L’astrologue du roi ne vit pas ce double avènement comme un heureux présage.
Quelques fées du voisinage (il y a toujours des fées dans un royaume) s’enhardirent à dispenser leurs lots de vœux au-dessus des berceaux.
Le fou du roi s’extasiait et ne cessait ses pitreries, excité comme une puce. Le fou de la reine s’assombrissait et renâclait sans cesse, ne supportant pas d’autres cris que les siens.
Le roi, la reine, comme tout le royaume ne savaient que penser de cette double naissance, partagés entre le bonheur de voir enfin de la gaîté entre les murailles et l’angoisse de donner à chacun de ces princes la destinée dont il avait droit.

Les deux princes grandirent au sein du royaume sous le regard anxieux du roi, sous la figure désabusée de la reine, tantôt encensés, tantôt réprimés. Certes, ils ne manquèrent pas d’éducation, on leur inculqua la culture des lettres, des arts, la passion de l’histoire, des voyages, la science de la guerre. Mais ils grandirent dans la froideur maternelle, sous les regards mesquins des intrigants, gérant les tourments du père.
Très tôt, ils apprirent à ne compter que sur eux même pour se jauger, surmonter leurs difficultés, évoluer. À se regarder l’un l’autre, ils avaient chacun l’exemple à suivre ou endiguer. Ils pouvaient, à tous moments, s’évaluer et, surtout, s’apprécier.
Au fil des ans, leurs sujets estimaient leur beauté, leur jeu, leur réflexion, leur détermination. Jamais on ne voyait l’un sans l’autre, inséparables dans leurs études, leurs joutes, leurs quêtes.
Ils devinrent de beaux et preux adultes, épousèrent deux princesses et choisirent leur bannière : pour l’un, ce fut le Soleil, pour l’autre, ce fut la Lune.
Le roi attribua à chacun de ses fils un royaume et fit construire sur deux collines situées face à face deux châteaux, l’un érigé en pierre blanche, l’autre en pierre noire.
Les deux princes pouvaient se voir par les ouvertures de leurs tours respectives. Ils ne manquaient pas un jour sans un salut, sans une pensée du lever du Soleil au coucher de Lune de l’un pour l’autre. Rares étaient les journées ou les deux princes ne trouvaient un prétexte pour se rejoindre, galoper ensemble sur leurs terres, visiter le domaine de l’un, admirer les fermages de l’autre. Leur complicité était entière, leur gaîté ou leur tristesse allaient de mise. À cette époque, on pouvait penser que, jamais, rien ne pourrait altérer leur amitié, leur gémellité.

Le roi, leur père, mourût.
Puis les migraines de la reine disparurent avec elle.
Il fallut partager les terres, les richesses, les courtisans, les valets, les gueux.

Les deux princes devinrent roi, leurs épouses devinrent reines. Ils durent prendre ministres, chambellans, armée, fous, valets, crises de ventre et maux de tête. Livrées, bannières, heaumes aux plumets blancs ou noirs, leurs distinctions étaient franches et nettes, aussi tranchées que la lumière et les ténèbres.
Ils apprirent à lever les ponts-levis, oublièrent de se saluer au lever ou au coucher, perdirent l’habitude de se retrouver à l’aube pour de grandes promenades à cheval. C’est à peine, passant devant un miroir ou déambulant dans la galerie des glaces, s’ils jetaient un œil en direction de leur reflet. Les jeunes rois s’oublièrent, se perdirent, vaquèrent chacun à leurs tâches, gérèrent leurs tourments et portèrent des gants.

On ne sait quel fut l’origine de la suite funeste de cette histoire.
Est-ce un bosquet qui s’implanta trop en avant sur les terres voisines ? Est-ce un chat noir qui vint laper le lait d’un seau blanc ? Les mains d’un garçon de ferme qui s’aventurèrent sous les draps d’une lavandière de l’autre maison ? Est ce la pluie qui irrigua mieux les terres de l’un des royaumes ? Est-ce cet hiver trop froid, cet équinoxe de printemps trop tardif ?
Quelle jeune reine s’attribua l’un des bijoux de la défunte mère ? Quel ministre corrompu fomenta quels desseins indélicats ?
Nul ne sut. Aux quatre coins des royaumes des rixes éclatèrent.
Les paysans s’envièrent, les soldats s’espionnèrent, les cavaliers sillonnaient les plaines à l’affût de tous débordements adverses.
L’air s’emplit de l’odeur pestilentielle de la suspicion, du doute, de la méfiance, puis de la haine. Tout devint prétexte à l’avancée de l’un des camps, au retrait de l’autre, à la revanche, à la domination, à l’arrogance.

Nul ne sut de quel royaume fût décoché la première flèche. Les deux armées se retrouvèrent face à face, les deux jeunes rois en tête, chacun bien décidé à en finir avec cette infamie.
Les armées se livrèrent bataille, en rang puis en pagaille. Du haut des tours, les archers bandaient leur arc de manière ininterrompue. Peu à peu, la couleur rouge prit le dessus sur le blanc et le noir.
On ne se battait plus, on s’entre-tuait.
Durant plusieurs jours, plusieurs nuits, les bruits des armes se mêlaient aux hurlements des assaillants, aux cris des blessés, des agonisants, aux chutes des cavaliers.
Dans les châteaux, les jeunes reines regrettaient le temps des jeux, des rires, se lamentant de l’horreur des cris, de l’odeur de sang qui se propageait dans l’air ambiant, pour cette bague, ce collier, ce miroir qu’elles avaient brigués.
Les deux armées se décimèrent l’une, l’autre ; les jeunes rois s’épuisèrent à se combattre.

La nuit finissait, déjà l’aube pointait, rougeoyante comme en accord avec la plaine saturée de sang. Les corps des soldats et des braves des deux camps gisaient de part et d’autre, s’entremêlaient, recouvrant les terres, les bois, remplissant les fossés, cadavres exsangues sur le petit pont de pierre ou dans le lit de la rivière. Le paysage était devenu une macabre nature morte. Seuls, restaient debout les arbres des forêts tels des témoins d’un combat sans merci, des jurés pour évaluer la justesse d’une estocade de l’un des deux rois.
Les coups des deux épées résonnèrent encore jusqu’au milieu du jour. Lorsque le soleil fut à son Zénith, l’un des combattants transperça le deuxième. Emporté par la violence de son geste, il chut sur son frère en prononçant, victorieux, « échec ! ».
Son corps, se renversant sur son double, rencontra la dague dressée de son adversaire et fut transpercé tandis que son jumeau, dans un dernier souffle, susurra à l’oreille de son égal « al cheikh mat ! ».
On dit qu’à l’instant ou les yeux des deux frères se fermèrent sur le regard de l’autre, les bouches se joignirent dans leur dernier soupire. Les oiseaux cessèrent leur chant, les animaux se terrèrent, même le vent fit une pause. Dans le ciel, la Lune venait de recouvrir le Soleil ; il fallut attendre quelques instants pour qu’un diamant de lumière apparaisse au sommet de ce disque comme un point final à ce double règne.

Que sait-on des bosquets, des terres cultivées, des forêts, des bois, des châteaux sur le quadrillage d’un jeu d’échec ? Que connaît-on du caractère, de la complexité de tempérament de l’une ou l’autre pièce posée sur l’échiquier ? Qui croyons-nous contrôler dans le déplacement des pions ? Ces pions même, désignés pour protéger leur roi, leur reine, sont-ils fiables, voués tout entier à leur cause ? N’y a-t-il pas un espion, un parjure, un renégat, parmi eux ? Qui fera tomber sa reine ? Qui trahira son roi ? Quelle victoire à celui qui déclarera « échec et mat ! » ?

Margareth Chatelain, 14 janvier 2018

N’essaie pas de me suivre !

Patrick Lefèvre habite Besançon. Il a enseigné les lettres modernes avant de se consacrer à sa passion pour l’écriture. Il publie des poèmes dans les revues  » Florilège » et « l’Aéro Page » depuis 2014, et est l’auteur de plusieurs nouvelles parues dans les recueils « Donnez-moi de vos nouvelles »  (Editions de 2014, 2015, 2016, 2017).

N’ESSAIE PAS DE ME SUIVRE !

1

Les heures passent. La partie d’échecs, mal engagée pour Charlie, semble s’éterniser. Léo l’emportera probablement. Charlie cherche en vain à sauver les survivants de son armée décimée. Léo semble prendre du plaisir à gagner tout doucement. C’est évident : il tient à savourer le temps de l’approche de sa victoire.

Jusqu’à présent, Charlie s’est efforcé de résister au savoir-faire de Léo, le champion du club des « Pas de côté », le roi des tournois de la région. Mais maintenant, Charlie n’y croit plus. Sa concentration faiblit, d’autant plus qu’il ne peut s’empêcher de penser à Mily-Anne. Il meurt d’envie de se rendre. Il connaît bien le motif de son besoin d’en finir avec ce combat de plus en plus désespéré. Plus que la lassitude croissante d’accumuler les défaites contre Léo, beaucoup plus que l’habitude des cinquièmes et sixièmes places dans les compétitions quand Léo termine premier haut la main, plus que ces soucis-là, il y a le sourire, depuis une table voisine, un quart d’heure auparavant, de Mily-Anne. Le soleil de ce rayon de clarté riait dans les yeux de la fille de ses pensées. La jeune adolescente, âgée d’environ quinze ans comme lui, fréquente le club depuis seulement quelques semaines.

Tandis que Léo cherche comment goûter au mieux l’effet de son triomphe en prolongeant la partie, Charlie se rend compte que Mily-Anne vient de cesser de jouer. Quelques minutes de conversation avec sa partenaire, et elle sera dehors. C’est le moment, se dit-il, de précipiter sa défaite sur l’échiquier. Si Mily-Anne discute encore dix minutes, et si elle s’en va seule — et tout cela paraît encore possible — il sortira à peu près en même temps qu’elle, et il pourra enfin lui parler tranquillement.

Léo comprend que Charlie veut en finir. Le champion se lasse, et ne cherche plus à retarder une victoire par échec et mat. Enfin battu, Charlie explique qu’il est pressé ce jour-là, et quitte au plus vite son adversaire. Il rattrape, juste en marchant un peu rapidement, Mily-Anne qui vient de sortir de la salle :

« Bonjour, il y a un moment que je voudrais faire ta connaissance. J’aimerais faire un bout de chemin avec toi.
— Pourquoi pas ? Tu es content de ta partie contre Léo ?
— En fait, je l’ai laissé gagner. Ҫa n’en finissait pas, et je voulais te rejoindre.
— Ah oui ? répond simplement Mily-Anne, traînant sur le « oui », baissant le ton à la fin de son semblant de question.

La déception de son interlocutrice, inattendue, intrigue Charlie. Cette fois, c’est elle qui abrège… leurs échanges :

— Ҫa n’a rien à voir avec ça, bien sûr, mais ce soir je préfère rester seule sur le trajet. Je dois réfléchir à ce qui m’attend chez moi. Je suis vraiment désolée de n’y repenser que maintenant.

En la voyant s’éloigner, Charlie se rend compte à quel point Mily-Anne lui plaît. La volte-face de la jeune fille, loin de le décourager, renforce sa détermination à se rapprocher d’elle. Tard dans la soirée, juste avant de s’endormir, il revoit sa longue chevelure brune, ses yeux verts tellement expressifs, son grand front, sa silhouette élancée, sa démarche quelque peu nonchalante, accompagnant un regard curieux de tout. Comme si elle explorait toujours le monde pour y trouver un chemin bien à elle.

2

Le lendemain, Charlie rencontre Mily-Anne en ville. Elle semble contente de le voir. Mais leur conversation est interrompue par l’arrivée de Léo, main dans la main avec sa petite amie Léti. Les quatre adolescents se sont déjà croisés au club. Léo propose à Charlie et Mily-Anne de dîner avec Léti et lui à la pizzéria la plus proche : « l’île à Yolo »

Pendant le repas, Léo parle sans cesse des échecs, en particulier du prochain tournoi. Mily-Anne, joueuse débutante, ne comprend pas grand-chose. Au bout d’un bon quart d’heure, Charlie aborde un autre thème de discussion. Léo change donc aussi de sujet. Juste le temps de trois phrases. Puis il évoque à nouveau des questions de stratégie avec Léti et Charlie. Mily-Anne s’en amuse d’abord. Jusqu’à ce que Léo lui fasse remarquer : « Tu sais, Charlie est un bon joueur. J’aimerais qu’il devienne pour moi un adversaire à ma taille, qui m’oblige à être encore meilleur. Ce n’est pas le cas pour l’instant, malheureusement ! » Léti ajoute : « Il faut dire que mon Léo est imbattable ! » Charlie, qui pense ainsi clore l’échange sur la technique du jeu, confirme : « Oui, de toute façon, Léo est imbattable ! »

Mily-Anne se tait quelques minutes. Puis elle se lève brusquement, en s’exclamant : « Bon, en attendant que le meilleur ait trouvé son adversaire, moi je vous quitte. Je vais payer mon addition et je vous dis « À plus tard ! » Charlie essaie de la retenir en la prenant doucement par le bras, lui propose de la raccompagner. Elle se dégage et lui crie en partant : « N’essaie pas de me suivre. Tu me donneras de tes nouvelles quand toi aussi tu seras imbattable ! »

La fin du repas semble interminable à Charlie, qui doit entendre les commentaires sur le mauvais caractère de sa copine. Il regrette de n’avoir pas refusé de rester avec les autres devant Mily-Anne. Il rentre chez lui très déçu.

3

À son réveil, Charlie se souvient de son rêve de la nuit. Mily-Anne y était présente. Il sort de chez lui pour se rendre au lycée. Puis il décide de faire un très long détour, pour passer devant un autre lycée, celui où est scolarisée celle qui occupe ses pensées. Il sait que c’est idiot, qu’il ne la rencontrera probablement pas. Mais, en face de l’établissement où il n’a rien à faire, il aperçoit la belle, assise, à l’écart des autres, près du portail d’entrée des élèves. Surprise ! Elle le voit et lui fait signe. Il la rejoint.

Rayonnante, elle lui dit sa joie de le voir là. Charlie lui répond qu’il a envie de lui raconter son rêve de la nuit précédente, où elle apparaît. Encouragé par l’impatience de Mily-Anne, il se lance : « Voilà, je joue aux échecs contre Léo.
— Encore ça ?
— Laisse-moi finir !
— Je gagne la partie. Je fais prisonnière sa reine, qui a le visage de Léti, puis je mets en échec et mat son roi, qui est le portrait craché de Léo. Enfin, je quitte l’échiquier. Dehors, quelqu’un m’attend : une autre reine, et c’est toi, Mily-Anne ! »

C’est alors que Mily-Anne et Charlie se donnent leur premier baiser.

Patrick Lefèvre

L’hérésie du fou

Pour vos derniers jours de vacances, voici une jolie nouvelle de l’écrivain américain Fredric Brown (1906-1972). Ses nouvelles, très nombreuses, sont des petits bijoux d’humour et d’invention. N’oubliez pas que ce texte est en anglais et que notre Fou est le Bischop, l’Évêque dans la langue de Shakespeare.

Illustrations de Elke Rehder

L’hérésie du fou

Le Roi mon suzerain est un homme découragé. Nous le comprenons et ne lui reprochons rien, car la guerre a été longue et dure et nous restons tragiquement peu nombreux ; mais nous déplorons qu’il en soit ainsi. Nous compatissons à sa douleur d’avoir perdu sa Reine, que nous aussi nous aimions, tous. Mais étant donné que la Reine des Noirs a disparu en même temps, cette perte n’entraînera pas la perte de la guerre. Et pourtant, notre Roi, lui qui devrait être le parangon de la force, ne sourit que faiblement et les mots par lesquels il tente de nous donner courage sonnent faux, car nous percevons dans le ton de sa voix la crainte d’une défaite. Et pourtant nous l’aimons, et nous mourons pour lui, l’un après l’autre.

L’un après l’autre, nous mourons pour le défendre, sur ce dur et sanglant champ de bataille, où les cavaliers nous éclaboussaient de boue… tant qu’ils étaient en vie. Ils sont  morts maintenant, aussi bien les nôtres que ceux des Noirs. Y aura-t-il jamais une fin, une victoire ?

Nous ne pouvons que garder la foi, éviter de jamais devenir incrédules et hérétiques comme mon pauvre ami l’évêque Thibaut.  « Nous combattons et nous mourons,  mais nous ne savons pas pourquoi », m’a-t-il murmuré jadis, au début de la guerre, alors que nous étions au coude à coude pour la défense de notre Roi, pendant que la bataille faisait rage à une extrémité du champ de bataille.

Mais cette remarque n’était que le signe avant-coureur de son hérésie. Il avait cessé de croire en Dieu et en était venu à ne plus croire qu’à des dieux, à des dieux pour qui nous ne sommes que des pions et pour qui nous ne comptons pas en tant qu’individus. Plus grave encore, il croyait que nous ne sommes même pas maîtres de notre progression, que nous ne sommes que des mannequins livrant une guerre vaine. Plus grave encore – et combien absurde ! – il croyait que les Blancs ne représentent pas forcément le bien et les Noirs le mal, qu’à l’échelle cosmique il importe peu qui gagnera la guerre !

Ce n’est bien sûr qu’à moi seul, et d’une voix chuchotée, qu’il disait ces choses. Il connaissait son devoir d’évêque. Il combattit courageusement. Et il mourut courageusement, le jour même, transpercé par la lance d’un Cavalier Noir. J’ai prié pour lui : Mon Dieu, faites que son âme repose en paix et soyez-lui miséricordieux ; ses paroles ne correspondaient pas à sa pensée.

Sans la foi nous ne sommes rien. Comment Thibaut a-t-il pu se tromper ainsi ? Il faut que les Blancs gagnent. La victoire est la seule chose qui puisse nous sauver. Sans la victoire, nos camarades qui sont morts, ceux qui sur ce douloureux champ de bataille ont donné leurs vies pour que nous puissions vivre, seraient morts en vain. Et tu, Thibaldus

Vous aviez tort, Thibaut, gravement tort. Dieu est, un Dieu si grand qu’il vous pardonnera votre hérésie, parce qu’il n’y avait pas une parcelle de mal en vous, Thibaut, à part votre doute… Non, le doute est une erreur, il n’est pas le mal.

Sans la foi nous ne sommes r…

Mais il se passe quelque chose ! Notre Tour, qui au Commencement était du côté de la Reine, glisse vers le Roi Noir du mal, notre ennemi, qui subit l’assaut… qui ne peut plus échapper. Nous avons gagné ! Nous avons gagné !

Et une voix venant du ciel dit calmement : « Échec et mat ».

Nous avons gagné ! La guerre, les souffrances, rien n’a été en vain. Vous aviez tort, Thibaut, vous…

Mais que se passe-t-il ? La Terre elle-même bascule ; un des côtés du champ de bataille se soulève et nous glissons, Blancs et Noirs mêlés, dans…

…dans une boîte monstrueuse dont je vois déjà qu’elle est une tombe commune où déjà gisent les morts.

CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ ! MON DIEU, THIBAULT AVAIT-IL RAISON ? CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ !

Le Roi, mon suzerain, glisse lui aussi le long des cases…

CE N’EST PAS JUSTE, CE N’EST PAS BIEN, CE N’EST PAS…

Fredric Brown, 1963