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L’hérésie du fou

Pour vos derniers jours de vacances, voici une jolie nouvelle de l’écrivain américain Fredric Brown (1906-1972). Ses nouvelles, très nombreuses, sont des petits bijoux d’humour et d’invention. N’oubliez pas que ce texte est en anglais et que notre Fou est le Bischop, l’Évêque dans la langue de Shakespeare.

Illustrations de Elke Rehder

L’hérésie du fou

Le Roi mon suzerain est un homme découragé. Nous le comprenons et ne lui reprochons rien, car la guerre a été longue et dure et nous restons tragiquement peu nombreux ; mais nous déplorons qu’il en soit ainsi. Nous compatissons à sa douleur d’avoir perdu sa Reine, que nous aussi nous aimions, tous. Mais étant donné que la Reine des Noirs a disparu en même temps, cette perte n’entraînera pas la perte de la guerre. Et pourtant, notre Roi, lui qui devrait être le parangon de la force, ne sourit que faiblement et les mots par lesquels il tente de nous donner courage sonnent faux, car nous percevons dans le ton de sa voix la crainte d’une défaite. Et pourtant nous l’aimons, et nous mourons pour lui, l’un après l’autre.

L’un après l’autre, nous mourons pour le défendre, sur ce dur et sanglant champ de bataille, où les cavaliers nous éclaboussaient de boue… tant qu’ils étaient en vie. Ils sont  morts maintenant, aussi bien les nôtres que ceux des Noirs. Y aura-t-il jamais une fin, une victoire ?

Nous ne pouvons que garder la foi, éviter de jamais devenir incrédules et hérétiques comme mon pauvre ami l’évêque Thibaut.  « Nous combattons et nous mourons,  mais nous ne savons pas pourquoi », m’a-t-il murmuré jadis, au début de la guerre, alors que nous étions au coude à coude pour la défense de notre Roi, pendant que la bataille faisait rage à une extrémité du champ de bataille.

Mais cette remarque n’était que le signe avant-coureur de son hérésie. Il avait cessé de croire en Dieu et en était venu à ne plus croire qu’à des dieux, à des dieux pour qui nous ne sommes que des pions et pour qui nous ne comptons pas en tant qu’individus. Plus grave encore, il croyait que nous ne sommes même pas maîtres de notre progression, que nous ne sommes que des mannequins livrant une guerre vaine. Plus grave encore – et combien absurde ! – il croyait que les Blancs ne représentent pas forcément le bien et les Noirs le mal, qu’à l’échelle cosmique il importe peu qui gagnera la guerre !

Ce n’est bien sûr qu’à moi seul, et d’une voix chuchotée, qu’il disait ces choses. Il connaissait son devoir d’évêque. Il combattit courageusement. Et il mourut courageusement, le jour même, transpercé par la lance d’un Cavalier Noir. J’ai prié pour lui : Mon Dieu, faites que son âme repose en paix et soyez-lui miséricordieux ; ses paroles ne correspondaient pas à sa pensée.

Sans la foi nous ne sommes rien. Comment Thibaut a-t-il pu se tromper ainsi ? Il faut que les Blancs gagnent. La victoire est la seule chose qui puisse nous sauver. Sans la victoire, nos camarades qui sont morts, ceux qui sur ce douloureux champ de bataille ont donné leurs vies pour que nous puissions vivre, seraient morts en vain. Et tu, Thibaldus

Vous aviez tort, Thibaut, gravement tort. Dieu est, un Dieu si grand qu’il vous pardonnera votre hérésie, parce qu’il n’y avait pas une parcelle de mal en vous, Thibaut, à part votre doute… Non, le doute est une erreur, il n’est pas le mal.

Sans la foi nous ne sommes r…

Mais il se passe quelque chose ! Notre Tour, qui au Commencement était du côté de la Reine, glisse vers le Roi Noir du mal, notre ennemi, qui subit l’assaut… qui ne peut plus échapper. Nous avons gagné ! Nous avons gagné !

Et une voix venant du ciel dit calmement : « Échec et mat ».

Nous avons gagné ! La guerre, les souffrances, rien n’a été en vain. Vous aviez tort, Thibaut, vous…

Mais que se passe-t-il ? La Terre elle-même bascule ; un des côtés du champ de bataille se soulève et nous glissons, Blancs et Noirs mêlés, dans…

…dans une boîte monstrueuse dont je vois déjà qu’elle est une tombe commune où déjà gisent les morts.

CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ ! MON DIEU, THIBAULT AVAIT-IL RAISON ? CE N’EST PAS JUSTE, NOUS AVONS GAGNÉ !

Le Roi, mon suzerain, glisse lui aussi le long des cases…

CE N’EST PAS JUSTE, CE N’EST PAS BIEN, CE N’EST PAS…

Fredric Brown, 1963

Les Échecs du petit Nicolas

Pour commencer avec bonne humeur, rien de tel que quelques pages de Sempé et Goscinny !

Les échecs

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Dimanche, il faisait froid et il pleuvait, mais moi ça ne me gênait pas, parce que j’étais invité à goûter chez Alceste, et Alceste c’est un bon copain qui est très gros et qui aime beaucoup manger et avec Alceste on rigole toujours, même quand on se dispute.
Quand je suis arrivé chez Alceste, c’est sa maman qui m’a ouvert la porte, parce qu’Alceste et son papa étaient déjà à table et ils m’attendaient pour goûter.
— T’es en retard, m’a dit Alceste.
— Ne parle pas la bouche pleine, a dit son papa, et passe-moi le beurre.
Pour le goûter, on a eu chacun deux bols de chocolat, un gâteau à la crème, du pain grillé avec du beurre et de la confiture, du saucisson, du fromage, et quand on a eu fini, Alceste a demandé à sa maman si on pouvait avoir un peu de cassoulet qui restait de midi, parce qu’il voulait me le faire essayer ; mais sa maman a répondu que non, que ça nous couperait l’appétit pour le dîner, et que d’ailleurs il ne restait plus de cassoulet de midi. Moi, de toute façon, je n’avais plus très faim.
Et puis on s’est levés pour aller jouer, mais la maman d’Alceste nous a dit qu’on devrait être très sages, et surtout ne pas faire de désordre dans la chambre, parce qu’elle avait passé toute la matinée à ranger.
— On va jouer au train, aux petites autos, aux billes et avec le ballon de foot, a dit Alceste.
— Non, non et non ! a dit la maman d’Alceste. Je ne veux pas que ta chambre soit un fouillis. Trouvez des jeux plus calmes.
— Ben quoi, alors ? a demandé Alceste.
— Moi j’ai une idée, a dit le papa d’Alceste. Je vais vous apprendre le jeu le plus intelligent qui soit ! Allez dans votre chambre, je vous rejoins.
Alors, nous sommes allés dans la chambre d’Alceste, et c’est vrai que c’était drôlement bien rangé, et puis son papa est arrivé avec un jeu d’échecs sous le bras.
— Des échecs ? a dit Alceste. Mais on ne sait pas y jouer !
— Justement, a dit le papa d’Alceste, je vais vous apprendre ; vous verrez, c’est formidable.
Et c’est vrai que c’est très intéressant, les échecs ! Le papa d’Alceste nous a montré comment on range les pièces sur le damier (aux dames, je suis terrible !), il nous a montré les pions, les tours, les fous, les chevaux, le roi et la reine, il nous a dit comment il fallait les faire avancer, et ça c’est pas facile, et aussi comment il fallait faire pour prendre les pièces de l’ennemi.
— C’est comme une bataille avec deux armées, a dit le papa d’Alceste, et vous êtes les généraux.
Et puis le papa d’Alceste a pris un pion dans chaque main, il a fermé les poings, il m’a donné à choisir, j’ai eu les blanches et on s’est mis à jouer. Le papa d’Alceste, qui est très chouette, est resté avec nous pour nous donner des conseils et nous dire quand on se trompait. La maman d’Alceste est venue, et elle avait l’air content de nous voir assis autour du pupitre d’Alceste en train de jouer. Et puis le papa d’Alceste a bougé un fou et il a dit en rigolant que j’avais perdu.
— Bon, a dit le papa d’Alceste, je crois que vous avez compris. Alors, maintenant, Nicolas va prendre les noires et vous allez jouer tout seuls.
Et il est parti avec la maman d’Alceste en lui disant que le tout c’était de savoir y faire, et est-ce que vraiment il ne restait pas un fond de cassoulet.
Ce qui était embêtant avec les pièces noires, c’est qu’elles étaient un peu collantes, à cause de la confiture qu’Alceste a toujours sur les doigts.
— La bataille commence, a dit Alceste. En avant ! Baoum !
Et il a avancé un pion. Alors moi j’ai fait avancer mon cheval, et le cheval, c’est le plus difficile à faire marcher, parce qu’il va tout droit et puis après il va de côté, mais c’est aussi le plus chouette, parce qu’il peut sauter.
— Lancelot n’a pas peur des ennemis ! j’ai crié.
— En avant ! Vroum boum boum, vroum boum ! a répondu Alceste en faisant le tambour et en poussant plusieurs pions avec le dos de la main.
— Hé ! j’ai dit. T’as pas le droit de faire ça !
— Défends-toi comme tu peux, canaille ! a crié Alceste, qui est venu avec moi voir un film plein de chevaliers et de châteaux forts, dans la télévision, jeudi, chez Clotaire. Alors, avec les deux mains, j’ai poussé mes pions aussi, en faisant le canon et la mitrailleuse, ratatatatat, et quand mes pions ont rencontré ceux d’Alceste, il y en a des tas qui sont tombés.
— Minute, m’a dit Alceste, ça vaut pas, ça ! Tu as fait la mitrailleuse, et dans ce temps-là il n’y en avait pas. C’est seulement le canon, boum ! ou les épées, tchaf, tchaf ! Si c’est pour tricher, c’est pas la peine de jouer.
Comme il avait raison, Alceste, je lui ai dit d’accord, et nous avons continué à jouer aux échecs. J’ai avancé mon fou, mais j’ai eu du mal, à cause de tous les pions qui étaient tombés sur le damier, et Alceste avec son doigt, comme pour jouer aux billes, bing ! il a envoyé mon fou contre mon cheval, qui est tombé. Alors moi j’ai fait la même chose avec ma tour, que j’ai envoyée contre sa reine.
— Ça vaut pas, m’a dit Alceste. La tour, ça avance tout droit, et toi tu l’as envoyée de côté, comme un fou !
— Victoire ! j’ai crié. Nous les tenons ! En avant, braves chevaliers ! Pour le roi Arthur ! Boum ! Boum !
Et avec les doigts, j’ai envoyé des tas de pièces ; c’était terrible.
— Attends, m’a dit Alceste. Avec les doigts, c’est trop facile ; si on faisait ça avec des billes ? Les billes, ça serait des balles, boum, boum !
— Oui, j’ai dit, mais on n’aura pas de place sur le damier.
— Ben, c’est bien simple, a dit Alceste. Toi, tu vas te mettre d’un côté de la chambre et moi je me mettrai à l’autre bout. Et puis ça vaut de cacher les pièces derrière les pattes du lit, de la chaise et du pupitre.
Et puis Alceste est allé chercher les billes dans son armoire, qui était moins bien rangée que sa chambre ; il y a des tas de choses qui sont tombées sur le tapis, et moi j’ai mis un pion noir dans une main et un pion blanc dans l’autre, j’ai fermé les poings et j’ai donné à choisir à Alceste, qui a eu les blanches. On a commencé à envoyer les billes en faisant « boum ! » chaque fois, et comme nos pièces étaient bien cachées, c’était difficile de les avoir.
— Dis donc, j’ai dit, si on prenait les wagons de ton train et les petites autos pour faire les tanks ?
Alceste a sorti le train et les autos de l’armoire, on a mis les soldats dedans et on a fait avancer les tanks, vroum, vroum.
Mais, a dit Alceste, on n’arrivera jamais à toucher les soldats avec les billes, s’ils sont dans les tanks.
— On peut les bombarder, j’ai dit.
Alors, on a fait les avions avec les mains pleines de billes, on faisait vraoum, et puis quand on passait au-dessus des tanks, on lâchait les billes, boum. Mais les billes, ça ne leur faisait rien, aux wagons et aux autos ; alors, Alceste est allé chercher son ballon de foot et il m’a donné un autre ballon, rouge et bleu, qu’on lui avait acheté pour aller à la plage, et on a commencé à jeter nos ballons contre les tanks et c’était formidable ! Et puis Alceste a shooté trop fort, et le ballon de foot est allé frapper contre la porte, il est revenu sur le pupitre où il a fait tomber la bouteille d’encre, et la maman d’Alceste est entrée.
Elle était drôlement fâchée, la maman d’Alceste. Elle a dit à Alceste que ce soir, pour le dîner, il serait privé de reprendre du dessert, et elle m’a dit qu’il se faisait tard et que je ferais mieux de rentrer chez ma pauvre mère. Et quand je suis parti, ça criait encore chez Alceste, qui se faisait gronder par son papa.
C’est dommage qu’on n’ait pas pu continuer, parce que c’est très chouette le jeu d’échecs ! Dès qu’il fera beau, nous irons y jouer dans le terrain vague.
Parce que, bien sûr, ce n’est pas un jeu pour jouer à l’intérieur d’une maison, les échecs, vroum, boum, boum !

Sempé & Goscinny, Le petit Nicolas et les copains 1994

Pour en finir avec le jeu d’Échecs

« Les Échecs, dit une formule populaire, sont le seul langage universel. » C’est exact, à cette nuance près que, lorsqu’on se sent perdu dans un pays étranger dont on ignore la langue, lorsqu’on demande à un agent de la circulation ou se trouve le plus proche cercle d’Échecs afin d’y faire une petite partie, histoire de se sentir moins seul, toutes sortes de choses peuvent arriver. Comment, en effet, expliquer par gestes que l’on désire jouer aux Échecs ? Faut-il, sautant d’un pied sur l’autre sur l’asphalte du boulevard, imiter la marche du Cavalier ? Faut-il au contraire adopter le maintien majestueux et hiératique du Roi ? Ou encore grimacer et s’agiter en tous sens comme le ferait un Fou ?

Passons. Le jeu d’Échecs passionne les foules du monde entier, et le Championnat du monde Spassky – Fisher a mobilisé récemment en Islande deux fois plus d’envoyés spéciaux que la rencontre de football Asnières-Romorantin. Mais le jeu d’Échecs, et c’est fort dommage, reste encore lettre morte pour bien des gens. Mr Woody Allen a décidé de combler cette lacune.

Woody Allen Pour en finir avec le jeu d'Échecs

LA CORRESPONDANCE GOSSAGE-VARDEBEDIAN

Mon cher Vardebedian, j’ai été passablement chagriné aujourd’hui en dépouillant mon courrier du matin, de découvrir que ma lettre du 16 septembre, qui contenait mon vingt-deuxième mouvement (cavalier du roi sur la quatrième case), m’était retournée sans avoir été ouverte, ceci étant dû à une petite erreur dans la suscription — l’oubli de votre nom et de votre adresse (freudien au plus haut point, non ?) jointe au défaut d’affranchissement. Que j’aie été troublé dernièrement à la suite de l’irrégularité de la Bourse n’est pas un secret, quoique, précisément ce 16 septembre, l’aboutissement d’une longue chute en spirale, rayant définitivement les actions de l’Anti-Matière Amalgamée du tableau des valeurs et renvoyant mon agent de change faire des marchés, m’ait beaucoup affecté. Cependant, ceci n’est pas une excuse pour ma négligence et ma monumentale ineptie. J’ai fait une sottise. Pardonnez-moi. Que vous n’ayez pas remarqué l’absence de cette lettre indique un certain manque de concentration de votre part, que j’attribuerai à l’impatience, mais Dieu sait que nous sommes tous faillibles. C’est la vie, et le jeu d’Échecs. Eh bien, maintenant l’erreur découverte, la rectifier est simple. Si vous aviez la gentillesse de transférer mon cavalier sur la quatrième case de votre roi, je pense que nous pourrions continuer notre petite partie plus efficacement. L’annonce d’échec et mat que vous faisiez dans la lettre de ce matin n’est, je le crains, en toute honnêteté, qu’une fausse alerte et si vous voulez bien réexaminer les positions à la lumière de la découverte d’aujourd’hui, vous découvrirez que c’est votre roi qui est tout près du mat, exposé seul et sans défense, cible immobile pour mes fous avides ! Telles sont les ironiques vicissitudes de la guerre miniature ! La fatalité, sous l’aspect des services postaux, veille, toute-puissante, et voilà la chance qui tourne. Une fois encore, je vous prie d’accepter mes plus sincères excuses pour ma malencontreuse étourderie, et j’attends impatiemment votre prochain mouvement.

Voici mon quarante-cinquième mouvement : mon cavalier prend votre reine.

Sincèrement vôtre,

Gossage.

Gossage,

Je reçois ce matin la lettre renfermant votre quarante-cinquième mouvement (votre cavalier prend ma reine ?), ainsi que votre interminable explication concernant l’ellipse dans votre correspondance de la mi-septembre. Voyons si je vous comprends bien. Votre cavalier que j’ai retiré de l’échiquier il y a des semaines, vous prétendez maintenant qu’il doit se trouver sur la quatrième case du roi, en référence à une lettre perdue depuis vingt-trois mouvements. J’ignorais qu’un contre-temps semblable ait pu avoir lieu, d’autant que je me rappelle parfaitement votre vingt-deuxième coup, à savoir votre tour sur la sixième case de la reine, où elle fut par voie de conséquence directe démantelée dans une tentative de gambit qui fit tragiquement long feu. Actuellement, la quatrième case du roi est occupée par ma tour, et comme vous n’avez plus de cavalier, en dépit du service des rebuts postaux, je ne comprends pas très bien de quelle pièce vous pourriez vous servir pour capturer ma reine Je pense que vous voulez probablement suggérer, comme la plupart de vos pièces sont bloquées, que je déplace votre roi à la quatrième case de mon fou (votre unique possibilité) — un arrangement que j’ai pris la liberté d’effectuer, ce qui ferait, en comptant le mouvement d’aujourd’hui, mon quarante-sixième, dans lequel je prends votre reine et mets votre roi en échec.

Maintenant, votre lettre devient plus claire. Fidèlement vôtre,

Vardebedian.

Vardebedian,

Je viens de lire très attentivement votre dernière missive, laquelle contient un bizarre quarante-sixième mouvement consistant au déplacement de ma reine d’une case sur laquelle elle n’a jamais mis les pieds. Au sortir de patients calculs, je pense avoir mis le doigt sur la cause de votre confusion, et de votre manque de compréhension de faits pourtant évidents. Que votre tour se trouve sur la quatrième case du roi est une impossibilité, facilement réductible à zéro ; si vous voulez bien vous référer au neuvième coup de la partie, vous verrez nettement que votre tour a été pris depuis longtemps. Il s’agissait évidemment de votre audacieuse opération-suicide, qui déchira votre centre et vous coûta vos deux tours. Qu’est-ce quelles font donc en ce moment sur l’échiquier ? Je vous prie de considérer les choses comme elles se sont produites : l’intensité des échanges sauvages et tempétueux qui se produisirent lors du vingt-deuxième mouvement vous a laissé dans un état de légères distractions et, dans votre désir anxieux de vous rattraper, vous n’avez pas remarqué que ma lettre habituelle n’arrivait pas, et à la place, vous avez joué deux fois de suite, prenant ainsi un avantage quelque peu déloyal, ne croyez-vous pas ? Ce qui est fait est fait, tirons une croix dessus. Mais repartir dans nos traces serait fastidieux et difficile, sinon impossible. En conséquence de quoi, je crois que la meilleure façon de rétablir l’égalité est de m’accorder l’opportunité de jouer deux coups de suite. La justice, c’est la justice. Donc, premièrement, je prends votre fou avec mon pion. Ensuite, comme ceci laisse votre reine sans protection, je la capture également. Je pense que nous pouvons maintenant passer aux dernières étapes sur un terrain nettoyé.

Sincèrement vôtre,  Gossage.

PS. — Je vous joins un croquis montrant exactement comment se présente la partie, pour votre édification avant votre prochain coup. Comme vous pouvez le constater, votre roi est encerclé, sans protection et tout seul dans le milieu. Bien à vous.

G.

Gossage,

Je reçois aujourd’hui votre dernière lettre, et, bien qu’elle présente une cohérence toute relative, je pense que je peux comprendre d’où vient votre égarement. Du diagramme inclus, il m`est apparu clairement que, pendant les six dernières semaines, nous avons joué deux parties d’échecs totalement différentes — moi-même me fiant a notre correspondance, tandis que vous semblez agir dans un monde dont vous seriez le créateur, plutôt qu’en utilisant un quelconque système déjà existant. Le mouvement du cavalier qui — prétendument — se serait perdu dans le courrier aurait été impossible au vingt-deuxième coup, car cette pièce était alors sur le bord de la dernière rangée, et le mouvement que vous décrivez l’aurait infailliblement amenée sur la table à thé, à côté de l’échiquier. Quant à vous accorder deux coups consécutifs pour compenser une lettre soi-disant égarée par La Poste, je préfère croire que vous badinez, Papa. Je vais tenir compte de votre premier mouvement (vous prenez mon fou), mais je ne peux pas autoriser le second, et, comme c’est maintenant mon tour de jouer, je vous rends la pareille en prenant votre reine avec ma tour. Le fait que vous prétendiez que je n’ai plus de tours me laisse assez froid, vu qu’un simple coup d’oeil sur l’échiquier me les montre, fièrement dressées, pleines de vigueur et d’adresse. Enfin, le croquis fantaisiste que vous prétendez vouloir représenter l’échiquier semble indiquer de votre part que vous subissez davantage l’influence des Marx Brothers que celle de Bobby Fisher. Pour espiègle que ce soit, cela n’en laisse pas moins planer certains doutes sur la façon dont vous avez assimilé le Bréviaire des Échecs que je vous ai vu sortir en douce de la bibliothèque l’hiver dernier, camouflé sous votre manteau d’alpaga. Je vous conseille d’étudier à tête reposée le schéma que je vous joins, et de réagencer votre échiquier d’après lui, de sorte que nous puissions finir cette partie avec un minimum de précision.

Avec confiance ,  Vardebedian.

Vardebedian,

Ne désirant pas prolonger une situation déjà confuse (je sais que votre récente maladie a laissé votre constitution généralement puissante dans un état d’afaiblissement et de marasme qui vous fait parfois perdre tout contact avec la réalité), il me faut saisir cette opportunité de débrouiller cet invraisemblable enchevêtrement de circonstances, avant qu’il ne progresse irrévocablement vers une conclusion kafkaïenne. Si j’avais pu réaliser que vous ne seriez pas suffisamment fair-play pour m’accorder un second mouvement compensateur, je n’aurais jamais, au quarante-sixième coup, laisse mon pion prendre votre fou. Si j’en crois, votre propre croquis en fait, ces deux pièces étaient placées de telle façon que la prise était impossible, liés comme nous le sommes aux règles établies par la Fédération internationale des Échecs et la Commission de Boxe de l’État de New York. Bien que je ne doute pas de votre intention constructive en prenant ma reine, je redoute un désastre inévitable, dès lors que vous vous arrogez un pouvoir de décision arbitraire, et que vous commencez à jouer au dictateur, camouflant vos grossières erreurs de tactique derrière une agressive duplicité. (Comportement que vous décriâtes vous-même il n”y a pas si longtemps dans votre article sur « De Sade et la non-violence ».) Malheureusement, la partie s’étant déroulée sans interruption, je n’ai pas été capable de calculer exactement sur quelle case vous devriez replacer le cavalier enlevé a tort, aussi suggérerai-je de nous en remettre au hasard : je vais fermer les yeux et le poser sur l’échiquier, étant entendu que nous acceptons la case sur laquelle il peut atterrir. Cela devrait ajouter quelque piment à notre petite escarmouche.

Mon quarante-septième mouvement : Ma tour prend votre cavalier.

Sincèrement vôtre, Gossage.

Gossage,

Quelle curieuse lettre vous m’avez écrite. Remplie de bonnes intentions, concises, et cependant renfermant tous les éléments de ce qui pourrait passer, dans certains cénacles intellectuels, pour ce que Jean-Paul Sartre a si merveilleusement décrit comme le « néant ». Dès l’abord, on est frappé par un profond sentiment de désespoir, qui n’est pas sans rappeler incoerciblement les journaux de bord laissés par des explorateurs perdus dans les immensités glaciaires du Pôle, voire les lettres des soldats allemands à Stalingrad. Il est fascinant de constater a quel point la raison peut se désintégrer, une fois mise en face d’une sinistre vérité, et s’enfuit avec fureur, pour mieux matérialiser un mirage et édifier un abri précaire contre les assauts d’une réalité trop effrayante ! Croyez-le ou non, mon cher ami, j’ai passé la plus grande partie de la semaine à combattre les miasmes des alibis insensés qui constituent votre correspondance, dans l’espoir de clarifier les choses, afin que nous puissions finir cette partie une bonne fois pour toutes. Votre reine s’en va. Dites-lui adieu. De même qu’à vos deux tours. Oubliez également l’un de vos deux fous, parce que je l’ai pris. Quant à l’autre, sa position totalement en dehors de l’action principale de la partie, l’a rendu impuissant. Ne comptez pas sur lui, ou ça vous brisera le cœur. En ce qui concerne le cavalier, que vous avez régulièrement perdu bien que vous refusiez de l’admettre, je l’ai remis à la seule place logique où un cavalier puisse se trouver, bien qu’on n’ait jamais vu un tel manque d’orthodoxie depuis l’invention des échecs par les Perses. Il se trouve donc sur la septième case de mon fou, et si vous êtes capable de rassembler vos facultés déclinantes assez longtemps pour étudier l’échiquier, vous constaterez que cette pièce si convoitée est en train de bloquer la seule issue qu’ait votre roi pour échapper à mon irrésistible mouvement de tenaille. Quelle ironie que votre ambitieux complot ait tourné à mon avantage! Votre cavalier, se traînant à nouveau au milieu du jeu, torpille votre fin de partie !

Mon mouvement : reine cinquième cavalier, et je prédis le mat en un coup.

Cordialement vôtre,  Vardebedian.

Vardebedian,

Manifestement, la tension grandissante, jointe à l’influx nerveux dépensé pour défendre une série de positions d’échecs désespérées, a fini par gripper la machinerie délicate de votre appareil psychique, le rendant un brin mollasse. Vous ne me laissez d’autre alternative que de terminer le match rapidement et miséricordieusement, pour relâcher la pression avant que vous ne soyez définitivement endommagé.

Cavalier – parfaitement, cavalier — sur la sixième de la reine. Échec.

Gossage.

Gossage,

Cavalier cinquième case reine.
Échec et mat. Désolé que cette compétition se soit montrée trop difficile pour vous, mais, si cela peut vous consoler, plusieurs maîtres d’échecs locaux, après avoir étudié ma technique, ont déclaré forfait. Au cas où vous désireriez une revanche, je suggère que nous la fassions au scrabble, un jeu auquel je m’intéresse depuis peu et qui, je l’espère, suscitera moins de contestations.

Vardebedian.

Vardebedian,

Tour sur la huitième case du cavalier. Échec et mat.

Plutôt que de vous ennuyer avec les détails de ma victoire, comme je suis convaincu que vous êtes un homme honnête, dans le fond (un léger traitement médical vous fera le plus grand bien, vous en conviendrez), j’accepte votre défi au scrabble très volontiers. Sortez votre jeu. Comme aux échecs vous avez joué avec les blancs, ce qui vous avait donné l’avantage du premier coup (si j’avais connu vos limites, je vous en aurais accordé deux au départ), je pense avoir le droit de jouer le premier. Les sept lettres que je viens de retourner’ sont O, A, E, J, N, R et Z, un mélange guère affriolant qui devrait garantir, même aux plus méfiants, l’honnêteté de mon tirage. Cependant, par chance, mon vocabulaire étendu, joint à un penchant pour l’ésotérisme, m’a rendu capable de découvrir un ordre étymologique dans ce qui, à première vue, pour un esprit moins lettré, pouvait sembler un fouillis inextricable. Mon premier mot est « ZAIWERU ». Sortez les lettres de la boîte. Maintenant, placez-les horizontalement sur le tableau, le E sur la case centrale. Comptez avec soin, sans oublier de doubler les points pour le coup d’ouverture, et la prime de cinquante points pour avoir utilisé la totalité des sept lettres. Le score est donc de 116 à 0. À vous de jouer.

Gossage.

Woody Allen, Pour en finir une bonne fois avec la culture, 1972

Woody Allen, Pour en finir une bonne fois avec la culture