Archives de catégorie : Musique

Le Livre du Soleil

La passion de Sergeï Prokoviev pour le jeu royal remonte à son enfance et l’accompagna toute sa vie. Nous savons comment il se lia d’amitié avec Capablanca, mais il fut aussi très proche de son rival Alexander Alekhine. Le compositeur le rencontra dans sa Russie natale au début du siècle. Alekhine était membre du comité d’organisation d’un tournoi et Prokofiev s’était porté volontaire pour accueillir les invités et les joueurs et, au fil des années, leur amitié se consolida.

Prokoviev
Serge Prokoviev composant au piano.

Depuis son enfance, Prokoviev collectionnait les autographes, mais pour ne pas « que ces grands ne me maudissent, se cassant la tête à trouver quoi écrire dans mon album, je leur posais cette question : Que pensez-vous du soleil ? » Capablanca y nota : « Le soleil est la vie. Quand nous le voyons, nous sommes heureux. Quand il se cache derrière les nuages, le découragement emplit nos cœurs ». Le 27 avril 1917, Sergeï demande à Alekhine d’écrire dans son Livre du Soleil. Après une longue réflexion, le futur champion du monde griffonna : « Par des jours gris et nuageux, je l’espère… mais quand il est là, aussitôt je cherche sur sa surface les taches sombres… Durant les éclipses, je prends plaisir à l’attente douloureuse de son retour… »

Ces quelques lignes, nous apprennent beaucoup sur la nature lumineuse et méridionale de Capa opposée au caractère sombre et tumultueux d’Alexander Alekhine.

En 1966, le singulier Glenn Gould interprète la sonate pour piano N° 7, Op.83 de Serge Prokoviev :

Le journal du jeune Prokofiev

Sergei Prokofiev, outre un musicien exceptionnel, était aussi un passionné du jeu des rois. Et un assez bon joueur (assez bon pour battre son ami Capablanca au moins une fois). Voici les notes de son journal sur quelques-uns des plus grands joueurs de son époque :

« À huit heures, je suis allé à l’ouverture du championnat¹ et je me trouvai transporté immédiatement dans un royaume enchanté, un royaume vivant avec l’activité la plus incroyable dans les trois salles du club lui-même et trois autres salles mises à disposition par la commission de l’Assemblée. Ce tournoi est une affaire de haut niveau, tout le monde en habit, les maîtres entourés chacun d’une foule d’admirateurs… Le favori, Capablanca, jeune, élégant, gai et avec un sourire constant sur son beau visage, circule à travers la salle en riant et en bavardant avec la grâce facile de celui qui sait déjà qu’il sera le vainqueur.

journal prokofiev
Serge Prokoviev au piano vers 1930.

Lasker, un peu plus gris depuis le tournoi 1909, avec son visage distinctif, sa stature légère et un air de connaître sa propre valeur ; Tarrasch — typiquement allemand debout avec les moustaches du Kaiser Wilhelm et une expression arrogante ; notre propre Rubinstein, au visage grossier et inintelligent de commerçant modeste, mais talentueux comparé à Tarrasch, erratique, dangereux ; Bernstein, l’allure prospère avec un beau visage effronté, la tête rasée et un nez colossal, des dents éclatantes et, sans relâche, les yeux brillants. Notre talentueux Alekhine avec son manteau d’avocat et les traits un peu pincés, légèrement désagréables d’homme de loi, plus sûr de lui que jamais, mais néanmoins un peu subjugué par la magnificence de l’entreprise. Marshall, l’Américain, un Yankee typique, avec une touche de Sherlock Holmes, farouchement passionné pendant le jeu, mais ridiculement taciturne en privé. Yanovsky de Paris, un déserteur dans sa jeunesse du service militaire et de retour à titre exceptionnel grâce à une dispense spéciale pour revenir sans encombre pour le championnat, vêtu d’un costume clair d’une élégance exquise, autrefois un célèbre bourreau des cœurs, mais aujourd’hui dans sa cinquième décennie, accusant son âge et portant des lunettes d’or. Le végétarien combatif Nimzowitsch, l’étudiant allemand typique et fauteur de troubles. Enfin, deux hommes âgés, destinés à être les victimes de tous, le corpulent Günsberg, portant sur son visage une expression blessée en permanence, Blackburne, encore, en dépit de ses 72 ans, capables de produire des combinaisons originales et élégantes ».

Une partie qu’il joua quelques années plus tard, en 1933 contre le vieux Lasker qui donnait une simultanée à Paris :

1933 est l’année où Prokoviev décide de rentrer en Russie, attiré par les promesses du gouvernement soviétique. C’est une autre période fructueuse (Roméo et Juliette, Cendrillon, Ivan le Terrible) qui prend fin avec la guerre. Après de graves problèmes de santé, persécuté par l’URSS, Prokofiev s’éteint presque dans l’oubli, effacé par la mort de Staline le même jour.

En 1933 également, Sergeï compose la musique d’un film Lieutenant Kijé qui devint la suite d’orchestre opus 60. L’argument : Une erreur de transcription dans un document militaire fait apparaître le nom d’un lieutenant qui n’existe pas. Mais nul n’ose l’avouer au tsar. Il s’ensuit un personnage fantôme, qui sert de prête-nom en diverses circonstances. Le jour où le tsar voudra faire la connaissance de cet officier exemplaire, on lui annoncera sa mort, et assistant à l’enterrement d’un cercueil vide, le tsar dira : « Mes meilleurs hommes s’en vont ! »

Serge Prokoviev – Lientenant Kijé, suite d’orchestre op. 60

¹ En 1914, le jeune Prokovief assiste, ravi, au Championnat du Monde se déroulant à Saint-Pétersbourg. Depuis l’enfance, il suivait les victoires et les défaites de ces champions. Ce tournoi fut une merveilleuse occasion où il put rencontrer ses idoles venues pour l’occasion des quatre coins de la terre, particulièrement José Capablanca qui devint un ami proche et joie suprême, il remporta une victoire sur le grand Capa dans une simultanée. Dans ses carnets Prokofiev a laissé une description détaillée et extrêmement intéressante du championnat, auquel il assista en tant que spectateur. Voir sur ce sujet : Capablanca & Prokoviev et La Gloire de Sergueï Sergueïevitch.

La Partie d’Échecs

douai
Jacques Douai (1920-2004).

Jacques Douai, de son vrai nom Gaston Tanchon, « le troubadour des temps modernes », bien loin du mercantilisme du « métier » et de ses impératifs de vente et de modes, trouve dans les Échecs, jeu de guerre par excellence, la métaphore poétique pour décrire la sottise de la guerre.

Un clic pour écouter.

Le café brûlant ce matin,
C’est la dernière fois peut-être.
Les canons grondent au lointain,
La mort est-elle en train de naître ?

Nous les soldats on s’en va voir,
Comment contre une jambe, un bras,
On peut gagner un peu de gloire.
Le doux clairon qui sonne là.

Les dieux assis sur les nuages,
Jouent aux échecs d’un geste las.
Sur l’échiquier champ de bataille,
Manquent bien des pièces déjà.

Du gris de plomb dessus nos têtes,
Avec quelques flaques de bleu,
La victoire ou bien la défaite,
Ne lit pas qui veut dans les cieux.

On est partis le long des routes,
Devant les arbres au garde à vous.
Ah ! Revenir coûte que coûte,
Quitte à se traîner à genoux.

Les dieux assis sur les nuages,
Avancent les pions de l’Histoire.
On dit que les blancs jouent et gagnent,
Suis-je un pion blanc, suis-je un pion noir ?

Combien reviendrons-nous du feu ?
Nous les élus du sacrifice.
Que père et mère soient de ceux,
Qui pourront étreindre leur fils.

Je ne vais pas pleurer quand même,
Les héros ça reste impassible.
Regardez-le le capitaine,
Quel bonheur de servir de cible.

Les dieux assis sur les nuages,
Repris par le démon du jeu,
Là haut font un divin carnage,
Préparent des coups prodigieux.

À quoi pense un soldat qui marche ?
Ne sait s’il sera là ce soir.
À quoi pensent les bœufs qui marchent ?
Que l’on conduit aux abattoirs.

Que mes jambes sont fatiguées,
Que mon fusil pèse à l’épaule.
On traverse un ruisseau au gué,
Une balle siffle et me frôle.

Quand irons-nous, ô mon amour,
Nous asseoir à l’ombre d’un saule ?
Qui de nous deux à mon retour,
Ira porter des fleurs à l’autre ?

Autre époque, autre style…

Le Bonheur Fantôme

Un clic pour écouter.

Ce titre est extrait de l’album : Le Bonheur Fantôme, Camille Bazbaz
Année de sortie : 2007  |  Label : Sony BMG Music

Les Échecs

J’ai avancé mon fou
Pour te prendre ma reine
Attendre me rend fou, je vais tenter le coup
J’ai avancé mon fou
Et je ne veux pas perdre
A part toi tout le reste, le reste je m’en fous

J’ai avancé mon fou pour t’arreter net
Te stopper ma reine dans ta jolie retraite
J’attend ton prochain coup de fil
Et de tonnerre
Je sais c’est encore flou
L’amour c’est pas très net

Les échecs , ah ! ah !
Chérie , cherie , ca me connait
Les échecs , ah ! ah !
C’est mon jeu préféré ,préféré

J’ai avancé mon fou
Pour t’empêcher ma reine
D’aller te coucher près de ton cavalier
Prise dans la diagonale d’un amour digital
Tu n’auras d’autres choix que d’être mon idéal , idéal

Tu connais tous les coups
Je connai tous les cas
Oh mais celui la en tout cas
Il est pour toi et moi
Ce qui va se passer la partie terminée
Pieds et points liés, les déssont jetés , jetés

Les échecs ah ! ah !
Chérie , chérie , ca me connait
Tu sais les échecs ah ! ah !
C’est mon jeu préféré , préféré
Les échecs ah ! ah !
Chérie , chérie , ca me connait
Tu sais les échecs ah ! ah !
C’est mon jeu préféré, préféré

Mélodie combinatoires

nabokov04
Vladimir Nabokov, le 3 Novembre 1972, romancier, lépidoptériste et joueur d’Échecs.

Des combinaisons pareilles à des mélodies, je crois entendre pour ainsi dire la musique des coups…

Vladimir Vladimirovich Nabokov

Les combinaisons, précise Reuben Fine, sont toujours l’aspect le plus intrigant des Échecs. Les maîtres les cherchent, le public les applaudit, les critiques les louent. C’est parce que les combinaisons sont possibles que les Échecs sont plus qu’un exercice mathématique sans vie. Elles sont la poésie du jeu ; elles sont aux Échecs ce que la mélodie est à la musique. Elles représentent le triomphe de l’esprit sur la matière.

Dans son livre Poèmes et problèmes, paru en 1971, Nabokov propose 53 de ses propres poèmes et 18 problèmes d’Échecs qu’il a lui-même composés. Selon lui « une inspiration d’un type quasi musicale, quasi poétique ou pour être tout à fait exact d’un type quasi poético-mathématique, assiste le processus de réflexion d’une composition d’Échecs. Souvent, dans le milieu de la journée, sur la frange de quelque occupation triviale, dans le sillage d’inactivité d’une pensée vagabonde, je voudrais vivre cet élancement de plaisir mental que le bourgeon d’un problème d’Échecs fait éclore dans mon esprit, me promettant une nuit de travail et de félicité ».

Il passa une énormément de temps à les construire. « La seule chose que je regrette aujourd’hui, évoque-t-il dans son autobiographie Autres rivages, est la hantise possessive de mon esprit par ces pièces sculptées ou leurs homologues intellectuelles. Elles engloutirent tellement de temps au cours de mes années les plus productives et fructueuses, temps que je pouvais mieux dépenser à des aventures linguistiques ».

combinaisons échecs
Vladimir Nabokov, mat en 2 coups

1. Bc2 !
1… d6 2. Rf5#
1. ..dxe6 2. Qc5#
1. .. d5 2. Qc7#
1. .. Nc1 2. Qd4#
1. .. Nd4 2. Qxd4#
.

Échec et Mat

Chorégraphie de Jean Guelis sur une musique d’Alain Guelis.

Ballet en dix tableaux sur le thème des Échecs représentés grandeur nature par des danseurs noirs et blancs. Un joueur, champion d’Échecs, vivant de manière obsessionnelle sa passion pour ce jeu, finit peu à peu par s’identifier, dans un véritable rêve éveillé, à l’univers de l’échiquier et devient partie intégrante d’un jeu géant aux pièces humaines. Allié des pièces blanches, il doit combattre la reine noire et son armée, mais s’éprend fasciné de la reine sombre qui l’envoûte pour mieux le vaincre. Il défie ensuite un automate joueur d’Échecs, émissaire de la reine noire et le bat. Mais dans une ultime bataille contre les pièces noires, il sera proclamé roi blanc, afin de garder la vie sauve, roi fantoche de la reine noire,  statufié pour l’éternité.

Une réflexion sur “Échecs et Mat”

  1. Bonjour, je découvre avec plaisir que vous diffusez mon ballet Échec et Mat dans le cadre de vos articles très intéressants et anecdotiques sur ce thème et notamment sur Prokofiev (un de mes compositeur fétiche, certains ont même dit en écoutant ma musique que Prokofiev avait trouvé un fils spirituel, ce qui est un bien trop beau compliment). J’ai découvert également le compositeur Bliss qui a écrit ce ballet sur le même thème que je ne connaissais pas, en tout cas bravo pour vos recherches ! Amicalement.

    Alain Guelis

Ballet majestueux pour les yeux

Les Échecs, c’est le défi de l’alpiniste, toujours plus haut, prêt à tout pour monter à l’assaut du roi ennemi. Les Échecs, c’est de la musique en mouvement, un ballet majestueux pour les yeux. C’est de la poésie composée par les fantômes du passé qui au même titre que Rimbaud ou Verlaine méritent notre admiration. Les Échecs, c’est de la peinture ou le moindre mouvement modifie le tableau pour en faire un Picasso ou un Van Gogh . Les Échecs, c’est tout et rien, c’est la vie et la mort.

Jjulie33 sur le forum de France-Echecs

La Gloire de Sergueï Sergueïevitch

Prokofiev vs Capablanca
Sergei Prokofiev dessiné par  Henri Matisse le 25 April 1921.

Le 16 mai 1914

Dans la soirée, une fois de plus au tournoi d’Échecs à affronter Capablanca. La partie débuta comme la veille — Capablanca n’a pas perdu l’échange, mais n’a pas gagné de pièces. Il attaqua, rendant les choses très difficiles pour moi, mais je résistai énergiquement. Capablanca jouait ses pièces avec style, les laissant disponibles pour l’attaque, mais si vous tentiez de les prendre, vous perdiez. Budarina, dans un état terrible, était à ma droite ; à ma gauche,  gentleman impeccable, Iakhontov, le beau-frère de Bashkirov. Après deux heures de dur jeu, je vis soudain une combinaison et dit à Iakhontov : « Je vais gagner le match ! »

prokoJe la lui montrai, mais pour être tout à fait certain, je demandai à Capablanca de passer mon tour. Quand il revint, j’étais un peu nerveux, car j’avais réfléchi sur un mat en trois. Je fis mon coup. Capablanca était sur le point de répondre, mais s’arrêta, voyant le piège. Après réflexion, ne pouvant s’échapper, il sacrifia une pièce. Ainsi, j’avais une pièce de plus et je devais  maintenant l’utiliser. Ce fut un moment où je fus réellement effrayé, il me semblait que Capablanca pouvait s’échapper. Mais c’était impossible et il perdit ! Je célébrais ma victoire et fut congratulé. Dranishnikov, extatique, criait : « Give him the bumps ! »  Le résultat de la simultanée fut : 20 gains, 2 pertes et 2 nuls.

Bashkirov m’invita chez lui pour le thé, il était tard, mais, sachant que Capablanca y allait, j’acceptai l’invitation. Je regardais Capablanca et il était intéressant de voir comme il était peu présent. Mais étant allé au lit à huit heures du matin et se levant à midi, il avait l’air absolument épuisé et pour la plupart du temps ne disait rien, les yeux fixés dans son verre. Bashkirov s’est lancé dans un flux de rhétorique sur l’histoire russe et nous l’avons écouté. Puis il m’a demandé de jouer Tannhäuser. Habituellement, je ne l’aurais pas fait, mais j’étais curieux ce qu’en pensait Capablanca. Il écouta avec un plaisir évident, mais afficha une ignorance totale, disant qu’il avait entendu cette pièce quelque part, mais ne savait pas ce que c’était. Il apprécia mon prélude pour harpe. Nous quittâmes, Capablanca et moi, la demeure de Bashkirov ensemble. Je souhaitais marcher un peu et il fit de même. Après avoir échangé quelques mots au sujet de l’aube naissante, je gardai le silence comme lui. Nous marchâmes rapidement environ vingt minutes et Capblanca commença à parler et me demanda s’il était vrai que je partais pour Londres via la Suisse. Son accent français n’était pas tout à fait authentique, mais il parlait la langue très correctement. Je lui répondis en détail, mais il ne me dit pas où lui-même allait. Plus tard, nous parlâmes plus librement de choses et d’autres. Nous marchâmes allègrement jusqu’au coin de Sadovaya et Voznesenskaya, où nous nous quittâmes, lui partant ves l’Hôtel Astoria et moi vers First Rota. Il était trois heures du matin et tout à fait jour.

Serge Prokofiev

La Gloire de Sergueï Sergueïevitch

Un tube de Prokofiev : Pierrre et le Loup

Capablanca et Prokofiev

15 mai 1914

Capablanca ProkofievDans la soirée, je me rendis au tournoi d’Échecs pour la deuxième session de Capablanca ; Dranishnikov, Borislavsky et Budarina étaient de nouveau là, à regarder. Au quatrième coup, Capablanca était tombé dans une sorte de piège que j’avais mis au point dans l’une de mes parties par correspondance : 1. d4, d5 2. Nf3, Bf5 3. c4, Nc6 avec la menace de Nb4. Il resta devant l’échiquier pendant deux ou trois minutes essuyant son front et en tirognant sur ​​ses cheveux. J’étais ravi de causer un problème à Monsieur le Champion. Il était vraiment en train de perdre l’échange, mais il s’est vite récupéré et m’agrippa de telle manière que je dus recourir à toutes sortes d’astuces pour sauver la partie. Deux heures se sont écoulées. La partie devenait sérieuse et je tenais bon quand avec sa reine , il prit ma tour défendue par mon roi. Mais quand je repris sa reine avec mon roi, je mis mon roi et ma propre dame en échec. Je ne pus m’empêcher de m’exclamer : « Vous êtes le Diable ! » Dranishnikov et Borislavsky étaient totalement pris dans le jeu.

Mais pourquoi n’as-tu pas donné échecs deux coups auparavant quand ta dame était à l’abri ?
J’ai honte, mais je vais la déplacer. Peut-être ne verra-t-il rien
Qu’es-tu en train de faire  ?  » dit Dranishnikov avec horreur.

Mais je le fis tout de même et quand Capablanca joua, je donnais l’échec. Capablanca allait pour répondre quand il remarqua la pièce déplacée et sourit. Et alors, il montra que même avec cet échec, il pouvait gagner tout autant quasiment de la même manière.

Cette nouvelle foi, je fus moins désappointé de perdre et décidais de revenir le jour suivant. J’avais peu d’espoir de sauver mon honneur, mais c’était tellement passionnant de jouer.

Serge Prokofiev

Voici la position après 1. d4, d5 2. Nf3, Bf5 3. c4, Nc6

capablanca prokofiev

Je doute fort que le grand Capa se soit bien inquiété de la pseudo menace du jeune Prokofiev, car après 4. cxd5 Nb4 5. Qa4+ et notre José Raúl repart avec le N en poche ou après 4… Qxd5 5. Nc3 Qd6 6. e4, les Blancs ont une très belle position. Point de quoi s’arracher les cheveux ! Mais notre tout jeune Sergueï de 23 ans prend ses rêves d’en découdre avec ces grands maîtres pour la réalité.

Prokofiev et Capablanca

Sergei Prokofiev, outre un musicien exceptionnel, était aussi un passionné d’Échecs. Et un assez bon joueur (assez bon pour battre son ami Capablanca au moins une fois). Prokoviev avait pour le jeu d’Échecs un grand respect et lui est resté fidèle tout au long de sa vie. Y ayant joué depuis l’enfance, il était toujours heureux de rivaliser avec un bon adversaire et fier de sa victoire. Il était l’organisateur enthousiasme de compétitions dans sa maison de Saint-Pétersbourg offrant des prix aux participants.

Prokofiev et Capablanca
Le jeune Prokoviev jouant avec son ami vétérinaire, Vasily Morolev.

En 1914, il assiste, ravi, au Championnat du Monde se déroulant à Saint-Pétersbourg. Depuis l’enfance, il suivait les victoires et les défaites de ces champions. Ce tournoi fut une merveilleuse occasion où il put rencontrer ses idoles venues pour l’occasion des quatre coins de la terre, particulièrement José Capablanca qui devint un ami proche et joie suprême, il remporta une victoire sur le grand Capa dans une simultanée. Dans ses carnets Prokofiev a laissé une description détaillée et extrêmement intéressante du championnat, auquel il assista en tant que spectateur.

11 mai 1914

« Je suis presque à la maison quand je me rendis compte à ma grande horreur qu’il était huit heures un quart et la simultanée contre Capablanca commençait à huit. Comme un fou, je déchirai mes habits, enfilai une veste et sans manger couru au tournoi. Saburov avait parlé de ma réussite au diplôme et beaucoup vinrent me féliciter¹.

Lasker me demanda pourquoi on me félicitait tant et je répondis en allemand :

Vous avez obtenu le premier prix avant-hier et moi aujourd’hui » et j’expliquai ce qu’il en était.
Je ne connais pas grand-chose en musique, me répondit-il, mais vous êtes un bon garçon ». Il était sincèrement heureux de mon succès.

La simultanée commença. Dranishnikov, Borislavsky et Budarina se tenaient derrière moi, attroupés et anxieux. Capablanca jouait ses coups incroyablement rapidement. Il ouvrit de nombreuses parties avec le Gambit Roi et je craignais qu’il ne le jouât pas avec moi, mais j’eus de la chance. Je me sentais à l’aise dans cette ouverture. Rapidement immergé dans le jeu, je ne prêtais aucune attention aux personnes voisines. Bientôt Casablanca exerça une pression, mais la partie s’aplanit. Dranishnikov et Borislavksy suivaient le match nerveusement et de temps en temps tentaient de me donner de forts mauvais conseils. Après deux heures de jeu, nous allions vers le nul. Malheureusement, il ne restait que cinq ou six autres parties en cours et, par conséquent, Capablanca jouait si vite que je n’avais plus le temps de réfléchir. Il brisa ma structure de pions et remporta la victoire.

Ils annoncèrent les résultats de la simultanée : 27 victoires, une défaite et deux nuls (l’un deux par gentillesse pour l’ancien Saburov). Bashkirov termina le dernier. Il était arrivé en retard, et bien que soutenu par Rubinstein et Marshall, il perdit tout de même. J’étais un peu déçu de ma défaite — jusque-là, je n’avais jamais perdu en simultanée. Je m’inscrivis pour le jeudi suivant pour un match retour. En m’en allant, je saluais Lasker qui partait le  lendemain. Il fut très aimable et m’invita à lui rendre visite si je passais à Berlin. J’étais très fier de cette invitation. Je ne suis pas encore Mozart ou Bach, mais quelqu’un porte sur moi un regard approbateur ».

Serge Prokofiev

¹ Le 11 mai 1914, Prokofiev avait dirigé La Procession de Chtcherbatchev, puis avait été le soliste de son propre Premier Concerto pour piano pour l’obtention du diplôme du Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Ce fut un point d’orgue brillant à ses études au Conservatoire, où il remporta les premiers prix pour piano, le 22 avril et pour la direction, le 11 mai.

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