Archives de catégorie : Musique

Parti(tion) d’Échecs

robert schumann echecs

Selon S. Poole, « Robert Schumann voyait une relation symbolique entre les Échecs et la musique : la reine, la pièce avec la plus grande liberté et le pouvoir, représente la mélodie, mais le roi représente l’harmonie et est, par conséquent, l’autorité finale. Brahms parfois plaisantait en disant qu’il n’avait rien appris de Schumann, sauf la façon de jouer aux Échecs ». Étrangement, Shumann n’écrivit aucune musique ayant pour thème ce jeu qui le passionna tant jusqu’à la fin de ses jours au sanatorium de Bonn-Endenich.

Voici, cependant, quelques diagrammes tirés de son journal entre 1831 et 1839 :

schuman

Voici  les Kinderszenen Op.15 (1838), datant de la même époque par Vladimir Horowitz :

Ray Charles : Chess on my mind

Ray Charles, la légende de la musique soul, du blues et du gospel, lutta toute sa vie contre l’adversité, aveugle à l’âge de sept ans, vivant dans la pauvreté, sombrant peu à peu dans la drogue. Il apprit d’ailleurs à jouer aux Échecs en 1965 alors qu’il se soignait d’une addiction à l’héroïne. Voici la seule partie que l’on connaisse contre le GM Larry Evans, en 2002, au cours d’un interview pour le magazine Chess Life. Ray ne joua jamais en tournoi, mais des forts joueurs estimèrent son élo à 1800.

ray charles
Ray Charles et le Grand Maître Larry Evans, en 2002.

Tout bien considéré, pas une si mauvaise partie pour une personne aveugle contre un grand maître. Ray avait une préférence curieuse pour les finales, alors que la plupart des non-voyants estiment qu’il est plus facile de se débrouiller dans le milieu de jeu sans la vision de l’échiquier.

En 1961, Ray Charles, au piano, chante Georgia on my mind au festival d’Antibes de Juan-les-Pins, accompagné d’un orchestre et d’un soliste à la flûte.

Robert Schumann

Robert Schumann
Portrait de Robert Schumann  gravé par T. Bauer, basé sur une peinture de Carl Jäge.

Le pianiste et compositeur Robert Schumann, né en 1810 à Zwickau en Allemagne, était le fils d’un libraire et éditeur. Il mourut en 1856 dans un sanatorium de Bonn-Endenich, probablement des suites de la syphilis, qu’il avait contractée dans sa jeunesse et qui dégénéra en démence. Outre la musique, son passe-temps favori était les Échecs. Il y jouait fréquemment avec son assistant Hermann Hirschbach, cofondateur du Deutsche Schachzeitung de Leipzig. Le jeune Johannes Brahms, pupille de Schumann, également compositeur et pianiste, répondit à cette question « qu’avait-il appris de son mentor ? » par « Rien de moins que les Échecs ». Dans sa ville natale Zwickau, dans la Schumann-Haus, une exposition permanente, permet d’admirer non seulement ses partitions musicales, mais aussi une part de sa vie de joueur d’Échecs. Entre autre son échiquier de voyage :

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La position représentée vient d’un de ses carnets.

En 1826, Schumann écrit dans ses cahiers d’écolier : « Parmi les jeux en faveur en Allemagne, j’indique le plus commun et je suis l’un de ses pratiquants, le billard. Le bon joueur de billard est plus capricieux, mais dispose également d’un bon caractère, le joueur d’Échecs possède toujours un tempérament plus froid, mais avec de bonnes manières et un caractère plus solide. » Une autre phrase à noter : « Les Échecs sont une bonne façon d’exercer votre force mentale ».  Son ami de ses années d’étudiant, Moritz Semmel, écrivait dans une lettre datée du 8 octobre 1856 : « Ses seules distractions sont : converser avec ses amis et jouer aux Échecs, où il est un maître. Quant aux jeux de cartes, il les hait presque autant que la fréquentation des cafés ».

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Journal de Schumann avec annotation sur des finales.

Il comparait souvent musique et les Échecs : « La musique est comme les Échecs. La Reine (la mélodie) a le plus de pouvoir, mais le roi (l’harmonie) est décisif ». Voici, interprété par Yevgeny Morozov, la première partie du Carnaval Opus 9 :

Rudolf Heinrich Willmers (1921-1978), pianiste et compositeur de problèmes d’Échecs, tout en jouant Carnaval de Schumann au cours d’un récital à Copenhague, s’arrêta tout à coup, griffonna rapidement quelque chose sur sa manchette, puis reprend son exécution. Il expliqua plus tard qu’il avait été aux prises pendant toute une semaine avec un problème difficile, lorsque la solution lui était venue dans un flash. « Je devais noter pour la sortir de ma tête et me concentrer entièrement sur ​​mon jeu », expliqua-t-il après le concert.

Steinitz, fan de Wagner

steinitz-Wagner

Un jour, au club d’Échecs de Vienne, Wilhelm Steinitz joue quelques parties avec un inconnu. Quand tard dans la nuit, ce dernier prend congé disant qu’il devait se rendre le lendemain matin à Bayreuth, faisant partie, comme violoncelliste, de l’orchestre du festival, Steinitz s’écrie : « Alors, vous verrez Richard Wagner ! Dites au maître que moi, en tant que champion du monde, je le porte en plus haute estime que Mozart et Beethoven – et même que je considère sa musique comme le sommet de l’art ! »
Comme le hasard fait souvent bien les choses, quelques semaines plus tard, les deux hommes se sont à nouveau rencontrés au club.
Avez-vous transmis mes paroles à Wagner ? » s’est immédiatement enquis Steinitz. Le violoncelliste répond alors en faisant un signe de tête :
Oui, et le maître m’a répondu : Votre Steinitz comprend probablement autant de la musique que des Échecs !

Mais Wilhelm avait pour le moins l’esprit de contradiction. L. Bachmann, dans son livre sur Steinitz, rapporte cette petite anecdote « Cet homme extraordinairement sensible était un admirateur inconditionnel de Mozart. Je lui dis alors que je partageais son admiration, mais il se mit soudain à faire l’éloge de Wagner. Nous passâmes plusieurs soirées à débattre sur la musique de Wagner, sa beauté, sa mélodie, et si celle de Mozart pouvait lui être comparée. En dépit de tous mes efforts, Steinitz s’obstinait en insistant sur la beauté de Lohengrin , et en affirmant que la musique de Mozart était nettement inférieure ».

Aux Échecs cependant, l’esprit de contradiction est souvent fructueux. C’est en remettant en cause les idées reçues que Steinitz fit progresser la théorie échiquéenne. Il fut le premier à jouer d’une manière négative, c’est-à-dire à contrecarrer les intentions de l’adversaire avant même de songer à attaquer. Si cela peut sembler banal aujourd’hui, c’était inconcevable et révolutionnaire à l’époque.

Voici le Prelude de l’Act I de Lohengrin par le Bayreuth Festival Orchestra sous la direction de Woldemar Nelsson :

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Maurice Ravel

Voici une autre partie de Maurice Ravel datant de 1913, cette fois-ci, contre Frederick Delius (1862 – 1935),  compositeur postromantique britannique, qui vécut une partie de sa vie en France. Notre Maurice se retrouve rapidement en difficulté !

Une mazette à n’en pas douté devant l’échiquier, notre Ravel national. Mais quel talent devant son piano. Voici Jeux d’eau interprétée par Hélène Grimaud au piano. « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille » écrivit Ravel sur sa partition, sa musique ruisselle, eau vive, fluide et changeante, parfois cristalline, parfois sombre. Elle emporte bien loin les lourdes Pensées mélodieuses de Delius interprété par Charles Abramovic.

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Prokofiev versus Ravel

Cubitus Cubitus
Sergei Prokofiev et Maurice Ravel.

Sergei Prokofiev (1891-1953) est surtout connu pour des œuvres telles que Pierre et le loup, la Symphonie classique, des opéras Guerre et Paix, le ballet Roméo et Juliette et pour ses musiques de film. Né et mort en Russie, il fuit son pays après la révolution russe avant de revenir en 1932. Dans cette période comprise entre son retour et sa mort (le même jour, à la même l’heure que Staline), le compositeur rencontra beaucoup de problèmes avec les autorités soviétiques. Elles lui reprochaient particulièrement que sa musique n’exaltât pas suffisamment les vertus du régime stalinien.

À un âge précoce, il apprend le piano de sa mère et les Échecs de son père et ces deux intérêts dominèrent sa vie. Il  compose son premier  opéra à l’âge de neuf ans et entra au Conservatoire de Saint-Pétersbourg à l’âge de treize. Il devient membre d’une forte équipe d’Échecs et son intérêt pour le jeu, à la fois jouer et regarder, dura tout au long de sa vie (il a même nommé ses deux chiens Lasker et Tarrasch). Ses adversaires : le compositeur anglais Frederick Delius, les Français Maurice Ravel et Maurice Delage et le célèbre violoniste russe et chef d’orchestre David Oïstrakh, qui était considéré comme un joueur encore meilleur que Prokofiev. Prokofiev était en bons termes avec les Grands Maîtres importants de son époque, y compris Capablanca, Botvinnik et Tartakover. Il bat Capablanca dans une simultanée, perd contre Emanuel Lasker dans un autre, et a également battu Tartakover dans un match amical que Tartakover a généreusement publié. Son style sur l’échiquier était une prolongation de sa façon d’être et de composer. Imaginatif et créatif, jouant agressivement, attaquant sans relâche, essayant de trouver une composante artistique dans ses parties. Botvinnik a écrit de lui, « Sergei Prokofiev aimait passionnément les Échecs… J’ai joué avec lui à plusieurs reprises. Il avait un jeu vigoureux et direct. Sa méthode habituelle était de lancer une attaque qu’il dirigeait habilement et ingénieusement ». Notre Ravel en fait les frais dans cette partie !

Voici, de Prokoviev, la présentation de l’Oiseau dans Pierre et le loup et, de Ravel, le magnifique Trois beaux oiseaux de paradis, extrait de Trois chansons pour chœur mixte sans accompagnement composées en décembre 1914. « Il a donné lui-même le plus pur de son cœur avec les Trois chansons, disait Léon Leclère de Ravel. Je ne parle pas seulement de la musique, du ravissant arrangement des voix, ni du tour mélodique cette fois vraiment proche du populaire ; je parle des textes eux-mêmes. Ravel adorait la féerie puérile. Cet agenceur madré de croches et d’instruments avait en lui le plus frais des jardins secrets. Ce mathématicien de l’orchestre conservait des ingénuités de grand enfant. Le folklore ressuscite dans les poèmes de Ravel, avec ses familiarités, ses étrangetés, ses rapprochements singuliers. Comment a-t-on pu parler de sécheresse à son sujet ? »

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Je n’ai malheureusement rien trouvé sur l’intérêt de Ravel pour les Échecs.

Échecs op. 96

Jean Absil
Jean Absil – Échecs, superbe suite de six pièces de virtuosité dont l’écriture est inspirée par les mouvements de pièces.

Jean Absil (1893 – 1957) n’a pas seulement l’honneur d’occuper les premières pages de tous les dictionnaires de musique : il est aussi un des plus importants compositeurs belges du XXe siècle. Au cours d’une longue et prestigieuse carrière qui lui ouvrit les portes des principaux éditeurs européens, il a écrit des œuvres qui lui ont valu l’amitié et le respect de compositeurs aussi divers que Florent Schmitt, Darius Milhaud ou Béla Bartók. Il compose Échecs, op. 96 en 1957, joué ici par Daniel Blumenthal.

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Checkmate

CheckmateLa métaphore protéiforme du jeu d’Échecs se démultiplie à l’infini sous forme d’analogies diverses avec le monde politique, militaire, cosmologique, érotique, dramatique, et cetera. Bien que de manière moins importante que dans la littérature ou les Beaux Arts, la musique, elle aussi utilise le thème échiquéen. Voici le ballet Checkmate du compositeur anglais Arthur Bliss (1891 – 1975).

Les pièces du jeu s’animent. Le Cavalier Rouge s’éprend de la Reine Noire. Dans le prologue, deux joueurs sont prêts à en découdre. Le joueur en or représente l’amour et choisit le côté rouge. Le joueur en noir représente la mort et prendra le camp noir. Le ballet  commence quand les pions s’installent sur l’échiquier, puis les Cavaliers Rouges, suivis bientôt de la cavalerie noire qui se prosterne, craintive, devant leur suzeraine. La Reine Noire fait des avances au Chevalier Rouge et lui jette une rose. Il devient éperdument amoureux de la Reine Noire.

Checkmate d’Arthur Bliss, Sadler’Wells Royal Ballet et Orchestra,  sous le direction de Peter Wrigth  et Barry Wordsworth.

Olga Chagodayev et Prokoviev

Olga Chagodayev
Olga Chagodayev, la superbe princesse russe que notre latin lover, Capablanca, rencontra au printemps 1934.

Nous connaissons l’amitié qui liait Capablanca au compositeur russe Serge Prokoviev depuis 1914. Sympathie que ne semblait pas partager la belle Olga Chagodayev, épouse du grand Capa.

« Un autre musicien bien connu venait souvent dîner à la maison, raconte Olga. Je me souviens que le groom, presque chaque soir, annonçait :
M. Prokoviev attend
Heureusement, nous étions tous bientôt partir pour d’autres destinations. Je n’ai jamais beaucoup apprécié la compagnie de M. Prokofiev. Il était, ce qu’aujourd’hui, on nommerait un grincheux. Je ne pense pas que, lui aussi, m’aima beaucoup, car je représentais un peu de la vieille Russie, qu’il devait officiellement détester. Nous avons eu quelques disputes. Si je devais le comparer à quelqu’un, je dirais Alekhine, la même teinte de méchanceté dans un visage plutôt incolore ».

En hommage à nos deux tourtereaux, voici La Danse des Chevaliers de Roméo et Juliette. Prokoviev composa la musique de son célèbre ballet en 1935, mais celui-ci ne fut représenté pour la première fois qu’en 1938. Ce fut à peu près la durée de la relation de nos amoureux qui ne se termina point par une mort dramatique, mais par un prosaïque divorce.

La scène du bal des Capulets de l’acte II, scène 4, avec la célèbre danse des chevaliers. Roméo rencontre Juliette pour la première fois.

David Oistrakh et Prokoviev

David Oistrakh Prokoviev
David Oistrakh jouant avec Serge Prokoviev à Moscow, observée par Liza Hilels, violoniste également, mai1943.

De retour en Russie, en 1936, Prokoviev trouva en David Oistrakh, le violoniste, un parfait partenaire de jeu. « Prokoviev était un joueur avide, raconte-t-il, capable de passer des heures de réflexion sur un coup. Nous étions voisins et nous blitzions souvent. J’aimerais que vous eussiez pu voir son excitation quand il dessinait toute sorte de diagrammes colorés de ses gains et de ses pertes, combien il était heureux après chaque victoire et combien il pouvait être dévasté après chaque défaite ».

Le deuxième mouvement Scherzo, Vivacissimo du Concerto pour violon N° 1 en ré majeur, Op. 19 de Serge Prokoviev, interprété par David Oistrakh :