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Chess Pieces

Le 12 décembre 1944, l’exposition The Imagery of Chess (les images du jeu d’échecs) ouvre ses portes à la Galerie Julien Levy de New York. Conçue par le dadaïste et maître d’échecs Marcel Duchamp, le galeriste Julien Levy et le dadaïste surréaliste Max Ernst, l’exposition réunit un groupe d’artistes invités à concevoir des jeux d’échecs différents des modèles traditionnels Staunton et Français utilisés dans les tournois.

Chargés de créer de nouvelles « figures à la fois plus harmonieuses et plus agréables au toucher et à la vue », plus de 30 artistes participèrent au projet : la création d’une variété d’échiquiers et de pièces utilisant sculpture, musique, peintures et dessins. Bien que quelques-uns des artistes comme Alexander Calder, Man Ray, André Breton et les organisateurs étaient bien connus à l’époque, d’autres tels que Matta, Arshile Gorky, Robert Motherwell et John Cage allaient émerger bientôt comme des personnalités importantes de la seconde moitié du XXe.

Chess Pieces cage
John Cage (1912-1992) Chess Pieces, 1944, 48 x 48 cm.

Le compositeur expérimental John Cage fut invité à participer à The Imagery of Chess par Julien Levy. Ils s’étaient rencontrés en 1943 lorsque Cage avait acheté un dessin de Matta à la galerie. Cage était également ami avec Ernst et Duchamp — les deux autres organisateurs de l’exposition. Cage n’a jamais été un excellent joueur d’échecs, mais, de son propre aveu, utilisa le jeu en grande partie comme un prétexte pour passer du temps avec Duchamp. Cage créa un échiquier, peint à la main, où chaque case est un fragment de la partition musicale, inscrite à l’encre blanc et noir. Bien que de nombreux artistes aient créé des jeux « jouables » pour l’exposition, certains échiquiers étaient accrochés au mur comme une peinture, tandis que d’autres œuvres, protégées pas un verre, servaient à jouer.

La simultanée du Champion du Monde de jeu à l’aveugle George Koltanowski, le 6 janvier 1945.

L’invitation à l’exposition comprenait une annonce pour The Blindfold Chess Event dans laquelle on pouvait lire : « George Koltanowski, Champion du monde d’échecs à l’aveugle jouera 5 parties les yeux bandés contre Alfred Barr, Max Ernst, Frederick Kiesler, Julien Levy, Dorothea Tanning (compagne de Max Ernst) et le Dr Gregory Zilboorg.  Entrée uniquement sur invitation. Marcel Duchamp, arbitre ».

L’œuvre de Cage entra dans une collection privée où elle resta presque complètement invisible pour le monde extérieur jusqu’en 2005, lorsque le Musée Noguchi recréa l’exposition de 1944. La pianiste Margaret Leng, spécialiste du musicien, fut chargée de transcrire et d’exécuter la partition celée dans les 64 cases de l’échiquier depuis soixante-ans. En tant que composition musicale, Chess Pieces, appartient à l’ancien style de Cage, abstraite et parfois brusque, mais avec un toucher du piano toujours traditionnel.

Aux Échecs, on connaît la musique !

J’ai déjà évoqué David Oistrakh, grand violoniste et altiste russe et ses parties avec Prokofiev. De Prokofiev, il racontait qu‘il jouait aux échecs avec passion, mais qu‘il n‘était pas comme joueur aussi remarquable que comme compositeur ! « Je lui ai laissé gagner la dernière partie, sinon il aurait passé la nuit à l‘analyser et à chercher ses fautes* ».

Voici une partie de Oistrakh contre Louis Persinger (1887-1966), violoniste et pianiste américain :

Et interprétées par ces artistes, La Suite bergamasque Clair de Lune de Claude Debussy par David Oistrakh, accompagné au piano par Paul Badura-Skoda et Playera des Dances espagnoles, Op. 22 de Pablo de Sarasate par Ruggiero Ricci et Louis Persinger au piano.

* Rapporté Paul Badura-Skoda, le grand pianiste autrichien et également amateur d’Échecs.

Échecs musical

Échecs musical
Music Chess par by Firefly sur Deviant Art

Il existe une science dont le but est l’étude de l’acoustique et des sons. Mais il y a aussi un art qui se sert de l’océan des sons : c’est la musique. De toute évidence, il en est de même pour la pensée. La logique est l’étude des lois de la réflexion et les échecs reflètent, en tant qu’art, le côté logique de la réflexion, sous la forme d’images artistiques.

Michaïl Botvinnik

Échec au Roi

martinu

Bohuslav Martinu compose en 1930 Échec au roi, ballet en un acte, sur un livret d’André Cœuroy. « L’argument décrit une partie d’échecs assez farfelue mise en musique avec beaucoup d’esprit par le compositeur tchèque, écrit Jean-Sebastien Veysseyre dans la revue Diapason. La partition réunit les ingrédients favoris des ballets des années 20 : jazz, néoclassicisme, musique de cirque, citations de chansons populaires (As-tu vu la casquette, la casquette ? ), le tout formant un délicieux cocktail de danses et de bonne humeur ».

Le voici interprété par Vladimír Olexa, recitant,  Kateřina Kachlíkova, contralto et le Prague Symphony Orchestra sous la direction de Jiři Bělohlávek.

I. Pas-de-trois clownesque (Allegro vivo)
IIa. Pas des Cavaliers. (Poco allegro)
IIb. Danse des Fous (Moderato)
IIc. Danse des Tours (Allegro marcia)
III. Solo des Reines (Valse-Boston)
IVa. Le Defi (Allegro)
IVb. Ouverture espagnole (Allegro)
V. La partie d’Échecs (Allegro moderato)
VI. Blues (Tempo di blues)
VII. Echec et mat (Allegro)
VIII. Finale (Allegro vivo)

Heitor Villa-Lobos

Heitor Villa-Lobos

Heitor Villa-Lobos (1887-1959), compositeur brésilien, découvre sa passion auprès des musiciens de rue. Il était aussi passionné d’Échecs. Dans son enfance, musique et Échecs étaient intimement liés. Une tradition familiale, qui fit grande impression sur le jeune Heitor, fut la soirée du samedi : dîner à six heures habituellement suivi par une partie entre son père Raul et un ami allemand, pousseur de bois et, à huit heures, les musiciens arrivaient pour une soirée de musique de chambre.

Je n’ai malheureusement pas trouvé de parties, mais en revanche, vous invite à écouter son Prélude pour guitare n° 1 interprété par David P. Thomson Fairchild.

John Cage – Chess Pieces

Chess Pieces de John Cage, arrangement de Brian Nozny pour xylophones, interprétés par l’UK Percussion Group, le 8 mai 2012.

John Cage, compositeur, poète, peintre américain, né en 1912, était un passionné d’Échecs. Il composa en 1943 Chess Pieces pour piano tout spécialement pour The Imagery of Chess (Imagerie des Échecs), une exposition à la Galerie Julien Levy, le marchand d’art influent, de New-York en décembre 1944. Composée d’œuvres de l’avant-garde reconcevant le Noble Jeu : André Breton, Marcel Duchamp, Alexander Calder, Max Ernst, Man Ray, Isamu Noguchi et Yves Tanguy y participèrent.

John Cage échecs
Affiche originale de l’exposition (19.5 x 11.7 cm), dessinée par Marcel Duchamp. On y reconnait l’échiquier de Max Ernst.

Parti(tion) d’Échecs

robert schumann echecs

Selon S. Poole, « Robert Schumann voyait une relation symbolique entre les Échecs et la musique : la reine, la pièce avec la plus grande liberté et le pouvoir, représente la mélodie, mais le roi représente l’harmonie et est, par conséquent, l’autorité finale. Brahms parfois plaisantait en disant qu’il n’avait rien appris de Schumann, sauf la façon de jouer aux Échecs ». Étrangement, Shumann n’écrivit aucune musique ayant pour thème ce jeu qui le passionna tant jusqu’à la fin de ses jours au sanatorium de Bonn-Endenich.

Voici, cependant, quelques diagrammes tirés de son journal entre 1831 et 1839 :

schuman

Voici  les Kinderszenen Op.15 (1838), datant de la même époque par Vladimir Horowitz :

Ray Charles : Chess on my mind

Ray Charles, la légende de la musique soul, du blues et du gospel, lutta toute sa vie contre l’adversité, aveugle à l’âge de sept ans, vivant dans la pauvreté, sombrant peu à peu dans la drogue. Il apprit d’ailleurs à jouer aux Échecs en 1965 alors qu’il se soignait d’une addiction à l’héroïne. Voici la seule partie que l’on connaisse contre le GM Larry Evans, en 2002, au cours d’un interview pour le magazine Chess Life. Ray ne joua jamais en tournoi, mais des forts joueurs estimèrent son élo à 1800.

ray charles
Ray Charles et le Grand Maître Larry Evans, en 2002.

Tout bien considéré, pas une si mauvaise partie pour une personne aveugle contre un grand maître. Ray avait une préférence curieuse pour les finales, alors que la plupart des non-voyants estiment qu’il est plus facile de se débrouiller dans le milieu de jeu sans la vision de l’échiquier.

En 1961, Ray Charles, au piano, chante Georgia on my mind au festival d’Antibes de Juan-les-Pins, accompagné d’un orchestre et d’un soliste à la flûte.

Robert Schumann

Robert Schumann
Portrait de Robert Schumann  gravé par T. Bauer, basé sur une peinture de Carl Jäge.

Le pianiste et compositeur Robert Schumann, né en 1810 à Zwickau en Allemagne, était le fils d’un libraire et éditeur. Il mourut en 1856 dans un sanatorium de Bonn-Endenich, probablement des suites de la syphilis, qu’il avait contractée dans sa jeunesse et qui dégénéra en démence. Outre la musique, son passe-temps favori était les Échecs. Il y jouait fréquemment avec son assistant Hermann Hirschbach, cofondateur du Deutsche Schachzeitung de Leipzig. Le jeune Johannes Brahms, pupille de Schumann, également compositeur et pianiste, répondit à cette question « qu’avait-il appris de son mentor ? » par « Rien de moins que les Échecs ». Dans sa ville natale Zwickau, dans la Schumann-Haus, une exposition permanente, permet d’admirer non seulement ses partitions musicales, mais aussi une part de sa vie de joueur d’Échecs. Entre autre son échiquier de voyage :

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La position représentée vient d’un de ses carnets.

En 1826, Schumann écrit dans ses cahiers d’écolier : « Parmi les jeux en faveur en Allemagne, j’indique le plus commun et je suis l’un de ses pratiquants, le billard. Le bon joueur de billard est plus capricieux, mais dispose également d’un bon caractère, le joueur d’Échecs possède toujours un tempérament plus froid, mais avec de bonnes manières et un caractère plus solide. » Une autre phrase à noter : « Les Échecs sont une bonne façon d’exercer votre force mentale ».  Son ami de ses années d’étudiant, Moritz Semmel, écrivait dans une lettre datée du 8 octobre 1856 : « Ses seules distractions sont : converser avec ses amis et jouer aux Échecs, où il est un maître. Quant aux jeux de cartes, il les hait presque autant que la fréquentation des cafés ».

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Journal de Schumann avec annotation sur des finales.

Il comparait souvent musique et les Échecs : « La musique est comme les Échecs. La Reine (la mélodie) a le plus de pouvoir, mais le roi (l’harmonie) est décisif ». Voici, interprété par Yevgeny Morozov, la première partie du Carnaval Opus 9 :

Rudolf Heinrich Willmers (1921-1978), pianiste et compositeur de problèmes d’Échecs, tout en jouant Carnaval de Schumann au cours d’un récital à Copenhague, s’arrêta tout à coup, griffonna rapidement quelque chose sur sa manchette, puis reprend son exécution. Il expliqua plus tard qu’il avait été aux prises pendant toute une semaine avec un problème difficile, lorsque la solution lui était venue dans un flash. « Je devais noter pour la sortir de ma tête et me concentrer entièrement sur ​​mon jeu », expliqua-t-il après le concert.