Archives de catégorie : Musique

Musique échiquéenne

Juan Gris -Carafe, verre et damier, 1917

« Dans le domaine de la peinture, de la gravure et de la sculpture, dès la première décennie de notre siècle, les artistes abandonnent la représentation de la partie d’échecs pour se concentrer sur les pièces, sur les échiquiers et sur toutes les variations auxquelles les unes et les autres peuvent donner lieu. On passe en quelque sorte d’un thème social à un thème musical (au sens de la musica médiévale, c’est-à-dire d’une notion qui inclue le rythme, l’harmonie, la construction et la déconstruction, etc.). Graphiquement et picturalement, l’échiquier apparaît comme une structure ouverte, dynamique, d’une richesse infinie, autorisant toutes les combinatoires et débouchant sur des mouvements et des rythmes de nature exponentielle. »

Michel Pastoureau

Échecs et réussite

Charles Aznavour échecs
Charles Aznavour décède le 1er à l’âge de 94 ans.

Mort de la star de 94 ans. Le voici posant, en 1960, devant un échiquier pour la pochette d’un 45 tours. Jouait-il aux échecs ? Sans doute car, pour fêter dignement ses 92 ans, la mission d’Arménie à Genève lui offrit en cadeau un jeu en marbre, que le chanteur moqua gentiment : « Je ne comprends pas pourquoi on offre un jeu d’échecs a quelqu’un qui a réussi sa vie ».

Partition échiquéenne

Mankell Wallander capablanca« En ce moment, je suis plongé dans une étude sur les fins de partie virtuoses de Capablanca. Parfois je me dis que ce devrait être possible de transcrire les coups, aux échecs, sous forme de notes. Dans ce cas, les parties de Capablanca seraient des fugues. Ou des messes. »

Henning Mankell, Wallander VI – Avant le gel

John Lewis – The Chess Game

Les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, composées en 1741, ont connu bien des avatars, passées à la moulinette de bien des styles. En voici une adaptation jazzy, datant de 1987, par le pianiste de jazz John Lewis et son épouse Miriana qui n’est point pire qu’une autre, bien au contraire, mêlant interprétation classique et jazz. Certains titres de ces deux albums font référence à notre jeu : ouverture du pion Dame, gambit du Roi, Cavalier c3, Giucco piano…

Patti Smith rencontre Bobby Fischer

En 2007, Patti Smith, l’une des références du punk-rock du milieu des années soixante-dix, voyage en Islande et on lui demande d’être l’invitée spéciale d’un tournoi à Reykjavik. En retour, on lui permettra de photographier la table où Fischer et Spassky ont  joué certaines de leurs parties du match pour le titre mondial en 1972. Patti adore prendre des photos sur son vieil appareil Polaroid de 1967 qui l’accompagne partout. Ces clichés sont une sorte de jalon de son voyage spirituel. Elle accepte donc la proposition. La journée se passe sans incident et Patti put se livrer à sa passion. Elle-même dut poser avec les gagnants et la presse  couvrit l’événement.

Le lendemain, surprise, elle reçoit un appel d’un personnage qui se présente comme le garde du corps de Bobby Fischer, lui transmettant le désir de son patron de la rencontrer le soir même à minuit dans un salon privé de l’Hôtel Borg. Patti, qui de sa vie, n’avait jamais eu de garde du corps, en embauche un pour l’occasion. Se questionnant sur ce dont elle pourrait parler avec Bobby, son intérêt pour le jeu étant purement esthétique, le garde du corps de Bobby l’avertit :
Surtout ne mentionnez pas les échecs !
Pendant la rencontre, Fischer, comme on pouvait s’y attendre, montra son pire côté, se comportant très rudement avec ses commentaires racistes et conspirationnistes habituels, exprimés dans un langage très vulgaire. Mais Patti n’est pas femme à se laisser démonter. Elle lui renvoya aussitôt qu’elle pouvait être tout aussi désagréable que lui, sur d’autres sujets. Curieusement apaisé par la réplique, Fischer baisse la garde et lui demanda :
Connais-tu une chanson de Buddy Holly ?
Bobby était un passionné de Rock & Roll, et Patti et lui passèrent les heures suivantes à chanter de vieilles chansons des Chi-Lites, des Four Tops ou de Chuck Berry. « Fischer, raconte Patti, a beaucoup chanté. Quand il a osé entonner le refrain de Big Girls Do not Cry, son garde du corps s’est précipité pour voir si quelque chose était arrivé. »

Plus tard, Patti lui rappela qu’ils se connaissaient déjà, alors qu’elle était très jeune et travaillait comme employé dans une librairie. Apparemment, Fischer était venu dédicacer certains de ses livres chez Scribner, à l’angle de la 5e et la 49e Sud. Mais, devant l’avalanche humaine que l’événement provoqua, Bobby paniqua et Patti l’aida à fuir de ses admirateurs, l’escortant jusqu’à la porte de derrière. Fischer ne se souvenait plus de l’anecdote.

Bobby demanda si elle pouvait lui obtenir des livres. Et jusqu’à la fin de sa vie, Patti lui envoya des « livres d’histoire sombres » qu’elle trouvait avec beaucoup d’efforts. D’une certaine manière, ils ont gardé ce que Patti appelle une « amitié abstraite » jusqu’à la mort de Bobby. Amitié basée sur la distance, les livres et le Rock & Roll.

The Ballad Of Bobby Fischer

La ballade de Bobby Fischer fait partie de la bande sonore du film 64 cases pour un genie Bobby Fischer (Liz Garbus, HBO Documentary Films, 2011). Texte, musique et interprétation de Micah Ellison.

When New York city summer sweats
And the boys are rolling their cigarettes
The girls are singing into their phones
But Bobby Fischer is all alone

Parks are buzzing with the birds and the bees
Friends are hugging into them trees
The lovers are kissing and exchanging their rings
But Bobby Fischer is playing 18 games

A screaming and crying in the YMCA
« Bobby Bobby why did you go away? »
His mother is whispering, quite alone
« Bobby Bobby where did you go? »

Newspapers rolls are all over town
From the glistening sky tops to the filth on the ground
They bang and explode all over Times Square
« Bobby is gone and no one knows where »

Is he in London or is he in Spain
As he cut off his hair, he changed his last name
Is he under that rock or behind that tree
Oh Bobby Bobby, where can you be?

Bobby came back with his poor little sack,
and his eyes were on fire and his fingernails cracked,
screamin and hollerin and stinkin of gin.
Oh Bobby, Bobby, where have you been?

« I’ve traveled this world, chasin the sun.
I lived as a king and I lived as a bum.
But to answer your question, it’s really quite clear:
I never was gone, cuz I never was here. »

Well they’re screamin and cryin at the YMCA,
« Bobby, Bobby, why don’t you go away? »
His mother’s whisperin, quiet and low,
« Bobby, Bobby, please boy, go. »

Micah Ellison

Quand les sueurs d’été de New-York
Et que les garçons roulent leurs cigarettes
Que les filles chantent dans leurs téléphones
Bobby Fischer est tout seul

Les parcs bourdonnent d’oiseaux et d’abeilles
Des amis s’étreignent sous les arbres
Les amoureux s’embrassent et échangent leurs bagues
Mais Bobby Fischer joue ses 18 parties

Cri et pleure dans l’YMCA
« Bobby Bobby pourquoi es-tu parti? »
Sa mère chuchote, toute seule
« Bobby Bobby où es-tu allé? »

Les journaux sont partout dans la ville
Des sommets scintillants aux sols crasseux
Ils claquent et explosent partout dans Times Square
« Bobby est parti et personne ne sait où »

Est-il à Londres ou est-il en Espagne ?
Il s’est coupé les cheveux, changé son nom de famille
Est-ce sous ce rocher ou derrière cet arbre ?
Oh Bobby Bobby, où peux-tu être ?

Bobby revint avec son pauvre petit sac,
et ses yeux étaient en feu et ses ongles craquelés,
Criant, hurlant et sentant le gin.
Oh Bobby, Bobby, où étais-tu ?

« J’ai voyagé dans ce monde, chassé le soleil.
J’ai vécu comme un roi et comme un clochard.
Mais pour répondre à ta question, il est vraiment clair :
Je ne suis jamais parti, parce que jamais je n’ai été là ! »

Eh bien, ils crient et pleurent au YMCA,
« Bobby, Bobby, pourquoi ne pars-tu pas ? »
Le murmure de sa mère, calme et bas,
« Bobby, Bobby, s’il te plaît, mon garçon, pars ! »

Mélodies en noir et blanc

Benny Andersson piano chess echecs

Benny Andersson, le co-fondateur d’ABBA, voyage en solo depuis la dissolution du groupe mythique. Trente-quatre ans après, il a choisi de dépouiller ses tubes légendaires et d’autres moins connus de toute orchestration pour les réunir dans un album intitulé « Piano« . Un opus enregistré sous le prestigieux label Deutsche Grammophon qui rappelle quel compositeur inspiré est Benny Andersson.


Chess*, transciption pour piano de la comédie musicale de Björn Ulvaeus et Benny Andersson.

Au final « Piano » apparaît comme l’album de la sérénité. La sérénité d’un compositeur qui, ayant emprunté la voie du disco et de la pop jalonnée de disques d’or, de paillettes, a eu envie de se poser pour rappeler qu’avant de prendre des couleurs les mélodies, comme les cases d’un échiquier, s’écrivent simplement sur des touches en noir et blanc.

* Chess est une comédie musicale, musique de Björn Ulvaeus et Benny Andersson, anciens membres d’ABBA, sur des textes de Tim Rice. L’histoire est celle d’un triangle amoureux entre deux participants à un championnat du monde d’échecs. L’assistante de l’un tombe amoureuse de l’autre.

Chess Pieces

Le 12 décembre 1944, l’exposition The Imagery of Chess (les images du jeu d’échecs) ouvre ses portes à la Galerie Julien Levy de New York. Conçue par le dadaïste et maître d’échecs Marcel Duchamp, le galeriste Julien Levy et le dadaïste surréaliste Max Ernst, l’exposition réunit un groupe d’artistes invités à concevoir des jeux d’échecs différents des modèles traditionnels Staunton et Français utilisés dans les tournois.

Chargés de créer de nouvelles « figures à la fois plus harmonieuses et plus agréables au toucher et à la vue », plus de 30 artistes participèrent au projet : la création d’une variété d’échiquiers et de pièces utilisant sculpture, musique, peintures et dessins. Bien que quelques-uns des artistes comme Alexander Calder, Man Ray, André Breton et les organisateurs étaient bien connus à l’époque, d’autres tels que Matta, Arshile Gorky, Robert Motherwell et John Cage allaient émerger bientôt comme des personnalités importantes de la seconde moitié du XXe.

Chess Pieces cage
John Cage (1912-1992) Chess Pieces, 1944, 48 x 48 cm.

Le compositeur expérimental John Cage fut invité à participer à The Imagery of Chess par Julien Levy. Ils s’étaient rencontrés en 1943 lorsque Cage avait acheté un dessin de Matta à la galerie. Cage était également ami avec Ernst et Duchamp — les deux autres organisateurs de l’exposition. Cage n’a jamais été un excellent joueur d’échecs, mais, de son propre aveu, utilisa le jeu en grande partie comme un prétexte pour passer du temps avec Duchamp. Cage créa un échiquier, peint à la main, où chaque case est un fragment de la partition musicale, inscrite à l’encre blanc et noir. Bien que de nombreux artistes aient créé des jeux « jouables » pour l’exposition, certains échiquiers étaient accrochés au mur comme une peinture, tandis que d’autres œuvres, protégées pas un verre, servaient à jouer.

La simultanée du Champion du Monde de jeu à l’aveugle George Koltanowski, le 6 janvier 1945.

L’invitation à l’exposition comprenait une annonce pour The Blindfold Chess Event dans laquelle on pouvait lire : « George Koltanowski, Champion du monde d’échecs à l’aveugle jouera 5 parties les yeux bandés contre Alfred Barr, Max Ernst, Frederick Kiesler, Julien Levy, Dorothea Tanning (compagne de Max Ernst) et le Dr Gregory Zilboorg.  Entrée uniquement sur invitation. Marcel Duchamp, arbitre ».

L’œuvre de Cage entra dans une collection privée où elle resta presque complètement invisible pour le monde extérieur jusqu’en 2005, lorsque le Musée Noguchi recréa l’exposition de 1944. La pianiste Margaret Leng, spécialiste du musicien, fut chargée de transcrire et d’exécuter la partition celée dans les 64 cases de l’échiquier depuis soixante-ans. En tant que composition musicale, Chess Pieces, appartient à l’ancien style de Cage, abstraite et parfois brusque, mais avec un toucher du piano toujours traditionnel.

Aux Échecs, on connaît la musique !

J’ai déjà évoqué David Oistrakh, grand violoniste et altiste russe et ses parties avec Prokofiev. De Prokofiev, il racontait qu‘il jouait aux échecs avec passion, mais qu‘il n‘était pas comme joueur aussi remarquable que comme compositeur ! « Je lui ai laissé gagner la dernière partie, sinon il aurait passé la nuit à l‘analyser et à chercher ses fautes* ».

Voici une partie de Oistrakh contre Louis Persinger (1887-1966), violoniste et pianiste américain :

Et interprétées par ces artistes, La Suite bergamasque Clair de Lune de Claude Debussy par David Oistrakh, accompagné au piano par Paul Badura-Skoda et Playera des Dances espagnoles, Op. 22 de Pablo de Sarasate par Ruggiero Ricci et Louis Persinger au piano.

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* Rapporté Paul Badura-Skoda, le grand pianiste autrichien et également amateur d’Échecs.