Archives de catégorie : Musique

Aux Échecs, on connaît la musique !

J’ai déjà évoqué David Oistrakh, grand violoniste et altiste russe et ses parties avec Prokofiev. De Prokofiev, il racontait qu‘il jouait aux échecs avec passion, mais qu‘il n‘était pas comme joueur aussi remarquable que comme compositeur ! « Je lui ai laissé gagner la dernière partie, sinon il aurait passé la nuit à l‘analyser et à chercher ses fautes* ».

Voici une partie de Oistrakh contre Louis Persinger (1887-1966), violoniste et pianiste américain :

Et interprétées par ces artistes, La Suite bergamasque Clair de Lune de Claude Debussy par David Oistrakh, accompagné au piano par Paul Badura-Skoda et Playera des Dances espagnoles, Op. 22 de Pablo de Sarasate par Ruggiero Ricci et Louis Persinger au piano.

* Rapporté Paul Badura-Skoda, le grand pianiste autrichien et également amateur d’Échecs.

Échecs musical

Échecs musical
Music Chess par by Firefly sur Deviant Art

Il existe une science dont le but est l’étude de l’acoustique et des sons. Mais il y a aussi un art qui se sert de l’océan des sons : c’est la musique. De toute évidence, il en est de même pour la pensée. La logique est l’étude des lois de la réflexion et les échecs reflètent, en tant qu’art, le côté logique de la réflexion, sous la forme d’images artistiques.

Michaïl Botvinnik

Échec au Roi

martinu

Bohuslav Martinu compose en 1930 Échec au roi, ballet en un acte, sur un livret d’André Cœuroy. « L’argument décrit une partie d’échecs assez farfelue mise en musique avec beaucoup d’esprit par le compositeur tchèque, écrit Jean-Sebastien Veysseyre dans la revue Diapason. La partition réunit les ingrédients favoris des ballets des années 20 : jazz, néoclassicisme, musique de cirque, citations de chansons populaires (As-tu vu la casquette, la casquette ? ), le tout formant un délicieux cocktail de danses et de bonne humeur ».

Le voici interprété par Vladimír Olexa, recitant,  Kateřina Kachlíkova, contralto et le Prague Symphony Orchestra sous la direction de Jiři Bělohlávek.

I. Pas-de-trois clownesque (Allegro vivo)
IIa. Pas des Cavaliers. (Poco allegro)
IIb. Danse des Fous (Moderato)
IIc. Danse des Tours (Allegro marcia)
III. Solo des Reines (Valse-Boston)
IVa. Le Defi (Allegro)
IVb. Ouverture espagnole (Allegro)
V. La partie d’Échecs (Allegro moderato)
VI. Blues (Tempo di blues)
VII. Echec et mat (Allegro)
VIII. Finale (Allegro vivo)

Heitor Villa-Lobos

Heitor Villa-Lobos

Heitor Villa-Lobos (1887-1959), compositeur brésilien, découvre sa passion auprès des musiciens de rue. Il était aussi passionné d’Échecs. Dans son enfance, musique et Échecs étaient intimement liés. Une tradition familiale, qui fit grande impression sur le jeune Heitor, fut la soirée du samedi : dîner à six heures habituellement suivi par une partie entre son père Raul et un ami allemand, pousseur de bois et, à huit heures, les musiciens arrivaient pour une soirée de musique de chambre.

Je n’ai malheureusement pas trouvé de parties, mais en revanche, vous invite à écouter son Prélude pour guitare n° 1 interprété par David P. Thomson Fairchild.

John Cage – Chess Pieces

Chess Pieces de John Cage, arrangement de Brian Nozny pour xylophones, interprétés par l’UK Percussion Group, le 8 mai 2012.

John Cage, compositeur, poète, peintre américain, né en 1912, était un passionné d’Échecs. Il composa en 1943 Chess Pieces pour piano tout spécialement pour The Imagery of Chess (Imagerie des Échecs), une exposition à la Galerie Julien Levy, le marchand d’art influent, de New-York en décembre 1944. Composée d’œuvres de l’avant-garde reconcevant le Noble Jeu : André Breton, Marcel Duchamp, Alexander Calder, Max Ernst, Man Ray, Isamu Noguchi et Yves Tanguy y participèrent.

John Cage échecs
Affiche originale de l’exposition (19.5 x 11.7 cm), dessinée par Marcel Duchamp. On y reconnait l’échiquier de Max Ernst.

Parti(tion) d’Échecs

robert schumann echecs

Selon S. Poole, « Robert Schumann voyait une relation symbolique entre les Échecs et la musique : la reine, la pièce avec la plus grande liberté et le pouvoir, représente la mélodie, mais le roi représente l’harmonie et est, par conséquent, l’autorité finale. Brahms parfois plaisantait en disant qu’il n’avait rien appris de Schumann, sauf la façon de jouer aux Échecs ». Étrangement, Shumann n’écrivit aucune musique ayant pour thème ce jeu qui le passionna tant jusqu’à la fin de ses jours au sanatorium de Bonn-Endenich.

Voici, cependant, quelques diagrammes tirés de son journal entre 1831 et 1839 :

schuman

Voici  les Kinderszenen Op.15 (1838), datant de la même époque par Vladimir Horowitz :

Ray Charles : Chess on my mind

Ray Charles, la légende de la musique soul, du blues et du gospel, lutta toute sa vie contre l’adversité, aveugle à l’âge de sept ans, vivant dans la pauvreté, sombrant peu à peu dans la drogue. Il apprit d’ailleurs à jouer aux Échecs en 1965 alors qu’il se soignait d’une addiction à l’héroïne. Voici la seule partie que l’on connaisse contre le GM Larry Evans, en 2002, au cours d’un interview pour le magazine Chess Life. Ray ne joua jamais en tournoi, mais des forts joueurs estimèrent son élo à 1800.

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Ray Charles et le Grand Maître Larry Evans, en 2002.

Tout bien considéré, pas une si mauvaise partie pour une personne aveugle contre un grand maître. Ray avait une préférence curieuse pour les finales, alors que la plupart des non-voyants estiment qu’il est plus facile de se débrouiller dans le milieu de jeu sans la vision de l’échiquier.

En 1961, Ray Charles, au piano, chante Georgia on my mind au festival d’Antibes de Juan-les-Pins, accompagné d’un orchestre et d’un soliste à la flûte.

Robert Schumann

Robert Schumann
Portrait de Robert Schumann  gravé par T. Bauer, basé sur une peinture de Carl Jäge.

Le pianiste et compositeur Robert Schumann, né en 1810 à Zwickau en Allemagne, était le fils d’un libraire et éditeur. Il mourut en 1856 dans un sanatorium de Bonn-Endenich, probablement des suites de la syphilis, qu’il avait contractée dans sa jeunesse et qui dégénéra en démence. Outre la musique, son passe-temps favori était les Échecs. Il y jouait fréquemment avec son assistant Hermann Hirschbach, cofondateur du Deutsche Schachzeitung de Leipzig. Le jeune Johannes Brahms, pupille de Schumann, également compositeur et pianiste, répondit à cette question « qu’avait-il appris de son mentor ? » par « Rien de moins que les Échecs ». Dans sa ville natale Zwickau, dans la Schumann-Haus, une exposition permanente, permet d’admirer non seulement ses partitions musicales, mais aussi une part de sa vie de joueur d’Échecs. Entre autre son échiquier de voyage :

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La position représentée vient d’un de ses carnets.

En 1826, Schumann écrit dans ses cahiers d’écolier : « Parmi les jeux en faveur en Allemagne, j’indique le plus commun et je suis l’un de ses pratiquants, le billard. Le bon joueur de billard est plus capricieux, mais dispose également d’un bon caractère, le joueur d’Échecs possède toujours un tempérament plus froid, mais avec de bonnes manières et un caractère plus solide. » Une autre phrase à noter : « Les Échecs sont une bonne façon d’exercer votre force mentale ».  Son ami de ses années d’étudiant, Moritz Semmel, écrivait dans une lettre datée du 8 octobre 1856 : « Ses seules distractions sont : converser avec ses amis et jouer aux Échecs, où il est un maître. Quant aux jeux de cartes, il les hait presque autant que la fréquentation des cafés ».

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Journal de Schumann avec annotation sur des finales.

Il comparait souvent musique et les Échecs : « La musique est comme les Échecs. La Reine (la mélodie) a le plus de pouvoir, mais le roi (l’harmonie) est décisif ». Voici, interprété par Yevgeny Morozov, la première partie du Carnaval Opus 9 :

Rudolf Heinrich Willmers (1921-1978), pianiste et compositeur de problèmes d’Échecs, tout en jouant Carnaval de Schumann au cours d’un récital à Copenhague, s’arrêta tout à coup, griffonna rapidement quelque chose sur sa manchette, puis reprend son exécution. Il expliqua plus tard qu’il avait été aux prises pendant toute une semaine avec un problème difficile, lorsque la solution lui était venue dans un flash. « Je devais noter pour la sortir de ma tête et me concentrer entièrement sur ​​mon jeu », expliqua-t-il après le concert.

Steinitz, fan de Wagner

steinitz-Wagner

Un jour, au club d’Échecs de Vienne, Wilhelm Steinitz joue quelques parties avec un inconnu. Quand tard dans la nuit, ce dernier prend congé disant qu’il devait se rendre le lendemain matin à Bayreuth, faisant partie, comme violoncelliste, de l’orchestre du festival, Steinitz s’écrie : « Alors, vous verrez Richard Wagner ! Dites au maître que moi, en tant que champion du monde, je le porte en plus haute estime que Mozart et Beethoven – et même que je considère sa musique comme le sommet de l’art ! »
Comme le hasard fait souvent bien les choses, quelques semaines plus tard, les deux hommes se sont à nouveau rencontrés au club.
Avez-vous transmis mes paroles à Wagner ? » s’est immédiatement enquis Steinitz. Le violoncelliste répond alors en faisant un signe de tête :
Oui, et le maître m’a répondu : Votre Steinitz comprend probablement autant de la musique que des Échecs !

Mais Wilhelm avait pour le moins l’esprit de contradiction. L. Bachmann, dans son livre sur Steinitz, rapporte cette petite anecdote « Cet homme extraordinairement sensible était un admirateur inconditionnel de Mozart. Je lui dis alors que je partageais son admiration, mais il se mit soudain à faire l’éloge de Wagner. Nous passâmes plusieurs soirées à débattre sur la musique de Wagner, sa beauté, sa mélodie, et si celle de Mozart pouvait lui être comparée. En dépit de tous mes efforts, Steinitz s’obstinait en insistant sur la beauté de Lohengrin , et en affirmant que la musique de Mozart était nettement inférieure ».

Aux Échecs cependant, l’esprit de contradiction est souvent fructueux. C’est en remettant en cause les idées reçues que Steinitz fit progresser la théorie échiquéenne. Il fut le premier à jouer d’une manière négative, c’est-à-dire à contrecarrer les intentions de l’adversaire avant même de songer à attaquer. Si cela peut sembler banal aujourd’hui, c’était inconcevable et révolutionnaire à l’époque.

Voici le Prelude de l’Act I de Lohengrin par le Bayreuth Festival Orchestra sous la direction de Woldemar Nelsson :

Maurice Ravel

Voici une autre partie de Maurice Ravel datant de 1913, cette fois-ci, contre Frederick Delius (1862 – 1935),  compositeur postromantique britannique, qui vécut une partie de sa vie en France. Notre Maurice se retrouve rapidement en difficulté !

Une mazette à n’en pas douté devant l’échiquier, notre Ravel national. Mais quel talent devant son piano. Voici Jeux d’eau interprétée par Hélène Grimaud au piano. « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille » écrivit Ravel sur sa partition, sa musique ruisselle, eau vive, fluide et changeante, parfois cristalline, parfois sombre. Elle emporte bien loin les lourdes Pensées mélodieuses de Delius interprété par Charles Abramovic.