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Échiquier magique

Premier épisode de la série, Harry Potter à l’École des Sorciers, véritable phénomène de société, sous ses aspects enfantins, ce film de Chris Columbus réussit un tour de force : créer un univers cinématographique empreint de magie concrétisant pour des millions d’enfants les livres de J.K. Rowling et posant les bases de ce qui deviendra une saga aussi culte à l’écran qu’elle l’était à l’écrit. Sur un échiquier géant, une des protections de la Pierre philosophale, nos trois héros devront se substituer à trois pièces noires : Harry prendra la place d’un fou, Hermione d’une tour et Ron la place d’un cavalier. Ils affrontent les pièces blanches dans une partie brutale où les pièces volent en éclats.

Échiquier magique

La deuxième salle était plongée dans une telle obscurité qu’ils ne voyaient plus rien. Mais lorsqu’ils eurent franchi le seuil de la porte, une lumière éclatante jaillit soudain en leur révélant un spectacle étonnant.
Ils se trouvaient au bord d’un échiquier géant, derrière des pièces noires qui étaient plus grandes qu’eux et semblaient avoir été sculptées dans de la pierre. En face d’eux, de l’autre côté de la salle, se tenaient les pièces blanches. Harry et les deux autres furent parcourus d’un frisson. Les pièces blanches n’avaient pas de visage.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? murmura Harry.
— C’est évident, non ? dit Ron. Il va falloir jouer une partie d’échecs pour arriver de l’autre côté.
Derrière les pièces blanches, ils apercevaient une autre porte.
— Comment on va s’y prendre ? demanda Hermione, inquiète.
— Nous serons sans doute obligés de nous transformer nous-mêmes en pièces d’échecs, dit Ron.
Il s’avança vers un cavalier noir et posa la main sur le cheval. Aussitôt, la pierre s’anima. Le cheval frappa l’échiquier de ses sabots et le cavalier tourna vers Ron sa tête coiffée d’un casque.
— Il faut… euh… qu’on se joigne à vous pour passer de l’autre côté ? demanda Ron.
Le cavalier noir approuva d’un signe de tête. Ron se tourna vers les deux autres.
— Il faut bien réfléchir, dit-il. On va devoir prendre la place de trois des pièces noires.
Harry et Hermione restèrent silencieux, attendant que Ron ait pris une décision.
— Ne vous vexez pas, dit-il enfin, mais vous n’êtes pas très bons aux échecs, tous les deux.
— On ne se vexe pas, dit Harry. Dis-nous simplement ce qu’on doit faire.
— Toi, Harry, tu prends la place de ce fou et toi, Hermione tu te mets du même côté sur la case de la tour.
— Et toi ?
— Moi, je prends la place du cavalier, dit Ron.
Les pièces blanches avaient entendu car à cet instant, un cavalier, un fou et une tour quittèrent l’échiquier, laissant trois cases vides que Ron, Harry et Hermione occupèrent.
— Les blancs jouent toujours les premiers, dit Ron en scrutant l’autre extrémité de l’échiquier, Regardez…
Un pion blanc venait d’avancer de deux cases.
Ron commença alors à donner ses ordres aux pièces noires et elles se déplacèrent sans bruit là où il les envoyait. Harry sentit ses jambes faiblir. Que se passerait-il si jamais ils perdaient ?
— Harry, déplace-toi de quatre cases en diagonale vers la droite.
Leur premier choc fut de voir le camp adverse prendre leur autre cavalier. La reine blanche l’assomma en le jetant à bas de sa monture et le traîna au bord de l’échiquier où il resta immobile, face contre terre.
— C’était nécessaire, dit Ron qui paraissait secoué. Maintenant, tu vas pouvoir prendre ce fou, Hermione. Vas-y.
Chaque fois qu’elles perdaient un de leurs hommes, les pièces blanches se montraient sans pitié et bientôt, il y eut une rangée de pièces noires hors de combat alignées le long du mur. Mais Ron s’arrangeait pour prendre autant de pièces blanches qu’ils en avaient perdu de noires.
— On y est presque, murmura-t-il. Voyons, réfléchissons…
La reine blanche tourna vers lui sa tête sans visage.
— Oui, dit Ron à voix basse, c’est le seul moyen… Je dois me faire prendre…
— NON ! s’écrièrent les deux autres.


— C’est le jeu, répliqua Ron. Il faut savoir faire des sacrifices ! Je vais avancer et elle me prendra, ce qui te permettra de faire échec et mat, Harry.
— Mais…
— Tu veux arrêter Rogue, ou pas ?
— Ron…
— Si tu ne te dépêches pas, il va s’emparer de la Pierre !
Il n’y avait rien d’autre à faire.
— Prêt ? demanda Ron, le teint pâle, mais l’air décidé. J’y vais… et ne traînez pas ici quand vous aurez gagné.
Il s’avança. La reine blanche abattit alors son bras de pierre sur sa tête. Ron s’effondra et la reine le traîna jusqu’au bord de l’échiquier. En le voyant assommé, Hermione avait poussé un cri, mais elle n’avait pas bougé de sa case.
En tremblant, Harry se déplaça de trois cases vers la gauche.
Aussitôt, le roi blanc ôta sa couronne et la jeta aux pieds de Harry. Ils avaient gagné. Les pièces blanches s’écartèrent en s’inclinant, dégageant l’accès à la porte du fond. Après avoir jeté à Ron un dernier regard navré, Harry et Hermione franchirent la porte et s’engouffrèrent dans un autre passage.

Les Échecs, théâtre de l’inéluctable

Éric-Emmanuel Schmitt, auteur et dramaturge à succès, évoque le jeu d’Échecs et ses rapports avec la littérature et le théatre :

Éric-Emmanuel Schmitt
Les fondus de Bourgogne (Affiche)

Pourquoi les Échecs ont-ils si souvent été abordés en littérature ?

« Les Échecs sont une métaphore de la vie. Dans le jeu comme dans l’existence, il y a des données qui nous précèdent, des règles que nous n’avons pas choisies, un espace qui a été arbitrairement découpé et des personnages qui nous sont imposés. À nous de jouer ! Cela peut devenir horrible ou délicieux : cela dépend de nous. Apprendre à jouer sur un échiquier ou apprendre à vivre, cela fait appel à la réflexion, à la compréhension des lois et à leur interprétation. Un sage s’habitue à la condition humaine comme on s’habitue à une situation non choisie. Par son astuce, par ses pensées, par son travail sur ses émotions et ses angoisses, il arrive à entrer dans le jeu, à en jouir au lieu de subir ».

Le temps, l’espace et la matière, dimensions importantes dans le jeu d’Échecs, représentent une scène de théâtre pour Éric-Emmanuel Schmitt :

« Lorsque j’écris une pièce, je dois faire parler et bouger les personnages avec beaucoup de soin, car le moindre mouvement aura des conséquences pour toute la suite. Les Échecs me semblent symboliser le monde des conséquences inéluctables. En tant qu’écrivain, j’y suis soumis. La différence vient de ce que j’invente les situations et les figurines à chaque fois. Et qu’il n’y a pas de règles héritées. Sinon celles que j’invente à chaque fois ».

Éric-Emmanuel Schmitt

Les Échecs, c’est pas sorcier !


Ron, sur l’échiquier magique de son grand-père, initie Harry au Jeu des Rois dans le premier épisode de la saga, Harry Potter à l’école des sorciers. Les pièces de cette version sorcière, quelque peu barbare au goût d’Hermione, sont les fameuses figurines de Lewis, découvertes en 1831 dans la baie de Uig, sur l’île de Lewis, une des îles Hébrides en Écosse, gravées dans de l’ivoire de morse.

Pièces parfois capricieux et susceptibles : « Les règles étaient les mêmes que chez les Moldus, sauf que les pièces étaient vivantes, ce qui leur donnait l’air d’une armée partant à la bataille. L’échiquier de Ron était vieux et tout abîmé. Comme toutes ses affaires, il avait appartenu à un autre membre de sa famille — son grand-père en l’occurrence. L’âge des pièces, cependant, constituait plutôt un avantage, car depuis le temps qu’il les fréquentait, Ron les connaissait si bien qu’il n’avait aucun mal à leur faire faire ce qu’il voulait.

Harry, en revanche, jouait avec des pièces que Seamus Finnigan lui avait prêtées et qui ne lui faisaient aucune confiance. Il ne savait pas très bien jouer et les pièces contestaient sans cesse ses décisions, ce qui jetait la confusion dans le jeu » J.K. Rowling.

Le cavalier noir

Deux mois après la mort du célèbre romancier Sebastian Knight, son jeune demi-frère entreprend d’écrire sa biographie, de démêler le vrai du faux d’une destinée hors du commun. Enquête haletante, le premier roman que Nabokov en anglais constitue une réflexion amère sur l’impossibilité de parvenir à connaître la vraie vie d’un autre être, fût-ce du plus proche.

Nabokov Knight

La porte où je sonnai me fut ouverte par un homme maigre, grand, aux cheveux en broussaille, en manches de chemise, sans col, mais l’encolure munie d’un bouton doré. Il tenait à la main une pièce de jeu d’échecs – un cavalier noir. Je le saluai en russe.
– Entrez, entrez, me dit-il jovialement comme s’il m’eût attendu.
– Je m’appelle Un Tel, dis-je.
– Et moi, s’écria-t-il, Pavl Pavlitch Retchnoy, et il partit d’un gros rire, comme si c’eût été une bonne plaisanterie. « S’il vous plaît », dit-il en pointant son cavalier d’échecs vers une porte ouverte.
La pièce où j’entrai était sans prétentions ; il y avait une machine à coudre dans un coin, et dans l’air une légère odeur de toiles pour lingerie. Un homme de lourde stature était assis de travers à une table sur laquelle était étalé un échiquier en toile cirée, dont les cases étaient trop petites pour les pièces. Il regardait celles-ci du coin de l’œil, tandis qu’au coin de sa bouche le porte-cigarettes vide regardait de l’autre côté. Un joli petit garçon de quatre ou cinq ans était agenouillé sur le parquet, entouré de minuscules automobiles. Pavl Pavlitch lança sur la table le cavalier noir et la tête de celui-ci se détacha. Noir la revissa soigneusement.
– Asseyez-vous, dit Pavl Pavlitch. C’est mon cousin, ajouta-t-il. Noir salua. Je m’assis sur la troisième (et dernière) chaise. L’enfant se releva pour venir à moi et me montra silencieusement un crayon rouge et bleu tout neuf.
– Je pourrais te prendre la tour, maintenant, si je voulais, dit Noir sombrement, mais j’ai un meilleur coup à jouer.
Il souleva sa reine et délicatement l’insinua dans un groupe de pions jaunâtres – dont l’un était figuré par un dé à coudre.
La main de Pavl Pavlitch fondit sur l’échiquier et il prit la reine avec son fou. Puis il rit à gorge déployée.
– Et maintenant, dit Noir calmement quand Blanc eut cessé de s’esclaffer, maintenant te voilà dans le lac. Échec, mon mignon !

Vladimir Nabokov, La Vraie Vie de Sébastien Knight, 1941

Père et fils

Bertrand Russell
Le philosophe et mathématicien B. Russell photographié par Peter Stackpole à son domicile en Californie tout en jouant avec son fils John Conrad.

Cette photographie fut publiée dans la revue Life en avril 1940. Bertrand Russell est considéré comme l’un des plus importants philosophes du XXe siècle. Mathématicien et philosophe, né en Grande-Bretagne (Pays de Galles), petit fils du Premier ministre (John Russell), il est considéré comme le fondateur de la logique moderne. Après avoir perdu très tôt ses parents, il rejette la religion et trouve dans les mathématiques le moyen de satisfaire ses besoins de certitude.

« L’homme qui aime les Échecs suffisamment pour attendre tout au long de sa journée de travail la partie qu’il jouera dans la soirée est chanceux, écrivait-il en 1930 dans La conquête du bonheur, mais l’homme qui abandonne sont travail pour jouer aux Échecs le jour durant, a perdu la vertu de la modération ».

Hector Servadac

Roman d’aventures de Jules Verne, paru en 1877, Hector Servadac est l’un de ses ouvrages les plus drôles et hallucinés. Hector et quelques terrestres se retrouvent sur une comète après que celle ci eut frôlé la terre, lui arrachant au passage de l’atmosphère, de l’eau etc. Ils entreprennent alors un long voyage de deux ans dans le système solaire. Beaucoup de personnalité différentes vont ainsi cohabiter et faire ressortir les défauts négatifs et positifs de la nature humaine. Roman atypique qui ouvre une nouvelle dimension de science fiction.

Hector Servadac
Illustration de Paul Dominique Philippoteaux pour la première édition de Hector Servadac (1877)

« Je prendrai votre fou si vous voulez bien le permettre, dit le brigadier Murphy, qui, après deux jours d’hésitation, se décida enfin à jouer ce coup, longuement médité.

— Je le permets, puisque je ne puis l’empêcher », répondit le major Oliphant, absorbé dans la contemplation de l’échiquier.

Cela se passait dans la matinée du 17 février – ancien calendrier –, et la journée entière s’écoula avant que le major Oliphant eût répondu au coup du brigadier Murphy.

Du reste, il convient de dire que cette partie d’échecs était commencée depuis quatre mois, et que les deux adversaires n’avaient encore joué que vingt coups. Tous deux étaient, d’ailleurs, de l’école de l’illustre Philidor, qui prétend que nul n’est fort à ce jeu, s’il ne sait jouer les pions, – qu’il appelle « l’âme des échecs ». Aussi, pas un pion n’avait-il été légèrement livré jusqu’alors.

C’est que le brigadier Hénage Finch Murphy et le major Sir John Temple Oliphant ne donnaient jamais rien au hasard et n’agissaient, en toutes circonstances, qu’après mûres réflexions.

Jules Verne

Nabokov – Lolita

Nabokov LolitaLolita, scandale dès sa sortie en 1955, chef-d’œuvre de Vladimir Nabokov, reste l’un des romans les plus critiqués du XXe siècle. « Contrairement à la plupart des livres controversés, écrit Charles McGrath dans le New York Times, la lame de Lolita ne semble pas s’être émoussée avec le temps. Là où Ulysse ou L’Amant de Lady Chatterley, par exemple, ont désormais un air familier, inoffensif, voire même charmant, le chef-d’œuvre de Nabokov est encore plus dérangeant qu’il ne l’était jadis ». N’oublions pas que l’histoire qui nous est contée est celle d’un homme qu’on désignerait aujourd’hui comme un pédophile. Il s’appelle Humbert Humbert et à presque 40 ans, il devient l’amant de Lolita, jeune américaine de 12 ans à peine. Nous lisons en fait sa confession, écrite depuis sa cellule de prison dans laquelle il attend son procès pour meurtre. Il a en effet tué celui pour lequel Lolita l’a quitté.

Vladimir Nabokov, écrivain passionné d’Échecs et problémiste, introduit notre jeu dans nombreuses de ses œuvres. En voici des passages tirés de Lolita :

« Je résolus peu après, pour ma propre sauvegarde, de me marier. Il me parut qu’une vie régulière, des repas mitonnés à la maison, les mille et une conventions du mariage, le train train prophylactique des devoirs de l’alcôve, et peut-être même – pourquoi pas ? – l’épanouissement de certaines valeurs morales, de certains succédanés spirituels, sauraient m’aider, sinon à me libérer de mes rêves dégradants et périlleux, du moins à leur imposer une docilité pacifique. […] Après de longues réflexions, je fixai mon choix sur la fille d’un brave médecin polonais qui me soignait à l’époque pour des accès de vertige et de tachycardie. Je jouais aux Échecs avec lui pendant que sa fille me guignait de derrière son chevalet et me dérobait pupilles ou phalanges pour les interpoler dans les nigauderies cubistes que les jeunes filles accomplies aimaient à peindre alors plutôt que des agnelets ou des lilas. […]

Nous jouions aux Échecs deux ou trois fois par semaine et, pour des raisons évidentes, je m’arrangeais pour que ce fût chez nous plutôt que chez lui. Assis tel un vieux poussah disloqué, ses mains dodues sur les genoux, il contemplait fixement l’échiquier comme si c’eût été un cadavre à l’autopsie. Il méditait une dizaine de minutes en soufflant par les naseaux – et il commettait un impair grotesque. Ou bien le brave homme, après avoir réfléchi plus longtemps encore, lançait : « Au roi ! » – une sorte de jappement sourd de vieux chien, mourant en un gargouillement rauque qui faisait trembloter ses bajoues ; et il levait soudain ses sourcils circonflexes avec un profond soupir quand je lui faisais remarquer qu’il était lui-même en échec. […]

Il est probable que je sois particulièrement sensible à la magie des jeux. Au cours de mes séances d’Échecs avec Gaston, l’échiquier m’apparaissait comme un bassin d’eau limpide, avec des coquillages et des stratagèmes rarissimes se détachant en rose sur la tesselle polie du fond carré, tandis que mon partenaire égaré n’y voyait que limon et encre de seiche ».

Vladimir Nabokov, Lolita

Une notation poétique

L’abbé Jean-Joseph-Thérèse Roman, né en 1726 à Avignon, de parents pauvres, était venu chercher fortune à Paris. Admis dans la plus brillante société du temps, il en prit les goûts, notamment cette passion du jeu des Échecs mise à la mode par Philidor. Il sut s’y distinguer, « précisément à la manière que Jean-Jacques Rousseau avait un moment ambitionnée¹ » et devint un fort joueur, écrivant à la gloire de son occupation favorite un poème en quatre chants. Le premier chant décrit les pièces du jeu, le second la marche de chaque pièce, le troisième expose les principes généraux du jeu et le plus intéressant pour nous, « dans le quatrième, l’auteur décrit les exploits des joueurs illustres, de Philidor notamment, sans oublier les siens propres, comme on va le voir. Le quatrième chant contient en effet le récit détaillé d’une victoire remportée par l’abbé Roman sur Jacques-Jacques Rousseau¹ ».

L’abbé aurait rendu visite à Roussseau au cours d’un voyage en Suisse à Ferney, où il rencontra, joua et perdit contre Voltaire, pourtant piètre joueur. De là, il se rendit à Môtier-Travers, où il eut l’honneur de faire la partie de Rousseau, comme l’on disait alors, qui voulut bien se mesurer à lui et fut battu. Mais, en 1770, Rousseau avait quitté Môtiers depuis longtemps. C’est l’année où il se fixe de nouveau à Paris. « On peut supposer avec beaucoup plus de vraisemblance que cette fameuse partie avait eu pour théâtre, avant ce moment-là, tout simplement le café de la Régence fréquenté par les deux adversaires au temps de la première vogue des Échecs¹ ». Quoi qu’il en soit, voici, transcrit dans son entier, le fragment en question :

Ce jeu brillant est l’ami du génie;
Champs de Femey, je vous prends à témoin.
Là, visitant un fameux solitaire,
J’osai combattre et marcher son égal,
Au jeu d’Echecs imprudent général;
Je fus vaincu: qui peut vaincre Voltaire ?
Mais de Rousseau je fus l’heureux rival.
A tous les jeux c’est le jeu qu’il préfère,
Ce fier proscrit, cet éloquent Rousseau,
De son pays la gloire et le fléau.
On nous apporte une table d’ébène,
Il me défie; ô souvenir flatteur
Je combattis trois heures d’une haleine,
Et, sans plier, je fus six fois vainqueur.
Ce long combat, dont le succès m’honore,
A mon esprit se représente encore.
Je vois les chocs, les mouvemens divers,
Les coups portés et perdus dans les airs.
Du trait, dit-il, que le sort soit le juge;
Il est souvent l’arbitre des combats,
Sur l’échiquier je range les soldats,
Je prends le trait, car le sort me l’adjuge.
J’arme les blancs, mon pion fait deux pas,
Court se poster sur la case d’ivoire,
(C’est le pion qui précède le roi).
Son ennemi de la légion noire
Pour l’arrêter marche à lui sans effroi,
Sur l’échiquier mesure autant d’espace,
Pendant qu’ici votre main libre et pure
S’exercera dans cet art créateur,
Qui reproduit à nos yeux la nature,
Et dont l’amour fut jadis l’inventeur.
Et l’intimide et le regarde en face.
Au même instant, l’intrépide Gambit
Laisse après lui deux cases qu’il franchit,
Brave le noir, l’attaque, le menace.
Ce champion, indigné de l’audace
De mon soldat, l’aborde, le saisit,
D’un bras nerveux le presse, le terrasse,
Tire l’épée et lui perce le flanc
Mon fantassin expire sur la place
Mais on l’enlève, on le transporte au camp.
Je donne l’ordre, et je vois, sur le champ,
De mon roi, fier, mais immobile encore,
Le chevalier s’élancer de son rang,
Pour s’opposer à la marche du Maure
Mais celui-ci craint déjà pour ses jours.
Du côté gauche, un chevalier fidèle
Voit le danger, et tire de cette aile
Son fantassin qu’il envoie au secours.
Mon archer blanc court à peine d’haleine,
Et, sur sa ligne, arrive à quatre pas
Et vis-à-vis de l’archer de ma reine.
Il s’y prépare aux hasards des combats,
Met sur son arc une flèche fatale,
Vise au Gambit immobile et debout,
Auprès du roi de la troupe rivale.
Mon adversaire observe et prévoit tout.
Déjà, dit-il, ce fou-là s’évertue,
Ne craint-il pas qu’un soldat ne le tue ?
Il ne craint rien, lui dis-je, mais pourquoi
Le nommer fou ? C’est qu’il est près d’un roi,
Reprit Jean-Jacques, et pour ne vous rien taire,
Au jeu d’Echecs tous les peuples ont mis
Les animaux communs dans leur pays
L’Arabe y met le léger Dromadaire,
« Et l’Indien, l’Eléphant; quant à nous,
Peuple falot, nous y mettons des fous.
Il dit et pousse un pion intrépide,
Prêt à frapper mon vaillant chevalier.
Mais on l’enlève, on le transporte au camp.
Je donne l’ordre, et je vois, sur le champ,
De mon roi, fier, mais immobile encore,
Le chevalier s’élancer de son rang,
Pour s’opposer à la marche du Maure
Mais celui-ci craint déjà pour ses jours.
Du côté gauche, un chevalier fidèle
Voit le danger, et tire de cette aile
Son fantassin qu’il envoie au secours.
Mon archer blanc court à peine d’haleine,
Et, sur sa ligne, arrive à quatre pas
Et vis-à-vis de l’archer de ma reine.
Il s’y prépare aux hasards des combats,
Met sur son arc une flèche fatale,
Vise au Gambit immobile et debout,
Auprès du roi de la troupe rivale.
Mon adversaire observe et prévoit tout.
Déjà, dit-il, ce fou-là s’évertue,
Ne craint-il pas qu’un soldat ne le tue ?
Il ne craint rien, lui dis-je, mais pourquoi
Le nommer fou ? C’est qu’il est près d’un roi,
Reprit Jean-Jacques, et pour ne vous rien taire,
Au jeu d’Echecs tous les peuples ont mis
Les animaux communs dans leur pays
L’Arabe y met le léger Dromadaire,
« Et l’Indien, l’Eléphant; quant à nous,
Peuple falot, nous y mettons des fous.
Il dit et pousse un pion intrépide,
Prêt à frapper mon vaillant chevalier.
Pour éviter sa honte et sa défaite,
Recule au blanc et se bat en retraite,
Mais il menace un soldat dangereux,
Ce pion noir, terrible dans sa rage,
Qui dévoua mon Gambit au carnage.
Que fera-t-il ce piéton aux abois ?
Deux ennemis l’attaquent à la fois,
Le danger presse et les siens l’abandonnent.
Il prend conseil de son seul désespoir.
Pour échapper aux traits qui l’environnent,
Il fait un pas loin de son poste noir.
Le voilà donc sur la case d’ivoire,
Mieux défendu, mais toujours assiégé
II peut mourir, mais il mourroit vengé
Par le guerrier qui le suit à la gloire.
Le fantassin de mon coursier royal,
Au soldat noir prépare un trait fatal
Déjà son bras. arrête, téméraire,
De ton rival tu veux percer le flanc,
Tu le pourrois; mais sa vie est trop chère,
Tu la paîrois toi-même de ton sang.
Ne vois-tu pas son compagnon fidèle
Qui le soutient, vigilant sentinelle
Ne vois-tu pas l’un des deux Eléphans,
L’archer qui vise et la fière Amazone
Du roi des blancs menacer la personne ?
II périra, si tu ne le défends.
Va de la reine enlever la couronne.
Au seul aspect du danger de son roi,
Ce combattant, saisi d’un juste effroi,
Retient son coup et fuit son adversaire.
Telle, en nos champs, une jeune bergère
Dont les pieds nus foulent un froid serpent,
Retire en l’air une jambe légère,
Regarde et fuit cet animal rempant.
Mon fantassin, à mes ordres docile,
Va menacer l’Amazone immobile.
Elle méprise un si foible ennemi,
Au roi des blancs fait un noble défi.
Le roi prudent fait un pas et l’évite,
En s’arrêtant au poste du Gambit.
Voilà la reine encore à sa poursuite
Elle l’aborde et le roi blanc la fuit.
Deux pas plus loin que sa place ordinaire
Au carré noir, il marche triomphant;
Mais son pion le garde et le défend
Des coups mortels du chevalier contraire,
Et ce guerrier, qui ne peut avancer,
Recule au blanc, dans sa case première,
Afin d’ouviir une libre carrière
Au brave fou, tout prêt à s’élancer.
Mon cavalier, emporté par son zèle,
Saisit le poste ou son prince l’appelle,
Et sur le noir s’apprête à repousser
Le foible trait que l’archer veut lancer;
En même temps, il menace la reine.
Pour éluder cette attaque soudaine,
L’archer noir vole à trois pas de sa tour.
Dernier effort  mais la défense est vaine.
Au premier poste où son devoir l’enchame
Mon archer blanc est déjà de retour,
Prêt à percer la noire souveraine.
Que fera-t-elle ? où fuir ? où se cacher ?
De guerriers blancs elle est environnée,
Des soldats noirs elle est abandonnée,
Mais l’héroïne évite mon archer.
A la défense, à l’attaque acharnée,
Elle m’atteint pour la dernière fois.
Percé de coups mon Eléphant succombe,
Avec la tour sa masse énorme tombe,
Et fait gémir l’échiquier sous son poids.
De cet exploit, qu’il vante avec emphase,
Rousseau triomphe; il n’apercevoit pas
Le piège obscur où j’attirois ses pas.
Mon archer blanc s’élance de sa case;
Il donne Echec au roi des ennemis.
Le pion pare, le pion est pris.
On a donné le signal du carnage.
Ce même archer expire sous les traits
D’un fantassin fier de cet avantage.
A le venger tous mes guerriers sont prêts;
Brave soldat, si cher à ma mémoire,
Au champ de Mars, tu meurs couvert de gloire.
Déjà ma reine attaque et met aux fers
L’autre Amazone affoiblie et rendue.
Des Echecs noirs la troupe est éperdue,
Et de mourans les postes sont couverts.
Ma reine met les Maures en déroute
Sur l’échiquier, et les prend sur la route.
Il retentit du bruit sourd et confus
De mille coups, portés, parés, rendus.
En est-ce assez? dis-je à mon adversaire,
De votre perte êtes-vous convaincu? 
Mon ennemi frémissoit de colère.
Oui, j’en conviens, dit-il, je suis vaincu.
Avec le trait, je prendrai ma revanche.
Je suis défait, mais sans être abattu.
Je dompterai votre légion blanche
Qui m’a trompé bien plutôt que battu.
Mais c’est en vain qu’il veut ternir ma gloire;
Je l’ai surpris, et je suis son vainqueur.
Quand l’ennemi remporte la victoire,
Tout est égal, la ruse ou la valeur.

La partie est décrite avec tant de précision que l’on peut la jouer facilement, le livre à la main. Le Palamède² la restitua ainsi pour ses lecteurs :

Jean-Joseph-Thérèse Roman

Heureusement qu’alors les pendules n’existaient pas sinon gare au zeitnot ! Après une bonne demi-heure de casse-tête, cela donne :

¹ I. Grünberg, Rousseau joueur d’Échecs, Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau, n°3, pp.157-173.
² Le Palamède est un magazine d’d’Échecs disparu. En 1836, des passionnés du Café de la Régence, place du Théâtre-Français (actuellement place André-Malraux) à Paris, réunis autour de Charles de la Bourdonnais, décident de créer un magazine où vont être retranscrites, sur le papier, les beautés qu’ils voient sur l’échiquier. Il cessera de paraître en 1847.

Les Échecs Moralisés

Échecs Moralisés
Enluminure de la première page des Histoires d’Outre-Mer de Guillaume de Tyr.

Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché.

Moine portant le nom d’Innocent, vers l’an 1400

Lors de leur apparition en Europe, les Échecs, qui se jouent alors aux dés et pour de l’argent, sont fortement condamnés par l’Église. Pourtant, à partir de 1200, la popularité croissante du jeu force l’Église à lever l’interdiction. Les ecclésiastiques entreprennent alors une moralisation des Échecs sous la forme de traités allégoriques. Le premier de ces traités, Innocente Moralité, attribué à Innocent III, pape de 1198 à 1216, exerce une influence prépondérante sur les membres du haut clergé.  Le jeu sert de base à l’instruction civique des jeunes aristocrates, qui prennent ainsi connaissance des différentes catégories de la société médiévale symbolisées par les pièces et pions. Voici ce texte :

« Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché. Les pièces de cet échiquier sont comme les hommes ; ils sortent tous d’un même sac et sont placés dans différents états pendant leur vie ; leurs noms aussi sont différents ; l’un est appelé Roi, l’autre Reine, le troisième Roc (la tour), le quatrième Chevalier, le cinquième Alphin (le fou), le sixième Pion.

Ce jeu est de telle sorte qu’une pièce en prend une autre ; et quand le jeu est fini, elles sont toutes déposées ensemble dans le même lieu, de même que l’homme ; et il n’y a aucune différence entre le Roi et le pauvre Pion, car il arrive bien souvent, lorsque les pièces sont jetées dans le sac, que le Roi se trouve au fond ; et ainsi se trouveront plusieurs des grands de ce monde lorsqu’ils passeront dans l’autre.

Dans ce jeu, le Roi se porte dans toutes les cases qui l’avoisinent et prend tout en ligne directe, ce qui indique que le Roi ne doit pas négliger de faire justice à tous selon le droit, car, de quelque manière qu’agisse un Roi, on le tient pour juste, et ce qui plaît au souverain a force de loi.

La Dame, que nous appelons Fers, marche et prend, en suivant une ligne oblique, parce que les femmes, étant naturellement avares, prennent tout ce qu’elles peuvent, et étant souvent sans mérite ni grâce, sont coupables de rapines et d’injustices.

Le Roc est un juge qui parcourt tout le pays en ligne directe, et ne doit rien prendre d’une manière oblique, par cadeaux ou présents, ni épargner personne, sinon il vérifie la parole d’Amos : « Vous avez changé la justice en fiel, et le fruit de la droiture en ciguë ».

Le Chevalier, en prenant, fait un pas en ligne directe et un autre en ligne oblique, ce qui indique que les seigneurs peuvent prendre justement les redevances qui leur sont dues et des amendes équitables de ceux qui les ont encourues suivant l’exigence des cas ; leur troisième case étant oblique signifie la conduite de ceux d’entre eux qui agissent injustement.

Le pauvre Pion, dans sa simplicité, marche droit devant lui, mais lorsqu’il prend, il le fait obliquement ; ainsi, l’homme pendant qu’il reste pauvre et content marche dans la droiture et vit honnêtement ; mais lorsqu’il recherche les honneurs temporels, il flatte, il rampe, il se parjure et se pousse dans les voies obliques afin d’atteindre à une position supérieure sur l’échiquier de ce monde. Mais quand le pion est arrivé à la dernière limite de sa carrière, il se change en Fers, de la même manière que l’homme, de pauvre et soumis, devient riche et insolent.

Les Alphins sont les divers prélats de l’Église, papes, archevêques et évêques qui sont élevés à leurs sièges moins par l’inspiration de Dieu que par l’autorité royale, le crédit, la brique et l’argent comptant. Ces Alfins se meuvent et font trois pas obliquement pour prendre, car il n’y a que trop de prélats dont l’esprit est perverti par l’amour, la haine ou l’intérêt : de sorte qu’au lieu de reprendre les coupables et de sévir contre les criminels, ils les absolvent de leurs péchés ; et ainsi ceux qui auraient dù détruire le vice sont devenus, par avarice, les suppôts du vice et les avocats du démon.

Dans ce jeu des Échecs, le diable dit échec lorsqu’il insulte quelqu’un et le frappe du dard du péché ; et si celui qui est ainsi frappé ne peut aussitôt se libérer, le diable répétant le coup, lui dit mat et emporte son âme dans la prison d’où ni l’amour ni l’argent ne peuvent le délivrer, car de l’enfer il n’y a pas de rédemption ; et ainsi que le chasseur a des chiens divers pour chasser les divers gibiers, ainsi le coquin et le monde ont des vices de différentes espèces pour séduire les hommes, et tous succombent à la luxure, à la vanité ou à l’intempérance ».

Certaines questions personnelles

En 1897, Herbert George Wells publie un essai intitulé Certaines questions personnelles (Certain Personal Matters), où dans un des articles, il livre sa vision peu aimable des Échecs : « Il n’y a pas de bonheur aux Échecs. La passion pour jouer aux Échecs est l’une des plus inexplicables dans ce monde ». En fait, comme beaucoup de joueurs, il entretenait avec ce jeu une relation ambivalente de haine et de passion mêlées.

Herbert George Wells« La passion pour le jeu d’Échecs est une des plus inexplicables dans le monde. Elle gifle la théorie de la sélection naturelle en plein visage. Les Échecs sont la plus absorbante des occupations ; le moins satisfaisant des désirs ; une excroissance inutile de la vie. Ils anéantissent un homme. Admettons que vous ayez un politicien prometteur ou un artiste en plein essor que vous voulez détruire. Le poignard ou la bombe seront archaïques, maladroits et peu fiables ; mais lui apprendre, lui inoculer les Échecs ! C’est peut-être une bonne chose que la façon convenable d’enseigner les Échecs soit si peu connue que, par conséquent et dans la plupart des cas, la réalisation du complot échouera : le poignard manquera son but. Autrement, nous serions tous des joueurs d’Échecs et il ne resterait personne pour conduire les affaires du monde. Nos hommes d’État resteraient devant leur échiquier de poche alors que le pays irait au diable, notre armée s’enterrerait elle-même dans la fascination de l’échiquier, nos gagneurs de pain oublieraient leurs épouses dans la recherche d’impossibles mats. Le monde entier serait désorganisé. Je peux imaginer cet hypnotisme abominable si imbriqué dans la constitution des hommes que les cochers conduiraient leurs équipages avec des mouvements de Cavaliers vers le haut et le bas de Charing Cross Road. De temps à autre, on trouverait un suicidé avec ce pitoyable message épinglé sur la poitrine : « J’ai fait échec avec ma dame trop tôt. Je ne peux plus supporter cette pensée ». Aucun remords ne peut égaler celui que l’on ressent aux Échecs.

Seulement, et comme on dit, heureusement, on nous apprend à jouer aux Échecs à l’envers. On pose l’échiquier devant le débutant avec toutes les pièces prêtes à en découdre, seize de chaque côté, avec six possibilités de coups, et le pauvre diable est tout simplement accablé et terrifié. Beaucoup de choses se passent, la plupart désagréables, puis vient un mat imminent qui se profile à travers les brumes des pièces. Alors, le débutant quitte les lieux, frappé de terreur, mais indemne, croyant secrètement que tous les joueurs d’Échecs ne sont que des charlatans et que les Échecs intelligents, qui ne sont ni aléatoires ni appris par cœur, se trouvent dans une dimension au-delà de l’intelligence humaine. Mais il s’agit clairement d’une méthode d’apprentissage qui n’a aucun sens. Avant que le débutant ne comprenne comment débute la partie, il doit assurément en comprendre la fin ; comment peut-il commencer à jouer avant qu’il ne connaisse la raison pour laquelle il joue ? C’est comme faire démarrer une course et laisser les athlètes chercher où l’on a caché la ligne d’arrivée. Le vrai professeur d’Échecs, celui qui distille le poison avec subtilité, le fourbe Comus qui transforme les hommes en joueurs d’Échecs, commence entièrement à l’envers. Disons qu’il vous donnera un Roi, une Dame et un pion qui seront placés négligemment sur l’échiquier dans des positions vraisemblables. Vous avez alors une bonne maîtrise des possibilités d’activités de la Dame et du pion sans vous perdre en d’embarrassantes complications. Puis peut-être un Roi, une Dame et un Fou ; un Roi, une Dame et un Cavalier, et ainsi de suite. Cela, en ces jours heureux de votre enfance échiquéenne, vous garantit de toujours jouer une partie gagnante et vous permet de goûter la douceur des Échecs, les délices de prendre l’avantage sur un meilleur joueur que vous. Puis vous passez à des positions plus compliquées et, enfin, vous êtes de retour à une partie avec la position de départ protocolaire. Vous commencez à voir maintenant à quoi tout ce déploiement peut servir et à comprendre pourquoi un gambit diffère d’un autre en sa gloire et sa vertu. Et l’obsession échiquéenne de votre professeur vous captive à partir de là et ne vous lâchera plus. C’est une malédiction jetée sur un homme. Il n’y a pas de bonheur dans les Échecs. M. St George Mivart, qui réussit à trouver du bonheur dans les endroits les plus étranges, aurait bien du mal à le découvrir sur un échiquier. Le doux délice d’un joli mat en est la phase la moins malheureuse. Mais, en général, on découvre peu après que le mat aurait pu avoir lieu deux coups auparavant, ou qu’un coup imprévu vous dépossède de la Dame. Aucun joueur d’Échecs ne dort bien. Après la douloureuse stratégie mise en place lors de la partie, on rejoue la bataille de nouveau. On peut voir avec plus de clarté que c’est la Tour que l’on aurait dû jouer, et pas le Cavalier. Non ! C’est impossible ! Aucun pécheur impénitent qui ne connaît les Échecs n’a jamais été plongé dans ces affres de contrition. De vastes échiquiers déserts s’étendent au-delà des bras de Morphée. De vigoureuses Tours se percutent, des Cavaliers se croisent en sautillant, vos pions sont tous liés et un échec et mat plane de façon menaçante, mais ne se matérialise jamais. Et une fois que l’on a commencé les Échecs de façon appropriée, ils deviennent les os de vos os, la chair de votre chair. Vous êtes vendu, le marché est conclu et l’esprit malin a pénétré.

Jouer des parties est le seul exutoire approprié pour cet insatiable désir, et il y a une classe d’hommes, mystérieux, tristes et à l’allure irréelle, qui se réunissent dans des cafés et qui jouent avec un désir incessant et un feu inextinguible. Ces gens-là se réunissent en clubs et jouent des tournois, des tournois tels que ceux de la Table Ronde n’auraient jamais pu imaginer. Mais d’autres qui ont ce vice, habitent à la campagne, dans des lieux isolés, ce sont des vicaires, des instituteurs et des receveurs municipaux qui, jour après jour, sont consumés par leur passion et ne rencontrent aucun compagnon qui ne leur convienne et qui doivent absolument trouver une échappatoire artificielle à leur énergie mentale. Personne n’a jamais calculé combien de problèmes d’Échecs sérieux sont possibles, et il n’y a aucun doute que les gens qui font des recherches en psychologie seraient heureux que M. le professeur Karl Pearson y réfléchisse un peu. Un nombre tellement vaste est obtenu par toutes les dispositions des pièces, cependant, que même selon la théorie des probabilités, en permettant quelques milliers d’arrangements quotidiens, le même problème ne devrait pas surgir plus de deux fois au cours d’un siècle. En fait, et c’est probablement dû à une erreur dans la théorie des probabilités, le même problème se débrouille pour apparaître plusieurs fois par mois dans différentes publications. Il est bien sûr possible, qu’après tout, le nombre de problèmes sérieux soit limité et que l’on ne fasse que les inventer et les réinventer et que si l’on tenait un dossier, tout le système, jusqu’à quatre ou cinq coups, pût être classé et enregistré au cours de quelques vingtaines d’années. En fait, si l’on écartait les parties où il y a un mauvais coup apparent, il serait peut-être possible que l’on trouve que le nombre de parties raisonnables soit assez limité, et que même notre brillant Lasker ne fait que répéter l’inspiration de quelque Perse enterré depuis des lustres, de quelque Indou muet et sans gloire, mort et oublié il y a fort longtemps. Il est possible qu’au-dessus de chaque partie plane un des précurseurs, des joueurs oubliés maintenant et que les Échecs ne soient en fait, qu’un jeu mort, un jeu hanté, que l’on a fini de jouer, il y a quelques siècles, comme l’est, sans vouloir chicaner, le jeu de dames. Le tempérament artistique, l’irréfléchi tour d’esprit enjoué, fait ce qu’il peut pour illuminer la gravité de ce jeu trop intellectuel. Pour un quelconque mortel se trouve quelque chose d’horrible qui dépasse le descriptible avec ces champions et leurs quatre coups à l’heure (la seule pensée des opérations mentales qui ont lieu pendant quinze minutes suffit à donner mal à la tête). Le jeu rapide sous contrainte appartient à la gaieté et c’est pour cette raison, bien que l’on vénère Steinitz et Lasker, que c’est Bird que l’on aime. Ses victoires scintillent, ses erreurs sont magnifiques. La véritable douceur des Échecs, si les Échecs peuvent être doux, réside à voir la victoire arrachée à l’ombre d’un désastre apparemment irrévocable par une heureuse impertinence. Et parler de bonne humeur me rappelle les parties d’Échecs historiques de Lowson. Lowson avait dit qu’il avait parfois été gai… seulement lorsqu’il était ivre ! Dieu nous en préserve ! Défié, il l’aurait prouvé par quelque exercice de prononciation, quelque mot de passe des Templiers. Il avait proposé de marcher le long du trottoir, de résoudre n’importe quel problème mathématique qu’on lui poserait et, finalement, de jouer aux Échecs contre Mac Bryde. L’autre gentleman fut nommé juge et après avoir mis un petit coussin sur sa tête (uuune perruuuque de juuuge*), il s’endormit immédiatement en une masse informe sur le sofa. La partie commença de façon très solennelle, me rapporta-t-on. Mac Bryde, en me la décrivant plus tard, agitait les mains, ses doigts remuant de bien étrange façon, et dit que l’échiquier se présentait ainsi. La partie fut violente, mais brève. On découvrit que les deux Rois avaient été pris. On eut du mal à convaincre Lowson, mais à la fin il accepta. « Mon gars, est-il censé avoir dit à Mac Bryde, je suis simplement ivre. Cela ne fait aucun doute, et j’ai vraiment honte ». On décida par conséquent que la partie était nulle. La position que je trouvai le lendemain matin était intéressante. La Dame de Lowson était en b6, son Fou en c3, il avait plusieurs pions et son Cavalier occupait une position de force à l’intersection de quatre cases. Mac Bryde avait quatre pions, deux Tours, une Reine, une bière pression et une décoration du manteau de la cheminée placée en demi-cercle en travers de l’échiquier. Je n’ai aucun doute que les fervents des Échecs ricaneront devant cette position, mais à mon avis, il s’agit d’une des plus enjouées qu’il m’ait été donné de voir. Je me souviens que je l’admirais beaucoup à cet instant, en dépit d’une légère céphalée et il s’agit encore de la partie d’Échecs dont je me souviens avec une pure dose de plaisir. Et pourtant, j’ai joué bien des parties ».

Herbert Georges Wells, traduction de Philippe Laplace.

* uuune perruuuque de juuugejudsh wigsh dans le texte original, Judge Wig prononcé par un homme sous l’emprise de l’alcool.

Le texte en anglais.