Archives de catégorie : Littérature

Le passage du miroir

Le 4 juillet 1862, Charles Lutwidge Dodgson et son ami Robinson Duckworth organisent une expédition en bateau sur l’Isis pour les petites Liddell, les filles du Doyen de Christ Church, à Oxford. Il y a là Alice, âgée de dix ans, Édith et Lorina, ses sœurs. Tout en ramant, Dodgson improvise un conte pour divertir son jeune auditoire. C’est ainsi que naîtra la première aventure d’Alice qui se poursuivra, dans le second opus, de l’autre côté du miroir.

lewis carroll miroir
Illustration de Sir John Tenniel, 1866.

Ce salon-ci n’est pas tenu aussi bien que l’autre », se dit Alice, en remarquant que plusieurs pièces du jeu d’échecs étaient tombées parmi les cendres du foyer ; mais, un instant plus tard, c’est avec un bref « Oh ! » de surprise qu’elle se mettait à quatre pattes pour les mieux observer. Les pièces du jeu d’échecs déambulaient deux par deux !
« Voici le Roi Rouge et la Reine Rouge, dit (à voix très basse, de peur de les effrayer) Alice, et voici le Roi Blanc et la Reine Blanche assis sur le tranchant de la pelle à charbon… puis voila deux Tours marchant bras dessus, bras dessous… Je ne crois pas qu’ils puissent m’entendre, poursuivit-elle en baissant un peu plus la tête, et je suis à peu près certaine qu’ils ne peuvent me voir. J’ai l’impression d’être invisible… »
À cet instant, s’élevant de la table qui se trouvait derrière Alice, on entendit un glapissement qui fit se retourner la fillette, juste à temps pour voir l’un des Pions Blancs tomber à la renverse et se mettre à gigoter : elle l’observa avec beaucoup de curiosité en se demandant ce qu’il allait se passer ensuite.
« C’est la voix de mon enfant ! s’écria la Reine Blanche en s’élançant en avant et en bousculant au passage le Roi avec une violence telle qu’elle le fit choir au beau milieu des cendres. Ma chère petite Lily ! Mon impériale mignonne ! » Et elle se mit à escalader avec frénésie la paroi du garde-feu.
« Impériale andouille ! » grommela le Roi en frottant son nez tout meurtri (Il avait le droit d’être quelque peu fâché contre la Reine, car il était couvert de cendres de la tête aux pieds).
Alice était très désireuse de se rendre utile et, comme la pauvre petite Lily criait à vous faire craindre de la voir tomber en convulsions, elle empoigna bien vite la Reine pour la poser sur la table à côté de sa bruyante fillette.
La Reine s’affala sur son séant ; elle suffoquait ; le rapide voyage qu’elle venait d’effectuer à travers les airs lui avait coupé le souffle et, durant une minute ou deux, elle ne put faire rien d’autre que serrer en silence dans ses bras la petite Lily. Dès qu’elle eut à peu près recouvré l’usage de ses poumons, elle cria au Roi Blanc, qui était resté assis, maussade, parmi les cendres : « Attention au volcan ! »
« Quel volcan ? » s’enquit le Roi en regardant, d’un air inquiet, le feu, comme s’il jugeait que ce fût l’endroit où I’on avait le plus de chances de découvrir un cratère en éruption.
« M’a… fait… sauter en I’air, hoqueta la Reine, encore quelque peu haletante. Attention de monter… de la manière normale… de ne pas vous faire… projeter en I’air ! »
Alice regarda le Roi Blanc grimper lentement de barreau en barreau, puis elle finit par dire : « Mais, à ce train-là, vous allez mettre des heures et des heures pour atteindre la table ! Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux que je vous aide ? » Le Roi ne prêta pas la moindre attention à sa question : il était évident qu’il ne pouvait ni voir ni entendre la petite fille.
Alice le prit très délicatement entre le pouce et I’index et, afin de ne pas lui couper le souffle, le souleva plus lentement qu’elle n’avait soulevé la Reine ; mais avant de le poser sur la table, elle crut bon de l’épousseter un peu, car il était tout couvert de cendre.
Elle raconta par la suite que, de sa vie, elle n’avait contemplé figure pareille à celle que fit le Roi lorsqu’il se vit tenu en l’air et épousseté par une invisible main : il était bien trop stupéfait pour crier, mais ses yeux et sa bouche s’agrandirent et s’arrondirent de la manière la plus cocasse. Alice, à ce spectacle, fut prise d’un fou rire tel que sa main tremblait et qu’elle faillit laisser choir le monarque sur le plancher.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971).

Un autre extrait…

Jouer à l’aveugle

« … on n’avait pas à faire à des pièces visibles, audibles, palpables, dont la ciselure précieuse et la matérialité le gênaient toujours et qui lui semblaient la grossière enveloppe terrestre de forces invisibles et merveilleuses. C’est quand il jouait à l’aveugle qu’il ressentait ces forces diverses dans leur pureté originelle. Alors, il ne voyait plus ni la crinière roide des chevaux, ni les petites têtes luisantes des pions, mais sentait que telle ou telle case imaginée était occupée par une force qui s’y concentrait, de sorte que le mouvement de la pièce se présentait à lui comme une décharge, un coup de foudre ; tout le champ de l’échiquier frémissait d’une tension dont il était maître, accumulant ou libérant à sa guise la force électrique. »

Vladimir Nabokov, La défense Loujine

Les Échecs moralisés

Jacques de Cessoles, à la fin du XIIIe siècle, réunit plusieurs sermons populaires à l’époque pour écrire son œuvre « Liber de moribus hominum et officiis nobilium ac popularium super ludo scacchorum ». Voici l’un des très nombreux manuscrits en latin de son œuvre, conservé à la bibliothèque municipale de Dijon.

Échecs moralisés Cessoles
Le roi Evil-Mérodak, roi de Babylone en 562-560 avant J.-C., et le philosophe Xerxès jouant aux échecs

« Au nom du Seigneur, amen. Ici commence le prologue de ce Livre des Mœurs des Hommes et des Devoirs des Nobles, au travers du Jeu des Échecs, qui fut composé par le frère Jacques de Cessoles, de l’ordre des Frères Prédicateurs. Ayant été prié par des frères de l’Ordre, ainsi que par divers séculiers, de transcrire l’amusant jeu des échecs, qui contient un enseignement remarquable quant à la conduite des moeurs ainsi que celle de la guerre, je réalise leur désir. Il est vrai que j’en avais prêché au préalable le contenu au peuple, et cela avait plu à moult gentilshommes. »

Échecs moralisés CessolesEn Italie au début du XIVsiècle, le dominicain Jacques de Cessoles prêche sur « les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d’échecs ». L’ouvrage est une compilation de ses sermons, traduit en français par un dominicain parisien, Jean Ferron, et par Jean de Vignay, traducteur de nombreux textes latins. Sous la forme d’un traité de morale qui trouve dans le jeu d’échecs son fil conducteur, l’auteur fait l’histoire du jeu, puis décrit les pièces nobles et les pièces secondaires en donnant à chacune une valeur symbolique représentative des rapports sociaux de son temps. Le manuscrit est illustré de 13 miniatures représentant les figures des échecs (différentes de celles du jeu actuel). Sur la page de titre sont représentés le roi Evil-Mérodak, roi de Babylone en 562-560 avant J.-C., et le philosophe Xerxès jouant aux échecs.

La provenance est incertaine, mais sûrement bourguignonne. La reliure du XVe siècle fait penser que le manuscrit pourrait provenir de l’abbaye de Cîteaux, mais cette traduction française ne figure dans aucun catalogue de la bibliothèque de l’abbaye qui conservait en 1480 trois exemplaires latins. Le manuscrit serait entré à la Bibliothèque de Dijon après la confiscation des biens de l’abbaye pendant la Révolution.


Document numérique

Échiquier magique

Premier épisode de la série, Harry Potter à l’École des Sorciers, véritable phénomène de société, sous ses aspects enfantins, ce film de Chris Columbus réussit un tour de force : créer un univers cinématographique empreint de magie concrétisant pour des millions d’enfants les livres de J.K. Rowling et posant les bases de ce qui deviendra une saga aussi culte à l’écran qu’elle l’était à l’écrit. Sur un échiquier géant, une des protections de la Pierre philosophale, nos trois héros devront se substituer à trois pièces noires : Harry prendra la place d’un fou, Hermione d’une tour et Ron la place d’un cavalier. Ils affrontent les pièces blanches dans une partie brutale où les pièces volent en éclats.

Échiquier magique

La deuxième salle était plongée dans une telle obscurité qu’ils ne voyaient plus rien. Mais lorsqu’ils eurent franchi le seuil de la porte, une lumière éclatante jaillit soudain en leur révélant un spectacle étonnant.
Ils se trouvaient au bord d’un échiquier géant, derrière des pièces noires qui étaient plus grandes qu’eux et semblaient avoir été sculptées dans de la pierre. En face d’eux, de l’autre côté de la salle, se tenaient les pièces blanches. Harry et les deux autres furent parcourus d’un frisson. Les pièces blanches n’avaient pas de visage.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? murmura Harry.
— C’est évident, non ? dit Ron. Il va falloir jouer une partie d’échecs pour arriver de l’autre côté.
Derrière les pièces blanches, ils apercevaient une autre porte.
— Comment on va s’y prendre ? demanda Hermione, inquiète.
— Nous serons sans doute obligés de nous transformer nous-mêmes en pièces d’échecs, dit Ron.
Il s’avança vers un cavalier noir et posa la main sur le cheval. Aussitôt, la pierre s’anima. Le cheval frappa l’échiquier de ses sabots et le cavalier tourna vers Ron sa tête coiffée d’un casque.
— Il faut… euh… qu’on se joigne à vous pour passer de l’autre côté ? demanda Ron.
Le cavalier noir approuva d’un signe de tête. Ron se tourna vers les deux autres.
— Il faut bien réfléchir, dit-il. On va devoir prendre la place de trois des pièces noires.
Harry et Hermione restèrent silencieux, attendant que Ron ait pris une décision.
— Ne vous vexez pas, dit-il enfin, mais vous n’êtes pas très bons aux échecs, tous les deux.
— On ne se vexe pas, dit Harry. Dis-nous simplement ce qu’on doit faire.
— Toi, Harry, tu prends la place de ce fou et toi, Hermione tu te mets du même côté sur la case de la tour.
— Et toi ?
— Moi, je prends la place du cavalier, dit Ron.
Les pièces blanches avaient entendu car à cet instant, un cavalier, un fou et une tour quittèrent l’échiquier, laissant trois cases vides que Ron, Harry et Hermione occupèrent.
— Les blancs jouent toujours les premiers, dit Ron en scrutant l’autre extrémité de l’échiquier, Regardez…
Un pion blanc venait d’avancer de deux cases.
Ron commença alors à donner ses ordres aux pièces noires et elles se déplacèrent sans bruit là où il les envoyait. Harry sentit ses jambes faiblir. Que se passerait-il si jamais ils perdaient ?
— Harry, déplace-toi de quatre cases en diagonale vers la droite.
Leur premier choc fut de voir le camp adverse prendre leur autre cavalier. La reine blanche l’assomma en le jetant à bas de sa monture et le traîna au bord de l’échiquier où il resta immobile, face contre terre.
— C’était nécessaire, dit Ron qui paraissait secoué. Maintenant, tu vas pouvoir prendre ce fou, Hermione. Vas-y.
Chaque fois qu’elles perdaient un de leurs hommes, les pièces blanches se montraient sans pitié et bientôt, il y eut une rangée de pièces noires hors de combat alignées le long du mur. Mais Ron s’arrangeait pour prendre autant de pièces blanches qu’ils en avaient perdu de noires.
— On y est presque, murmura-t-il. Voyons, réfléchissons…
La reine blanche tourna vers lui sa tête sans visage.
— Oui, dit Ron à voix basse, c’est le seul moyen… Je dois me faire prendre…
— NON ! s’écrièrent les deux autres.


— C’est le jeu, répliqua Ron. Il faut savoir faire des sacrifices ! Je vais avancer et elle me prendra, ce qui te permettra de faire échec et mat, Harry.
— Mais…
— Tu veux arrêter Rogue, ou pas ?
— Ron…
— Si tu ne te dépêches pas, il va s’emparer de la Pierre !
Il n’y avait rien d’autre à faire.
— Prêt ? demanda Ron, le teint pâle, mais l’air décidé. J’y vais… et ne traînez pas ici quand vous aurez gagné.
Il s’avança. La reine blanche abattit alors son bras de pierre sur sa tête. Ron s’effondra et la reine le traîna jusqu’au bord de l’échiquier. En le voyant assommé, Hermione avait poussé un cri, mais elle n’avait pas bougé de sa case.
En tremblant, Harry se déplaça de trois cases vers la gauche.
Aussitôt, le roi blanc ôta sa couronne et la jeta aux pieds de Harry. Ils avaient gagné. Les pièces blanches s’écartèrent en s’inclinant, dégageant l’accès à la porte du fond. Après avoir jeté à Ron un dernier regard navré, Harry et Hermione franchirent la porte et s’engouffrèrent dans un autre passage.

Les Échecs, théâtre de l’inéluctable

Éric-Emmanuel Schmitt, auteur et dramaturge à succès, évoque le jeu d’Échecs et ses rapports avec la littérature et le théatre :

Éric-Emmanuel Schmitt
Les fondus de Bourgogne (Affiche)

Pourquoi les Échecs ont-ils si souvent été abordés en littérature ?

« Les Échecs sont une métaphore de la vie. Dans le jeu comme dans l’existence, il y a des données qui nous précèdent, des règles que nous n’avons pas choisies, un espace qui a été arbitrairement découpé et des personnages qui nous sont imposés. À nous de jouer ! Cela peut devenir horrible ou délicieux : cela dépend de nous. Apprendre à jouer sur un échiquier ou apprendre à vivre, cela fait appel à la réflexion, à la compréhension des lois et à leur interprétation. Un sage s’habitue à la condition humaine comme on s’habitue à une situation non choisie. Par son astuce, par ses pensées, par son travail sur ses émotions et ses angoisses, il arrive à entrer dans le jeu, à en jouir au lieu de subir ».

Le temps, l’espace et la matière, dimensions importantes dans le jeu d’Échecs, représentent une scène de théâtre pour Éric-Emmanuel Schmitt :

« Lorsque j’écris une pièce, je dois faire parler et bouger les personnages avec beaucoup de soin, car le moindre mouvement aura des conséquences pour toute la suite. Les Échecs me semblent symboliser le monde des conséquences inéluctables. En tant qu’écrivain, j’y suis soumis. La différence vient de ce que j’invente les situations et les figurines à chaque fois. Et qu’il n’y a pas de règles héritées. Sinon celles que j’invente à chaque fois ».

Éric-Emmanuel Schmitt

Les Échecs, c’est pas sorcier !


Ron, sur l’échiquier magique de son grand-père, initie Harry au Jeu des Rois dans le premier épisode de la saga, Harry Potter à l’école des sorciers. Les pièces de cette version sorcière, quelque peu barbare au goût d’Hermione, sont les fameuses figurines de Lewis, découvertes en 1831 dans la baie de Uig, sur l’île de Lewis, une des îles Hébrides en Écosse, gravées dans de l’ivoire de morse.

Pièces parfois capricieux et susceptibles : « Les règles étaient les mêmes que chez les Moldus, sauf que les pièces étaient vivantes, ce qui leur donnait l’air d’une armée partant à la bataille. L’échiquier de Ron était vieux et tout abîmé. Comme toutes ses affaires, il avait appartenu à un autre membre de sa famille — son grand-père en l’occurrence. L’âge des pièces, cependant, constituait plutôt un avantage, car depuis le temps qu’il les fréquentait, Ron les connaissait si bien qu’il n’avait aucun mal à leur faire faire ce qu’il voulait.

Harry, en revanche, jouait avec des pièces que Seamus Finnigan lui avait prêtées et qui ne lui faisaient aucune confiance. Il ne savait pas très bien jouer et les pièces contestaient sans cesse ses décisions, ce qui jetait la confusion dans le jeu » J.K. Rowling.

Le cavalier noir

Deux mois après la mort du célèbre romancier Sebastian Knight, son jeune demi-frère entreprend d’écrire sa biographie, de démêler le vrai du faux d’une destinée hors du commun. Enquête haletante, le premier roman que Nabokov en anglais constitue une réflexion amère sur l’impossibilité de parvenir à connaître la vraie vie d’un autre être, fût-ce du plus proche.

Nabokov Knight

La porte où je sonnai me fut ouverte par un homme maigre, grand, aux cheveux en broussaille, en manches de chemise, sans col, mais l’encolure munie d’un bouton doré. Il tenait à la main une pièce de jeu d’échecs – un cavalier noir. Je le saluai en russe.
– Entrez, entrez, me dit-il jovialement comme s’il m’eût attendu.
– Je m’appelle Un Tel, dis-je.
– Et moi, s’écria-t-il, Pavl Pavlitch Retchnoy, et il partit d’un gros rire, comme si c’eût été une bonne plaisanterie. « S’il vous plaît », dit-il en pointant son cavalier d’échecs vers une porte ouverte.
La pièce où j’entrai était sans prétentions ; il y avait une machine à coudre dans un coin, et dans l’air une légère odeur de toiles pour lingerie. Un homme de lourde stature était assis de travers à une table sur laquelle était étalé un échiquier en toile cirée, dont les cases étaient trop petites pour les pièces. Il regardait celles-ci du coin de l’œil, tandis qu’au coin de sa bouche le porte-cigarettes vide regardait de l’autre côté. Un joli petit garçon de quatre ou cinq ans était agenouillé sur le parquet, entouré de minuscules automobiles. Pavl Pavlitch lança sur la table le cavalier noir et la tête de celui-ci se détacha. Noir la revissa soigneusement.
– Asseyez-vous, dit Pavl Pavlitch. C’est mon cousin, ajouta-t-il. Noir salua. Je m’assis sur la troisième (et dernière) chaise. L’enfant se releva pour venir à moi et me montra silencieusement un crayon rouge et bleu tout neuf.
– Je pourrais te prendre la tour, maintenant, si je voulais, dit Noir sombrement, mais j’ai un meilleur coup à jouer.
Il souleva sa reine et délicatement l’insinua dans un groupe de pions jaunâtres – dont l’un était figuré par un dé à coudre.
La main de Pavl Pavlitch fondit sur l’échiquier et il prit la reine avec son fou. Puis il rit à gorge déployée.
– Et maintenant, dit Noir calmement quand Blanc eut cessé de s’esclaffer, maintenant te voilà dans le lac. Échec, mon mignon !

Vladimir Nabokov, La Vraie Vie de Sébastien Knight, 1941

Père et fils

Bertrand Russell
Le philosophe et mathématicien B. Russell photographié par Peter Stackpole à son domicile en Californie tout en jouant avec son fils John Conrad.

Cette photographie fut publiée dans la revue Life en avril 1940. Bertrand Russell est considéré comme l’un des plus importants philosophes du XXe siècle. Mathématicien et philosophe, né en Grande-Bretagne (Pays de Galles), petit fils du Premier ministre (John Russell), il est considéré comme le fondateur de la logique moderne. Après avoir perdu très tôt ses parents, il rejette la religion et trouve dans les mathématiques le moyen de satisfaire ses besoins de certitude.

« L’homme qui aime les Échecs suffisamment pour attendre tout au long de sa journée de travail la partie qu’il jouera dans la soirée est chanceux, écrivait-il en 1930 dans La conquête du bonheur, mais l’homme qui abandonne sont travail pour jouer aux Échecs le jour durant, a perdu la vertu de la modération ».

Hector Servadac

Roman d’aventures de Jules Verne, paru en 1877, Hector Servadac est l’un de ses ouvrages les plus drôles et hallucinés. Hector et quelques terrestres se retrouvent sur une comète après que celle ci eut frôlé la terre, lui arrachant au passage de l’atmosphère, de l’eau etc. Ils entreprennent alors un long voyage de deux ans dans le système solaire. Beaucoup de personnalité différentes vont ainsi cohabiter et faire ressortir les défauts négatifs et positifs de la nature humaine. Roman atypique qui ouvre une nouvelle dimension de science fiction.

Hector Servadac
Illustration de Paul Dominique Philippoteaux pour la première édition de Hector Servadac (1877)

« Je prendrai votre fou si vous voulez bien le permettre, dit le brigadier Murphy, qui, après deux jours d’hésitation, se décida enfin à jouer ce coup, longuement médité.

— Je le permets, puisque je ne puis l’empêcher », répondit le major Oliphant, absorbé dans la contemplation de l’échiquier.

Cela se passait dans la matinée du 17 février – ancien calendrier –, et la journée entière s’écoula avant que le major Oliphant eût répondu au coup du brigadier Murphy.

Du reste, il convient de dire que cette partie d’échecs était commencée depuis quatre mois, et que les deux adversaires n’avaient encore joué que vingt coups. Tous deux étaient, d’ailleurs, de l’école de l’illustre Philidor, qui prétend que nul n’est fort à ce jeu, s’il ne sait jouer les pions, – qu’il appelle « l’âme des échecs ». Aussi, pas un pion n’avait-il été légèrement livré jusqu’alors.

C’est que le brigadier Hénage Finch Murphy et le major Sir John Temple Oliphant ne donnaient jamais rien au hasard et n’agissaient, en toutes circonstances, qu’après mûres réflexions.

Jules Verne

Nabokov – Lolita

Nabokov LolitaLolita, scandale dès sa sortie en 1955, chef-d’œuvre de Vladimir Nabokov, reste l’un des romans les plus critiqués du XXe siècle. « Contrairement à la plupart des livres controversés, écrit Charles McGrath dans le New York Times, la lame de Lolita ne semble pas s’être émoussée avec le temps. Là où Ulysse ou L’Amant de Lady Chatterley, par exemple, ont désormais un air familier, inoffensif, voire même charmant, le chef-d’œuvre de Nabokov est encore plus dérangeant qu’il ne l’était jadis ». N’oublions pas que l’histoire qui nous est contée est celle d’un homme qu’on désignerait aujourd’hui comme un pédophile. Il s’appelle Humbert Humbert et à presque 40 ans, il devient l’amant de Lolita, jeune américaine de 12 ans à peine. Nous lisons en fait sa confession, écrite depuis sa cellule de prison dans laquelle il attend son procès pour meurtre. Il a en effet tué celui pour lequel Lolita l’a quitté.

Vladimir Nabokov, écrivain passionné d’Échecs et problémiste, introduit notre jeu dans nombreuses de ses œuvres. En voici des passages tirés de Lolita :

« Je résolus peu après, pour ma propre sauvegarde, de me marier. Il me parut qu’une vie régulière, des repas mitonnés à la maison, les mille et une conventions du mariage, le train train prophylactique des devoirs de l’alcôve, et peut-être même – pourquoi pas ? – l’épanouissement de certaines valeurs morales, de certains succédanés spirituels, sauraient m’aider, sinon à me libérer de mes rêves dégradants et périlleux, du moins à leur imposer une docilité pacifique. […] Après de longues réflexions, je fixai mon choix sur la fille d’un brave médecin polonais qui me soignait à l’époque pour des accès de vertige et de tachycardie. Je jouais aux Échecs avec lui pendant que sa fille me guignait de derrière son chevalet et me dérobait pupilles ou phalanges pour les interpoler dans les nigauderies cubistes que les jeunes filles accomplies aimaient à peindre alors plutôt que des agnelets ou des lilas. […]

Nous jouions aux Échecs deux ou trois fois par semaine et, pour des raisons évidentes, je m’arrangeais pour que ce fût chez nous plutôt que chez lui. Assis tel un vieux poussah disloqué, ses mains dodues sur les genoux, il contemplait fixement l’échiquier comme si c’eût été un cadavre à l’autopsie. Il méditait une dizaine de minutes en soufflant par les naseaux – et il commettait un impair grotesque. Ou bien le brave homme, après avoir réfléchi plus longtemps encore, lançait : « Au roi ! » – une sorte de jappement sourd de vieux chien, mourant en un gargouillement rauque qui faisait trembloter ses bajoues ; et il levait soudain ses sourcils circonflexes avec un profond soupir quand je lui faisais remarquer qu’il était lui-même en échec. […]

Il est probable que je sois particulièrement sensible à la magie des jeux. Au cours de mes séances d’Échecs avec Gaston, l’échiquier m’apparaissait comme un bassin d’eau limpide, avec des coquillages et des stratagèmes rarissimes se détachant en rose sur la tesselle polie du fond carré, tandis que mon partenaire égaré n’y voyait que limon et encre de seiche ».

Vladimir Nabokov, Lolita