Archives de catégorie : Littérature

À travers le miroir

Lewis Carroll travers miroir échecs
Série de cartes postales russes de Mitrofanov  d’après Lewis Carroll, 2013.

Lors d’un après-midi d’hiver, Alice s’ennuie et entreprend d’apprendre les échecs à sa petite chatte Kitty et se livre à son jeu favori : « Faisons semblant de … ». Se hissant sur la cheminée, le grand miroir s’efface peu à peu et Alice se retrouve dans un monde inversé, parcourant un échiquier, petit pion qui deviendra reine.

« Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, 1871

Un banquet royal

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II y avait, au haut bout de la table, trois chaises ; les Reines Rouge et Blanche occupaient deux d’entre elles, mais celle du milieu était vide. Alice s’y assit, assez mal à l’aise à cause du silence ambiant, attendant impatiemment que quelqu’un prît la parole.
À la fin ce fut la Reine Rouge qui s’en chargea : « Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle. Que l’on serve le rôt ! » Et les domestiques déposèrent un gigot de mouton devant Alice, qui le contempla avec quelque appréhension, car jamais auparavant elle n’avait eu I’occasion de découper pareille pièce.
« Vous avez I’air un peu intimidé, dit la Reine Rouge ; souffrez que je vous présente à ce gigot de mouton : « Alice… Mouton ; Mouton. Alice ». Le gigot se mit debout dans le plat et s’inclina devant Alice ; la fillette lui rendit son salut en se demandant si elle devait rire ou avoir peur.
« Puis-je vous en donner une tranche ? » demanda-t-elle en prenant en main le couteau et la fourchette, et en tournant la tête vers I’une des Reines, puis vers I’autre.
« Certes, non, répondit la Reine Rouge d’un ton catégorique ; il est contraire à I’étiquette de découper quelqu’un à qui I’on a été présenté. Que I’on remporte le gigot ! » Et les domestiques I’enlevèrent, et le remplacèrent sur la table par un énorme plum-pudding.
« S’il vous plaît, je ne désire pas que I’on me présente au pudding, se hâta de dire Alice ; ou alors il n’y aura plus de dîner du tout. Puis-je vous en donner une part ? »
Mais la Reine Rouge prit un air renfrogné et grommela : « Pudding. Alice ; Alice… Pudding. Que I’on remporte le pudding ! » et les domestiques l’enlevèrent avant qu’Alice n’eût le temps de lui rendre son salut. Néanmoins, comme elle ne voyait pas pourquoi la Reine Rouge eut dû être la seule à commander, elle décida de tenter une expérience. Elle ordonna : « Serveur ! Rapportez le pudding ! » et le pudding se retrouva immédiatement devant elle, comme par un coup de baguette magique. Il était si gros qu’elle ne put s’empêcher, devant lui, de se sentir un peu intimidée, comme elle I’avait été en présence du gigot de mouton ; pourtant, elle surmonta cette faiblesse par un effort de volonté et découpa une part de pudding qu’elle tendit à la Reine Rouge.
« Quelle impertinence ! s’exclama le Pudding. Je me demande si vous aimeriez que I’on découpât une tranche de vous-même, espèce de créature ! »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

La Reine Alice

Jacques Roubaud écrit : « La poésie, c’est d’abord un jeu, c’est un jeu de langage, et comme tous les autres jeux de langage, il a ses règles propres. » C’est en raison de leur caractère parfaitement réglé que Lewis Carroll choisit les échecs dans l’Autre côté du Miroir, contrebalançant l’aspect débridé de son texte. « Il soulignait ainsi, ajoute Bernard Schulkrick dans Échiquiers d’encre : le jeu d’échecs et des lettres, que la poésie n’apparaît pas réduite au statut de simple jeu, sans être en même temps soumise à la rigueur des règles. »

queen-alice

« Vraiment, c’est magnifique ! s’exclama Alice. Jamais, je ne me serais attendue à être Reine si tôt… Et pour dire à Votre Majesté toute la vérité, ajouta-t-elle d’un ton sévère (elle ne détestait pas se morigéner elle-même de temps à autre), il est inadmissible que vous continuiez à vous prélasser sur l’herbe comme cela ! Les Reines, voyez-vous bien, doivent avoir de la dignité ! »
Elle se leva donc et se mit à marcher de long en large, avec une certaine raideur d’abord, car elle redoutait que sa couronne ne tombât ; mais elle se rasséréna bientôt à la pensée qu’il n’y avait personne pour la regarder. « Et du reste, dit-elle en se rasseyant, si je suis vraiment Reine, je m’en tirerai très bien au bout d’un certain temps. »
Tout ce qu’il lui arrivait était si étrange qu’elle n’éprouva pas le moindre étonnement à se trouver tout à coup assise entre la Reine Rouge et la Reine Blanche ; elle eût bien aimé leur demander comment elles étaient venues là, mais elle craignait que cela ne fût plus ou moins contraire aux règles de la politesse. Par contre, il ne pouvait y avoir de mal, pensa-t-elle, à demander si la partie était terminée. S’il vous plaît, se mit-elle à dire en adressant à la Reine Rouge un timide regard, voudriez-vous m’apprendre… »
« Parlez lorsque l’on vous adresse la parole ! » dit, en l’interrompant brutalement, la Reine Rouge.
« Mais, si tout le monde observait cette règle-là, répliqua Alice, toujours prête à argumenter, c’est-à-dire si, pour parler, l’on attendait qu’autrui vous adressât la parole, et si autrui, pour ce faire, attendait, lui aussi, que vous, vous la lui adressassiez d’abord, il est évident, voyez-vous bien, que nul jamais ne dirait rien, de sorte que… »
« Ridicule ! s’exclama la Reine. Voyons, mon enfant, ne comprenez-vous pas que… » Là, elle s’interrompit en fronçant les sourcils, puis, après avoir réfléchi une minute durant, changea brusquement de sujet de conversation : « Que prétendiez-vous dire en vous demandant « si vous étiez vraiment Reine ? » De quel droit vous donnez-vous un pareil titre ? Vous ne pouvez être Reine, savez-vous bien, avant d’avoir passé l’examen idoine. Et plus tôt nous nous y mettrons, mieux cela vaudra. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

Deux cavaliers en liberté

Loin des mièvres clichés qui lui restent parfois encore attachés, les aventures d’Alice sont des fantaisies troublantes. Du philosophe Gilles Deleuze, au psychanalyste Jacque Lacan, en passant par les surréalistes, tous soulignèrent la modernité et la force « d’une œuvre qui recèle de fulgurantes intuitions concernant la logique, le langage le sens ou l’inconscient […] laissant poindre au revers des dialogues nonsensiques un savoir anticipateur sur l’être et le langage, ancré dans le savoir de l’inconscient* ».

À cet instant, elle fut interrompue dans ses réflexions par un « Holà ! Holà ! Échec ! » retentissant, et un Cavalier, recouvert d’une armure cramoisie, arriva au galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d’armes. Au moment précis où il allait I’atteindre, son cheval s’arrêta brusquement : « Vous êtes ma prisonnière ! » s’écria le Cavalier en dégringolant de sa monture.

Si effrayée qu’elle fût, Alice, en cet instant, eut plus peur encore pour lui que pour elle-même, et ce ne fut pas sans une certaine anxiété qu’elle le regarda se remettre en selle. Dès qu’il y fut confortablement réinstallé, il commença, pour la seconde fois, de dire : « Vous êtes ma… », mais quelqu’un d’autre criant : « Holà ! Holà ! Échec ! » I’interrompit. Quelque peu surprise, Alice se retourna de manière à faire face au nouvel ennemi.
II s’agissait, cette fois, d’un Cavalier Blanc. II s’arrêta net à la hauteur d’Alice et dégringola de son cheval tout comme l’avait fait le Cavalier Rouge ; puis il se remit en selle, et les deux cavaliers restèrent à se dévisager I’un I’autre sans mot dire. Quelque peu effarée, Alice attachait tour à tour son regard sur chacun d’eux.
« C’est ma prisonnière, à moi, ne l’oubliez pas ! » déclara enfin le Cavalier Rouge.
« Oui, mais, moi, je suis venu à son secours ! » répondit le Cavalier Blanc.
« Puisqu’il en est ainsi, nous allons nous battre pour savoir à qui elle sera », dit le Cavalier Rouge en prenant son casque (qui pendait à sa selle et affectait vaguement la forme d’une tête de cheval), et en s’en coiffant.
« Vous observerez, bien entendu, les Règles du Loyal Combat ? » s’enquit le Cavalier Blanc en mettant, à son tour, son casque.
« Je n’y manque jamais », répondit le Cavalier Rouge. Sur quoi, ils se mirent à s’assener mutuellement des coups de leur masse d’armes avec une fureur si grande, qu’Alice dut se réfugier derrière un arbre pour se mettre à I’abri des coups.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

* Sophie Maret, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll: Les Fiches de lecture de l’Encyclopædia Universalis.

L’armée du Roi Blanc

Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Carroll – auteur glorifié d’Alice au Pays des Merveilles – souffrait d’une obsession maladive pour les fillettes, écrit Marc-André Cotton dans Regard Conscient. Ses œuvres d’écrivain et de photographe, ainsi que l’abondante correspondance intime qu’il a léguées, permettent de reconstituer l’univers dans lequel il a vécu et de mettre à jour l’origine de ses névroses sexuelles. Ainsi, l’idéalisation de l’enfance qui caractérise la littérature enfantine inaugurée par Carroll porte-t-elle les marques de l’abus et de l’enfermement dans lequel des générations d’enfants furent tenus. Et c’est pourquoi ces écrits fascinent tant.

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Un instant plus tard, des soldats, au pas de charge, arrivaient à travers bois, d’abord par détachements de deux ou de trois, puis par pelotons de dix ou de vingt hommes, et finalement, par régiments si nombreux qu’ils semblaient remplir toute la forêt. Alice, de peur d’être renversée et piétinée, se posta derrière un arbre, et elle les regarda passer.
Elle se dit que, de sa vie, elle n’avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I’un d’eux s’écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d’hommes étendus.
Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu’un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d’arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
« Je les ai envoyés là-bas, tous ! s’écria, d’un ton ravi, le Roi, dès qu’il aperçut Alice. N’avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ? »
« Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m’a-t-il semblé. »
« Quatre mille deux cent sept, c’est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n’ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu’il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n’ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I’un ou I’autre d’entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ? »
« Personne », répondit Alice.
« Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d’un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I’Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c’est de voir, parfois, quelqu’un de bien réel ! »
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d’observer attentivement la route. « Je vois à présent quelqu’un ! s’exclama-t-elle tout à coup. Quelqu’un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres ! » (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)
« Pas bizarres du tout, dit le Roi. C’est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu’il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu’il est heureux. II se nomme Haigha. » (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec « Aïe, gars ! »)

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrtait

Un pion nommé Alice

Enid Shawyer (née Stevens) joua petite fille avec Lewis Carroll. Elle écrira plus tard : « Nous jouions à tous les jeux possibles, mais pas comme nous l’avions appris. Il avait ses propres règles entièrement nouvelles. Pour les échecs, il était, bien sûr, un maître et il n’était pas question de transgresser les règles. Mais jouer aux échecs était le plus amusant : les chevaliers et les fous prenaient vie et tenaient des discussions animées sur les droits des reines ou la propriété des châteaux ».

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Illustration de Sir John Tenniel, 1866.

Elle avait entre-temps planté tous les piquets et Alice, vivement intéressée, la regarda revenir vers I’arbre, puis se mettre à marcher lentement le long de la ligne droite qu’elle venait de tracer. Parvenue au piquet qui marquait le deuxième mètre, elle se retourna et dit : « Un pion, lorsqu’il se déplace pour la première fois, franchit deux cases. Donc, vous traverserez très rapidement la troisième case – par chemin de fer, je suppose – et vous vous trouverez dans la quatrième case en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Or, cette case-Ià appartient à Twideuldeume et à Twideuldie ; la cinquième ne renferme guère que de l’eau… La sixième est la propriété de Heumpty-Deumpty… Mais vous ne faites aucune remarque ? »
« Je… Je ne savais pas que j’avais à en faire une… à ce moment-ci », balbutia Alice.
« Vous auriez dû dire, poursuivit, sur un ton de vive réprimande, la Reine : « C’est très aimable à vous de me dire tout cela… » Enfin, nous supposerons que vous I’avez dit… La septième case est constituée par une forêt – mais un Cavalier vous montrera le chemin – et dans la huitième case nous serons Reines, de conserve, et ce ne sera que festoiement et réjouissances ! » Alice se leva, fit une révérence et se rassit.
Parvenue au piquet suivant, la Reine se retourna derechef et dit : « Quand vous ne pouvez vous rappeler le mot anglais qui désigne tel ou tel objet, parlez français… en marchant, écartez bien les pointes des pieds… et rappelez-vous qui vous êtes ! » Elle ne laissa pas cette fois à Alice le temps de faire une révérence ; elle alla d’un pas vif jusqu’au piquet suivant, se retourna pour dire « au revoir » et se dirigea rapidement vers le dernier piquet.
Alice ne sut jamais comment la chose advint, mais, au moment précis où elle arrivait à la hauteur du dernier piquet, la Reine disparut. S’était-elle volatilisée dans les airs, ou avait-elle couru s’enfoncer sous I’ombrage des bois (« et elle est capable de courir très vite », pensa Alice), impossible de deviner laquelle de ces deux solutions elle avait choisie ; mais ce qu’il y avait de certain, c’est qu’elle était partie, et Alice commença de se souvenir qu’elle était un Pion, et qu’il serait bientôt temps pour elle de se déplacer.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

L’échiquier d’Alice

Lewis Carrol était joueur d’échecs. Dans son journal, il évoque certaines de ses parties : contre le fils de Tennyson qu’il battit très facilement ou bien dans le train pendant son voyage en Russie. Parties malheureusement perdues bien qu’il dût les conservées. Il note dans son journal, le 6 septembre 1866 : « Reçu de chez Vincent, 250 feuilles de partie vierges. Jouer aux échecs est l’occupation familiale en ce moment. Jouer en consultation est des plus intéressant, beaucoup plus que le jeu ordinaire, et noter la partie, pour la rejouer plus tard, ajoute beaucoup à l’intérêt ».

lewis carroll joueur
Illustration de Sir John Tenniel, 1866.

Pendant quelques minutes Alice demeura sans mot dire, à promener dans toutes les directions son regard sur la contrée qui s’étendait devant elle et qui était vraiment une fort étrange contrée. Un grand nombre de petits ruisseaux la parcouraient d’un bout à l’autre, et le terrain compris entre les dits ruisseaux était divisé en carrés par un nombre impressionnant de petites haies vertes perpendiculaires aux ruisseaux.
« Je vous assure que l’on dirait les cases d’un vaste échiquier ! finit par s’écrier Alice. Il devrait y avoir des pièces en train de se déplacer quelque part là-dessus – et effectivement il y en a ! ajouta-t-elle, ravie, tandis que son cœur se mettait à battre plus vite. C’est une grande partie d’échecs qui est en train de se jouer – à l’échelle du monde entier – si cela est vraiment le monde, voyez-vous bien.
Oh ! que c’est amusant ! Comme je voudrais être une de ces pièces-là ! Cela me serait égal d’être un simple Pion, pourvu que je pusse prendre part au jeu… mais, évidemment, j’aimerais mieux encore être une Reine. »
En prononçant ces mots elle lança un timide regard à la vraie Reine, mais sa compagne se contenta de sourire aimablement et lui dit : « C’est un vœu facile à satisfaire. Vous pouvez être, si vous le désirez, le Pion de la Reine Blanche, car Lily est trop jeune pour jouer. Pour commencer, vous prendrez place dans la seconde case ; et quand vous arriverez à la huitième case, vous serez Reine… » À ce moment précis, on ne sait trop pourquoi, elles se mirent à courir.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

Le passage du miroir

Le 4 juillet 1862, Charles Lutwidge Dodgson et son ami Robinson Duckworth organisent une expédition en bateau sur l’Isis pour les petites Liddell, les filles du Doyen de Christ Church, à Oxford. Il y a là Alice, âgée de dix ans, Édith et Lorina, ses sœurs. Tout en ramant, Dodgson improvise un conte pour divertir son jeune auditoire. C’est ainsi que naîtra la première aventure d’Alice qui se poursuivra, dans le second opus, de l’autre côté du miroir.

lewis carroll miroir
Illustration de Sir John Tenniel, 1866.

Ce salon-ci n’est pas tenu aussi bien que l’autre », se dit Alice, en remarquant que plusieurs pièces du jeu d’échecs étaient tombées parmi les cendres du foyer ; mais, un instant plus tard, c’est avec un bref « Oh ! » de surprise qu’elle se mettait à quatre pattes pour les mieux observer. Les pièces du jeu d’échecs déambulaient deux par deux !
« Voici le Roi Rouge et la Reine Rouge, dit (à voix très basse, de peur de les effrayer) Alice, et voici le Roi Blanc et la Reine Blanche assis sur le tranchant de la pelle à charbon… puis voila deux Tours marchant bras dessus, bras dessous… Je ne crois pas qu’ils puissent m’entendre, poursuivit-elle en baissant un peu plus la tête, et je suis à peu près certaine qu’ils ne peuvent me voir. J’ai l’impression d’être invisible… »
À cet instant, s’élevant de la table qui se trouvait derrière Alice, on entendit un glapissement qui fit se retourner la fillette, juste à temps pour voir l’un des Pions Blancs tomber à la renverse et se mettre à gigoter : elle l’observa avec beaucoup de curiosité en se demandant ce qu’il allait se passer ensuite.
« C’est la voix de mon enfant ! s’écria la Reine Blanche en s’élançant en avant et en bousculant au passage le Roi avec une violence telle qu’elle le fit choir au beau milieu des cendres. Ma chère petite Lily ! Mon impériale mignonne ! » Et elle se mit à escalader avec frénésie la paroi du garde-feu.
« Impériale andouille ! » grommela le Roi en frottant son nez tout meurtri (Il avait le droit d’être quelque peu fâché contre la Reine, car il était couvert de cendres de la tête aux pieds).
Alice était très désireuse de se rendre utile et, comme la pauvre petite Lily criait à vous faire craindre de la voir tomber en convulsions, elle empoigna bien vite la Reine pour la poser sur la table à côté de sa bruyante fillette.
La Reine s’affala sur son séant ; elle suffoquait ; le rapide voyage qu’elle venait d’effectuer à travers les airs lui avait coupé le souffle et, durant une minute ou deux, elle ne put faire rien d’autre que serrer en silence dans ses bras la petite Lily. Dès qu’elle eut à peu près recouvré l’usage de ses poumons, elle cria au Roi Blanc, qui était resté assis, maussade, parmi les cendres : « Attention au volcan ! »
« Quel volcan ? » s’enquit le Roi en regardant, d’un air inquiet, le feu, comme s’il jugeait que ce fût l’endroit où I’on avait le plus de chances de découvrir un cratère en éruption.
« M’a… fait… sauter en I’air, hoqueta la Reine, encore quelque peu haletante. Attention de monter… de la manière normale… de ne pas vous faire… projeter en I’air ! »
Alice regarda le Roi Blanc grimper lentement de barreau en barreau, puis elle finit par dire : « Mais, à ce train-là, vous allez mettre des heures et des heures pour atteindre la table ! Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux que je vous aide ? » Le Roi ne prêta pas la moindre attention à sa question : il était évident qu’il ne pouvait ni voir ni entendre la petite fille.
Alice le prit très délicatement entre le pouce et I’index et, afin de ne pas lui couper le souffle, le souleva plus lentement qu’elle n’avait soulevé la Reine ; mais avant de le poser sur la table, elle crut bon de l’épousseter un peu, car il était tout couvert de cendre.
Elle raconta par la suite que, de sa vie, elle n’avait contemplé figure pareille à celle que fit le Roi lorsqu’il se vit tenu en l’air et épousseté par une invisible main : il était bien trop stupéfait pour crier, mais ses yeux et sa bouche s’agrandirent et s’arrondirent de la manière la plus cocasse. Alice, à ce spectacle, fut prise d’un fou rire tel que sa main tremblait et qu’elle faillit laisser choir le monarque sur le plancher.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971).

Un autre extrait…

Jouer à l’aveugle

« … on n’avait pas à faire à des pièces visibles, audibles, palpables, dont la ciselure précieuse et la matérialité le gênaient toujours et qui lui semblaient la grossière enveloppe terrestre de forces invisibles et merveilleuses. C’est quand il jouait à l’aveugle qu’il ressentait ces forces diverses dans leur pureté originelle. Alors, il ne voyait plus ni la crinière roide des chevaux, ni les petites têtes luisantes des pions, mais sentait que telle ou telle case imaginée était occupée par une force qui s’y concentrait, de sorte que le mouvement de la pièce se présentait à lui comme une décharge, un coup de foudre ; tout le champ de l’échiquier frémissait d’une tension dont il était maître, accumulant ou libérant à sa guise la force électrique. »

Vladimir Nabokov, La défense Loujine

Les Échecs moralisés

Jacques de Cessoles, à la fin du XIIIe siècle, réunit plusieurs sermons populaires à l’époque pour écrire son œuvre « Liber de moribus hominum et officiis nobilium ac popularium super ludo scacchorum ». Voici l’un des très nombreux manuscrits en latin de son œuvre, conservé à la bibliothèque municipale de Dijon.

Échecs moralisés Cessoles
Le roi Evil-Mérodak, roi de Babylone en 562-560 avant J.-C., et le philosophe Xerxès jouant aux échecs

« Au nom du Seigneur, amen. Ici commence le prologue de ce Livre des Mœurs des Hommes et des Devoirs des Nobles, au travers du Jeu des Échecs, qui fut composé par le frère Jacques de Cessoles, de l’ordre des Frères Prédicateurs. Ayant été prié par des frères de l’Ordre, ainsi que par divers séculiers, de transcrire l’amusant jeu des échecs, qui contient un enseignement remarquable quant à la conduite des moeurs ainsi que celle de la guerre, je réalise leur désir. Il est vrai que j’en avais prêché au préalable le contenu au peuple, et cela avait plu à moult gentilshommes. »

Échecs moralisés CessolesEn Italie au début du XIVsiècle, le dominicain Jacques de Cessoles prêche sur « les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d’échecs ». L’ouvrage est une compilation de ses sermons, traduit en français par un dominicain parisien, Jean Ferron, et par Jean de Vignay, traducteur de nombreux textes latins. Sous la forme d’un traité de morale qui trouve dans le jeu d’échecs son fil conducteur, l’auteur fait l’histoire du jeu, puis décrit les pièces nobles et les pièces secondaires en donnant à chacune une valeur symbolique représentative des rapports sociaux de son temps. Le manuscrit est illustré de 13 miniatures représentant les figures des échecs (différentes de celles du jeu actuel). Sur la page de titre sont représentés le roi Evil-Mérodak, roi de Babylone en 562-560 avant J.-C., et le philosophe Xerxès jouant aux échecs.

La provenance est incertaine, mais sûrement bourguignonne. La reliure du XVe siècle fait penser que le manuscrit pourrait provenir de l’abbaye de Cîteaux, mais cette traduction française ne figure dans aucun catalogue de la bibliothèque de l’abbaye qui conservait en 1480 trois exemplaires latins. Le manuscrit serait entré à la Bibliothèque de Dijon après la confiscation des biens de l’abbaye pendant la Révolution.


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