Archives de catégorie : Littérature

Survivance

Le poète Luis García Arés (Ávila, 1934-2013) est l’auteur du recueil Sonetos interiors, dont voici un des poèmes sur un thème échiquéen.

PERVIVENCIA

Dura ya medio siglo esta partida
de juego de ajedrez, y en el tablero
me repliego tenaz ante el certero
acoso que me cierra la salida.

Es la Muerte el rival, y va la vida
en el mate sutil que con esmero
intuyo que me tiende el caballero
que a todos trata igual y que no olvida.

Cae la nieve en mi campo y ya hace frío;
no resisten su empuje mis bastiones
y sé que en su celada caeré luego.

Mas ¡qué importa! La dama, el amor mío,
ha tiempo que me dio cuatro peones
que, en cierto modo, seguirán mi juego.

SURVIVANCE

Depuis un demi-siècle, dure cette partie
de jeu d’échecs et, sur l’échiquier,
je me replie, tenace, devant l’évident
harcèlement qui me ferme la sortie.

La mort est la rivale et la vie continue
dans le mat subtil
que me prépare avec soin le cavalier
qui dispose de chacun pareillement et n’oublie pas.

La neige tombe dans mon champ et il fait déjà froid ;
mes forteresses ne résistent plus à ses coups
et je sais, que dans son piège, je tomberai, tôt ou tard.

Mais qu’importe ? La dame, mon amour,
à temps, m’a donné quatre pions
qui, d’une certaine manière, continueront ma partie.

The Game and Playe of Chesse

The Game and Playe of Chesse est un livre de William Caxton, le premier imprimeur anglais. Publié dans les années 1474, il fut considéré pendant un certain temps comme le premier livre publié en anglais, mais ce titre est désormais attribué à Recuyell des Historyes of Troye, également de Caxton. Il était basé sur le Liber de moribus hominum et officiis nobilium popularium ac super ludo scachorum (Le Livre des Mœurs des hommes et les devoirs des nobles et des roturiers, sur le jeu des échecs) de Jacobus de Cessolis. En dépit de son titre, ce livre n’avait en fait que peu à dire sur le jeu d’échecs. C’était une allégorie des structures sociales où chaque rang avait son rôle attribué.

Game Playe Chesse échecs enluminure
Ce texte, le plus diffusé de la fin du Moyen Âge, s’ouvre avec l’histoire d’un roi nommé Evil-Merodach régnant sur Babylone en tyran. Selon la tradition babylonienne, il  gouvernait mal, ne respectant pas les droits de ses sujets, n’écoutant pas les avis de son entourage. Il arrive au pouvoir en tuant son père, Nabuchodonosor II, découpant son corps en trois cents pièces, les donnant en pâture à trois cents oiseaux. Cet assassinat violent trouble Philomètre, un philosophe de la cité de Babylone. À la demande du peuple, il acceptent d’instruire le roi dans l’art de gouverner. À cette fin, Philomètre crée le jeu d’échecs, qu’il apprend d’abord aux courtisans. Quand le souverain voit ses hommes jouer, il veut participer et le sage lui enseigne les règles. Evil-Merodach demande alors à Philomètre :
— Pourquoi as-tu créé ce jeu ?
— Ce jeu t’apprendra à vivre une vie vertueuse, répond le philosophe. Jouer aux échecs, t’enseigneras l’art de la bonne gouvernance.

Les lecteurs rencontrent d’abord le roi, la reine, les évêques (fous), imaginés comme juges, les chevaliers et les tours, représentées ici comme les émissaires du roi. Puis les huit différents pions, qui représentent des métiers allant des agriculteurs aux messagers, en passant par les aubergistes, les changeurs de monnaie, les médecins, les notaires, les forgerons et plusieurs autres artisans et commerçants. Jumelée avec chaque profession, une liste énonce les codes moraux. Le pion qui représente le changeur d’argent, par exemple, manipule de l’or, de l’argent et des biens de valeur et doit ainsi « fuir l’avarice et la convoitise ». Le chevalier, chargé de la sécurité du royaume, doit être « sage, libéral, fort et plein de pitié ». La reine, chargée de donner naissance au futur dirigeant de la communauté, devra veiller à être chaste, sage, honnête, bienveillante », etc. Un royaume doit s’organiser autour de liens et d’associations professionnelles, eux-mêmes régis par la loi morale plutôt que par la parenté.

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1474, le premier livre imprimé sur les échecs

Le Decameron

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Boccace, Décaméron, trad. par Laurent de Premierfait. Parchemin de 395 feuillets, folio 260v (1401-1500)

Dans ce manuscrit du Décameron de Boccace, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, on peut lire : « Le livre appellé Decameron, autrement le prince Galeot surnommé, qui contient cent nouvelles racomptées en dix jours par sept femmes et trois jouvenceaulx, lequel livre ja pieça compila et escripvi Jehan Boccace de Celtald en langaige florentin, et qui nagueres a esté translaté premierement en latin et secondement en françois, a Paris, a l’ostel de noble, sage et honneste homme Bureau de Dampmartin, citoien de Paris, escuier conseillier de trés puissant et trés noble prince Charles, VIe de son nom, roy de France, par moy Laurent de Premierfait, famillier dudit Bureau, lesqueles deux translations, par trois ans faites, furent accomplies le quinziesme jour de juing l’an mil quatre cens et XIIII. »

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Anichino séduit Béatrice – Plus tard, l’amant comblé inflige une correction à l’infortuné mari, déguisé en femme.

Dans la symbolique médiévale, le combat guerrier du jeu d’Échecs évoque l’amour, lui aussi perçu comme une lutte. Dans le Decameron de Boccace, écrit entre 1349 et 1353, Anichino amoureux de la belle Béatrice, se fait engager par Egano, le mari, comme serviteur :

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit :
— Qu’as-tu Anichino ? Cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors :
— « Eh ! Dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs.

À quoi Anichino dit :
« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

Le jeu d’Échecs par ses variantes infinies évoque en ces temps médiévaux l’infini de l’amour, aux joies et aux peines innombrables.

Don Quichotte

Don Quichotte echecs citation
Andreas Paul Weber (1893-1980) – Don Quichotte et Sancho Panza

– Eh bien, reprit don Quichotte, la même chose arrive dans la comédie de ce monde, où les uns font les empereurs, d’autres les pontifes, et finalement autant de personnages qu’on en peut introduire dans une comédie. Mais quand ils arrivent à la fin de la pièce, c’est-à-dire quand la vie finit, la mort leur ôte à tous les oripeaux qui faisaient leur différence, et tous redeviennent égaux dans la sépulture.
— Fameuse comparaison ! s’écria Sancho, quoique pas si nouvelle que je ne l’aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du jeu des échecs ; tant que le jeu dure, chaque pièce a sa destination particulière ; mais quand il finit, on les mêle, on les secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse, ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la sépulture.

Miguel de Cervantes Saavedra, Don Quichotte, tome II

Sancho se réfère aux vers d’Omar Kheyam, poète persan du Moyen-Age : « Nous sommes les pions de la mystérieuse partie d’Échecs jouée par Dieu. Il nous déplace, nous arrête, nous pousse encore, puis nous lance un à un dans la boîte du Néant. »

L’un des contemporains et compatriotes de Cervantes, le poète et dramaturge Lope de Vega (1562-1635), avec qui ils partagèrent les miels du siècle d’or espagnol, écrit :

Piezas somos de ajedrez
y el loco mundo es la tabla
pero en la talega juntos
peones y reyes andan.

« Nous sommes des pièce d’échecs et le monde fou est l’échiquier, mais dans le sac entremêlés, les pions et les rois s’en iront. »

Don Quichotte echecs citation

L’anonymat de la perfection

Julien Gracq échecs

Julien Gracq, décédé en 2007, n’était pas seulement un grand écrivain, mais aussi un passionné d’échecs. Un jeu découvert très tôt, dès ses 13 ans au lycée de Nantes, où il fabriqua lui-même son échiquier et ses pièces. Plus encore que joueur, il était, de son propre aveu, « un lecteur de parties ». « Cela se rattache sans doute au plaisir que je prends aux ouvrages de stratégie : j’ai du goût pour la stratégie en chambre […] Je n’ai jamais été initié au jeu d’échecs. J’ai tâtonné dans leur direction, obstinément je leur ai appartenu dès le début sans que j’y eusse la moindre aptitude, comme la boussole au pôle magnétique. »

Julien Gracq échecs
Une partie de Louis Poirier, dit Julien Gracq, contre sa sœur aînée Suzanne
dans les années vingt.

« En réalité, le jeu d’échecs penche plutôt, quand il s’agit des très grands joueurs, du côté de l’art que du côté de la science. Il y a un fait très curieux : le style personnel apparaît à un très haut niveau, c’est-à-dire seulement chez les très grands joueurs, là où il devrait disparaître puisque le grand joueur doit approcher de la perfection, c’est-à-dire de l’anonymat en somme. »

Julien Gracqau cours d’un entretien radiophonique du 28 mars 1977.

Au jeu des échecs et de l’amour

Le Jeu des eschez moralisé de Jacques de Cessoles, imprimé en 1504

Un couple royal jouant aux échecs (sur un échiquier à trente-six cases, mais avec des pièces allongées très « modernes ». Dans les compartiments latéraux, on voit différents personnages symbolisant tout ensemble les pièces et plusieurs métiers ou états de la société. Bnf

« Dans la lyrique des troubadours, écrit Merritt R. Blakeslee dans son article Lo dous jocx sotils paru dans les Cahiers de civilisation médiévale en 1985, la métaphore de la partie d’échecs amoureuse, qui se range sous la rubrique générale des métaphores du jeu érotique, traduit d’une part l’idée d’un combat entre deux adversaires de haute valeur et d’autre part celle de l’amour comme un rite astreint à des règles complexes et rigides. La métaphore de la partie de dés traduit l’idée de l’amour malheureux ou désordonné. À la spontanéité du coup de dés, qui incite à la licence et à la jouissance immédiate, s’opposent la lenteur, la cérémonie, les contraintes de l’amour dont le symbole est la partie d’échecs, qualités qui imposent un certain ordre au désordre du désir sexuel et à l’imprévu des rapports affectifs ».

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Jacques de Cessoles, Le Livre de la moralité des nobles hommes et des gens du peuple sur le jeu des échecs (Liber de moribus…). Trad. Jean du Vignay. Paris, fin du XIVe siècle ou début du XVe. Parchemin (305 feuillets). BNF, Manuscrits (fr. 1166 f° 14v°)

Il est certain que notre jeu, reflet de la société féodale hiérarchisée et de la prédominance de la noblesse, tenait une place privilégiée dans la vie aristocratique médiévale. Il passait pour exiger de l’intelligence et de l’instruction, « convenir aux vieillards et aux sages, mais aussi à une jeunesse précoce et brillante. C’était probablement un ju de Cambre (jeu de chambre), un divertissement inaccessible aux basses classes qui avait lieu dans la chambre de la dame, ce théâtre conventionnel des passe-temps cultivés de la société courtoise médiévale — lecture, conversation, jeux — et bien sûr, celui des scènes d’amour* ».

Le combat échiquéen évoque de plus doux combats, renforcée par la position de la jambe gauche du joueur
(allusions phalliques). Métaphore pour nous aujourd’hui étrangère, mais qui n’échappait pas à l’homme du  Moyen Âge.

La pensée médiévale, éminemment symbolique, pouvait trouver dans ce jeu mettant en scène rois, reines, cavaliers et pions un espace riche de projection métaphorique. La partie d’Échecs amoureuse, comme la partie de dé, était l’image du jeu érotique , du joc coni selon l’expression de Marcabru, écrivain et troubadour du XIIe siècle. « La métaphore du jeu de l’amour, lo dous joc qu’entre amigua et aman se fai, figure sous une forme ou une autre dans environ onze pour cent des pièces des troubadours* ». La partie d’Échecs évoque deux idées médiévales fondamentales : l’amour comme lutte entre deux adversaires de hautes valeurs et l’amour comme un rituel aux règles subtiles, mais aussi rigides. « Les échecs, qui anoblissent ceux qui s’y adonnent selon les règles prescrites, sont à la fois représentation, divertissement, et contestation où les tensions du désir sexuel s’incarnent sous forme d’un rite dans les tensions du jeu* ».

* Lo dous jocx sotils : la partie d’échecs amoureuse dans la poésie des troubadours, Merritt R. Blakeslee – Cahiers de Civilisation Médiévale Année 1985 28-110-111 pp. 213-222

Prêchi-prêcha

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Jacques de Cessole, « Le jeu des échecs moralisés », traduit par Jean de Vignay.. Date d’édition : 1375-1400. Bnf

Quand il arriva en Europe, amené dans les fontes des conquérants arabes, le jeu d’échecs était encore un jeu de hasard, se jouant avec des dés et pour de l’argent. Il n’était donc pas en odeur de sainteté, condamné et banni par l’église qui plus tard adoucit sa position en raison de la popularité croissante du jeu. Le traité allégorique Quaedam moralitas de scaccorio, attribué au pape Innocent III (1198-1216), fut une première tentative de « moraliser » le jeu. Plus tard, le moine dominicain italien, Jacques de Cessoles, écrivit des sermons inspirés par le jeu. Vers 1315, il décida de les réunir  sous le titre Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum sacchorum, qui débute ainsi : « Au nom du Seigneur, amen. Ici, commence le prologue de ce livre de la morale des hommes et des devoirs des nobles d’après le jeu des échecs, qui a été écrit par le frère Jacques de Cessoles de l’ordre des Prêcheurs. Ayant été invité par les frères de l’Ordre, ainsi que par de nombreux profanes, à écrire sur le jeu divertissant des échecs qui couvre un nombre remarquable d’enseignement sur la morale aussi bien que sur la guerre, je cède à leur demande. Il est vrai que j’ai déjà prêché sur ce sujet au peuple, et cela plaisait à beaucoup de nobles. »

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Le jeu des eschies

Cessole échecs manuscrit enluminure
Jacques de Cessoles , Jean de Vignay , Jeu des échecs moralisé . Albertan de Brescia , Renaut de Louhans, Mélibée et Prudence. Christine de Pisan, Epitre à la reine. Geoffroi de la Tour Landry, Livre pour l’enseignement de ses filles. Gervais du Bus, Roman de Fauvel.

Selon Christine Reno et Inès Villela-Petit, ce manuscrit serait une commande du duc de Berry.  Le jeu des échecs moralisés fut écrit en latin au XIIIe siècle par Jacobus de Cessolis, un frère dominicain italien. Cessolis profita de l’occasion pour utiliser ce jeu relativement nouveau, les échecs, pour décrire une société idéale à travers la métaphore de l’échiquier. Écrit à une époque d’instabilité politique, son travail fut lu, des siècles plus tard, comme un guide de comportement approprié, à la fois en raison de la nature facilement comprise de la métaphore et les références à la littérature biblique et classique qui soutiennent l’argumentation.

Chaque pièce et ses attributs sont décrits en détail. Par exemple, si le Chevalier peut se déplacer devant un Pion, c’est parce que le rôle et la responsabilité du Chevalier est de protéger le roturier, qui à son tour, sert le Chevalier. La morale est prescrite : le roi qui laisse sa femme pour autrui agit contre la nature ; la reine doit être chaste, docile et soucieuse de l’éducation de ses fils ; le paysan doit respecter les lois et servir le seigneur. Chacun des huit pions représente un groupe de personnes, tels que les aubergistes ou les médecins et les apothicaires. Pour Cessolis, une société entremêlée d’obligations mutuelles est proprement conçue, « les talents sont distribués de telle sorte que personne ne se suffise à lui-même, mais n’a de valeur que dans ses relations avec les autres ».

Cessole échecs manuscrit enluminure
Ce parchemin (320 x 260 mm), 1405-1410, contient entre autre : « Livre des nobles hommes et des gens de peuple
selon le jeu des eschies, translaté de latin en françoiz par Frere Jehan de Vignay »

En mettant l’accent sur le comportement sociétal plutôt que sur les règles du jeu, il serait presque impossible d’apprendre à jouer aux échecs à partir de ce texte, mais il est clair que les règles des échecs médiévaux sont très différentes de celles d’aujourd’hui, le roi, par exemple, a été limité dans son mouvement aux trois premières rangées de l’échiquier, car il est de son devoir de rester près de chez lui et de défendre le pays.

Faisons semblant…

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« Ce qu’il y a de sûr, c’est que la petite chatte blanche n’y fut pour rien : c’est la petite chatte noire qui fut la cause de tout. En effet, il y avait un bon quart d’heure que la chatte blanche se laissait laver la figure par la vieille chatte (et, somme toute, elle supportait cela assez bien) ; de sorte que, voyez-vous, il lui aurait été absolument impossible de tremper dans cette méchante affaire […] Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

Écrire une nouvelle

Bien plus qu’un pur amusement de la pensée, les échecs nous renvoient à un ailleurs, un au-delà qui refléterait, miroir fidèle ou déformant, notre monde réel. La littérature n’est pas oubliée et j’aimerais étoffer la rubrique de nouvelles inédites sur le thème échiquéen. Intéressé, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. Ce site est sans but lucratif et la participation ne pourra être que bénévole. Merci d’avance.

Claude Hugonnot  


LE ROMAN DU COMTE D’ANJOU

Ce roman du XIVe siècle de Jehan Maillart se présente comme une des premières versions de Peau d’Âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente. Il s’agit d’un roman de formation, où une adolescente devient adulte à travers de cruelles épreuves, y compris une condamnation à mort. Le récit a, certes, un caractère fabuleux et mythique. Mais il a aussi le dessein de servir d’exemple : l’héroïne se conforme à un modèle religieux, figure de la Vierge Marie. Elle est environnée de pauvres, qui forment un contrepoint à la richesse. Le monde courtois cache des réalités moins brillantes : la société médiévale est en pleine mutation. Un de nos premiers romans réalistes incarne ici ce tournant historique. Tout commence par une partie d’échecs .

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

« Or, il advint qu’un bel été le seigneur s’était rendu dans plusieurs contrées éloignées où s’étaient tenues de nombreuses fêtes ; puis il retourna dans son pays : il désirait très fort revoir sa fille, et savoir comment elle se portait. Il s’en alla tout droit vers le manoir où il savait qu’elle devait résider. Là, il la trouva en fort bonne santé : il lui fit bon visage et joyeuse mine. Un riche et beau dîner fut préparé, car il n’était ni avare ni pingre ; ils prirent l’eau et allèrent s’asseoir ; ils burent et mangèrent à leur suffisance, chacun a sa convenance, car il y avait en grandes quantités des nourritures savoureuses et coûteuses, ainsi que toutes sortes de vins. Alors les nappes furent enlevées, et ils se lavèrent les mains. Une fois leurs mains lavées, ils prirent du vin, et les ménestrels s’employèrent chacun a son office ; chacun en fit à sa guise. Sans se disputer et sans s’insulter, les serviteurs, de leur côté, s’en allèrent manger. Quant aux chevaliers, à travers la salle qui n’était ni laide ni sale, ils parlaient d’armes et de guerres, si répandues en toutes terres. La conversation des jeunes nobles roulait sur l’amour, sur les chiens, sur les oiseaux. Les dames et les demoiselles, dont beaucoup étaient fort belles, s’entretenaient à l’écart ; elles parlaient de diverses choses.

Maillart échecs artois
Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Le seigneur appela sa fille : « Venez ici, dit-il, ma belle ; je veux me divertir en jouant aux échecs. » Alors il fit apporter l’échiquier, qui était fait de jais et d’ivoire ; les pièces du jeu, en vérité, étaient faites avec beaucoup d’art, taillées en forme de figures. La jeune fille, pleine de sagesse, se dirigea vers son père ; on lui installa une chaise à dossier, et elle s’assit devant son père. Ils se mirent à jouer et à déplacer leurs pièces ; mais la malchance s’attache au comte, car il a si bien perdu ses pions qu’il n’a plus qu’une tour en laquelle se fier et un fou, sans rien d’autre ; elle, elle avait, si je ne mens, un cavalier, un fou, une tour et une reine accompagnée de deux pions, et pour achever d’anéantir son adversaire, elle voulait dire échec à la tour. Quand le comte, qui ne s’était aperçu de rien, se vit ainsi acculé, il regarda sa fille bien en face ; elle était si parfaitement belle que personne, si avisé soit-il, ne pourrait décrire une chose capable d’embellir une créature sans constater que Nature l’avait mise dans son corps. La jeune fille n’y prit pas garde ; elle regardait toujours son jeu, et le comte la regardait, elle, très fixement. Alors dans son cœur entra soudainement une horrible pensée : il est bien malheureux qu’il l’ait jamais conçue.

Seigneurs, écoutez maintenant quelque chose d’extraordinaire : jamais vous n’avez rien entendu de semblable. Il est plein de malice et d’astuce, l’ennemi du genre humain, lui qui toujours nous tente et nous incite à commettre toutes sortes de péchés ; et sachez que plus un homme est digne, humble, charitable, doux, pur dans son corps et plein de bonnes intentions, plus l’ennemi le tente ; et s’il ne peut prendre le dessus, il s’efforce d’une autre manière de lui faire perdre l’amour de Dieu : il a plus d’une ruse pour s’emparer de lui. Écoutez ce que fit cet envieux, toujours désireux de mal faire : il vit et remarqua cette douce enfant qui avait mis toutes ses pensées en Dieu ; une grande haine naquit en son cœur, de la voir mener cette vie ; il voulut la tenter, mais ne put la faire tomber dans le péché, car le Saint-Esprit la gardait : c’est pourquoi elle ne craignait pas l’ennemi. Alors ce dernier alla trouver le père et l’incita au mal : il lui imprima dans le cœur la beauté de sa fille, qu’il voyait assise devant lui ; impossible ensuite de l’intéresser a autre chose ; il ne put ni ne sut se défendre d’une si forte tentation ; il a vite oublié l’intérêt qu’il prenait au jeu des échecs. Hélas ! Il aurait mieux valu qu’on l’enchaîne ou mis aux fers, plutôt que de l’y laisser jouer. Ainsi, le comte oublie son jeu : le voilà tombé dans un vilain piège. II ne bat pas des paupières, ne les baisse pas ; ses yeux, qui contemplent sa fille, restent fixes dans son visage, tout comme ceux d’une statue qui ne regarde ni ici ni là. Alors la jeune fille l’interpella et lui dit : « Monseigneur, jouez ! Je m’étonne de vous voir tant tarder. » L’autre ne répondit pas un mot : une pensée trop délirante lui était venue. Elle leva alors un peu la tête ; immense fut son étonnement quand elle vit son père, ainsi, plongé dans l’extase. Jamais un homme n’aima d’un amour si déshonnête : envers sa propre fille, il ressent un tel amour et une telle ardeur que, contre la loi de Nature, il a envie de coucher avec elle ; c’est là un désir trop inconvenant. La jeune fille leva la tête et dit de nouveau a son père : « Monseigneur, c’est à vous de jouer. Elle vous plonge dans une profonde méditation, cette tour qu’il vous faut perdre ! » Mon Dieu ! Il ne se souvient de rien. Hélas ! Elle s’imagine qu’il réfléchit pour trouver un moyen ou une parade afin de garder et de protéger sa tour ; mais ses pensées sont bien ailleurs ! Le comte reprit alors ses esprits, il pâlit et perdit ses couleurs ; du fond du cœur, il soupira et dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps, en si peu de temps ! La pensée qui m’a assailli ne m’est pas venue des échecs ; d’autres liens me tiennent plus fort. » La jeune fille fut un peu effrayée, en entendant le comte ainsi parler : elle fut tout agitée de peur a la pensée que quelqu’un avait pu, par malveillance, faire a son père un rapport défavorable sur sa tenue ou son comportement. « Pitié, dit-elle, très cher père ! Vous avez tenu là des propos trop amers ; vous m’avez causé une très grande peine. Ai-je fait quelques choses susceptibles de vous déplaire ? Si j’ai commis la moindre faute, tirez-en vengeance : infligez-moi une punition capable de purifier mon vice. » Le comte l’apaise avec douceur et lui dit de ne pas s’effrayer, car il n’est pas du tout fâché contre elle ; puis il continue a parler, la cajole, la rassure et enfin lui fait cette déclaration : « Ma fille, dit-il, n’ayez pas peur, car, par ce Dieu que j’adore, je vous aime plus que toute créature vivante, et je vais vous confier mes pensées : votre beauté m’a tellement surpris que je me rends à vous comme votre captif, votre captif, vraiment, complètement captivé. Votre clair visage a empoisonne mon cœur avec une grande douceur ; je ne sais plus que dire ni que faire ; il me faut avoir votre accord pour faire de vous ma volonté, ou jamais, en vérité, je ne pourrai échapper à la mort. Ma fille, laissez-vous gagner par la pitié sans plus tarder, car je brûle tout entier ; ce mal est trop fort et violant ! Mais ce qui me réconforte, c’est que je suis certain que vous ferez bientôt ce que je veux : il ne convient pas qu’une fille fasse longuement souffrir son père, alors qu’elle peut soulager le mal et le tourment qui le blessent et le torturent. »

La jeune fille répondit avec une grande naïveté : Seigneur, avez-vous un mal qui vous blesse et dont je puisse vous guérir ? J’aimerais mieux m’être brisé une cuisse, ou subir un grand dommage, que vous le laisser endurer plus longtemps. Dites-moi donc ce que c’est, sans plus attendre. — Ma fille, dit-il, assurément, il est si cruel et me blesse si fort qu’il m’a mené tout droit a cette extrémité : à mon avis, il faut que je couche avec vous et que je prenne avec vous le plaisir naturel que les amants nomment « plaisir exquis ». A ces mots la jeune fille fut beaucoup plus étonnée qu’auparavant, car maintenant elle comprend bien quelle est la pensée affreuse et ignoble qui tourmente tant son père. « Ah, seigneur, fait-elle, pitié ! Vous m’avez noirci tout le cœur de douleur, d’angoisse et de rage, en exigeant de moi, si déraisonnablement, une chose si vile et si honteuse. Vous n’avez pas le jugement sain : il semble plutôt que vous ayez perdu le sens commun, pour divaguer ainsi ; assurément c’est l’ennemi qui vous pousse. Très cher père, par saint Denis, pensez a ce que vous exigez de moi, et aussitôt vous cesserez de le faire, quand vous apercevrez l’horreur et l’ignominie de ce que vous demandez. Confessez-vous, repentez-vous : vous êtes trop tenté par le péché ; vous n’êtes pas en sûreté. Que Dieu vous donne la grâce et le bonheur de faire une confession qui chasse de votre cœur cette mauvaise intention et cette erreur, car vous voilà en très mauvaise voie !

Cher Père, au nom de Dieu, réalisez comme elle est outrageuse et folle, affreuse au regard de Dieu, honteuse au regard des hommes, cette pensée douloureuse qui vous tourmente tant. Vous allez perdre toute votre valeur, votre honneur séculier et votre renommée. Partout, on mentionnera et on racontera votre ignominie, en public. Écoutez : voilà une condamnation pire encore ; vous devez savoir en vérité, sans aucun doute, que vous perdrez tout l’amour de Dieu ; si vous décidez d’agir ainsi, jamais vous ne vous réconcilierez avec lui. Par ailleurs, si quelqu’un d’autre venait pour me tenir de ces propos ou me faire ce genre de requête, vous devriez lui déclarer la guerre et le haïr d’une haine mortelle. Jamais Dieu n’envoya à une jeune orpheline une aventure pareille, si cruelle et si dure. Assurément, jamais je n’ai entendu dire que personne ait commis un adultère aussi ignoble que celui que vous voulez commettre. Vous êtes bien captif en effet, et gravement blessé : je suis votre fille, vous le savez, et vous n’avez pas d’autre enfant ; et voilà que vous voulez me couvrir de honte. C’est une chose qui ne vaut rien : je ne pourrais la supporter, dusse-je en mourir. Vous trouverez bien une autre proie.

— Comment, fait-il, c’est ainsi ? C’est mon amour pour vous qui me vaut cette belle réponse ? Apparemment, vous me faites un sermon. Vous avez cru que j’étais insensé. Votre comportement envers moi est très différant de ce que j’aurais jamais pu imaginer : car il n’est rien, si je vous en donnais l’ordre, que vous ne dussiez faire aussitôt. Il en va tout autrement ici. Mais puisque l’obéissance fait défaut, je vais combler cette lacune ; car il vous faudra faire de force — puisqu’il faut en venir là — ce que je vous demandais de faire par amour. Allez sur-le-champ, je vous l’ordonne, dans ma chambre, et attendez-moi là ; mais sachez bien et comprenez qu’il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que je vous rejoigne ; et quand je serai seul avec vous, vous verrez ce que je ferai ! Vous saurez très bien prêcher si vous pouvez m’empêcher de faire de vous ce que je voudrai, en toute liberté et sans me ménager ! » Quand la jeune fille vit qu’il allait avoir recours a la force, elle fut accablée et craintive : elle vit bien qu’il ne servirait à rien de se défendre ; elle eut alors une très bonne idée : « Ah, fit-elle, seigneur, écoutez. Sachez-le en vérité, et n’en doutez pas, il y a encore un instant, je croyais que vous me teniez ces propos pour plaisanter et pour vous amuser, et que de la sorte vous me mettiez à l’épreuve ; mais puisque vous parlez sérieusement, je ne vous contredirai pas ; je ne vous résisterai plus : je ferai tout ce que vous désirerez. Mais, mon amour, ne vous fâchez pas, cela ne pourra pas se faire ce soir, car je suis un peu indisposée ; en outre, je ne veux pas qu’on puisse s’en apercevoir ni qu’on puisse en parler, vraiment. Vous patienterez donc jusqu’à demain et, avant la tombée du jour, vous verrez que j’aurai mieux organisé notre affaire, et pour moitié plus discrètement, que je n’aurais pu le faire aujourd’hui. Il ne faut pas vous impatienter, car sans tarder, je veux et je dois faire tout ce que je sais devoir vous plaire, et je le ferai, que Dieu me garde ! » Le comte, qui ne se méfie pas du beau projet ni de la ruse que médite la jeune fille, répond : « D’accord, ma tendre enfant. Mais ne me donnez pas de faux espoirs, car vous m’auriez bien mal traité ! — Je n’y manquerai pas, fait-elle, je serais bien folle ! » Ils mettent alors fin à leur entretien.

echecs warrington
Un cavalier et un pion en jais du XIIe siècle

Le comte s’est dresse sur ses pieds ; il était très beau et se tenait bien droit. Il apostrophe ses chevaliers : « Seigneurs, fait-il, il est temps maintenant d’aller un peu se divertir. Faites crier dans les écuries qu’on selle vite les chevaux. Nous irons vers les sources qui sont en contrebas du coteau : la nous trouverons sans tarder un héron, je crois bien… Montèrent alors sur leurs chevaux, tous ensemble, chevaliers et jeunes nobles ; ils n’oublièrent pas les oiseaux : les gerfauts, les faucons, les faucons laniers et les tiercelets, habiles à capturer les hérons et les canes sauvages. Ils n’eurent pas à attendre longtemps, car sur le ruisseau ils aperçurent un héron et, a côté de lui, quantité d’oiseaux. Ce fut une belle et agréable partie de plaisir ; mais le comte témoignait plus de joie pour l’attente de ce qu’il désirait vivement que pour le gibier qu’il avait rencontré. »

Jehan Maillart, Le roman du Comte d’Anjou
Traduit de l’ancien français par Francine Mora-Lebrun

Le texte original