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Au jeu des échecs et de l’amour

Le Jeu des eschez moralisé de Jacques de Cessoles, imprimé en 1504

Un couple royal jouant aux échecs (sur un échiquier à trente-six cases, mais avec des pièces allongées très « modernes ». Dans les compartiments latéraux, on voit différents personnages symbolisant tout ensemble les pièces et plusieurs métiers ou états de la société. Bnf

« Dans la lyrique des troubadours, écrit Merritt R. Blakeslee dans son article Lo dous jocx sotils paru dans les Cahiers de civilisation médiévale en 1985, la métaphore de la partie d’échecs amoureuse, qui se range sous la rubrique générale des métaphores du jeu érotique, traduit d’une part l’idée d’un combat entre deux adversaires de haute valeur et d’autre part celle de l’amour comme un rite astreint à des règles complexes et rigides. La métaphore de la partie de dés traduit l’idée de l’amour malheureux ou désordonné. À la spontanéité du coup de dés, qui incite à la licence et à la jouissance immédiate, s’opposent la lenteur, la cérémonie, les contraintes de l’amour dont le symbole est la partie d’échecs, qualités qui imposent un certain ordre au désordre du désir sexuel et à l’imprévu des rapports affectifs ».

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Jacques de Cessoles, Le Livre de la moralité des nobles hommes et des gens du peuple sur le jeu des échecs (Liber de moribus…). Trad. Jean du Vignay. Paris, fin du XIVe siècle ou début du XVe. Parchemin (305 feuillets). BNF, Manuscrits (fr. 1166 f° 14v°)

Il est certain que notre jeu, reflet de la société féodale hiérarchisée et de la prédominance de la noblesse, tenait une place privilégiée dans la vie aristocratique médiévale. Il passait pour exiger de l’intelligence et de l’instruction, « convenir aux vieillards et aux sages, mais aussi à une jeunesse précoce et brillante. C’était probablement un ju de Cambre (jeu de chambre), un divertissement inaccessible aux basses classes qui avait lieu dans la chambre de la dame, ce théâtre conventionnel des passe-temps cultivés de la société courtoise médiévale — lecture, conversation, jeux — et bien sûr, celui des scènes d’amour* ».

Le combat échiquéen évoque de plus doux combats, renforcée par la position de la jambe gauche du joueur
(allusions phalliques). Métaphore pour nous aujourd’hui étrangère, mais qui n’échappait pas à l’homme du  Moyen Âge.

La pensée médiévale, éminemment symbolique, pouvait trouver dans ce jeu mettant en scène rois, reines, cavaliers et pions un espace riche de projection métaphorique. La partie d’Échecs amoureuse, comme la partie de dé, était l’image du jeu érotique , du joc coni selon l’expression de Marcabru, écrivain et troubadour du XIIe siècle. « La métaphore du jeu de l’amour, lo dous joc qu’entre amigua et aman se fai, figure sous une forme ou une autre dans environ onze pour cent des pièces des troubadours* ». La partie d’Échecs évoque deux idées médiévales fondamentales : l’amour comme lutte entre deux adversaires de hautes valeurs et l’amour comme un rituel aux règles subtiles, mais aussi rigides. « Les échecs, qui anoblissent ceux qui s’y adonnent selon les règles prescrites, sont à la fois représentation, divertissement, et contestation où les tensions du désir sexuel s’incarnent sous forme d’un rite dans les tensions du jeu* ».

* Lo dous jocx sotils : la partie d’échecs amoureuse dans la poésie des troubadours, Merritt R. Blakeslee – Cahiers de Civilisation Médiévale Année 1985 28-110-111 pp. 213-222

Prêchi-prêcha

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Jacques de Cessole, « Le jeu des échecs moralisés », traduit par Jean de Vignay.. Date d’édition : 1375-1400. Bnf

Quand il arriva en Europe, amené dans les fontes des conquérants arabes, le jeu d’échecs était encore un jeu de hasard, se jouant avec des dés et pour de l’argent. Il n’était donc pas en odeur de sainteté, condamné et banni par l’église qui plus tard adoucit sa position en raison de la popularité croissante du jeu. Le traité allégorique Quaedam moralitas de scaccorio, attribué au pape Innocent III (1198-1216), fut une première tentative de « moraliser » le jeu. Plus tard, le moine dominicain italien, Jacques de Cessoles, écrivit des sermons inspirés par le jeu. Vers 1315, il décida de les réunir  sous le titre Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum sacchorum, qui débute ainsi : « Au nom du Seigneur, amen. Ici, commence le prologue de ce livre de la morale des hommes et des devoirs des nobles d’après le jeu des échecs, qui a été écrit par le frère Jacques de Cessoles de l’ordre des Prêcheurs. Ayant été invité par les frères de l’Ordre, ainsi que par de nombreux profanes, à écrire sur le jeu divertissant des échecs qui couvre un nombre remarquable d’enseignement sur la morale aussi bien que sur la guerre, je cède à leur demande. Il est vrai que j’ai déjà prêché sur ce sujet au peuple, et cela plaisait à beaucoup de nobles. »

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Le jeu des eschies

Cessole échecs manuscrit enluminure
Jacques de Cessoles , Jean de Vignay , Jeu des échecs moralisé . Albertan de Brescia , Renaut de Louhans, Mélibée et Prudence. Christine de Pisan, Epitre à la reine. Geoffroi de la Tour Landry, Livre pour l’enseignement de ses filles. Gervais du Bus, Roman de Fauvel.

Selon Christine Reno et Inès Villela-Petit, ce manuscrit serait une commande du duc de Berry.  Le jeu des échecs moralisés fut écrit en latin au XIIIe siècle par Jacobus de Cessolis, un frère dominicain italien. Cessolis profita de l’occasion pour utiliser ce jeu relativement nouveau, les échecs, pour décrire une société idéale à travers la métaphore de l’échiquier. Écrit à une époque d’instabilité politique, son travail fut lu, des siècles plus tard, comme un guide de comportement approprié, à la fois en raison de la nature facilement comprise de la métaphore et les références à la littérature biblique et classique qui soutiennent l’argumentation.

Chaque pièce et ses attributs sont décrits en détail. Par exemple, si le Chevalier peut se déplacer devant un Pion, c’est parce que le rôle et la responsabilité du Chevalier est de protéger le roturier, qui à son tour, sert le Chevalier. La morale est prescrite : le roi qui laisse sa femme pour autrui agit contre la nature ; la reine doit être chaste, docile et soucieuse de l’éducation de ses fils ; le paysan doit respecter les lois et servir le seigneur. Chacun des huit pions représente un groupe de personnes, tels que les aubergistes ou les médecins et les apothicaires. Pour Cessolis, une société entremêlée d’obligations mutuelles est proprement conçue, « les talents sont distribués de telle sorte que personne ne se suffise à lui-même, mais n’a de valeur que dans ses relations avec les autres ».

Cessole échecs manuscrit enluminure
Ce parchemin (320 x 260 mm), 1405-1410, contient entre autre : « Livre des nobles hommes et des gens de peuple
selon le jeu des eschies, translaté de latin en françoiz par Frere Jehan de Vignay »

En mettant l’accent sur le comportement sociétal plutôt que sur les règles du jeu, il serait presque impossible d’apprendre à jouer aux échecs à partir de ce texte, mais il est clair que les règles des échecs médiévaux sont très différentes de celles d’aujourd’hui, le roi, par exemple, a été limité dans son mouvement aux trois premières rangées de l’échiquier, car il est de son devoir de rester près de chez lui et de défendre le pays.

Faisons semblant…

carroll alice échecs miroir

« Ce qu’il y a de sûr, c’est que la petite chatte blanche n’y fut pour rien : c’est la petite chatte noire qui fut la cause de tout. En effet, il y avait un bon quart d’heure que la chatte blanche se laissait laver la figure par la vieille chatte (et, somme toute, elle supportait cela assez bien) ; de sorte que, voyez-vous, il lui aurait été absolument impossible de tremper dans cette méchante affaire […] Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

Écrire une nouvelle

Bien plus qu’un pur amusement de la pensée, les échecs nous renvoient à un ailleurs, un au-delà qui refléterait, miroir fidèle ou déformant, notre monde réel. La littérature n’est pas oubliée et j’aimerais étoffer la rubrique de nouvelles inédites sur le thème échiquéen. Intéressé, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. Ce site est sans but lucratif et la participation ne pourra être que bénévole. Merci d’avance.

Claude Hugonnot  


LE ROMAN DU COMTE D’ANJOU

Ce roman du XIVe siècle de Jehan Maillart se présente comme une des premières versions de Peau d’Âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente. Il s’agit d’un roman de formation, où une adolescente devient adulte à travers de cruelles épreuves, y compris une condamnation à mort. Le récit a, certes, un caractère fabuleux et mythique. Mais il a aussi le dessein de servir d’exemple : l’héroïne se conforme à un modèle religieux, figure de la Vierge Marie. Elle est environnée de pauvres, qui forment un contrepoint à la richesse. Le monde courtois cache des réalités moins brillantes : la société médiévale est en pleine mutation. Un de nos premiers romans réalistes incarne ici ce tournant historique. Tout commence par une partie d’échecs .

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

« Or, il advint qu’un bel été le seigneur s’était rendu dans plusieurs contrées éloignées où s’étaient tenues de nombreuses fêtes ; puis il retourna dans son pays : il désirait très fort revoir sa fille, et savoir comment elle se portait. Il s’en alla tout droit vers le manoir où il savait qu’elle devait résider. Là, il la trouva en fort bonne santé : il lui fit bon visage et joyeuse mine. Un riche et beau dîner fut préparé, car il n’était ni avare ni pingre ; ils prirent l’eau et allèrent s’asseoir ; ils burent et mangèrent à leur suffisance, chacun a sa convenance, car il y avait en grandes quantités des nourritures savoureuses et coûteuses, ainsi que toutes sortes de vins. Alors les nappes furent enlevées, et ils se lavèrent les mains. Une fois leurs mains lavées, ils prirent du vin, et les ménestrels s’employèrent chacun a son office ; chacun en fit à sa guise. Sans se disputer et sans s’insulter, les serviteurs, de leur côté, s’en allèrent manger. Quant aux chevaliers, à travers la salle qui n’était ni laide ni sale, ils parlaient d’armes et de guerres, si répandues en toutes terres. La conversation des jeunes nobles roulait sur l’amour, sur les chiens, sur les oiseaux. Les dames et les demoiselles, dont beaucoup étaient fort belles, s’entretenaient à l’écart ; elles parlaient de diverses choses.

Maillart échecs artois
Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Le seigneur appela sa fille : « Venez ici, dit-il, ma belle ; je veux me divertir en jouant aux échecs. » Alors il fit apporter l’échiquier, qui était fait de jais et d’ivoire ; les pièces du jeu, en vérité, étaient faites avec beaucoup d’art, taillées en forme de figures. La jeune fille, pleine de sagesse, se dirigea vers son père ; on lui installa une chaise à dossier, et elle s’assit devant son père. Ils se mirent à jouer et à déplacer leurs pièces ; mais la malchance s’attache au comte, car il a si bien perdu ses pions qu’il n’a plus qu’une tour en laquelle se fier et un fou, sans rien d’autre ; elle, elle avait, si je ne mens, un cavalier, un fou, une tour et une reine accompagnée de deux pions, et pour achever d’anéantir son adversaire, elle voulait dire échec à la tour. Quand le comte, qui ne s’était aperçu de rien, se vit ainsi acculé, il regarda sa fille bien en face ; elle était si parfaitement belle que personne, si avisé soit-il, ne pourrait décrire une chose capable d’embellir une créature sans constater que Nature l’avait mise dans son corps. La jeune fille n’y prit pas garde ; elle regardait toujours son jeu, et le comte la regardait, elle, très fixement. Alors dans son cœur entra soudainement une horrible pensée : il est bien malheureux qu’il l’ait jamais conçue.

Seigneurs, écoutez maintenant quelque chose d’extraordinaire : jamais vous n’avez rien entendu de semblable. Il est plein de malice et d’astuce, l’ennemi du genre humain, lui qui toujours nous tente et nous incite à commettre toutes sortes de péchés ; et sachez que plus un homme est digne, humble, charitable, doux, pur dans son corps et plein de bonnes intentions, plus l’ennemi le tente ; et s’il ne peut prendre le dessus, il s’efforce d’une autre manière de lui faire perdre l’amour de Dieu : il a plus d’une ruse pour s’emparer de lui. Écoutez ce que fit cet envieux, toujours désireux de mal faire : il vit et remarqua cette douce enfant qui avait mis toutes ses pensées en Dieu ; une grande haine naquit en son cœur, de la voir mener cette vie ; il voulut la tenter, mais ne put la faire tomber dans le péché, car le Saint-Esprit la gardait : c’est pourquoi elle ne craignait pas l’ennemi. Alors ce dernier alla trouver le père et l’incita au mal : il lui imprima dans le cœur la beauté de sa fille, qu’il voyait assise devant lui ; impossible ensuite de l’intéresser a autre chose ; il ne put ni ne sut se défendre d’une si forte tentation ; il a vite oublié l’intérêt qu’il prenait au jeu des échecs. Hélas ! Il aurait mieux valu qu’on l’enchaîne ou mis aux fers, plutôt que de l’y laisser jouer. Ainsi, le comte oublie son jeu : le voilà tombé dans un vilain piège. II ne bat pas des paupières, ne les baisse pas ; ses yeux, qui contemplent sa fille, restent fixes dans son visage, tout comme ceux d’une statue qui ne regarde ni ici ni là. Alors la jeune fille l’interpella et lui dit : « Monseigneur, jouez ! Je m’étonne de vous voir tant tarder. » L’autre ne répondit pas un mot : une pensée trop délirante lui était venue. Elle leva alors un peu la tête ; immense fut son étonnement quand elle vit son père, ainsi, plongé dans l’extase. Jamais un homme n’aima d’un amour si déshonnête : envers sa propre fille, il ressent un tel amour et une telle ardeur que, contre la loi de Nature, il a envie de coucher avec elle ; c’est là un désir trop inconvenant. La jeune fille leva la tête et dit de nouveau a son père : « Monseigneur, c’est à vous de jouer. Elle vous plonge dans une profonde méditation, cette tour qu’il vous faut perdre ! » Mon Dieu ! Il ne se souvient de rien. Hélas ! Elle s’imagine qu’il réfléchit pour trouver un moyen ou une parade afin de garder et de protéger sa tour ; mais ses pensées sont bien ailleurs ! Le comte reprit alors ses esprits, il pâlit et perdit ses couleurs ; du fond du cœur, il soupira et dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps, en si peu de temps ! La pensée qui m’a assailli ne m’est pas venue des échecs ; d’autres liens me tiennent plus fort. » La jeune fille fut un peu effrayée, en entendant le comte ainsi parler : elle fut tout agitée de peur a la pensée que quelqu’un avait pu, par malveillance, faire a son père un rapport défavorable sur sa tenue ou son comportement. « Pitié, dit-elle, très cher père ! Vous avez tenu là des propos trop amers ; vous m’avez causé une très grande peine. Ai-je fait quelques choses susceptibles de vous déplaire ? Si j’ai commis la moindre faute, tirez-en vengeance : infligez-moi une punition capable de purifier mon vice. » Le comte l’apaise avec douceur et lui dit de ne pas s’effrayer, car il n’est pas du tout fâché contre elle ; puis il continue a parler, la cajole, la rassure et enfin lui fait cette déclaration : « Ma fille, dit-il, n’ayez pas peur, car, par ce Dieu que j’adore, je vous aime plus que toute créature vivante, et je vais vous confier mes pensées : votre beauté m’a tellement surpris que je me rends à vous comme votre captif, votre captif, vraiment, complètement captivé. Votre clair visage a empoisonne mon cœur avec une grande douceur ; je ne sais plus que dire ni que faire ; il me faut avoir votre accord pour faire de vous ma volonté, ou jamais, en vérité, je ne pourrai échapper à la mort. Ma fille, laissez-vous gagner par la pitié sans plus tarder, car je brûle tout entier ; ce mal est trop fort et violant ! Mais ce qui me réconforte, c’est que je suis certain que vous ferez bientôt ce que je veux : il ne convient pas qu’une fille fasse longuement souffrir son père, alors qu’elle peut soulager le mal et le tourment qui le blessent et le torturent. »

La jeune fille répondit avec une grande naïveté : Seigneur, avez-vous un mal qui vous blesse et dont je puisse vous guérir ? J’aimerais mieux m’être brisé une cuisse, ou subir un grand dommage, que vous le laisser endurer plus longtemps. Dites-moi donc ce que c’est, sans plus attendre. — Ma fille, dit-il, assurément, il est si cruel et me blesse si fort qu’il m’a mené tout droit a cette extrémité : à mon avis, il faut que je couche avec vous et que je prenne avec vous le plaisir naturel que les amants nomment « plaisir exquis ». A ces mots la jeune fille fut beaucoup plus étonnée qu’auparavant, car maintenant elle comprend bien quelle est la pensée affreuse et ignoble qui tourmente tant son père. « Ah, seigneur, fait-elle, pitié ! Vous m’avez noirci tout le cœur de douleur, d’angoisse et de rage, en exigeant de moi, si déraisonnablement, une chose si vile et si honteuse. Vous n’avez pas le jugement sain : il semble plutôt que vous ayez perdu le sens commun, pour divaguer ainsi ; assurément c’est l’ennemi qui vous pousse. Très cher père, par saint Denis, pensez a ce que vous exigez de moi, et aussitôt vous cesserez de le faire, quand vous apercevrez l’horreur et l’ignominie de ce que vous demandez. Confessez-vous, repentez-vous : vous êtes trop tenté par le péché ; vous n’êtes pas en sûreté. Que Dieu vous donne la grâce et le bonheur de faire une confession qui chasse de votre cœur cette mauvaise intention et cette erreur, car vous voilà en très mauvaise voie !

Cher Père, au nom de Dieu, réalisez comme elle est outrageuse et folle, affreuse au regard de Dieu, honteuse au regard des hommes, cette pensée douloureuse qui vous tourmente tant. Vous allez perdre toute votre valeur, votre honneur séculier et votre renommée. Partout, on mentionnera et on racontera votre ignominie, en public. Écoutez : voilà une condamnation pire encore ; vous devez savoir en vérité, sans aucun doute, que vous perdrez tout l’amour de Dieu ; si vous décidez d’agir ainsi, jamais vous ne vous réconcilierez avec lui. Par ailleurs, si quelqu’un d’autre venait pour me tenir de ces propos ou me faire ce genre de requête, vous devriez lui déclarer la guerre et le haïr d’une haine mortelle. Jamais Dieu n’envoya à une jeune orpheline une aventure pareille, si cruelle et si dure. Assurément, jamais je n’ai entendu dire que personne ait commis un adultère aussi ignoble que celui que vous voulez commettre. Vous êtes bien captif en effet, et gravement blessé : je suis votre fille, vous le savez, et vous n’avez pas d’autre enfant ; et voilà que vous voulez me couvrir de honte. C’est une chose qui ne vaut rien : je ne pourrais la supporter, dusse-je en mourir. Vous trouverez bien une autre proie.

— Comment, fait-il, c’est ainsi ? C’est mon amour pour vous qui me vaut cette belle réponse ? Apparemment, vous me faites un sermon. Vous avez cru que j’étais insensé. Votre comportement envers moi est très différant de ce que j’aurais jamais pu imaginer : car il n’est rien, si je vous en donnais l’ordre, que vous ne dussiez faire aussitôt. Il en va tout autrement ici. Mais puisque l’obéissance fait défaut, je vais combler cette lacune ; car il vous faudra faire de force — puisqu’il faut en venir là — ce que je vous demandais de faire par amour. Allez sur-le-champ, je vous l’ordonne, dans ma chambre, et attendez-moi là ; mais sachez bien et comprenez qu’il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que je vous rejoigne ; et quand je serai seul avec vous, vous verrez ce que je ferai ! Vous saurez très bien prêcher si vous pouvez m’empêcher de faire de vous ce que je voudrai, en toute liberté et sans me ménager ! » Quand la jeune fille vit qu’il allait avoir recours a la force, elle fut accablée et craintive : elle vit bien qu’il ne servirait à rien de se défendre ; elle eut alors une très bonne idée : « Ah, fit-elle, seigneur, écoutez. Sachez-le en vérité, et n’en doutez pas, il y a encore un instant, je croyais que vous me teniez ces propos pour plaisanter et pour vous amuser, et que de la sorte vous me mettiez à l’épreuve ; mais puisque vous parlez sérieusement, je ne vous contredirai pas ; je ne vous résisterai plus : je ferai tout ce que vous désirerez. Mais, mon amour, ne vous fâchez pas, cela ne pourra pas se faire ce soir, car je suis un peu indisposée ; en outre, je ne veux pas qu’on puisse s’en apercevoir ni qu’on puisse en parler, vraiment. Vous patienterez donc jusqu’à demain et, avant la tombée du jour, vous verrez que j’aurai mieux organisé notre affaire, et pour moitié plus discrètement, que je n’aurais pu le faire aujourd’hui. Il ne faut pas vous impatienter, car sans tarder, je veux et je dois faire tout ce que je sais devoir vous plaire, et je le ferai, que Dieu me garde ! » Le comte, qui ne se méfie pas du beau projet ni de la ruse que médite la jeune fille, répond : « D’accord, ma tendre enfant. Mais ne me donnez pas de faux espoirs, car vous m’auriez bien mal traité ! — Je n’y manquerai pas, fait-elle, je serais bien folle ! » Ils mettent alors fin à leur entretien.

echecs warrington
Un cavalier et un pion en jais du XIIe siècle

Le comte s’est dresse sur ses pieds ; il était très beau et se tenait bien droit. Il apostrophe ses chevaliers : « Seigneurs, fait-il, il est temps maintenant d’aller un peu se divertir. Faites crier dans les écuries qu’on selle vite les chevaux. Nous irons vers les sources qui sont en contrebas du coteau : la nous trouverons sans tarder un héron, je crois bien… Montèrent alors sur leurs chevaux, tous ensemble, chevaliers et jeunes nobles ; ils n’oublièrent pas les oiseaux : les gerfauts, les faucons, les faucons laniers et les tiercelets, habiles à capturer les hérons et les canes sauvages. Ils n’eurent pas à attendre longtemps, car sur le ruisseau ils aperçurent un héron et, a côté de lui, quantité d’oiseaux. Ce fut une belle et agréable partie de plaisir ; mais le comte témoignait plus de joie pour l’attente de ce qu’il désirait vivement que pour le gibier qu’il avait rencontré. »

Jehan Maillart, Le roman du Comte d’Anjou
Traduit de l’ancien français par Francine Mora-Lebrun

Le texte original

Incestueux échecs

Au Moyen Âge, les soixante-quatre cases de l’échiquier délimitaient un espace amoureux où ce jouait un marivaudage galant et raffiné qui pouvait céder la place à des joutes plus charnelles. « Dès lors que, écrit Marilyn Yalom, l’échiquier fut qualifié d’espace sexuel, il était réputé pour contenir des dangers en particulier pour la femme. » L’une des histoires les plus sombres est relatée dans Le roman du comte d’Anjou, récit anonyme de 1316. Ce roman du XIVe siècle se présente comme une des premières versions de Peau d’âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente.

incestueux échécs anjou roman
Vers 1430-1440. Vitrail en grisaille, 52 x 54 cm – Villefranche-sur-Saône, Hôtel de La Bessée.

Il était une fois un comte, veuf, qui avait une très belle fille experte au jeu des rois. Ils jouaient souvent sur un échiquier « incrusté de jais¹ et d’ivoire ». Les pièces délicatement sculptées, représentaient chacune un personnage. Mais, jamais le père ne pouvait triompher de l’astucieuse demoiselle, à moins que celle-ci se laisse vaincre. Il fit un jour appeler la jouvencelle pour une nouvelle partie. La jeune fille s’assoit et ils commencèrent à jouer. Le père, décidément pas très bon joueur, perd ces pièces les unes après les autres. Bientôt, il ne lui reste plus qu’une tour et un fou. Les troupes bien dirigées de la damoiselle, fin stratège, sont encore conséquentes : un cavalier, un fou, la reine et deux pions. L’issue de la partie est claire. Alors qu’elle s’apprête à lui prendre sa tour, ce père indigne lève les yeux vers le visage de son enfant et, est frappé une fois encore de sa beauté.

« C’est alors que lui vient une pensée horrible ! Dans la profondeur de son cœur naît un désir irrésistible de l’attirer dans le vice. Il ne pouvait se défendre contre une tentation aussi répréhensible et se désintéressa bientôt du jeu. Hélas ! Cela aurait été mieux pour lui d’avoir été mis au fers ou cloué sur la croix que plutôt d’avoir joué aux échecs ».

En proie à son obsession, le comte lui exprime son désir dans le langage raffiné, mais néanmoins pervers, de sa classe : « Votre beauté m’a frappé avec une telle force que je m’abandonne à vous, entièrement conquis, pieds et poings liés… Il me faut obtenir votre consentement pour satisfaire tous mes désirs. Une fille, qui peut apporter un peu de réconfort aux tourments d’un père, ne devrait pas le laisser souffrir trop longtemps ».

La chaste jeune fille n’est point sûr de comprendre, mais le père poursuit sans équivoque :
Ma fille, frappé par une si cruelle souffrance qui me dévore vif, au point de devoir dormir avec vous et vivre ce naturel plaisir des sens que les amoureux déclarent être joie exquise.
La belle jeune fille, comprennant enfin le désir incestueux de son père, résiste avec toute la force de son innocence.
Ayez pitié de moi ! Vous noircissez mon coeur de tristesse et de colère en me demandant, d’une manière insensée, d’accomplir un tel acte honteux et méprisable. Certainement, c’est le Diable qui vous pousse ! Mon cher, mon tendre père, au nom de Saint-Denis, pensez à ce que vous me demandez et dès que vous serez conscient de la laideur et de la méchanceté de votre exigence, vous en abandonnerez l’idée. Allez à confesse et repentez-vous, car vous êtes en proie au péché.

Mais, malgré cette exhortation pathétique, le père refuse d’abandonner son obsession pathologique, l’accusant de désobéissance. Il prendra de force ce qu’elle se refuse à lui donner par amour.

incestueux échécs anjou roman
Abbaye de Rievaulx – Tour en jais, XII siècle

« Rarement, le sujet de l’inceste paternel fut si brutalement présenté, et tout cela à cause d’une partie d’échecs ! »² conclut Marilyne Yalom. Que l’on se rassure, la morale fut sauve. La jeune fille s’enfuit, loin de ce père abject.

¹ Le jais est un gemme fossile formée par la pression océanique sur une roche sédimentaire composée de restes de plantes. Cette variété de lignite d’aspect vitreux et d’un noir brillant était utilisé dans la confection des pièces et des échiquiers.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Les Eschéz d’Amours

Eschéz Amours

Les Eschéz d’Amours constituent une vaste allégorie encyclopédique, l’une des plus longues de l’ère médiévale, dans la tradition du Roman de la Rose, traitant des questions d’amour, de politique, d’économie, de musique, de médecine, d’apprentissage courtois et de loisirs à l’époque de Charles Quint. Dans le prologue, le narrateur consacre son travail à ceux qui aiment « le jeu agréable et délicieux ».

A tous les amoureux gentilz,
Especialment aux soubtilz
Qui aiment le beau jeu nottable,
Le jeu plaisant et delitable,
Le jeu tres soubtil et tres gent
Des eschéz, sur tout aultre gent,
Vueil envoyer et leur presente
Ceste escripture cy presente,
Car il y trouveront comment
Je fuy au jeu, n’a pas granment,
D’une fierge en l’angle matéz
Par les trais-tant fuy pros hastéz
De celle qui, au voir retraire,
Si gracïeusement scet traire
Au jeu que je dy des eschés,
C’onques tant n’en sot Ulixes.

À tous les amants nobles,
Spécialement aux subtils
Qui aiment le beau jeu,
Le jeu agréable et délicieux,
Le jeu d’échecs très subtil et très noble,
Au-dessus de tous les autres,
Je souhaite leur envoyer et leur présenter ce texte,
Car ils trouveront comment
J’étais, il n’y a pas longtemps,
D’une Reine dans un angle maté
Par les coups — tant rapidement fut expédié
D’une femme qui, à vrai dire,
Si gracieusement sait jouer
Au jeu que j’ai mentionné, les échecs,
Que même Ulysse n’en sait autant.

À travers le miroir

Lewis Carroll travers miroir échecs
Série de cartes postales russes de Mitrofanov  d’après Lewis Carroll, 2013.

Lors d’un après-midi d’hiver, Alice s’ennuie et entreprend d’apprendre les échecs à sa petite chatte Kitty et se livre à son jeu favori : « Faisons semblant de … ». Se hissant sur la cheminée, le grand miroir s’efface peu à peu et Alice se retrouve dans un monde inversé, parcourant un échiquier, petit pion qui deviendra reine.

« Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, 1871

Un banquet royal

lewis carroll jeu échecs

II y avait, au haut bout de la table, trois chaises ; les Reines Rouge et Blanche occupaient deux d’entre elles, mais celle du milieu était vide. Alice s’y assit, assez mal à l’aise à cause du silence ambiant, attendant impatiemment que quelqu’un prît la parole.
À la fin ce fut la Reine Rouge qui s’en chargea : « Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle. Que l’on serve le rôt ! » Et les domestiques déposèrent un gigot de mouton devant Alice, qui le contempla avec quelque appréhension, car jamais auparavant elle n’avait eu I’occasion de découper pareille pièce.
« Vous avez I’air un peu intimidé, dit la Reine Rouge ; souffrez que je vous présente à ce gigot de mouton : « Alice… Mouton ; Mouton. Alice ». Le gigot se mit debout dans le plat et s’inclina devant Alice ; la fillette lui rendit son salut en se demandant si elle devait rire ou avoir peur.
« Puis-je vous en donner une tranche ? » demanda-t-elle en prenant en main le couteau et la fourchette, et en tournant la tête vers I’une des Reines, puis vers I’autre.
« Certes, non, répondit la Reine Rouge d’un ton catégorique ; il est contraire à I’étiquette de découper quelqu’un à qui I’on a été présenté. Que I’on remporte le gigot ! » Et les domestiques I’enlevèrent, et le remplacèrent sur la table par un énorme plum-pudding.
« S’il vous plaît, je ne désire pas que I’on me présente au pudding, se hâta de dire Alice ; ou alors il n’y aura plus de dîner du tout. Puis-je vous en donner une part ? »
Mais la Reine Rouge prit un air renfrogné et grommela : « Pudding. Alice ; Alice… Pudding. Que I’on remporte le pudding ! » et les domestiques l’enlevèrent avant qu’Alice n’eût le temps de lui rendre son salut. Néanmoins, comme elle ne voyait pas pourquoi la Reine Rouge eut dû être la seule à commander, elle décida de tenter une expérience. Elle ordonna : « Serveur ! Rapportez le pudding ! » et le pudding se retrouva immédiatement devant elle, comme par un coup de baguette magique. Il était si gros qu’elle ne put s’empêcher, devant lui, de se sentir un peu intimidée, comme elle I’avait été en présence du gigot de mouton ; pourtant, elle surmonta cette faiblesse par un effort de volonté et découpa une part de pudding qu’elle tendit à la Reine Rouge.
« Quelle impertinence ! s’exclama le Pudding. Je me demande si vous aimeriez que I’on découpât une tranche de vous-même, espèce de créature ! »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

La Reine Alice

Jacques Roubaud écrit : « La poésie, c’est d’abord un jeu, c’est un jeu de langage, et comme tous les autres jeux de langage, il a ses règles propres. » C’est en raison de leur caractère parfaitement réglé que Lewis Carroll choisit les échecs dans l’Autre côté du Miroir, contrebalançant l’aspect débridé de son texte. « Il soulignait ainsi, ajoute Bernard Schulkrick dans Échiquiers d’encre : le jeu d’échecs et des lettres, que la poésie n’apparaît pas réduite au statut de simple jeu, sans être en même temps soumise à la rigueur des règles. »

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« Vraiment, c’est magnifique ! s’exclama Alice. Jamais, je ne me serais attendue à être Reine si tôt… Et pour dire à Votre Majesté toute la vérité, ajouta-t-elle d’un ton sévère (elle ne détestait pas se morigéner elle-même de temps à autre), il est inadmissible que vous continuiez à vous prélasser sur l’herbe comme cela ! Les Reines, voyez-vous bien, doivent avoir de la dignité ! »
Elle se leva donc et se mit à marcher de long en large, avec une certaine raideur d’abord, car elle redoutait que sa couronne ne tombât ; mais elle se rasséréna bientôt à la pensée qu’il n’y avait personne pour la regarder. « Et du reste, dit-elle en se rasseyant, si je suis vraiment Reine, je m’en tirerai très bien au bout d’un certain temps. »
Tout ce qu’il lui arrivait était si étrange qu’elle n’éprouva pas le moindre étonnement à se trouver tout à coup assise entre la Reine Rouge et la Reine Blanche ; elle eût bien aimé leur demander comment elles étaient venues là, mais elle craignait que cela ne fût plus ou moins contraire aux règles de la politesse. Par contre, il ne pouvait y avoir de mal, pensa-t-elle, à demander si la partie était terminée. S’il vous plaît, se mit-elle à dire en adressant à la Reine Rouge un timide regard, voudriez-vous m’apprendre… »
« Parlez lorsque l’on vous adresse la parole ! » dit, en l’interrompant brutalement, la Reine Rouge.
« Mais, si tout le monde observait cette règle-là, répliqua Alice, toujours prête à argumenter, c’est-à-dire si, pour parler, l’on attendait qu’autrui vous adressât la parole, et si autrui, pour ce faire, attendait, lui aussi, que vous, vous la lui adressassiez d’abord, il est évident, voyez-vous bien, que nul jamais ne dirait rien, de sorte que… »
« Ridicule ! s’exclama la Reine. Voyons, mon enfant, ne comprenez-vous pas que… » Là, elle s’interrompit en fronçant les sourcils, puis, après avoir réfléchi une minute durant, changea brusquement de sujet de conversation : « Que prétendiez-vous dire en vous demandant « si vous étiez vraiment Reine ? » De quel droit vous donnez-vous un pareil titre ? Vous ne pouvez être Reine, savez-vous bien, avant d’avoir passé l’examen idoine. Et plus tôt nous nous y mettrons, mieux cela vaudra. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…