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Écrire une nouvelle

Bien plus qu’un pur amusement de la pensée, les échecs nous renvoient à un ailleurs, un au-delà qui refléterait, miroir fidèle ou déformant, notre monde réel. La littérature n’est pas oubliée et j’aimerais étoffer la rubrique de nouvelles inédites sur le thème échiquéen. Intéressé, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. Ce site est sans but lucratif et la participation ne pourra être que bénévole. Merci d’avance.

Claude Hugonnot  


LE ROMAN DU COMTE D’ANJOU

Ce roman du XIVe siècle de Jehan Maillart se présente comme une des premières versions de Peau d’Âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente. Il s’agit d’un roman de formation, où une adolescente devient adulte à travers de cruelles épreuves, y compris une condamnation à mort. Le récit a, certes, un caractère fabuleux et mythique. Mais il a aussi le dessein de servir d’exemple : l’héroïne se conforme à un modèle religieux, figure de la Vierge Marie. Elle est environnée de pauvres, qui forment un contrepoint à la richesse. Le monde courtois cache des réalités moins brillantes : la société médiévale est en pleine mutation. Un de nos premiers romans réalistes incarne ici ce tournant historique. Tout commence par une partie d’échecs .

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

« Or, il advint qu’un bel été le seigneur s’était rendu dans plusieurs contrées éloignées où s’étaient tenues de nombreuses fêtes ; puis il retourna dans son pays : il désirait très fort revoir sa fille, et savoir comment elle se portait. Il s’en alla tout droit vers le manoir où il savait qu’elle devait résider. Là, il la trouva en fort bonne santé : il lui fit bon visage et joyeuse mine. Un riche et beau dîner fut préparé, car il n’était ni avare ni pingre ; ils prirent l’eau et allèrent s’asseoir ; ils burent et mangèrent à leur suffisance, chacun a sa convenance, car il y avait en grandes quantités des nourritures savoureuses et coûteuses, ainsi que toutes sortes de vins. Alors les nappes furent enlevées, et ils se lavèrent les mains. Une fois leurs mains lavées, ils prirent du vin, et les ménestrels s’employèrent chacun a son office ; chacun en fit à sa guise. Sans se disputer et sans s’insulter, les serviteurs, de leur côté, s’en allèrent manger. Quant aux chevaliers, à travers la salle qui n’était ni laide ni sale, ils parlaient d’armes et de guerres, si répandues en toutes terres. La conversation des jeunes nobles roulait sur l’amour, sur les chiens, sur les oiseaux. Les dames et les demoiselles, dont beaucoup étaient fort belles, s’entretenaient à l’écart ; elles parlaient de diverses choses.

Maillart échecs artois
Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Le seigneur appela sa fille : « Venez ici, dit-il, ma belle ; je veux me divertir en jouant aux échecs. » Alors il fit apporter l’échiquier, qui était fait de jais et d’ivoire ; les pièces du jeu, en vérité, étaient faites avec beaucoup d’art, taillées en forme de figures. La jeune fille, pleine de sagesse, se dirigea vers son père ; on lui installa une chaise à dossier, et elle s’assit devant son père. Ils se mirent à jouer et à déplacer leurs pièces ; mais la malchance s’attache au comte, car il a si bien perdu ses pions qu’il n’a plus qu’une tour en laquelle se fier et un fou, sans rien d’autre ; elle, elle avait, si je ne mens, un cavalier, un fou, une tour et une reine accompagnée de deux pions, et pour achever d’anéantir son adversaire, elle voulait dire échec à la tour. Quand le comte, qui ne s’était aperçu de rien, se vit ainsi acculé, il regarda sa fille bien en face ; elle était si parfaitement belle que personne, si avisé soit-il, ne pourrait décrire une chose capable d’embellir une créature sans constater que Nature l’avait mise dans son corps. La jeune fille n’y prit pas garde ; elle regardait toujours son jeu, et le comte la regardait, elle, très fixement. Alors dans son cœur entra soudainement une horrible pensée : il est bien malheureux qu’il l’ait jamais conçue.

Seigneurs, écoutez maintenant quelque chose d’extraordinaire : jamais vous n’avez rien entendu de semblable. Il est plein de malice et d’astuce, l’ennemi du genre humain, lui qui toujours nous tente et nous incite à commettre toutes sortes de péchés ; et sachez que plus un homme est digne, humble, charitable, doux, pur dans son corps et plein de bonnes intentions, plus l’ennemi le tente ; et s’il ne peut prendre le dessus, il s’efforce d’une autre manière de lui faire perdre l’amour de Dieu : il a plus d’une ruse pour s’emparer de lui. Écoutez ce que fit cet envieux, toujours désireux de mal faire : il vit et remarqua cette douce enfant qui avait mis toutes ses pensées en Dieu ; une grande haine naquit en son cœur, de la voir mener cette vie ; il voulut la tenter, mais ne put la faire tomber dans le péché, car le Saint-Esprit la gardait : c’est pourquoi elle ne craignait pas l’ennemi. Alors ce dernier alla trouver le père et l’incita au mal : il lui imprima dans le cœur la beauté de sa fille, qu’il voyait assise devant lui ; impossible ensuite de l’intéresser a autre chose ; il ne put ni ne sut se défendre d’une si forte tentation ; il a vite oublié l’intérêt qu’il prenait au jeu des échecs. Hélas ! Il aurait mieux valu qu’on l’enchaîne ou mis aux fers, plutôt que de l’y laisser jouer. Ainsi, le comte oublie son jeu : le voilà tombé dans un vilain piège. II ne bat pas des paupières, ne les baisse pas ; ses yeux, qui contemplent sa fille, restent fixes dans son visage, tout comme ceux d’une statue qui ne regarde ni ici ni là. Alors la jeune fille l’interpella et lui dit : « Monseigneur, jouez ! Je m’étonne de vous voir tant tarder. » L’autre ne répondit pas un mot : une pensée trop délirante lui était venue. Elle leva alors un peu la tête ; immense fut son étonnement quand elle vit son père, ainsi, plongé dans l’extase. Jamais un homme n’aima d’un amour si déshonnête : envers sa propre fille, il ressent un tel amour et une telle ardeur que, contre la loi de Nature, il a envie de coucher avec elle ; c’est là un désir trop inconvenant. La jeune fille leva la tête et dit de nouveau a son père : « Monseigneur, c’est à vous de jouer. Elle vous plonge dans une profonde méditation, cette tour qu’il vous faut perdre ! » Mon Dieu ! Il ne se souvient de rien. Hélas ! Elle s’imagine qu’il réfléchit pour trouver un moyen ou une parade afin de garder et de protéger sa tour ; mais ses pensées sont bien ailleurs ! Le comte reprit alors ses esprits, il pâlit et perdit ses couleurs ; du fond du cœur, il soupira et dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps, en si peu de temps ! La pensée qui m’a assailli ne m’est pas venue des échecs ; d’autres liens me tiennent plus fort. » La jeune fille fut un peu effrayée, en entendant le comte ainsi parler : elle fut tout agitée de peur a la pensée que quelqu’un avait pu, par malveillance, faire a son père un rapport défavorable sur sa tenue ou son comportement. « Pitié, dit-elle, très cher père ! Vous avez tenu là des propos trop amers ; vous m’avez causé une très grande peine. Ai-je fait quelques choses susceptibles de vous déplaire ? Si j’ai commis la moindre faute, tirez-en vengeance : infligez-moi une punition capable de purifier mon vice. » Le comte l’apaise avec douceur et lui dit de ne pas s’effrayer, car il n’est pas du tout fâché contre elle ; puis il continue a parler, la cajole, la rassure et enfin lui fait cette déclaration : « Ma fille, dit-il, n’ayez pas peur, car, par ce Dieu que j’adore, je vous aime plus que toute créature vivante, et je vais vous confier mes pensées : votre beauté m’a tellement surpris que je me rends à vous comme votre captif, votre captif, vraiment, complètement captivé. Votre clair visage a empoisonne mon cœur avec une grande douceur ; je ne sais plus que dire ni que faire ; il me faut avoir votre accord pour faire de vous ma volonté, ou jamais, en vérité, je ne pourrai échapper à la mort. Ma fille, laissez-vous gagner par la pitié sans plus tarder, car je brûle tout entier ; ce mal est trop fort et violant ! Mais ce qui me réconforte, c’est que je suis certain que vous ferez bientôt ce que je veux : il ne convient pas qu’une fille fasse longuement souffrir son père, alors qu’elle peut soulager le mal et le tourment qui le blessent et le torturent. »

La jeune fille répondit avec une grande naïveté : Seigneur, avez-vous un mal qui vous blesse et dont je puisse vous guérir ? J’aimerais mieux m’être brisé une cuisse, ou subir un grand dommage, que vous le laisser endurer plus longtemps. Dites-moi donc ce que c’est, sans plus attendre. — Ma fille, dit-il, assurément, il est si cruel et me blesse si fort qu’il m’a mené tout droit a cette extrémité : à mon avis, il faut que je couche avec vous et que je prenne avec vous le plaisir naturel que les amants nomment « plaisir exquis ». A ces mots la jeune fille fut beaucoup plus étonnée qu’auparavant, car maintenant elle comprend bien quelle est la pensée affreuse et ignoble qui tourmente tant son père. « Ah, seigneur, fait-elle, pitié ! Vous m’avez noirci tout le cœur de douleur, d’angoisse et de rage, en exigeant de moi, si déraisonnablement, une chose si vile et si honteuse. Vous n’avez pas le jugement sain : il semble plutôt que vous ayez perdu le sens commun, pour divaguer ainsi ; assurément c’est l’ennemi qui vous pousse. Très cher père, par saint Denis, pensez a ce que vous exigez de moi, et aussitôt vous cesserez de le faire, quand vous apercevrez l’horreur et l’ignominie de ce que vous demandez. Confessez-vous, repentez-vous : vous êtes trop tenté par le péché ; vous n’êtes pas en sûreté. Que Dieu vous donne la grâce et le bonheur de faire une confession qui chasse de votre cœur cette mauvaise intention et cette erreur, car vous voilà en très mauvaise voie !

Cher Père, au nom de Dieu, réalisez comme elle est outrageuse et folle, affreuse au regard de Dieu, honteuse au regard des hommes, cette pensée douloureuse qui vous tourmente tant. Vous allez perdre toute votre valeur, votre honneur séculier et votre renommée. Partout, on mentionnera et on racontera votre ignominie, en public. Écoutez : voilà une condamnation pire encore ; vous devez savoir en vérité, sans aucun doute, que vous perdrez tout l’amour de Dieu ; si vous décidez d’agir ainsi, jamais vous ne vous réconcilierez avec lui. Par ailleurs, si quelqu’un d’autre venait pour me tenir de ces propos ou me faire ce genre de requête, vous devriez lui déclarer la guerre et le haïr d’une haine mortelle. Jamais Dieu n’envoya à une jeune orpheline une aventure pareille, si cruelle et si dure. Assurément, jamais je n’ai entendu dire que personne ait commis un adultère aussi ignoble que celui que vous voulez commettre. Vous êtes bien captif en effet, et gravement blessé : je suis votre fille, vous le savez, et vous n’avez pas d’autre enfant ; et voilà que vous voulez me couvrir de honte. C’est une chose qui ne vaut rien : je ne pourrais la supporter, dusse-je en mourir. Vous trouverez bien une autre proie.

— Comment, fait-il, c’est ainsi ? C’est mon amour pour vous qui me vaut cette belle réponse ? Apparemment, vous me faites un sermon. Vous avez cru que j’étais insensé. Votre comportement envers moi est très différant de ce que j’aurais jamais pu imaginer : car il n’est rien, si je vous en donnais l’ordre, que vous ne dussiez faire aussitôt. Il en va tout autrement ici. Mais puisque l’obéissance fait défaut, je vais combler cette lacune ; car il vous faudra faire de force — puisqu’il faut en venir là — ce que je vous demandais de faire par amour. Allez sur-le-champ, je vous l’ordonne, dans ma chambre, et attendez-moi là ; mais sachez bien et comprenez qu’il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que je vous rejoigne ; et quand je serai seul avec vous, vous verrez ce que je ferai ! Vous saurez très bien prêcher si vous pouvez m’empêcher de faire de vous ce que je voudrai, en toute liberté et sans me ménager ! » Quand la jeune fille vit qu’il allait avoir recours a la force, elle fut accablée et craintive : elle vit bien qu’il ne servirait à rien de se défendre ; elle eut alors une très bonne idée : « Ah, fit-elle, seigneur, écoutez. Sachez-le en vérité, et n’en doutez pas, il y a encore un instant, je croyais que vous me teniez ces propos pour plaisanter et pour vous amuser, et que de la sorte vous me mettiez à l’épreuve ; mais puisque vous parlez sérieusement, je ne vous contredirai pas ; je ne vous résisterai plus : je ferai tout ce que vous désirerez. Mais, mon amour, ne vous fâchez pas, cela ne pourra pas se faire ce soir, car je suis un peu indisposée ; en outre, je ne veux pas qu’on puisse s’en apercevoir ni qu’on puisse en parler, vraiment. Vous patienterez donc jusqu’à demain et, avant la tombée du jour, vous verrez que j’aurai mieux organisé notre affaire, et pour moitié plus discrètement, que je n’aurais pu le faire aujourd’hui. Il ne faut pas vous impatienter, car sans tarder, je veux et je dois faire tout ce que je sais devoir vous plaire, et je le ferai, que Dieu me garde ! » Le comte, qui ne se méfie pas du beau projet ni de la ruse que médite la jeune fille, répond : « D’accord, ma tendre enfant. Mais ne me donnez pas de faux espoirs, car vous m’auriez bien mal traité ! — Je n’y manquerai pas, fait-elle, je serais bien folle ! » Ils mettent alors fin à leur entretien.

echecs warrington
Un cavalier et un pion en jais du XIIe siècle

Le comte s’est dresse sur ses pieds ; il était très beau et se tenait bien droit. Il apostrophe ses chevaliers : « Seigneurs, fait-il, il est temps maintenant d’aller un peu se divertir. Faites crier dans les écuries qu’on selle vite les chevaux. Nous irons vers les sources qui sont en contrebas du coteau : la nous trouverons sans tarder un héron, je crois bien… Montèrent alors sur leurs chevaux, tous ensemble, chevaliers et jeunes nobles ; ils n’oublièrent pas les oiseaux : les gerfauts, les faucons, les faucons laniers et les tiercelets, habiles à capturer les hérons et les canes sauvages. Ils n’eurent pas à attendre longtemps, car sur le ruisseau ils aperçurent un héron et, a côté de lui, quantité d’oiseaux. Ce fut une belle et agréable partie de plaisir ; mais le comte témoignait plus de joie pour l’attente de ce qu’il désirait vivement que pour le gibier qu’il avait rencontré. »

Jehan Maillart, Le roman du Comte d’Anjou
Traduit de l’ancien français par Francine Mora-Lebrun

Le texte original

Incestueux échecs

Au Moyen Âge, les soixante-quatre cases de l’échiquier délimitaient un espace amoureux où ce jouait un marivaudage galant et raffiné qui pouvait céder la place à des joutes plus charnelles. « Dès lors que, écrit Marilyn Yalom, l’échiquier fut qualifié d’espace sexuel, il était réputé pour contenir des dangers en particulier pour la femme. » L’une des histoires les plus sombres est relatée dans Le roman du comte d’Anjou, récit anonyme de 1316. Ce roman du XIVe siècle se présente comme une des premières versions de Peau d’âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente.

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Vers 1430-1440. Vitrail en grisaille, 52 x 54 cm – Villefranche-sur-Saône, Hôtel de La Bessée.

Il était une fois un comte, veuf, qui avait une très belle fille experte au jeu des rois. Ils jouaient souvent sur un échiquier « incrusté de jais¹ et d’ivoire ». Les pièces délicatement sculptées, représentaient chacune un personnage. Mais, jamais le père ne pouvait triompher de l’astucieuse demoiselle, à moins que celle-ci se laisse vaincre. Il fit un jour appeler la jouvencelle pour une nouvelle partie. La jeune fille s’assoit et ils commencèrent à jouer. Le père, décidément pas très bon joueur, perd ces pièces les unes après les autres. Bientôt, il ne lui reste plus qu’une tour et un fou. Les troupes bien dirigées de la damoiselle, fin stratège, sont encore conséquentes : un cavalier, un fou, la reine et deux pions. L’issue de la partie est claire. Alors qu’elle s’apprête à lui prendre sa tour, ce père indigne lève les yeux vers le visage de son enfant et, est frappé une fois encore de sa beauté.

« C’est alors que lui vient une pensée horrible ! Dans la profondeur de son cœur naît un désir irrésistible de l’attirer dans le vice. Il ne pouvait se défendre contre une tentation aussi répréhensible et se désintéressa bientôt du jeu. Hélas ! Cela aurait été mieux pour lui d’avoir été mis au fers ou cloué sur la croix que plutôt d’avoir joué aux échecs ».

En proie à son obsession, le comte lui exprime son désir dans le langage raffiné, mais néanmoins pervers, de sa classe : « Votre beauté m’a frappé avec une telle force que je m’abandonne à vous, entièrement conquis, pieds et poings liés… Il me faut obtenir votre consentement pour satisfaire tous mes désirs. Une fille, qui peut apporter un peu de réconfort aux tourments d’un père, ne devrait pas le laisser souffrir trop longtemps ».

La chaste jeune fille n’est point sûr de comprendre, mais le père poursuit sans équivoque :
Ma fille, frappé par une si cruelle souffrance qui me dévore vif, au point de devoir dormir avec vous et vivre ce naturel plaisir des sens que les amoureux déclarent être joie exquise.
La belle jeune fille, comprennant enfin le désir incestueux de son père, résiste avec toute la force de son innocence.
Ayez pitié de moi ! Vous noircissez mon coeur de tristesse et de colère en me demandant, d’une manière insensée, d’accomplir un tel acte honteux et méprisable. Certainement, c’est le Diable qui vous pousse ! Mon cher, mon tendre père, au nom de Saint-Denis, pensez à ce que vous me demandez et dès que vous serez conscient de la laideur et de la méchanceté de votre exigence, vous en abandonnerez l’idée. Allez à confesse et repentez-vous, car vous êtes en proie au péché.

Mais, malgré cette exhortation pathétique, le père refuse d’abandonner son obsession pathologique, l’accusant de désobéissance. Il prendra de force ce qu’elle se refuse à lui donner par amour.

incestueux échécs anjou roman
Abbaye de Rievaulx – Tour en jais, XII siècle

« Rarement, le sujet de l’inceste paternel fut si brutalement présenté, et tout cela à cause d’une partie d’échecs ! »² conclut Marilyne Yalom. Que l’on se rassure, la morale fut sauve. La jeune fille s’enfuit, loin de ce père abject.

¹ Le jais est un gemme fossile formée par la pression océanique sur une roche sédimentaire composée de restes de plantes. Cette variété de lignite d’aspect vitreux et d’un noir brillant était utilisé dans la confection des pièces et des échiquiers.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Les Eschéz d’Amours

Eschéz Amours

Les Eschéz d’Amours constituent une vaste allégorie encyclopédique, l’une des plus longues de l’ère médiévale, dans la tradition du Roman de la Rose, traitant des questions d’amour, de politique, d’économie, de musique, de médecine, d’apprentissage courtois et de loisirs à l’époque de Charles Quint. Dans le prologue, le narrateur consacre son travail à ceux qui aiment « le jeu agréable et délicieux ».

A tous les amoureux gentilz,
Especialment aux soubtilz
Qui aiment le beau jeu nottable,
Le jeu plaisant et delitable,
Le jeu tres soubtil et tres gent
Des eschéz, sur tout aultre gent,
Vueil envoyer et leur presente
Ceste escripture cy presente,
Car il y trouveront comment
Je fuy au jeu, n’a pas granment,
D’une fierge en l’angle matéz
Par les trais-tant fuy pros hastéz
De celle qui, au voir retraire,
Si gracïeusement scet traire
Au jeu que je dy des eschés,
C’onques tant n’en sot Ulixes.

À tous les amants nobles,
Spécialement aux subtils
Qui aiment le beau jeu,
Le jeu agréable et délicieux,
Le jeu d’échecs très subtil et très noble,
Au-dessus de tous les autres,
Je souhaite leur envoyer et leur présenter ce texte,
Car ils trouveront comment
J’étais, il n’y a pas longtemps,
D’une Reine dans un angle maté
Par les coups — tant rapidement fut expédié
D’une femme qui, à vrai dire,
Si gracieusement sait jouer
Au jeu que j’ai mentionné, les échecs,
Que même Ulysse n’en sait autant.

À travers le miroir

Lewis Carroll travers miroir échecs
Série de cartes postales russes de Mitrofanov  d’après Lewis Carroll, 2013.

Lors d’un après-midi d’hiver, Alice s’ennuie et entreprend d’apprendre les échecs à sa petite chatte Kitty et se livre à son jeu favori : « Faisons semblant de … ». Se hissant sur la cheminée, le grand miroir s’efface peu à peu et Alice se retrouve dans un monde inversé, parcourant un échiquier, petit pion qui deviendra reine.

« Kitty, sais-tu jouer aux échecs ? Ne souris pas, ma chérie, je parle très sérieusement. Tout à l’heure, pendant que nous étions en train de jouer, tu as suivi la partie comme si tu comprenais : et quand j’ai dit : « Échec ! » tu t’es mise à ronronner ! Ma foi, c’était un échec très réussi, et je suis sûre que j’aurais pu gagner si ce méchant Cavalier n’était pas venu se faufiler au milieu de mes pièces. Kitty, ma chérie, faisons semblant… ».

Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, 1871

Un banquet royal

lewis carroll jeu échecs

II y avait, au haut bout de la table, trois chaises ; les Reines Rouge et Blanche occupaient deux d’entre elles, mais celle du milieu était vide. Alice s’y assit, assez mal à l’aise à cause du silence ambiant, attendant impatiemment que quelqu’un prît la parole.
À la fin ce fut la Reine Rouge qui s’en chargea : « Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle. Que l’on serve le rôt ! » Et les domestiques déposèrent un gigot de mouton devant Alice, qui le contempla avec quelque appréhension, car jamais auparavant elle n’avait eu I’occasion de découper pareille pièce.
« Vous avez I’air un peu intimidé, dit la Reine Rouge ; souffrez que je vous présente à ce gigot de mouton : « Alice… Mouton ; Mouton. Alice ». Le gigot se mit debout dans le plat et s’inclina devant Alice ; la fillette lui rendit son salut en se demandant si elle devait rire ou avoir peur.
« Puis-je vous en donner une tranche ? » demanda-t-elle en prenant en main le couteau et la fourchette, et en tournant la tête vers I’une des Reines, puis vers I’autre.
« Certes, non, répondit la Reine Rouge d’un ton catégorique ; il est contraire à I’étiquette de découper quelqu’un à qui I’on a été présenté. Que I’on remporte le gigot ! » Et les domestiques I’enlevèrent, et le remplacèrent sur la table par un énorme plum-pudding.
« S’il vous plaît, je ne désire pas que I’on me présente au pudding, se hâta de dire Alice ; ou alors il n’y aura plus de dîner du tout. Puis-je vous en donner une part ? »
Mais la Reine Rouge prit un air renfrogné et grommela : « Pudding. Alice ; Alice… Pudding. Que I’on remporte le pudding ! » et les domestiques l’enlevèrent avant qu’Alice n’eût le temps de lui rendre son salut. Néanmoins, comme elle ne voyait pas pourquoi la Reine Rouge eut dû être la seule à commander, elle décida de tenter une expérience. Elle ordonna : « Serveur ! Rapportez le pudding ! » et le pudding se retrouva immédiatement devant elle, comme par un coup de baguette magique. Il était si gros qu’elle ne put s’empêcher, devant lui, de se sentir un peu intimidée, comme elle I’avait été en présence du gigot de mouton ; pourtant, elle surmonta cette faiblesse par un effort de volonté et découpa une part de pudding qu’elle tendit à la Reine Rouge.
« Quelle impertinence ! s’exclama le Pudding. Je me demande si vous aimeriez que I’on découpât une tranche de vous-même, espèce de créature ! »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

La Reine Alice

Jacques Roubaud écrit : « La poésie, c’est d’abord un jeu, c’est un jeu de langage, et comme tous les autres jeux de langage, il a ses règles propres. » C’est en raison de leur caractère parfaitement réglé que Lewis Carroll choisit les échecs dans l’Autre côté du Miroir, contrebalançant l’aspect débridé de son texte. « Il soulignait ainsi, ajoute Bernard Schulkrick dans Échiquiers d’encre : le jeu d’échecs et des lettres, que la poésie n’apparaît pas réduite au statut de simple jeu, sans être en même temps soumise à la rigueur des règles. »

queen-alice

« Vraiment, c’est magnifique ! s’exclama Alice. Jamais, je ne me serais attendue à être Reine si tôt… Et pour dire à Votre Majesté toute la vérité, ajouta-t-elle d’un ton sévère (elle ne détestait pas se morigéner elle-même de temps à autre), il est inadmissible que vous continuiez à vous prélasser sur l’herbe comme cela ! Les Reines, voyez-vous bien, doivent avoir de la dignité ! »
Elle se leva donc et se mit à marcher de long en large, avec une certaine raideur d’abord, car elle redoutait que sa couronne ne tombât ; mais elle se rasséréna bientôt à la pensée qu’il n’y avait personne pour la regarder. « Et du reste, dit-elle en se rasseyant, si je suis vraiment Reine, je m’en tirerai très bien au bout d’un certain temps. »
Tout ce qu’il lui arrivait était si étrange qu’elle n’éprouva pas le moindre étonnement à se trouver tout à coup assise entre la Reine Rouge et la Reine Blanche ; elle eût bien aimé leur demander comment elles étaient venues là, mais elle craignait que cela ne fût plus ou moins contraire aux règles de la politesse. Par contre, il ne pouvait y avoir de mal, pensa-t-elle, à demander si la partie était terminée. S’il vous plaît, se mit-elle à dire en adressant à la Reine Rouge un timide regard, voudriez-vous m’apprendre… »
« Parlez lorsque l’on vous adresse la parole ! » dit, en l’interrompant brutalement, la Reine Rouge.
« Mais, si tout le monde observait cette règle-là, répliqua Alice, toujours prête à argumenter, c’est-à-dire si, pour parler, l’on attendait qu’autrui vous adressât la parole, et si autrui, pour ce faire, attendait, lui aussi, que vous, vous la lui adressassiez d’abord, il est évident, voyez-vous bien, que nul jamais ne dirait rien, de sorte que… »
« Ridicule ! s’exclama la Reine. Voyons, mon enfant, ne comprenez-vous pas que… » Là, elle s’interrompit en fronçant les sourcils, puis, après avoir réfléchi une minute durant, changea brusquement de sujet de conversation : « Que prétendiez-vous dire en vous demandant « si vous étiez vraiment Reine ? » De quel droit vous donnez-vous un pareil titre ? Vous ne pouvez être Reine, savez-vous bien, avant d’avoir passé l’examen idoine. Et plus tôt nous nous y mettrons, mieux cela vaudra. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

Deux cavaliers en liberté

Loin des mièvres clichés qui lui restent parfois encore attachés, les aventures d’Alice sont des fantaisies troublantes. Du philosophe Gilles Deleuze, au psychanalyste Jacque Lacan, en passant par les surréalistes, tous soulignèrent la modernité et la force « d’une œuvre qui recèle de fulgurantes intuitions concernant la logique, le langage le sens ou l’inconscient […] laissant poindre au revers des dialogues nonsensiques un savoir anticipateur sur l’être et le langage, ancré dans le savoir de l’inconscient* ».

À cet instant, elle fut interrompue dans ses réflexions par un « Holà ! Holà ! Échec ! » retentissant, et un Cavalier, recouvert d’une armure cramoisie, arriva au galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d’armes. Au moment précis où il allait I’atteindre, son cheval s’arrêta brusquement : « Vous êtes ma prisonnière ! » s’écria le Cavalier en dégringolant de sa monture.

Si effrayée qu’elle fût, Alice, en cet instant, eut plus peur encore pour lui que pour elle-même, et ce ne fut pas sans une certaine anxiété qu’elle le regarda se remettre en selle. Dès qu’il y fut confortablement réinstallé, il commença, pour la seconde fois, de dire : « Vous êtes ma… », mais quelqu’un d’autre criant : « Holà ! Holà ! Échec ! » I’interrompit. Quelque peu surprise, Alice se retourna de manière à faire face au nouvel ennemi.
II s’agissait, cette fois, d’un Cavalier Blanc. II s’arrêta net à la hauteur d’Alice et dégringola de son cheval tout comme l’avait fait le Cavalier Rouge ; puis il se remit en selle, et les deux cavaliers restèrent à se dévisager I’un I’autre sans mot dire. Quelque peu effarée, Alice attachait tour à tour son regard sur chacun d’eux.
« C’est ma prisonnière, à moi, ne l’oubliez pas ! » déclara enfin le Cavalier Rouge.
« Oui, mais, moi, je suis venu à son secours ! » répondit le Cavalier Blanc.
« Puisqu’il en est ainsi, nous allons nous battre pour savoir à qui elle sera », dit le Cavalier Rouge en prenant son casque (qui pendait à sa selle et affectait vaguement la forme d’une tête de cheval), et en s’en coiffant.
« Vous observerez, bien entendu, les Règles du Loyal Combat ? » s’enquit le Cavalier Blanc en mettant, à son tour, son casque.
« Je n’y manque jamais », répondit le Cavalier Rouge. Sur quoi, ils se mirent à s’assener mutuellement des coups de leur masse d’armes avec une fureur si grande, qu’Alice dut se réfugier derrière un arbre pour se mettre à I’abri des coups.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

* Sophie Maret, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll: Les Fiches de lecture de l’Encyclopædia Universalis.

L’armée du Roi Blanc

Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Carroll – auteur glorifié d’Alice au Pays des Merveilles – souffrait d’une obsession maladive pour les fillettes, écrit Marc-André Cotton dans Regard Conscient. Ses œuvres d’écrivain et de photographe, ainsi que l’abondante correspondance intime qu’il a léguées, permettent de reconstituer l’univers dans lequel il a vécu et de mettre à jour l’origine de ses névroses sexuelles. Ainsi, l’idéalisation de l’enfance qui caractérise la littérature enfantine inaugurée par Carroll porte-t-elle les marques de l’abus et de l’enfermement dans lequel des générations d’enfants furent tenus. Et c’est pourquoi ces écrits fascinent tant.

Lewis Carroll miroir échecs

Un instant plus tard, des soldats, au pas de charge, arrivaient à travers bois, d’abord par détachements de deux ou de trois, puis par pelotons de dix ou de vingt hommes, et finalement, par régiments si nombreux qu’ils semblaient remplir toute la forêt. Alice, de peur d’être renversée et piétinée, se posta derrière un arbre, et elle les regarda passer.
Elle se dit que, de sa vie, elle n’avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I’un d’eux s’écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d’hommes étendus.
Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu’un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d’arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
« Je les ai envoyés là-bas, tous ! s’écria, d’un ton ravi, le Roi, dès qu’il aperçut Alice. N’avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ? »
« Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m’a-t-il semblé. »
« Quatre mille deux cent sept, c’est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n’ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu’il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n’ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I’un ou I’autre d’entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ? »
« Personne », répondit Alice.
« Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d’un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I’Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c’est de voir, parfois, quelqu’un de bien réel ! »
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d’observer attentivement la route. « Je vois à présent quelqu’un ! s’exclama-t-elle tout à coup. Quelqu’un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres ! » (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)
« Pas bizarres du tout, dit le Roi. C’est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu’il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu’il est heureux. II se nomme Haigha. » (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec « Aïe, gars ! »)

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrtait

Un pion nommé Alice

Enid Shawyer (née Stevens) joua petite fille avec Lewis Carroll. Elle écrira plus tard : « Nous jouions à tous les jeux possibles, mais pas comme nous l’avions appris. Il avait ses propres règles entièrement nouvelles. Pour les échecs, il était, bien sûr, un maître et il n’était pas question de transgresser les règles. Mais jouer aux échecs était le plus amusant : les chevaliers et les fous prenaient vie et tenaient des discussions animées sur les droits des reines ou la propriété des châteaux ».

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Illustration de Sir John Tenniel, 1866.

Elle avait entre-temps planté tous les piquets et Alice, vivement intéressée, la regarda revenir vers I’arbre, puis se mettre à marcher lentement le long de la ligne droite qu’elle venait de tracer. Parvenue au piquet qui marquait le deuxième mètre, elle se retourna et dit : « Un pion, lorsqu’il se déplace pour la première fois, franchit deux cases. Donc, vous traverserez très rapidement la troisième case – par chemin de fer, je suppose – et vous vous trouverez dans la quatrième case en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Or, cette case-Ià appartient à Twideuldeume et à Twideuldie ; la cinquième ne renferme guère que de l’eau… La sixième est la propriété de Heumpty-Deumpty… Mais vous ne faites aucune remarque ? »
« Je… Je ne savais pas que j’avais à en faire une… à ce moment-ci », balbutia Alice.
« Vous auriez dû dire, poursuivit, sur un ton de vive réprimande, la Reine : « C’est très aimable à vous de me dire tout cela… » Enfin, nous supposerons que vous I’avez dit… La septième case est constituée par une forêt – mais un Cavalier vous montrera le chemin – et dans la huitième case nous serons Reines, de conserve, et ce ne sera que festoiement et réjouissances ! » Alice se leva, fit une révérence et se rassit.
Parvenue au piquet suivant, la Reine se retourna derechef et dit : « Quand vous ne pouvez vous rappeler le mot anglais qui désigne tel ou tel objet, parlez français… en marchant, écartez bien les pointes des pieds… et rappelez-vous qui vous êtes ! » Elle ne laissa pas cette fois à Alice le temps de faire une révérence ; elle alla d’un pas vif jusqu’au piquet suivant, se retourna pour dire « au revoir » et se dirigea rapidement vers le dernier piquet.
Alice ne sut jamais comment la chose advint, mais, au moment précis où elle arrivait à la hauteur du dernier piquet, la Reine disparut. S’était-elle volatilisée dans les airs, ou avait-elle couru s’enfoncer sous I’ombrage des bois (« et elle est capable de courir très vite », pensa Alice), impossible de deviner laquelle de ces deux solutions elle avait choisie ; mais ce qu’il y avait de certain, c’est qu’elle était partie, et Alice commença de se souvenir qu’elle était un Pion, et qu’il serait bientôt temps pour elle de se déplacer.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

L’échiquier d’Alice

Lewis Carrol était joueur d’échecs. Dans son journal, il évoque certaines de ses parties : contre le fils de Tennyson qu’il battit très facilement ou bien dans le train pendant son voyage en Russie. Parties malheureusement perdues bien qu’il dût les conservées. Il note dans son journal, le 6 septembre 1866 : « Reçu de chez Vincent, 250 feuilles de partie vierges. Jouer aux échecs est l’occupation familiale en ce moment. Jouer en consultation est des plus intéressant, beaucoup plus que le jeu ordinaire, et noter la partie, pour la rejouer plus tard, ajoute beaucoup à l’intérêt ».

lewis carroll joueur
Illustration de Sir John Tenniel, 1866.

Pendant quelques minutes Alice demeura sans mot dire, à promener dans toutes les directions son regard sur la contrée qui s’étendait devant elle et qui était vraiment une fort étrange contrée. Un grand nombre de petits ruisseaux la parcouraient d’un bout à l’autre, et le terrain compris entre les dits ruisseaux était divisé en carrés par un nombre impressionnant de petites haies vertes perpendiculaires aux ruisseaux.
« Je vous assure que l’on dirait les cases d’un vaste échiquier ! finit par s’écrier Alice. Il devrait y avoir des pièces en train de se déplacer quelque part là-dessus – et effectivement il y en a ! ajouta-t-elle, ravie, tandis que son cœur se mettait à battre plus vite. C’est une grande partie d’échecs qui est en train de se jouer – à l’échelle du monde entier – si cela est vraiment le monde, voyez-vous bien.
Oh ! que c’est amusant ! Comme je voudrais être une de ces pièces-là ! Cela me serait égal d’être un simple Pion, pourvu que je pusse prendre part au jeu… mais, évidemment, j’aimerais mieux encore être une Reine. »
En prononçant ces mots elle lança un timide regard à la vraie Reine, mais sa compagne se contenta de sourire aimablement et lui dit : « C’est un vœu facile à satisfaire. Vous pouvez être, si vous le désirez, le Pion de la Reine Blanche, car Lily est trop jeune pour jouer. Pour commencer, vous prendrez place dans la seconde case ; et quand vous arriverez à la huitième case, vous serez Reine… » À ce moment précis, on ne sait trop pourquoi, elles se mirent à courir.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…