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La Partie d’Échecs de Van Leyden

Échecs Leyden
Lucas van Leyden, peintre et graveur hollandais (1494 – 1533) – La Partie d’Échecs, vers 1508

Une jeune femme et un homme dispute une étrange partie, les Échecs du Messager (Kurierspiel en allemand), variante ancienne du jeu, souvent métaphore de la rencontre amoureuse, qui s’était propagée depuis le XIIIe siècle. La jeune femme assise est conseillée probablement par son père. En face d’elle, son futur mari détourne son visage et plisse les yeux, semblant se désintéresser du jeu. Il ne devrait pas ! Les pièces ne sont guère identifiables, mais il est en mauvaise posture, la gente demoiselle s’apprête à lui donner échec de sa Tour.

Échecs Leyden

Les Échecs du Messager étaient un jeu de plateau de la famille des Échecs, qui dans sa forme originale se joua pendant au moins 600 ans. La pièce du Messager est l’ancêtre de notre Fou moderne et ce jeu joua un rôle important dans l’évolution des Échecs médiévaux vers la modernité.

Histoire des Échecs

La Marche de l’histoire, émission de France Inter de Jean Lebrun du 28 novembre 2012.

L’intensité intellectuelle, disait François Le Lionnais… la prévoyance, la prudence, la circonspection, disait Benjamin Franklin… On peut soutenir que le jeu d’Échecs, en mobilisant beaucoup de ressources rationnelles, a fait reculer la violence. N’est-il pas aussi le jeu du contrat social ? Que pourrait, sur l’échiquier, le roi sans les figures qui l’entourent ?

histoire échecs
Le jeu d’Échecs, par Charles Bargue (1826 – 1883).

Mais les Échecs laissant toujours les hommes dans l’incertitude sur leur condition, on peut tout aussi bien donner une interprétation inverse du spectacle des soixante-quatre cases. Il s’agit d’un sport violent, disait Marcel Duchamp, l’un de ses pratiquants. Fort prisé des chevaliers au Moyen Age et au XIXe, des officiers à la retraite — Napoléon compris, il reste du coté de la bataille. Et, au temps des grands championnats médiatisés des années 1970-1980, ils participèrent activement à la lutte finale est-ouest.

La conversion intellectuelle des humeurs guerrières n’est décidément pas chose aisée. Mais les Échecs étant aussi une machine à rêver, on peut imaginer qu’ils y contribuent.

Les Échecs Amoureux

La surenchère érotique caractérise l’allégorie échiquéenne suivant l’idée que l’amour est un champ de bataille. Boris Spassky, rapporte George Orwell,  disait que les règles échiquéennes sont les mêmes que celles de l’amour et de la guerre, et que si vous pouviez gagner à l’un, vous pouviez gagner aux autres.

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Ce thème du rapport amoureux autour de la partie d’Échecs à la vie dure. Voici une sélection de cartes postales l’illustrant encore au début du XXe siècle.

Les Échecs, un combat amoureux

L’on peut se poser cette question : comment un jeu si guerrier put-il devenir une métaphore amoureuse entrant dans les rituels courtois des cours médiévales ? C’est peut-être que nous sommes trop habitués à nous installer dans nos salles de tournoi en face de mal rasés plus ou moins bourrus et dont le seul geste de tendresse sera la poignée de main virile et quelquefois indifférente qu’ils nous offrent.

Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Nous pouvons aisément imaginer quel accueil, elles pouvaient prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout n’oublions pas — joueur d’Échecs ». Conon de Béthune, trouvère né vers 1150 en Artois, confesse qu’il pouvait être bon maître pour enseigner les règles de notre jeu, mais incapable de se défendre d’un mat, car le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête. Nombreux troubadours employèrent notre jeu pour évoquer les étapes de la séduction et sans doute pour la mettre en pratique avec de charmante châtelaine ! Dans les contes amoureux de ces troubadours, Don Juan avant la lettre, le premier baiser était le plus souvent le dernier, car la châtelaine avait malheureusement un châtelain qui tolérait ce genre d’affaires tant qu’elles restaient symboliques. Dans d’autres contes, notre amoureux ne se contentait plus du symbole. Le troubadour Jaufre Rudel (1125–48) écrit :

Moi, je préfère aimer et trembler pour celle
Qui ne me refusera pas sa récompense.

échecs amoureux
Otto IV Margrave de Brandenburg joue aux Échecs avec son épouse Hedwig Von Holstein

« Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associée à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

A ces raisons, j’en ajouterais peut-être une dernière que ne renierait sans doute pas le vieux Sigmund, à puisez dans la représentation que l’enfant peut se faire de la sexualité, au travers des sons étranges et violents venant de la chambre parentale, évoquant pour lui dans son innocence des bruits de lute, d’affrontement. Et de là, dans l’inconscient collectif, tout combat pourra évoquer un rapport sexuel.

Échecs Amoureux et scène de ménage

Huon le ménestrel et tous ses collègues troubadours et jongleurs de ces temps féodaux furent sans doute, au rythme de leurs allées et venues, les propagateurs privilégiés du jeu d’Échecs. Ils sont le plus souvent joueurs et sont accueillis avec joie par ces châtelains et châtelaines qui s’ennuient ferme dans leur castel pendant les longues soirées d’hiver.

guiternes-troubadour-échecs
Guitare latine et guitare mauresque 13e siècle

Les temps et les mœurs peu à peu changent. C’est l’ère du roman courtois, des tournois, d’une vie sociale où les femmes tiennent de plus en plus leur place et elles sont nombreuses à pratiquer les Échecs. À l’exception de l’Allemagne où le jeu reste encore quelque temps dans les maisons nobles, le jeu se démocratise, l’entourage du seigneur et de sa dame découvrent le plaisir de se prendre la tête en 64 cases. Les soldats, les bourgeois et parfois même les paysans, rapporte Emmanuel Le Roy Ladurie, d’un petit village de l’Ariège se retrouvent le soir pour pousser du bois.

Les femmes jouent en cette époque et jouent certainement bien puisque, Ferdinand de Portugal, époux de Jeanne de Flandre à la fin du XIIe siècle, a la fâcheuse habitue de rosser sa royale épouse à coups de poing quand elle remporte la victoire !

Le chef-d’œuvre de cette veine de littérature fut sans doute les Eschez amoureux d’Evrart de Conty, médecin du futur Charles V, paru en 1370, poème allégorique réécriture du Roman de la Rose. Recueil de préceptes à l’usage d’un futur prince, l’ouvrage se termine sur l’apprentissage de la science subtile de l’amour allégorisée et moralisée au travers d’une partie d’Échecs. Le jeune prince, mis en scène, au terme de sa quête, rencontre une damoiselle et l’affronte devant un échiquier symbolique. À chacun des adversaires sont allouées des pièces représentant les qualités l’amour courtois.

Evrart de Conty troubadour échecs
Evrart de Conty, Le Livre des échecs amoureux. Peint par le Maître d’Antoine Rollin.Flandres, XVe siècle. Manuscrit sur parchemin.BNF, Manuscrits (Fr. 9197 fol. 437)

La forme carrée de l’échiquier signifie l’égalité, la justice et la loyauté qui doivent résider dans l’amour. Chaque case du plateau porte le nom d’une vertu (Noblesse, Pitié, Jeunesse, Beauté), d’une qualité (Doux regard, Bel accueil, Beau maintien) ou d’un vice (Honte, Fausseté). Une jeune fille s’oppose à un jeune homme : le jeu d’échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d’autrui. Le texte en prose des Échecs amoureux développe particulièrement les passages mythologiques. Le jeu d’échecs, censé servir de point de départ et de prétexte à une description éthique du monde, passe quelque peu au second plan. L’idée forte néanmoins demeure, qui fait des échecs un microcosme où se lit l’ordre et le destin de la société. Déjà présente dans la culture perse et arabe des VIIIe et IXe siècles, cette idée a connu en Occident, jusqu’à l’époque moderne, une vogue considérable. BnF

Érotisme Échiquéen

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

Une allégorie de l’amour courtois : « La plupart des valves de miroirs gothiques évoquent des couples d’amoureux devisant ou chassant. Le motif du jeu d’Échecs s’inscrit dans cette vogue. Le thème du jeu, jeu intellectuel stratégique, symbolise l’amour courtois régi lui aussi par des lois précises. Il s’oppose en cela au jeu de dés, symbole de l’amour brutal et débauché. La couronne tenue par la servante, allusion au couronnement des vœux de l’amant, évoque l’union charnelle future des deux amoureux ».  Marie-Cécile Bardo

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse : la dame résiste, le chevalier tente encore et encore de la séduire… Michael Camille propose une interprétation érotique de cette image. Selon lui, la position de la jambe gauche du joueur et le poteau central de la tente, qu’il enserre d’une main, sont des allusions phalliques, tandis que les plis du vêtement de la dame dessinent un sexe féminin. Ceci serait renforcé par les attributs portés par les deux spectateurs : un oiseau de proie pour l’homme, une couronne pour la femme. Si cette lecture de la scène souligne le caractère métaphorique de la partie d’échecs, son maniement demeure délicat : était-elle perceptible au XIVe siècle ? Le cas échéant, est-elle ici volontaire ou inconsciente  ? », écrit Nicolas Coutant.

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Échecs au feminin : Huon de Bordeaux

De très fréquentes mentions du Jeu d’Échecs se retrouvent dans la littérature médiévale et, retour sur ses origines, dans de nombreux romans exotiques, où apparaît le Sarrasin. Dans Huon de Bordeaux, chanson de geste anonyme datant de la fin du XIIIe siècle, une nouvelle fois, une partie est mise en scène, mêlant le thème de l’ordalie (ancien mode de preuve en justice, consistant à soumettre les plaidants à une épreuve) et le thème du combat amoureux. Huon de Bordeaux le ménestrel, déguisé, pénètre dans la demeure de l’amiral sarrasin Yvarins. Démasqué et questionné sur ce qu’il sait faire, Huon se décrit comme le parfait aristocrate de son temps. L’amiral le met en demeure de jouer une partie contre sa fille. Pour le gain : une nuit d’amour avec la jolie sarrasine. S’il perd la partie, il perdra également la tête ! La belle Orientale s’éprend du ménestrel à la fière allure et distraite du jeu, perd l’avantage, au grand courroux paternel. Mais Huon, galant homme, renonce à sa récompense provoquant la colère de la donzelle.

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

— Sire , dit Huon , je sais nombre de métiers : je sais fort bien mettre un épervier en mu ; je sais chasser le cerf et le sanglier ; je sais corner la prise et donner la curée aux chiens ; je sais très bien servir à table ; je sais jouer mieux que personne aux dés et aux échecs.
— Je t’arrête là, dit l’amiral, c’est au jeu d’échecs que je te veux éprouver.
— Sire, laissez-moi achever, et vous me soumettrez ensuite à telle épreuve que vous voudrez. Je sais encore endosser un haubert, porter l’écu et la lance, et faire galoper un cheval. Je sais aussi prendre ma part d’une mêlée, et, pour y donner de rudes coups, on en pourrait trouver de pires que moi. Je ne sais pas moins bien pénétrer les chambres des belles et les couvrir de caresses et de baisers.
— Voilà bien des métiers, dit l’amiral , mais c’est aux échecs que tu feras tes preuves. J’ai une fille d’une grande beauté et qui sait ce jeu à merveille.
Jamais homme n’a pu la mater. Par Mahomet, tu joueras une partie avec elle, et si elle te fait mat, tu auras la tette coupée ; mais, en revanche, si tu peux la mater, je ferai dresser un beau lit, qu’elle partagera avec toi, et, le matin, je te donnerai cent livres.

L’amiral fait prévenir sa fille. « Quelle folie est celle de mon père, dit-elle ; par le Dieu que j’adore, je ne serai jamais cause de la mort d’un si bel homme. Plutôt me laisser mater. »

Les deux adversaires sont mis en présence, et la partie s’engage. Huon a bientôt perdu bon nombre de ses pièces ; il change de couleur.

— À quoi pensez-vous , vassal , lui dit la demoiselle, vous voilà bien près d’être mat et d’avoir la tète coupée.
— Nous n’en sommes pas là, répond Huon, et il fera beau vous voir entre les bras du serviteur d’un ménestrel. Pendant que les rires de l’assistance accueillent cette repartie, la jeune fille a regardé Huon, et elle en est devenue si distraite que son jeu est fort compromis.
— A Sire, dit bientôt Huon à l’amiral, vous pouvez voir maintenant comment je sais jouer ; si j’y voulais rêver un moment, le mat ne tarderait guère.

À ces mots, l’amiral adresse à sa fille de violents reproches.

— Sire , ne vous emportez point, répond Huon, notre marché peut se rompre. Que votre fille retourne à sa chambre ; moi , je m’en irai servir mon roi.
— Si tu y consens, dit Yvorin , je te donne cent marcs d’argent.

Huon accepte et la fille de l’amiral sort en courroux :

— A que Mahomet le confonde, dit-elle, par ma foi, si j’eusse su cela, il aurait été échec et mat !

Les Échecs Amoureux

Il semblerait donc qu’au Moyen Âge les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux échecs avec elle, ou pour son amusement ». Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif », notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans  Jeu d’Échecs et sciences humaines.

Vitrail en grisaille
Vers 1430-1440. Vitrail en grisaille, 52 x 54 cm. Provenance: Villefranche-sur-Saône, hôtel de La Bessée.

Les Échecs sont alors une métaphore aux rituels de l’amour, comme sur ce vitrail, où sont représentées les premières étapes de la conquête amoureuse. Édouard II de Beaujeu déplace une pièce qui semble être une dame, déplacement qui lui donnerait la victoire. La main droite de Mademoiselle de Guyonnet de La Bessée d’une grande famille de Villefranche semble exprimer du dépit, mais la main gauche de la jeune femme retient son futur vainqueur et laisse supposer que la victoire du sire que l’on n’espère point triste ne se limitera pas à l’échiquier.

En cette époque, les Échecs se jouent essentiellement dans les demeures, fief de la femme et les enluminures les représentent souvent devant l’échiquier. La littérature médiévale nous en donne également de nombreuses illustrations. Dans l’épopée Raoul de Cambrai, le jeune héros qui vient de pourfendre son mentor Raoul, assassin de sa mère, se retrouve tout timide devant la belle Béatrice. La donzelle amoureuse et rouée confie une mission à Manecier son chambellan : « Lorsque tu jugeras le moment propice, tu iras trouver Bernier au Palais, le salueras de ma part et lui demanderas de venir passer quelques instants auprès de moi, il pourra jouer aux échecs et au tric-trac ». Manécier, en bon serviteur, s’acquitte de sa tâche et va glisser à l’oreille du preux, mais coincé chevalier : « Mon jeune seigneur, tu peux être fier de toi, puisque la fille de Guerri le vaillant, la plus noble femme d’ici à Montpellier, te demande de venir la rejoindre dans ses appartements, afin de jouer aux échecs et aux tric-trac ». Ce grand benêt ne savait point jouer aux Échecs, mais tout porte à croire qu’il s’en tira tout de même.

Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés
Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés. Parchemin, 156 ff. (27,5 x 20,5 cm). XVe siècle. BNF

Échecs au feminin : Le Moyen-Âge

Nos jeunes filles nobles européennes étaient-elles des émules de Dilaram ? Sans doute pas, car élevées dans les préceptes de la sainte Église, pour qui notre jeu n’était pas en odeur de sainteté, elles devaient en être tenue éloignées. Il faut savoir qu’au Moyen Age, les Échecs sont pratiqués avec ou sans dés, le lancement de dé décidant du déplacement des pièces. Les jeux de hasard sont condamnés par l’Église et les Échecs sentent donc le soufre ! Très tôt, les Perses dégagent le jeu du hasard en supprimant les dés, mais leur usage n’a toutefois pas totalement disparu, les Arabes continuant parfois à jouer leur partie au hasard, transmettant cette pratique en Occident. En 1061, le cardinal Damiani interdit au clergé de jouer. En 1254, le roi Louis IX publie un décret religieux interdisant les Échecs comme un jeu inutile et ennuyeux. En 1375, le roi Charles V de France, sous l’influence de l’église, l’interdit complètement.

Evrart de Conty , Le livre des échecs amoureux moralisés
Enluminure extraite de Evrart de Conty , Le livre des échecs amoureux moralisés 1401

Il faut attendre le début du XIVe siècle et le dominicain Jacques de Cessoles pour que l’anathème soit levé au travers de ses prêches sur « les mœurs des hommes et les devoirs des nobles à travers le jeu d’échecs ». Il rassemble ses prédications dans le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum. L’ouvrage, connu en France sous le titre Le Jeu des échecs moralisés, est un traité de morale utilisant les Échecs comme métaphore. La pratique du jeu est alors fort répandue et fait partie de l’éducation des damoiseaux et damoiselles. Tout en précisant les règles du jeu, de Cessoles donnant les bases d’une instruction civique aux jeunes gens cultivés nobles et bourgeois de son temps, afin qu’ils prennent conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale. « En établissant un parallèle entre figures du jeu et états du monde, mouvement des pièces et rapports sociaux, l’ouvrage offre à ses lecteurs passionnés une représentation du monde où s’exprime l’utopie médiévale d’un pouvoir idéalisé » Bnf.

« Comme le roi et la reine sont d’une même chair, écrit Jacques de Cessoles, celle-ci ne progresse que d’une case à la fois. En raison de sa fragilité physique, le combat lui est impropre. Mais, si l’on veut comprendre pourquoi la reine s’expose ainsi aux dangers d’une bataille, il faut se souvenir que les hommes, de tout temps, emmenaient en campagne leurs femmes, et toute leur famille. Car c’est une préoccupation légitime que le roi soit approvisionné en amour, comme il est légitime que le peuple se soucie que la question de la succession royale ne soit pas laissée en suspens. C’est pourquoi la reine doit suivre son époux pas à pas. En outre, au camp, comme au-delà des limites du royaume, elle se doit de se draper dans un voile de pudeur, afin de ne pas attiser la convoitise des hommes ».
Le Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles, au travers du jeu d’échecs, vers 1315 (adapté par Jean-Michel Péchiné, Gallimard, « Découvertes », 1997

Échecs au feminin : Naissance d’une Reine

Le faire part de naissance de notre Reine apparaît dans un manuscrit latin conservé au monastère suisse d’Einsiedeln aux alentours de l’an Mille, le Versus de scachis, le plus ancien poème traitant du jeu des Échecs, décrivant les règles à l’identique du jeu arabe, sinon qu’il évoque la présence d’une Reine comme un fait accompli. Le changement le plus important survenu au cours de l’évolution du jeu fut sans doute l’introduction d’un élément féminin sur l’échiquier, la Reine à la fin du Moyen Âge.

Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Cette transformation de la figure masculine du vizir en Reine fut progressive. Étrange l’apparition de cette puissante Reine, seule femme de l’échiquier, dans ce jeu si guerrier apparu autour de 500 après J.-C., nous venant des terres perses et arabes où la femme ne jouissait pourtant guère de tant de pouvoir. C’est que notre Dame, comme toutes les dames du monde, a su se faire attendre. Dans les premiers siècles, le compagnon du Roi était ce vizir, conseiller qui gardait la tête basse devant son suzerain. Notre souveraine apparaît, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen, l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel que Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation. Lire à ce sujet : Les Échecs médiévaux.