Archives de catégorie : Histoire

Les Pièce de Crèvecœur

pièce echecs crevecoeur
Le Roi (ou la Reine), le Cavalier et le pion en ivoire de morse, XIe ou début du XIIe

Découvertes en 1864 dans la haute-cour du château de Crèvecœur-en-Auge, par des chasseurs de trésor qui espéraient y découvrir un butin caché, selon une légende anglaise, à la fin de la guerre de Cent Ans. Ces superbes pièces de grande qualité artistique, délicatement ornées, forment un ensemble remarquable et cette découverte a constitué un des grands apports archéologiques du XIXe siècle pour le domaine du jeu en France. « Ces pièces sont exceptionnelles dans la mesure où elles allient un matériau qui indiquerait plutôt une fabrication septentrionale (le morse) à un décor d’influence méditerranéenne. Les motifs, notamment les rosaces constituées d’ocelles concentriques, incisés y sont en effet similaires à ceux des pièces islamiques d’Égypte, de Sicile ou d’Italie du sud² ». Comme souvent, il est difficile de définir si la plus grande pièce est le Roi ou la Reine, la distinction entre les deux se faisaient sur la taille.

Elles reproduisent presque à l’identique les figures islamiques stylisées. Au XIIe siècle encore, les pièces orientales servent de modèles aux artisans européens, alors même que ces régions produisaient des formes nouvelles plus figuratives. « La part d’invention occidentale des figures de Crévecœur ne tient pas à leur forme et à leur décor, mais au support utilisé : taillées dans les canines de morses chassés sur les côtes occidentales du Groenland, elles révèlent une symbolique des matières et des circuits d’approvisionnement totalement étrangers à l’espace islamique¹ ». « La découverte en Normandie d’œuvres fortement influencées par l’art islamique apporte le témoignage du goût pour celui-ci en Europe septentrionale. On peut imaginer que les joueurs d’échecs au Moyen Âge appréciaient la correspondance formelle de ces pièces avec l’origine du jeu pratiqué² ».

¹ Le jeu d’échecs entre espace islamique et mondes normands. Article publié dans le dossier thématique – actes de la journée d’étude du 20 novembre 2015, Les transferts culturels dans les mondes normands médiévaux I – Des mots pour le dire ?
² Art du jeu dans l’art de Babylone à l’Occident médiéval, Musée de Cluny

Le Jeu de Mayenne

En 1993, l’on découvre, au cours de travaux entrepris dans le château de Mayenne, 35 pièces d’échecs ensevelies dans des remblais dans les sous-sols du bâtiment. Essentiellement des pions, les pièces majeures de l’échiquier ne sont représentées que par un fou, une tour et un roi de très belle facture, reconnaissable à sa forme et à la présence d’un tenon placé au sommet, sur lequel est figuré un visage avec une coiffe masculine. La présence de rebuts de taille (ébauches, andouillers sciés, crâne de cerf avec pivots sciés, etc.) atteste l’activité d’un artisan au château dont la principale tâche était de fabriquer ces jeux. Elles s’inscrivent encore dans la tradition abstraite héritée de l’Islam. Toutefois, la figuration du visage du roi et sur cinq pions témoigne d’une adaptation progressive du jeu à la société médiévale.

jeu echecs mayenne
Pions de diverses factures découverts dans les remblais.

La diversité des pions à cette époque est importante, loin de la standardisation de notre modèle Staunton d’aujourd’hui. Nous sommes sans doute en présence de plusieurs pièces disparates, regroupées pour en former un nouveau.

jeu echecs mayenne
Les cinq pions anthropomorphes du château de Mayenne, Xe-XIIe siècles.

De forme tronconique, ces pions anthropomorphes offrent des visages triangulaires aux mentons marqués, les yeux sont simples, mais expressifs, surmontés par des arcades et séparés par un bourrelet nasal. La calotte crânienne évoque le casque des soldats.

jeu echecs mayenne
Alfil (fou), Roi et Tour du jeu de Mayenne.

Deux mamelons, dont les pointes sont brisées, se dégagent d’un sommet arrondi. C’est bien l’éléphant, l’alfil, dans le plus pur style musulman. De même que le roc, notre tour actuelle, taillé dans un os de bœuf peu habituel avec son échancrure en V caractéristique.  La pièce la plus belle est le roi, taillé d’un seul bloc dans un pivot de cerf. Cette partie du bois, dense et dépourvue de matière spongieuse, a permis de tirer une pièce massive et d’un seul tenant. Des lignes obliques sur la calotte dessinent une chevelure. Sur les côtés, de légers reliefs évoquent les oreilles. Deux mains à quatre doigts sont gravées sur le second plateau. Le tout représente un personnage assis sur son trône, offrant des analogies avec les rois du jeu de Noyon.

jeu echecs mayenne roi

Une pièce d’échec convertie en sifflet

Une pièce d’échec en ivoire d’éléphant convertie en sifflet fut découverte dans le comblement des latrines du Vieux Château de Château-Thierry dans Aisne à la fin des années 90. Ce cylindre, de 2,3 cm de diamètre et de 3,2 cm de hauteur se terminant en dôme, possède deux mamelons aux arêtes vives formant un V. « L’ivoire (qu’il soit d’éléphants, de morse ou de cachalot) a été fréquemment utilisé pour tailler des pièces d’échecs. Il avait une très grande valeur symbolique au Moyen Âge au point d’être considéré comme une matière vivante¹ ».

La présence des deux ergots supérieurs permet de reconnaître l’alfil, pièce d’origine musulmane. Lors de leur conquête de l’Iran à partir de 651, les Arabes découvrent un jeu oriental aux pièces très réalistes et richement décorées. Mais, pour respecter les lois de l’Islam, l’interdit de la représentation des images, ils stylisèrent fortement le jeu et l’éléphant oriental devin cet alfil cylindrique dont les deux protubérances rappellent les défenses de l’animal. À son introduction en Europe, via la péninsule ibérique et le monde scandinave, vraisemblablement peu après l’an mille, les pièces sont reproduites à l’identique et la ressemblance entre les pièces arabes et les premiers exemplaires occidentaux pose un problème d’identification : est-ce un objet arabe importé ou une pièce européenne façonnée selon la tradition musulmane ?

Ce fou doit vraisemblablement dater du Xle ou du Xlle siècle. Des exemplaires similaires et datant de cette période ont été découverts sur des sites comme le château de Southampton. « Dès la fin du Xle siècle, le destin des pièces aux deux mamelons a été différent suivant l’interprétation qui sera faite de ce détail morphologique. Dans les pays anglo-saxons, ces protubérances ont été perçues comme une mitre d’évêque alors qu’ailleurs, elles ont souvent été interprétées comme le bonnet d’un bouffon. Toutefois, dans les deux cas, des formes archaïques ont coexisté avec ces pièces occidentalisées tout au long du Xlle siècle¹ ». Le fait que la pièce soit façonnée dans de l’ivoire d’éléphant n’invalide pas sa fabrication européenne. L’ivoire d’éléphant était importé d’Afrique.

Fou d’échecs transformé en instrument à vent. Dessin de François Blary.

À une date impossible à déterminer, cette pièce est transformée, devenant un instrument à vent. Percée de deux canaux de diamètres différents pour obtenir un son aigu (le plus étroit) et un son plus grave (le plus large). Un petit trou aménagé dans un des mamelons permettait de le suspendre en pendentif. « Si, dans sa première phase d’utilisation, nous étions face à un objet rare, il s’agit cette fois d’une pièce unique, car on ne connaît pas d’autre exemple d’instrument à deux perces pour l’époque médiévale¹ ». L’utilisation de ses sifflets pouvait être maritime, pastorale ou encore pour la chasse. Sa découverte dans les latrines, au pied des remparts, suggère son utilisation par les guetteurs du chemin de ronde. « Cette hypothèse suppose que la pièce avait perdu toute sa valeur au point qu’elle était devenue la propriété d’un simple soldat¹ ».

¹ Une pièce d’échec en ivoire convertie en sifflet provenant de Château-Thierry (Aisne) In : Revue archéologique de Picardie. N° 3-4, 1999. pp. 199-202.

Invención liberal y arte del Axedrez

« Ce jeu convient plus particulièrement que tout autre, pour beaucoup de raisons, parce qu’il est jeu de science, et il semble qu’avec lui, on fait fuir le loisir malhonnête. Il n’y a pas plus honnête et convenable que ce ce jeu pour la dignité de toute noble personne, car son invention est art, science, grâce, habilité et douceur. Ainsi de ces choses et d’autres encore, que je pourrais raconter, il est démontré que parmi les jeux louables et honnêtes qui sont permis et nécessaires, celui-ci est le meilleur et le plus décent ».

Ruy López de Segura, Livre de l’invention libérale et art du jeu d’échecs.

Le Libro de la invención liberal y arte del Axedrez publié par l’espagnol Ruy López de Segura en 1561 est un monument de l’histoire du jeu d’échecs, consolidation des règles et premier exposé exhaustif des ouvertures. Si aujourd’hui, le Noble Jeu est beaucoup pratiqué à l’est, à la Renaissance, l’Espagne, le Portugal et l’Italie sont les pays où l’on joue. Les règles sont encore loin d’être fixées. Le Roi peut encore « sauter » de deux cases, mais ne roque pas pour se protéger derrière son bouclier de pions (sauf en quelques endroits d’Italie) et, seul Ruy López, soutient la prise en passant, refusée par les Italiens.

Voici enfin traduit en français par Stéphane Laborde et entièrement modernisé le très fameux manuel de Ruy López de Segura qui contient l’origine de la non moins fameuse « ouverture espagnole » appelée aussi « Ruy López ».

Normands ambassadeurs des Échecs

De l’Inde, les échecs se répandirent au Moyen-Orient. Ils atteignent l’Europe via les conquêtes arabes de l’Espagne et de la Sicile, mais aussi par les croisés de retour de Jérusalem, et à travers des contacts byzantins avec la Scandinavie.

Normands ambassadeurs Échecs
Pièces siciliennes (Catania), XIe – XIIe siècle : rois ou reines.

L’inclusion de joueurs d’échecs dans des scènes de cour sur le plafond de la chapelle Palatine de Palerme indique que le jeu était à la mode dans la Sicile normande*. Sa popularité croissante dans les cours anglaises et françaises fut probablement en raison de leur contact étroit avec les rois normands.

La peinture la plus ancienne d’une partie de Shatranj est située en Sicile au plafond de la magnifique chapelle Palatine de Palerme, faisant partie du Palais des Normands.

Le royaume de Sicile, également appelé royaume normand de Sicile, fut créé en 1130 par Roger II sur l’île de Sicile, la Calabre, les Pouilles et Naples. L’histoire normande en Italie méridionale commence au début du XIe siècle avec Rainulf Drengot aventurier et mercenaire devenu vers 1030 comte d’Aversa en Campanie. Le suivi vers 1035 Guillaume Bras-de-Fer, premier des frères Hauteville qui allaient marquer de leur empreinte la région.

Le Point de l’échiquier

point échiquier
Le fils prodigue joue aux dés sur un échiquier – Cathédrale de  Chartres, Vitrail de la baie n°11, éléments n°12

Rien n’est simple, sur l’échiquier comme en histoire. Ce fils prodigue guette inquiète le jet de dés lancés par son adversaire. Il est vrai qu’il est déjà aux abois, ayant perdu jusqu’à sa chemise que l’on découvre derrière le second joueur. Mais joue-t-il au Jeu des Rois ? L’échiquier est vide de pièce. Ne serait-ce pas le Dringuet, encore appelé le Point de l’échiquier ou le Blanc ou noir, ce jeu médiéval où les adversaires lancaient les dés dans l’espoir qu’ils atteignent tous une case de même couleur pour empocher la mise.

Le joueur d’échecs de Winchester

Le jeu d’échecs. Le seul d’entre tous les jeux qui échappe à la tyranie du hasard.

 Stephen Zweig

joueur échecs Winchester
La Cathédrale de Winchester dans l’Hampshire est une des plus grandes cathédrales d’Angleterre.

Aux alentours de l’an 900, les échecs font irruption dans la chrétienté. Ce nouveau jeu fascine et se diffuse dans toute l’Europe occidentale. Jamais le jeu d’échecs ne rencontra autant de ferveur que pendant ce temps médiéval. Mais il n’échappe pas encore à la tyrannie du hasard. Il hante encore l’échiquier et un coup de dé peut décider du cours de la partie. Le jeu des pièces est tiré aux dés, comme le suggère cette sculpture anglaise. Fondée en 642, reconstruite par les Normands en 1079, la Cathédrale de Winchester recèle un chapiteau représentant un personnage tenant d’une main un échiquier et de l’autre des dés.

Chartres, Vitrail de la baie n°11, le fils prodigue, joue aux dés sur un échiquier, vers 1200

Une partie composée sur un vitrail de la cathédrale de Chartres, où apparaissent à la main droite d’un des joueurs, 2 ou 3 dés.

Les Échecs : un jeu de hasard

— Madame, dit Huon, quelle partie voulez-vous jouer ? Jouez-vous aux échecs avec les coups ou avec les dés ?
— Jouons-le avec les coups, dit la dame d’une voix claire.

Huon de Bordeaux

jeu echecs hasard
Sept dés à jouer découvert au château de Mayenne, Xe – XIIe siècles.

À leur arrivée en Occident, deux manières de jouer aux échecs sont pratiquées. Déjà utilisés dans le jeu indien, les dés furent supprimés par les Perses, mais leur usage n’a toutefois pas totalement disparu et les Arabes pouvaient parfois jouer leur partie au hasard. À leur apparition en Europe, les échecs utilisent les dés pour définir le déplacement des pièces et ce nouveau jeu est immédiatement condamné par l’Église comme jeu de hasard. Pour s’affranchir de cette indignité, les nobles abandonnent rapidement les dés, privilégiant réflexion et stratégie. Mais, quand les échecs se démocratisent, quittant les maisons nobles pour les tripots, les joueurs intéressent les parties par de fortes sommes d’argent. « Les dés donnent au jeu une saveur spéciale propice à intéresser la partie. Un mauvais tirage aux dés et le roi doit bouger. Si les cases autour de lui sont contrôlées par les pièces de l’adversaire, il suffit d’un bon tirage au coup suivant pour que le roi tombe immédiatement. On peut imaginer l’angoisse des joueurs regardant les dés tournoyer. De bons joueurs voient leur belle position s’effondrer sur un coup de dé malheureux. Inversement, de piètres joueurs gagnent partie et argent au seul bénéfice d’un hasard favorable¹ ». Deux bonnes raisons pour que l’église lance sa condamnation, d’autant plus que le joueur médiéval peut être mauvais perdants et quelque peu tricheur et souvent des rixes éclatent, se terminant dans un bain de sang.

jeu echecs hasard
Renaut de Montauban. Bruges, vers 1462-1470.  Renaut occit Berthoulet, le neveu de Charlemagne.

Si l’argent donnait au jeu une saveur spéciale, il le fit cependant stagner pendant près de trois siècles, le hasard remplaçant la stratégie, les joueurs utilisant de louches combines dans les ouvertures pour gagner rapidement, sans se soucier de la beauté du coup.

L’Église doit cependant s’incliner devant la popularité croissante du jeu.  Il faudra pourtant attendre le XIIe siècle pour que l’anathème soit levé sur un jeu moralisé « sans dés, pour le seul amusement et sans espoir de gain ».

¹ Le Jeu d’Échecs, Bnf.

Les Échecs Médiévaux

La marche des pièces : le Pion et le Roi

Échecs Médiévaux
Le Codex Buranus, Abbaye bénédictine de Beuron en Bavière – Manuscrit du XIIIe siècle

Nés en Inde, au VIe siècle, les Échecs (ou chatarunga) firent leur apparition en Europe aux alentours de l’an mille, rapportés de Perse par les Seigneurs arabes d’Espagne et sans doute également par les Croisés à leur retour d’Orient. Au fil des siècles, les pièces et les règles ont évolué, notamment dans les déplacements des pions.

Pion de l’Île Lewis

Au Moyen-âge, les pions se déplaçaient peu alors que durant la Renaissance, leur mobilité a nettement augmenté. Le pion avançait comme aujourd’hui, d’un pas en avant, sans avoir le privilège d’avancer sur la quatrième et cinquième rangée, s’il était encore sur sa case d’origine, bien que dans certaines régions d’Europe, le double pas initial du pion était déjà pratiqué.

 

La marche du pion

Depuis l’origine du jeu, le roi est la pièce principale, mais aussi la plus vulnérable : il se déplace d’une case seulement et ne peut pas se défendre. Le but du jeu est de l’empêcher de se déplacer, pour finalement le « mater », c’est-à-dire, étymologiquement, le mettre à mort. Au sens figuré, cette expression signifie « soumettre quelqu’un ». Au Moyen Age, le but n’est pas encore de faire « mat », mais plutôt de massacrer les pions de son adversaire : comme dans les combats réels, la stratégie n’est pas encore vraiment développée. On peut même dire qu’il n’existe pas de stratégie du jeu au moyen-âge. Les parties se présentent comme un combat féodal. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, sous l’influence du Français Philidor, que les joueurs se poseront le problème du déroulement tactique qui rend les parties si passionnantes.

Achille dans sa tente – Histoire ancienne jusqu’à César. XIVe ou XVe siècle. BNF, Manuscrits*

La marche royale du monarque moyenâgeux est la même qu’aujourd’hui, Son Altesse s’avance d’un seul pas majestueux. Des règles régionales permettent au Roi ou à la Reine d’effectuer un saut à deux cases (sans prise) à leur premier mouvement. Le roque n’existe pas encore. C’est vers 1560, pour parer aux effets dévastateurs des pièces aux pouvoirs renforcés, que le roque est inventé et, progressivement, remplacera le saut initial du Roi ou de la Dame qui devient obsolète. Le Roi est l’une des deux seules pièces, avec le Cavalier, a avoir traversé les siècles sans que sa forme ou son déplacement n’aient été modifiés.

     
La marche royale.

Dans la position du deuxième diagramme, le Roi noir ne serait ni mat, ni en échec. Il pourrait se déplacer en toute légitimité en d8 ou e8, la Reine se déplaçant uniquement sur les diagonales.

Le Roi médiéval de l’Île Lewis

*Les auteurs médiévaux ont convoqué des noms célèbres de l’Antiquité pour assurer au « plus noble des jeux » le prestige et la légitimité d’une grande ancienneté. Achille, Ulysse, Palamède, Xerxès, Aristote et le roi Salomon sont les plus couramment évoqués.

Les Échecs et la guerre féodale

Quand les Échecs arrivent des lointaines contrées d’Orient à la fin du Xe siècle, les Européens sont déroutés par ce jeu étrange et nouveau,  par ces principes,  « par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs, écrit Michel Pastoureau, et même par la structure de l’échiquier¹ », ces soixante-quatre cases n’entrant pas dans la symbolique chrétienne des nombres. Le seul point d’accroche sera l’aspect militaire parlant pour l’imaginaire médiéval, violent et guerrier. Mais, même là, pour assimiler ce jeu nouveau, il faudra le remodeler, l’adapter à la pensée féodale. Cette acculturation se fera lentement, « sans doute sur quelques décennies, poursuit Michel Pastoureau, et cela explique que les textes, narratifs ou littéraires, qui parlent du jeu d’échecs au XIe et XIIe siècles, soient si imprécis, si confus, si contradictoires quant aux règles et à la façon de jouer¹ ».

echecs guerre feodale
Joute entre Tristan et Palamède – Miniatures d’Évrard d’Espingues, 1463

Les Occidentaux sont troublés par le déroulement et le but de la partie : le mat du roi ennemi est inconcevable pour l’esprit guerrier féodal chevaleresque. Un roi ne peut être capturé ou tué. Le combat ne cesse jamais. « On s’arrête, explique Michel Pastoureau, quand vient la nuit, ou quand vient l’hiver, mais pas quand l’adversaire est mis en déroute ; ce serait déloyal et méprisable. Ce qui est important c’est de combattre, pas de gagner¹ ». De même, dans les tournois, le vainqueur ne sera point le chevalier qui aura meurtri le plus d’adversaires, mais le plus brave qui aura fait preuve de belles qualités chevaleresques. Pour l’homme médiéval, une partie d’échecs s’apparente à une bataille. Mais batailles et guerres sont pour lui des actions bien distinctes. « Les batailles sont rares et ont une fonction proche de l’ordalie² : elles se déroulent selon un rituel presque liturgique et se terminent par une sanction divine ». La bataille est un duel, un jugement de Dieu. La victoire sera celle d’un protégé du ciel. La guerre, elle, constitue le quotidien du guerrier médiéval fait d’escarmouches, de rapines plus ou moins fructueuses où de petites bandes s’affrontent. « Contrairement à la bataille, elle ne s’apparente guère à une partie d’échecs¹ ».

Les règles du jeu sont différentes de celle d’aujourd’hui et surtout changeantes, au gré des adversaires qui, par commun accord, peuvent les changer. La reine, transmutation du Vizir arabe, depuis peu apparue sur l’échiquier, est faible, avançant d’une case en diagonale. La pièce maîtresse, l’alfin, l’éléphant qui deviendra bientôt le fou ou l’évêque, avançant lui aussi sur les diagonales d’autant de cases qu’il veut (parfois uniquement de trois cases) dépasse en force sa suzeraine. Le roc, notre tour actuelle, se déplace sur les colonnes et travées d’une, deux ou trois cases selon les variantes de ces règles incertaines et changeantes. Il est de force égale avec le cavalier, dont la marche reste inchangée depuis les origines. Quant aux déambulations du monarque, elles peuvent nous paraître aujourd’hui étrange : courageux, mais pas trop, il s’avance de deux ou trois pas quand il est dans son camp (la moitié de l’échiquier), puis devient prudent quand il entre dans le camp ennemi, s’y aventurant que d’une case à la fois. Et enfin, le pion, classe laborieuse, avançant devant lui tête baissée, dans l’espoir d’une promotion qui n’arrivera jamais, sacrifié le plus souvent sur le champ de bataille de l’échiquier féodal.

La lenteur de ces déplacements se répercute sur le jeu. À l’image de la guerre féodale, pas de plan de bataille, de stratégie et de tactique élaborées à l’échelle de l’échiquier, mais pièces contre pièces s’affrontant dans des combats singuliers. Le joueur féodal joue comme il guerroie « en petits groupes, voire au corps-à-corps, et pour lui l’essentiel n’est pas de gagner, mais de jouer. Le rituel compte plus que le résultat¹ ». Il n’est pas important que la partie se termine. Victoire ou défaite importe peu et si par malheur, le roi se trouve en fâcheuse posture, on le déplace de quelques cases et la partie continue. « Capturer ou tuer, même symboliquement, le roi adverse aurait quelque chose de vil, de lâche, même de ridicule ». Comme dans le champ clos du tournoi, le vainqueur ne sera pas celui qui occis son adversaire par le mat, mais celui qui effectuera les coups les plus beaux.

¹ Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.
² Épreuve judiciaire employée au Moyen Âge pour établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé. Synon. jugement de Dieu.