Archives de catégorie : Histoire

Le Château des Fées

En 1984, a curiosité de Jean-Pierre Lémant, archéologue autodidacte, est attiré par une butte étrange en haut d’un éperon : « La terre recouvrait les ruines d’un château-fort édifié sans doute à la fin du Ier millénaire ». Aidés par des chômeurs en stage, ils dégagent peu à peu les ruines. Édifié sur une motte rocheuse naturelle, sur la rive gauche de la Meuse au nord de Charleville-Mézières, sur les premiers contreforts du massif ardennais, il est détruit vers l’an 1020, et devient le château défait que l’imaginaire populaire transforma en château des Fées.

Château des Fées
Une reconstitution du château des fées (en vitrine du Musée de l’Ardenne à Charleville-Mézières)

« Qui était le seigneur des lieux ? À la lumière de quelques chansons de geste, Jean-Pierre Lémant suppose qu’il pourrait s’agir d’un certain Lambert d’Oridon, un seigneur dont la légende dit qu’il a enlevé plein de filles et capté plein de trésors… Qu’il sait dérober toutes les richesses en envoûtant ceux qui les possèdent ». En tout cas, le maître festoyait copieusement, avec moult viandes et gibiers de par les très nombreux ossements retrouvés et après, sans doute, jouait-il aux échecs avec ce jeu découvert dans les décombres.

Château Fées
Un fou et un pion du XIe siècle en bois de cerf.

Le fou (3,8 cm de hauteur) au corps cylindrique possède des rainures qui se rejoignent évoquant le drapé d’un vêtement, type de décoration que l’on retrouve communément sur les pièces de cette époque, en particulier sur le Roi de Mayenne. Le pion tronconique, taillé dans la pointe de l’andouiller, est des plus classique avec ses lignes torsadées qui partent de la base et se rejoignent au sommet.

L’Éléphant de Charlemagne

L‘Éléphant dit de Charlemagne en ivoire, de provenance indienne. IXe ou Xe siècle, BNF, Cabinet des Médailles.

« Un éléphant d’ivoire, son chasteau dessus et un personnage d’homme dessus le chasteau ; et à l’entour de l’éléphant et chasteau, plusieurs personnages d’empereur et de roys, à cheval et de petit personnages à pieds ; estimé avoir cousté cent éscus ledit éléphant représenté semblable à un des échecs » le decrit-on en 1634. Conservée jusqu’à la Révolution française dans le trésor de l’Abbaye de Saint-Denis, il fut longtemps considérée comme une pièce d’échecs, cadeau du calife Haroun el-Rachid à Charlemagne.

Éléphant Charlemagne

Sous le socle, une inscription en caractères coufiques donne le nom de l’artisan « œuvre de Yusuf al Bâhili ». Mais l’inscription a pu être rajoutée postérieurement. Sculptée dans une défense d’éléphant, ce personnage assis en tailleur, protégé par huit guerriers, est-il un roi ? Est-ce même une pièce d’échecs ?

Quoi qui l’en soit, cette pièce est une belle illustration de la beauté figurative de pièces du chaturanga indien et sans doute également des pièces persanes du chatrang d’avant la conquête arabe qui imposa son style plus dépouillé, mais peut-être plus élégant.

Les tribulations d’un roi indien au cours de son voyage vers l’Europe.

La bosse plus basse symbolise le crâne d’un éléphant, la plus élevée le monarque. Au cours de son voyage vers l’Occident, notre royale voyageur s’enrichit de décorations. Le crénelage sommital de la pièce française évoque la couronne et le roi transporté, début d’un retour de la figuration.

Le château de Bressieux

château Bressieux
Le château de Bressieux (Isère) construit à la fin du XIe siècle sur une hauteur située en bordure de la plaine de Bièvre dans le Dauphiné.

Par l’ampleur de ses ruines tout en briques roses, on peut encore aujourd’hui imaginer sa beauté primitive. On y découvrit, lors d’une campagne de fouilles archéologiques, trois belles pièces de jeu d’échecs datées de la première moitié du XIIIe siècle, un roi, une tour et un cavalier stylisés, reprenant les modèles du jeu hindous selon la stylistique islamique interdisant la représentation figurative.

château Bressieux echecs
Le Roi, la Tour et le Cavalier

Le roi, sculpté comme la tour dans un os long d’un grand mammifère, est un cylindre ovale de 2,5 cm de hauteur. Dans la tradition arabe, l’avancée triangulaire symbolise le crâne d’un éléphant, le crénelage sommital évoque la couronne et le monarque transporté. Les incisions latérales étaient sans doute destinées à différencier les camps. De tels types de pièces, rependues dans toute l’Europe, furent retrouvées à Sandomierz en Pologne ou dans ruines du château de Niederralta en Suisse.

La tour (1,5 cm)possède l’échancrure traditionnelle du rukh (le char) arabe décorée par des ocelles. Une double ligne centrale, encadrée d’ocelles permettait de reconnaître sa pièce. Le cavalier de 1,8 cm de hauteur est en bois de cerf et reprend la forme typique du faras (cheval) au corps cylindrique porteur d’une tête triangulaire projetée vers l’avant, les yeux étant stylisés par l’incision transversale.

Échecs au château de Châtenois

Échecs château Châtenois
Cavalier en bois de cervidé, Châtenois XIe siècle.

Longtemps considérée comme scandinave, l’origine de ces quatre pièces est sans doute vosgienne, découvertes dans  le « Haut Bourg », de la ville de Châtenois. En os de cervidé, leurs décorations en demi-cercles et ocelles se retrouvent dans toute l’Europe.

Échecs château Châtenois
La Reine ou le Vizir, hauteur 6,3 cm.

Leurs formes, en particulier celle du cavalier (59 cm), parfaitement conservé, sont de style roman d’après des modèles venus d’Orient. Elles sont conservées à Paris, au musée national du moyen âge, données en 1906 par le sieur Lavaut, cultivateur.

Échecs château Châtenois
Fragment de roi (5,9 cm) et une tour (4,7 cm).

Les pièces de Rougemont

De la forteresse de Rougemont, plantée sur son éperon rocheux, la petite garnison – cinq à six hommes – surveillait la plaine d’Alsace à la fin du XIIe siècle, entre deux chasses pour le ravitaillement. Mais, pour tromper l’ennui de leur longue garde, ils jouaient aux dés et aux échecs, comme le témoignent ce cavalier et cette tour en ivoire d’éléphant mis au jour. Le matériau précieux et le caractère du jeu, pratiqué en cette époque plus par les élites, permettent de penser qu’un représentant de la seigneurie résidait dans le château.

pièces echecs Rougemont
Cavalier et tour, antérieur au XIIIe siècle, hauteur 19 et 17 mm.

Ces pièces de belle facture, à la décoration d’ocelles simples, pourraient provenir d’un même jeu.

Le cavalier de Saint-Chéron

cavalier Saint-Chéron
Cavalier conservé à Chartres, Service archéologique municipal. Hauteur : 7,9 cm.

Ce cavalier assez rudimentaire du haut moyen âge est taillé dans un andouiller de cerf. Il s’éloigne de la stylisation arabe et ses facettes irrégulières, ornées d’ocelles*, dessinent un cavalier assez proche de la pièce moderne.

* L’ocelle est un motif très courant en ivoirerie médiévale. Il s’agit d’un petit cercle avec un point en son centre.

Les pièces d’échecs de Fréteval

pièces échecs Fréteval
Le donjon photographié en 1889 par Séraphin-Médéric Mieusement.

La forteresse de Fréteval, construite au XIe siècle, de son éperon rocheux, domine la rive gauche de la vallée du Loir. Des fouilles archéologiques ont permis de mettre au jour, dans la haute-cour, quelques objets liés à l’agrément (flûte) et au jeu (dés, pièces d’échecs, pions de trictrac ou de mérelles). Dans la haute-cour se tenaient soldats et artisans, preuve sans doute d’une démocratisation du jeu d’Échecs, plus seulement limité à quelques cercles aristocratiques. Les archéologues constatent que dès la fin du Xe siècle, les échecs sont utilisés de façon courante pour exemple sur les mottes de Pineuilh en Gironde et sur celle de Loisy.

pièces échecs Fréteval
Deux pions et une Tour en bois de cerf, XI – XIIIe siècles

Les pions, plus rudimentaires, en pain de sucre, aux facettes irrégulières, sont taillés dans des pointes d’andouillers de cerf et ne présentent pas d’ornementation. De petite taille (17 mm de haut), mais élégante, la tour de Fréteval est originale de par ses deux pointes sommitales travaillées. L’échancrure classique en V est prolongée par deux traits de scie au-delà du fond de l’échancrure. Les deux pointes deviennent des têtes avec yeux et bouche stylisés. Des cannelures dessinent une chevelure attestent du glissement vers un style plus figuratif.

Les pièces de Pineuilh

Le site de Pineuilh à La Mothe en Gironde est une des bastides créées au Moyen Âge, dans l’objectif de constituer de nouveaux foyers de population. Il offre une image d’une résidence aristocratique à la charnière de l’An Mil. Les douves ont livré un équipement complet de chevalier et des pièces de jeu témoignant de préoccupations rares dans les sociétés d’alors.

pieces Pineuilh
Pion de Pineuilh, deuxième moitié du XIe siècle

Cinq pièces d’échecs sont issues des fouilles. Une superbe pièce représente un pion (pedes), le piéton, aux détails anatomiques très réalistes, reposant nu sur un socle. Assis sur ses talons, posture humble du subalterne, cheveux cours dégageant la nuque à la mode de ce temps. Une arme de poing non noble à la main. Dans la bataille médiévale, les pedites affrontent le premier choc avec l’ennemi afin de faciliter la tâche des chevaliers, chair à canon d’avant les canons. La position rappelle celle du cavalier de Loisy, mais, plus élevé dans l’échelle sociale, lui n’avait qu’un genou à terre et portait les armes (épée et bouclier) du chevalier. « La figuration de ce pion implique un jeu d’échecs d’ores et déjà intégré en tant que jeu et se détache du modèle islamique dont les pièces sont par ailleurs également présentes sur le site¹ ».

pieces Pineuilh
Pion d’échec en os animal, XIe siècle, découvert à Pineuilh (Gironde) d’une superbe qualité de l’exécution. Le jeu d’Échecs reste encore réservé à l’élite.

La tour, roc, reste dans le pur style arabo-andalou et de facture plus grossière malgré le soin particulier de l’artisan à lisser les faces.

pieces Pineuilh

La présence de telles pièces sur ce site, de même que sur celui de Loisy, deux habitats fortifiés par des hobereaux locaux, loin d’être des seigneurs de haut rang, révèle que les échecs sont maintenant utilisés de façon courante.

¹ Échecs et trictrac – Fabrication et usages des jeux de tables au Moyen Âge, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne, sous la direction de : Mathieu Grandet et Jean-François Goret

Les Pièce de Crèvecœur

pièce echecs crevecoeur
Le Roi (ou la Reine), le Cavalier et le pion en ivoire de morse, XIe ou début du XIIe

Découvertes en 1864 dans la haute-cour du château de Crèvecœur-en-Auge, par des chasseurs de trésor qui espéraient y découvrir un butin caché, selon une légende anglaise, à la fin de la guerre de Cent Ans. Ces superbes pièces de grande qualité artistique, délicatement ornées, forment un ensemble remarquable et cette découverte a constitué un des grands apports archéologiques du XIXe siècle pour le domaine du jeu en France. « Ces pièces sont exceptionnelles dans la mesure où elles allient un matériau qui indiquerait plutôt une fabrication septentrionale (le morse) à un décor d’influence méditerranéenne. Les motifs, notamment les rosaces constituées d’ocelles concentriques, incisés y sont en effet similaires à ceux des pièces islamiques d’Égypte, de Sicile ou d’Italie du sud² ». Comme souvent, il est difficile de définir si la plus grande pièce est le Roi ou la Reine, la distinction entre les deux se faisaient sur la taille.

Elles reproduisent presque à l’identique les figures islamiques stylisées. Au XIIe siècle encore, les pièces orientales servent de modèles aux artisans européens, alors même que ces régions produisaient des formes nouvelles plus figuratives. « La part d’invention occidentale des figures de Crévecœur ne tient pas à leur forme et à leur décor, mais au support utilisé : taillées dans les canines de morses chassés sur les côtes occidentales du Groenland, elles révèlent une symbolique des matières et des circuits d’approvisionnement totalement étrangers à l’espace islamique¹ ». « La découverte en Normandie d’œuvres fortement influencées par l’art islamique apporte le témoignage du goût pour celui-ci en Europe septentrionale. On peut imaginer que les joueurs d’échecs au Moyen Âge appréciaient la correspondance formelle de ces pièces avec l’origine du jeu pratiqué² ».

¹ Le jeu d’échecs entre espace islamique et mondes normands. Article publié dans le dossier thématique – actes de la journée d’étude du 20 novembre 2015, Les transferts culturels dans les mondes normands médiévaux I – Des mots pour le dire ?
² Art du jeu dans l’art de Babylone à l’Occident médiéval, Musée de Cluny

Le Jeu de Mayenne

En 1993, l’on découvre, au cours de travaux entrepris dans le château de Mayenne, 35 pièces d’échecs ensevelies dans des remblais dans les sous-sols du bâtiment. Essentiellement des pions, les pièces majeures de l’échiquier ne sont représentées que par un fou, une tour et un roi de très belle facture, reconnaissable à sa forme et à la présence d’un tenon placé au sommet, sur lequel est figuré un visage avec une coiffe masculine. La présence de rebuts de taille (ébauches, andouillers sciés, crâne de cerf avec pivots sciés, etc.) atteste l’activité d’un artisan au château dont la principale tâche était de fabriquer ces jeux. Elles s’inscrivent encore dans la tradition abstraite héritée de l’Islam. Toutefois, la figuration du visage du roi et sur cinq pions témoigne d’une adaptation progressive du jeu à la société médiévale.

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Pions de diverses factures découverts dans les remblais.

La diversité des pions à cette époque est importante, loin de la standardisation de notre modèle Staunton d’aujourd’hui. Nous sommes sans doute en présence de plusieurs pièces disparates, regroupées pour en former un nouveau.

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Les cinq pions anthropomorphes du château de Mayenne, Xe-XIIe siècles.

De forme tronconique, ces pions anthropomorphes offrent des visages triangulaires aux mentons marqués, les yeux sont simples, mais expressifs, surmontés par des arcades et séparés par un bourrelet nasal. La calotte crânienne évoque le casque des soldats.

jeu echecs mayenne
Alfil (fou), Roi et Tour du jeu de Mayenne.

Deux mamelons, dont les pointes sont brisées, se dégagent d’un sommet arrondi. C’est bien l’éléphant, l’alfil, dans le plus pur style musulman. De même que le roc, notre tour actuelle, taillé dans un os de bœuf peu habituel avec son échancrure en V caractéristique.  La pièce la plus belle est le roi, taillé d’un seul bloc dans un pivot de cerf. Cette partie du bois, dense et dépourvue de matière spongieuse, a permis de tirer une pièce massive et d’un seul tenant. Des lignes obliques sur la calotte dessinent une chevelure. Sur les côtés, de légers reliefs évoquent les oreilles. Deux mains à quatre doigts sont gravées sur le second plateau. Le tout représente un personnage assis sur son trône, offrant des analogies avec les rois du jeu de Noyon.

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