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Les Échecs Moralisés

Échecs Moralisés
Enluminure de la première page des Histoires d’Outre-Mer de Guillaume de Tyr.

Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché.

Moine portant le nom d’Innocent, vers l’an 1400

Lors de leur apparition en Europe, les Échecs, qui se jouent alors aux dés et pour de l’argent, sont fortement condamnés par l’Église. Pourtant, à partir de 1200, la popularité croissante du jeu force l’Église à lever l’interdiction. Les ecclésiastiques entreprennent alors une moralisation des Échecs sous la forme de traités allégoriques. Le premier de ces traités, Innocente Moralité, attribué à Innocent III, pape de 1198 à 1216, exerce une influence prépondérante sur les membres du haut clergé.  Le jeu sert de base à l’instruction civique des jeunes aristocrates, qui prennent ainsi connaissance des différentes catégories de la société médiévale symbolisées par les pièces et pions. Voici ce texte :

« Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché. Les pièces de cet échiquier sont comme les hommes ; ils sortent tous d’un même sac et sont placés dans différents états pendant leur vie ; leurs noms aussi sont différents ; l’un est appelé Roi, l’autre Reine, le troisième Roc (la tour), le quatrième Chevalier, le cinquième Alphin (le fou), le sixième Pion.

Ce jeu est de telle sorte qu’une pièce en prend une autre ; et quand le jeu est fini, elles sont toutes déposées ensemble dans le même lieu, de même que l’homme ; et il n’y a aucune différence entre le Roi et le pauvre Pion, car il arrive bien souvent, lorsque les pièces sont jetées dans le sac, que le Roi se trouve au fond ; et ainsi se trouveront plusieurs des grands de ce monde lorsqu’ils passeront dans l’autre.

Dans ce jeu, le Roi se porte dans toutes les cases qui l’avoisinent et prend tout en ligne directe, ce qui indique que le Roi ne doit pas négliger de faire justice à tous selon le droit, car, de quelque manière qu’agisse un Roi, on le tient pour juste, et ce qui plaît au souverain a force de loi.

La Dame, que nous appelons Fers, marche et prend, en suivant une ligne oblique, parce que les femmes, étant naturellement avares, prennent tout ce qu’elles peuvent, et étant souvent sans mérite ni grâce, sont coupables de rapines et d’injustices.

Le Roc est un juge qui parcourt tout le pays en ligne directe, et ne doit rien prendre d’une manière oblique, par cadeaux ou présents, ni épargner personne, sinon il vérifie la parole d’Amos : « Vous avez changé la justice en fiel, et le fruit de la droiture en ciguë ».

Le Chevalier, en prenant, fait un pas en ligne directe et un autre en ligne oblique, ce qui indique que les seigneurs peuvent prendre justement les redevances qui leur sont dues et des amendes équitables de ceux qui les ont encourues suivant l’exigence des cas ; leur troisième case étant oblique signifie la conduite de ceux d’entre eux qui agissent injustement.

Le pauvre Pion, dans sa simplicité, marche droit devant lui, mais lorsqu’il prend, il le fait obliquement ; ainsi, l’homme pendant qu’il reste pauvre et content marche dans la droiture et vit honnêtement ; mais lorsqu’il recherche les honneurs temporels, il flatte, il rampe, il se parjure et se pousse dans les voies obliques afin d’atteindre à une position supérieure sur l’échiquier de ce monde. Mais quand le pion est arrivé à la dernière limite de sa carrière, il se change en Fers, de la même manière que l’homme, de pauvre et soumis, devient riche et insolent.

Les Alphins sont les divers prélats de l’Église, papes, archevêques et évêques qui sont élevés à leurs sièges moins par l’inspiration de Dieu que par l’autorité royale, le crédit, la brique et l’argent comptant. Ces Alfins se meuvent et font trois pas obliquement pour prendre, car il n’y a que trop de prélats dont l’esprit est perverti par l’amour, la haine ou l’intérêt : de sorte qu’au lieu de reprendre les coupables et de sévir contre les criminels, ils les absolvent de leurs péchés ; et ainsi ceux qui auraient dù détruire le vice sont devenus, par avarice, les suppôts du vice et les avocats du démon.

Dans ce jeu des Échecs, le diable dit échec lorsqu’il insulte quelqu’un et le frappe du dard du péché ; et si celui qui est ainsi frappé ne peut aussitôt se libérer, le diable répétant le coup, lui dit mat et emporte son âme dans la prison d’où ni l’amour ni l’argent ne peuvent le délivrer, car de l’enfer il n’y a pas de rédemption ; et ainsi que le chasseur a des chiens divers pour chasser les divers gibiers, ainsi le coquin et le monde ont des vices de différentes espèces pour séduire les hommes, et tous succombent à la luxure, à la vanité ou à l’intempérance ».

Allégorie Amoureuse

Allégorie Amoureuse
Tapisserie murale (laine tricotée), Région du Rhin-Moyen (1410 – 1430).

Cette tapisserie met en scène l’amour entre Guillaume d’Orléans et Amélie, la fille du roi d’Angleterre. « Bien plus qu’un pur divertissement de la pensée, écrivent Amandine Mussou et Sarah Troche¹, les Échecs sont là pour désigner autre chose – un ailleurs, un au-delà qui refléterait, fidèlement ou en le déformant, le monde réel ».  Le Moyen-Âge perçut la puissance allégorique du jeu dès son implantation en Occident et exploita sa richesse symbolique : les pièces de l’échiquier peuvent refléter la société civile, être à l’image de la stratégie militaire, mais aussi servir d’allégorie aux batailles amoureuses. L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse, renforcée par les plis du vêtement de la dame dessinant un sexe féminin et par l’oiseau de proie qui inclut celui qui le porte dans l’univers de la chasse, et donc de l’action. Toute cette symbolique n’échappait pas à l’homme du XVe siècle. Lire à ce sujet l’artice Érotisme échiquéen.

¹ Amandine Mussou est AMN à l’université Paris IV-Sorbonne et Sarah Troche est ATER à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.

De Ludo Scachorum

De Ludo Scachorum ou Le jeu d’Échec fut écrit par Luca Pacioli, mathématicien et franciscain du XVIe siècle. Ce dernier fut un ami et un collaborateur de Léonard de Vinci. Certains experts estiment que Leonardo a peut-être aidé à dessiner les pièces élégantes qui illustrent ce manuel. Pourtant, bien qu’une telle possibilité suscite l’enthousiasme des amateurs d’Échec, Martin Kemp, professeur émérite à Oxford d’histoire de l’art, se montre un peu plus sceptique : « Il n’y pas pas la moindre chance que ces dessins soient le fait de Léonard. » Toute similitude est exagérée à son sens et les ressemblances absolument pas réalistes eu égard aux travaux attribués à Léonard. La « redécouverte » de ce codex de 48 pages aurait eu lieu en décembre 2006. Il aurait été acquis dans les années soixante, perdu parmi les nombreux livres médiévaux de la bibliothèque de la Fondation Coronini Cronberg Gorizia de Venise.

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De ludo scacchorum de Luca Pacioli.

De Ludo ScachorumLuca Bartolomes Pacioli, dit Luca di Borgo (v.1445 à Borgo Sansepolcro en Toscane – 1517 à Rome), est un franciscain italien mathématicien et fondateur de la comptabilité. En 1497, il accepte l’invitation du duc Ludovic Sforza pour travailler à Milan, où il rencontre Leonardo da Vinci. Leurs chemins semblent se séparer vers 1506. Franco Rocco pense, lui, quel les diagrammes sont de Da Vinci. Il travaillait alors avec le franciscain, ils étaient amis proches et collaborateurs au service du duc de Milan. Les pièces, à la superbe élégance, toutes proportionnée au nombre d’or que Léonardo utilisait essentiellement à cette période, évoquent la main du maître. L’étude du manuscrit semble révéler que les textes et les diagrammes furent écrits par des mains différentes. En 1499, lorsque l’armée française envahit le duché de Milan, les deux amis se réfugient à Mantua sous la protection de la Marquise Isabella d’Este. C’est là que Luca Pacioli dédicace son livre De ludo scachorum, manuscrit qui explique les nouvelles règles de notre jeu, au moment où les mouvements de la Dame et du Fou changent pour devenir ceux que nous connaissons aujourd’hui. Le livre contient des problèmes qui peuvent être résolus en utilisant les anciennes ou nouvelles règles. Les pièces furent sans doute dessinées par Léonardo.

Le mieux n’est pas l’ennemi du bien

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Une page du livre de Damiano où l’on peut lire : Jeu des parties à l’enragé¹.

Lorsque vous avez trouvé un bon coup, cherchez en un meilleur.

Pedro Damiano

Son traité d’Échecs, rédigé en italien et en espagnol, s’intitule Questo libro et de imparare giocare a scachi : Et de belitissimi Partiti, publié en 1512 à Rome, ville où il s’était réfugié lors de l’expulsion des Juifs du Portugal. En lire plus sur Pedro Damiano

¹ Absente du jeu à ses origines, dernière venue sur l’échiquier, la reine n’y joue qu’un rôle limité. Une atmosphère défavorable aux femmes interdit longtemps de lui conférer une place importante sur les soixante-quatre cases. Elle se déplaçait, comme il sied à une noble dame, d’un petit pas en oblique. Pour sortir de son palais, elle avait cependant, d’un pas encore, le droit d’avancer sur les colonnes et rangées. « Mais puis qu’elle est une foiz saillie de son premier lieu, écrit Jehan Ferron, puis ne puet aler que 1 point semblable toujours a celui ou elle fut premièrement assise et c’est par angles voies avant ou retorne, preigne ou soit prise ». Après ce premier mouvement, la reine ne peut plus se déplacer qu’obliquement, d’une seule case à la fois. Mais à la fin du XVe siècle, son mouvement s’amplifie : les reines italiennes et espagnoles peuvent désormais franchir plusieurs cases, en lignes obliques ou orthogonales. Cette dame mobile, omniprésente, changea totalement le jeu, dynamisant les débuts jusqu’à présent pleins de langueur et quelque peu ennuyeux. Cette nouvelle règle, que les Italiens qualifièrent « d’alla rabiosa », devint en France le « jeu de la dame enragée ».

Art divinatoire

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Husraw Ier et son vizir Buzurdjmihr. Firdawsî, Shâh-nâma. Iran, Shîrâz, XVe siècle

L’échiquier primitif de l’ancien jeu indien est un diagramme unicolore de soixante-quatre cases. Dans l’Inde védique, une telle figure géométrique est déjà employée par les brahmanes pour établir les plans des temples et des cités. Les quatre cases centrales incarnent la résidence de Brahma, le dieu créateur, les soixante autres celles des dieux secondaires du panthéon hindou.

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Les jeux de plateaux à l’origine étaient sans doute des instruments magiques et divinatoires, permettant aux prêtres de prédire l’avenir, annonçant l’issue victorieuse ou funeste d’une bataille à leur suzerain. « En dirigeant la chute d’objets sur un plan de divination, les dieux pouvaient communiquer avec les mortels, proposent David Hooper et Kenneth Whild dans leur Oxford Companion to Chess. Plus tard, les dés ont été ajoutés pour désigner impérativement les pièces à bouger et ainsi révéler davantage des intentions divines. Puis un sacrilège a eu l’audace de convertir le procédé en jeu, éliminant peut-être les dés à ce moment-là. C’est sans doute cette personne qui, ayant sécularisé le rite religieux, a le plus droit au titre d’inventeur du jeu d’Échecs ».

Pedro Damiano

Aucun coup ne doit être joué sans but.

Pedro Damiano.

De son vrai nom, Pedro Damião (1480-1544), né au sud du Portugal, apothicaire de son état et joueur d’Échecs, se réfugie à Rome pour fuir les persécutions du  roi Manuel 1er. Son traité d’Échecs, rédigé en italien et en espagnol, Questo libro et de imparare giocare la scachi : Et de belitissimi Partiti (Comment apprendre à jouer aux Échecs : De belles Parties), est publié en 1512, mettant en avant les vertus scientifiques, artistiques et pédagogiques de ce jeu. Ce qui convainc sans doute, l’année suivante, le pape Léon X, grand amateur de ce jeu, a levé l’anathème sur les Échecs proclamé auparavant par divers synodes et interdits en tout cas aux ecclésiastiques.

Pedro Damiano
Un clic sur l’image pour le livre en PDF.

On y pouvait lire ces conseils :

  1. Ne jouez aucun coup sans but, à moins que la nécessité ne vous y force.
  2. Ne péchez pas par négligence ou par aveuglement.
  3. Ne jouez pas vite.
  4. Si vous disposez d’un bon coup, regardez toujours s’il n’y en a pas un qui lui soit préférable.
  5. Quand on a l’avantage, on doit faire des échanges, pourvu qu’on n’y perde pas cet avantage.
  6. Si vous avez un avantage au moyen duquel vous puissiez gagner la partie, n’abandonnez pas l’attaque (ou n’abîmez pas votre position) pour gagner un pion.
  7. Utilisez le saut du roi (le roque) pour le mettre en sûreté.
  8. Les deux pions situés du côté où le Roi a été placé (par exemple g2 et h2) ne doivent être joués qu’en cas d’absolue nécessité.
  9. Élargissez le front de vos pièces.
  10. On doit ouvrir le jeu avec ses Pions, et se garder de tenir ses pièces enfermées. On doit faire tous ses efforts pour soutenir les pions du Roi et de la Dame à la 4e case (d4 et e4) et, si possible, les deux pions des Fous à leurs côtés (c4 et f4, soit les coups introduisant le Gambit Dame et le Gambit Roi).

On donna son nom à la Défense Damiano 1.e4 e5 2.Nf3 f6. Le deuxième coup noir étant considéré comme très faible, permettant 3.Nxe5! favorable aux Blancs. Ironie et l’injustice de l’histoire, Damião avait condamné le coup 2… f6 comme le pire de tous.

Voici deux parties tirées du livre Damiano, O Portugues E A Sua Obra de Mario Silva Araujo.

Deep Blue 1915

Le premier robot échiquéen à 100 ans !

Leonardo Torres QuevedoLeonardo Torres Quevedo (1852-1936), ingénieur espagnol crée la première machine capable de donner un échec et mat à quiconque voulant l’affronter. Seul, Le Turc, construit par Wolfgang von Kempelen en 1769 avait réalisé une prouesse similaire, cet automate exhibé dans le monde entier et qui mit notre Napoléon en déroute. Mais le Joueur d’Échecs de Quevedo ne cachait, lui, dans sa mécanique nul nain roublard et expert au Jeu des Rois. Que de bons et francs rouages. Torres fut le premier à utiliser des relais électromécaniques pour implémenter les fonctions arithmétiques d’une machine à calculer.

La machine était capable d’effectuer sur l’échiquier des mouvements réfléchis. Munie de capteurs, elle détectait la position, l’automate effectuait alors une série de calcul pour donner l’échec et déplaçait les pièces par un système d’électro-aimants. Le mat obtenu, un phonographe se déclenchait pour donner, Fritz avant l’heure, le coup de grâce de l’« échec et mat ! ». Il faut dire, cependant, qu’elle ne pouvait jouer que des finales pas toujours très précises K + R contre le K d’un adversaire humain, la mise à mort du monarque adverse n’empruntait pas toujours le chemin le plus court et le plus élégant et parfois l’automate n’arrivait pas au mat. Ce fut, tout de même, le premier robot d’échecs de l’histoire.

Conçue en 1912, exposé à la Foire de Paris de 1914, il provoqua une énorme surprise et bénéficia d’un vaste article dans le Scientific American intitulé Torres and His Remarkable Automatic Device (Torres et son extraordinaire dispositif automatique). Quévedo voulait ainsi prouver qu’une machine était capable d’effectuer des tâches « pensées ».

Galanterie échiquéenne

Pourquoi si peu de femmes devant l’échiquier ? On a beaucoup argumenté et même déliré sur ce sujet sans pourtant apporter vraiment de réponse cohérentes. Il n’en fut cependant pas toujours ainsi. Particulièrement au Moyen Âge où les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux Échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux Échecs avec elle, ou pour son amusement¹ ». Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif² », notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans Jeu d’Échecs et sciences humaines.

Galanterie échiquéenne
Tristan de Léonois, Tristant et Yseult buvant le filtre d’amour (XIVe siècle)

Les textes et l’iconographie du Moyen Âge et de la Renaissance attestent la présence des femmes devant l’échiquier. Dans les enluminures du manuscrit du roi Alphonse X de Castille, Le livre des jeux d’Échecs et de dés datant de 1283, les jolies dames nobles jouent et jouent certainement fort bien au Jeu des Rois comme l’illustre la légende de Dilaram ou les textes courtois comme Huon de Bordeaux ou encore l’épopée de Raoul de Cambrai. Jacques de Cessoles dans la seconde moitié du XIIIe siècle, dans l’un des premiers livres de moralités sur les Échecs, Le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum, peint le tableau de la société médiévale idéale calquée sur les mouvements des pièces. Le jeu devient un mode de communication délicat, mais aussi un artifice utilisé pour les déclarations courtoises et galantes.

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse », écrit Nicolas Coutant sur Images de l’amour courtois aux XIVe et XVe siècles. « Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associés à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

Au seizième siècle encore, les  peintres comme Lucas de Leyde, Hans Muelich, Giulio Campi, Sofonisba Anguissola et bien d’autres immortalisent le beau sexe affrontant des adversaires masculins.

 

¹ Harold Murray, History of Chess (London : Oxford University Press, 1913).
² Jacques Dextreit et Norbert Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines (Payot 1984).
³ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Les Échecs du Messager

Cette variante du jeu d’Échecs, apparue au milieu du Moyen Âge, est sans doute une des plus connues. Elle fut jouée dans certaines régions d’Allemagne, particulièrement à Ströbeck, pendant une assez longue période. Le fait le plus remarquable fut l’introduction du Messager (Laufer en allemand) se déplaçant le long des diagonales et préfigurant notre Fou moderne. Une autre raison de sa célébrité, le peintre hollandais fut que Lucas van Leyden l’utilisa au centre d’une de ses compositions La Partie d’Échecs, vers 1508.

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La Partie d’Échecs de Lucas van Leyden (fragment).

Elle se jouait sur un plateau de douze cases sur huit et les références littéraires ou artistiques indiquent que, habituellement, l’échiquier était repéré alternativement de cases de couleurs différentes (mais pas nécessairement). Il était commun de jouer avec le bord clair à sa droite.

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De gauche à droite : la Tour, le Cavalier, l’Archer, le Messager, le Sage, le Roi, la Reine, l’Espion et les pions en première ligne.

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Chaque joueur dirigeait 24 pièces : le Roi situé au départ sur la case f7 se déplaçant comme le roi moderne, mais sans pouvoir roquer et sans pouvoir être pris ; la Dame très limitée en mouvement, une seule case sur les quatre diagonales, suivant la règle des échecs médiévaux jusqu’à la révolution de la fin du XVIe avec l’apparition des eschés de la dame ou jeu de la dame enragée qui renforça le pourvoir de la Reine ; le Sage ou Conseiller, se déplaçant comme le roi, mais pouvant être capturé ; l’Espion avançant d’un pas sur les rangées et colonnes, deux Messagers qui furent la réelle nouveauté de ce jeu et lui donnèrent d’ailleurs son nom, préfigurant les Fous modernes, ils se déplacent sur toutes les cases vides de toutes les diagonales, l’un de cases blanches, l’autre de cases noires ; deux Archers qui sont en faite l’équivalent des Fous du Moyen Âge issu des Fils persans (les éléphants) qui se déplacent de deux cases sur les diagonales en sautant éventuellement si une case est occupée sur le chemin ; puis deux Cavaliers et deux Tours semblables à ceux d’aujourd’hui ; et enfin 12 pions se déplaçant d’une case sans le double saut initial et prenant en diagonale. Rien n’est dit sur la promotion et ils devaient obéir sans doute aux règles échiquéennes de l’époque : revenir à leur case d’origine au moyen de joyeux bonds, comme il était dit, sur la même colonne, de la 8e à la 6e rangée, puis à la 4e et enfin à la seconde où ils recevaient la consécration de la promotion en Reine.

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Les Échecs du Messager étaient pour les joueurs allemands d’une très grande nouveauté, habitués comme ils étaient à jouer les équivalents des Fous de cette manière limitée héritée du chatrangj persan. Les joueurs de l’époque n’étaient point accoutumés à visualiser les diagonales dans toute leur longueur et croyaient que cette pièce surprenante dépassait en force la Tour et donnèrent ainsi le non de ce messager à ce jeu.

échecs messager
Un passionné a récré ce jeu au partir du tableau en vente sur Courier Chess.com

La première mention du jeu apparaît vers 1200 dans Le Cavalier de la Roue de la Fortune, un roman arthurien allemand de Wirnt von Gravenberg, inspiré par Li bel inconnu (Le bel inconnu) du français Renaud de Beaujeu et la dernière en 1661 dans un autoportrait de l’artiste hollandais Jan de Bray, où l’on retrouve certaine ressemblance avec les pièces peintes par van Leyden. Il semble que le jeu disparut avec la naissance du XIXe siècle.

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Les Échecs du Messager dessinés par Jan de Bray ( peut-être un autoportrait ), 1661.

La Partie d’Échecs de Van Leyden

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Lucas van Leyden, peintre et graveur hollandais (1494 – 1533) – La Partie d’Échecs, vers 1508

Une jeune femme et un homme dispute une étrange partie, les Échecs du Messager (Kurierspiel en allemand), variante ancienne du jeu, souvent métaphore de la rencontre amoureuse, qui s’était propagée depuis le XIIIe siècle. La jeune femme assise est conseillée probablement par son père. En face d’elle, son futur mari détourne son visage et plisse les yeux, semblant se désintéresser du jeu. Il ne devrait pas ! Les pièces ne sont guère identifiables, mais il est en mauvaise posture, la gente demoiselle s’apprête à lui donner échec de sa Tour.

Échecs Leyden

Les Échecs du Messager étaient un jeu de plateau de la famille des Échecs, qui dans sa forme originale se joua pendant au moins 600 ans. La pièce du Messager est l’ancêtre de notre Fou moderne et ce jeu joua un rôle important dans l’évolution des Échecs médiévaux vers la modernité.