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Échecs à Napoléon

« Les échecs, c’est trop difficile pour n’être qu’un jeu, et pas assez sérieux pour être une science ou un art » aurait dit Napoléon Bonaparte. Lorsque le 14 septembre 1812, son armée atteint la capitale russe, Moscou est déserte, sans vivres et brûlée par les Russes eux-mêmes. Dans une ville en ruines, sans obtenir la reddition du Tsar de Russie, Napoléon se rend compte que rester là, c’est mourir de faim et de froid. La retraite de Russie commence. Les soldats français, affamés et mal équipés, auront à parcourir des centaines de miles, harcelés par l’armée russe, qui profitera de l’avantage de la connaissance du terrain pour humilier Napoléon.

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La Campagne de Russie, 1812

À la rivière Bérésina, c’est un désastre total. Les Russes ont miné le pont avec de la poudre à canon, et le font exploser quand les Français traversent. Les cosaques attaquent de tous côtés. C’est une boucherie ! Si les Russes avaient voulu, ils pouvaient détruire complètement l’armée d’invasion et capturer Napoléon lui-même, mais ils le laissèrent se retirer, vaincu pour la première fois de sa glorieuse carrière militaire. Sur plus de 600 000 hommes qui pénétrèrent sur le territoire russe, seulement 58 000 revinrent.

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Bernard Edouard Swebach – Retraite de Russie

Alexander Dmitrievich Petrov (1794-1867) avait 18 ans quand Napoléon envahit le pays. Joueur d’échecs et compositeur d’études et de problèmes, il fut le premier grand maître d’échecs russe. Il analysa avec Carl Jaenisch, la défense 1. e4 e5 2. Nf3 Nf6 encore jouée aujourd’hui. Sa plus célèbre étude, La Retraite de Napoléon Bonaparte de Moscou, est une métaphore échiquéenne, racontant comment la cavalerie cosaque du maréchal Koutouzov bouta Napoléon hors du sol russe.

       

Position initiale de l’étude : en rouge Moscou, en vert Paris et la Bérézina en jaune.

Les pièces en bois de Charavines

Les multiples découvertes archéologiques révèlent que l’on jouait beaucoup dans l’Occident médiéval, en tout lieu et surtout dans la classe noble. Les pièces mises au jour lors des fouilles permettent de se faire une idée précise du déroulement chronologique, géographique et social de la diffusion du jeu en Europe. Rares jusque vers 1060 – 1080, « elles se multiplient, écrit Michel Pastoureau¹, tout au long du XIIe siècle et deviennent vraiment nombreuse au XIIe ». Les découvertes se raréfient ensuite, non point par une soudaine impopularité du jeu, bien au contraire, mais à cause de sa démocratisation : « les pièces de jeu ordinaires, ceux avec lesquels on joue vraiment², sont désormais en bois et non plus en os, en corne ou en ivoire¹ » et malheureusement, elles ne sont que rarement venues jusqu’à nous.

Les pièces en bois de Charavines, taillées à l’aide d’un couteau dans des branchettes de bois tendre, du noisetier, parfois de l’aulne ou du saule.

Dans le cadre d’une conquête agraire qui survient dans une région presque désertée depuis la fin de l’époque gallo-romaine, trois habitats sont construits au bord du lac de Paladru (Isère) au début du XIe siècle. De son édification en 1006 à son abandon en 1040, le site de Colletière occupait une presqu’île du lac séparée de la terre ferme par un marécage qu’une longue passerelle permettait de franchir. À l’intérieur de l’enceinte, protégée par une puissante palissade de pieux et de planches, renforcée par une barbacane, trois bâtiments en bois hébergent environ une cinquantaine de personnes. Hors de l’enceinte étaient aménagés un atelier de charpenterie et des bâtiments réservés au cheptel domestique (porcs, bovins, ovins).

Reconstitution de l’habitat de Colletière, dans l’environnement actuel. Infographie J. Martel

C’est au centre de la fortification, dans le bâtiment principal (plus massif que les autres) réservé à la famille dominante, appartenant sans doute à la catégorie des milites³ que l’on découvre des pièces d’échecs. « Ses membres possèdent des instruments de musique élaborés (muse, vièle) tandis que leurs voisins en ont de plus modestes (flûtes, flageolets). Toutefois, la différence de rang social entre les maîtres du domaine et leur entourage se marque également au niveau des jeux de table. En effet, si les échecs semblent l’apanage des premiers, les seconds jouent exclusivement aux dés et au trictrac⁴ ».

Directement inspirées du modèle arabe, certaines pièces, cependant, offrent des détails, ébauche de figuration : une crinière pour un cavalier, une excroissance sommitale pour le roi évoquant une tête humaine. La différenciation des camps est imprécise. Nulle trace de pigment rouge et blanc, couleurs utilisées à l’époque. Les différentes teintes prises par le bois dépendent davantage des conditions du gisement que de l’essence employée. « À défaut d’analyses physico-chimiques, la meilleure hypothèse reste donc une coloration à base de graisse animale ou de cire, qui n’a pas laissé de traces perceptibles. […] Elles appartiennent aux plus anciennes productions locales connues. Leur taille réduite, leur morphologie et la rusticité des matériaux  montrent aussi qu’ils sont faits pour jouer au quotidien, non pour être des objets de prestige ou  d’apparat⁴ ».

Selon les découvertes archéologiques, le point culminant de la diffusion du jeu serait le XIIIe siècle, mais l’historien Michel Pastoureau invite à la prudence les archéologues qui qualifient hâtivement de pièces d’échecs des petits objets en os ou en corne. « L’œil doit se faire critique, conseille-t-il, et l’on ne peut que souhaiter un réexamen et un reclassement de toutes les pièces d’échecs médiévales conservées. Pour l’archéologie, mettre à jour une pièce d’échecs est plus valorisant que de mettre à jour un tesson de céramique. Même sous leur forme la plus modeste, les pièces d’échecs conservent toujours quelque chose de noble, de séduisant, de mystérieux. Trouver sur un chantier de fouilles une pièce d’échecs, c’est ouvrir la porte à l’imaginaire¹ ».

¹ Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.
² Les riches pièces, en ivoire surtout, matériau noble, vivant, aux vertus médicinales et talismaniques, ne servent pas à jouer. Elles sont exposées dans les trésors, signes ostentatoires de puissance et de richesse. « On les exhibe rituellement, on les montre aux vassaux, aux visiteurs de marque, voire aux simples hôtes de passage¹ ».
³ Miles est un terme latin qui désigne le soldat, l’homme d’armes. Au Moyen Age classique, miles sera souvent mis pour chevalier. Les milites constituent une classe, une aristocratie militaire qui forme l’ossature du système féodal. Le métier des armes et le pouvoir de gouverner s’appelle de ce fait militia. « L’ensemble de ces informations permet de voir dans cette petite communauté des milites (catégorie sociale intermédiaire entre la riche paysannerie et la véritable noblesse), envoyés dans la région au tournant de l’an mil par un quelconque pouvoir seigneurial pour coloniser de nouvelles terres⁵ ».
⁴ Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.
⁵ Michel Colardelle et Eric Verdel, Les fouilles de Colletière (Charavines).

The King of Kirkstall Abbey

Kirkstall Abbey
Le roi de Kirkstall Abbey (1140-60)

Cette pièce en ivoire de morse, d’origine anglaise, fut publiée pour la première fois en 1849, quand elle était en possession de John Dixon de Leeds. Probablement un roi ou une reine. Un couple monté sur une chèvre est une parodie du progrès royal ou un avertissement contre le danger de la luxure. Elle fut découverte vingt années plus tôt, en 1829, dans les ruines de l’abbaye de Kirkstall, dans le Yorkshire. En ce milieu du XIIe siècle, elle appartenait sans doute à d’un trésor ecclésiastique.

La notion de « trésor » est une notion clef du pouvoir féodal, écrit Michel Pastoureau. C’est l’ensemble des biens précieux que doit posséder un souverain, un grand seigneur, un prélat, « partie intégrante de la liturgie du pouvoir », mise en scène de leur puissance. C’est une sorte de « musée imaginaire », bric-à-brac hétéroclite : reliques, pièces de monnaie d’orient, vaisselles, bijoux, les armes bien sûr dans ce monde guerrier, livres, instruments scientifiques, de musique et des jeux. La présence de pièces d’échecs dans le trésor d’une abbaye n’est donc pas chose rare au Moyen Âge. D’essence diabolique, les échecs sont condamnés par l’Église. Mais ce jeu la fascine et les pièces en sont thésaurisées et, parfois même,  vouée à un culte voisin de celui des saintes reliques.

Un Cavalier en cuivre

Figurine découverte en 2004 et conservée au Bassetlaw Museum, Angleterre.

Ce cavalier est sans doute une pièce d’échecs datant de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle. Solide pièce, moulée en cuivre, elle mesure 49,75 mm de longueur (de la tête à la base), 37,25 mm de largeur (de l’avant à l’arrière du cheval) et 16,15 mm d’épaisseur et pèse 71,8 g. L’objet est une représentation assez minimaliste d’un chevalier. Certains détails peuvent être manquants en raison d’une perte de surface. Le cavalier, coiffé d’un casque conique suggérant le XIIe ou XIIIe siècle, ne semble pas porter d’arme, mais tient un bouclier en forme de cerf-volant. Le chevalier est assis sur le dessus d’un cheval avec un caparaçon* et un tissu de selle (encore une fois suggérant la date ci-dessus). Un texte de sermon basé sur l’allégorie des échecs de Jacobo de Cessole (1407) décrit le chevalier ainsi « Le chevalier sur l’échiquier doit être monté sur son cheval dans une armure complète. Son cheval doit être couvert d’un caparaçon ».

La figurine fut étudiée par James Robinson du British Museum, et l’analyse des métaux de la base inégale a révélé des restes de soudure indiquant que la pièce était soudée sur autre chose. Il est peu probable que les pièces d’échecs, à cette époque, aient été montées sur une base et nous ne pouvons donc pas être sûrs de la fonction de l’objet. Des restes d’une sorte d’étamage/argentage peuvent également être vus sur sa base, un résidu légèrement brillant : soudure pour l’attacher à une base, mais peut-être également avoir été utilisé pour différencier les pièces sur l’échiquier.

*  Caparaçon : couverture ornementale que l’on met sur les chevaux.

Le Cavalier de Chauvigny

Cavalier Chauvigny
La cité médiévale et le Château des Évêques à Chauvigny par pixalpa

Le donjon de Gouzon est l’un des cinq châteaux édifiés sur l’éperon rocheux qui domine la Vienne, formant la cité médiévale de Chauvigny, domaine des évêques de Poitiers. Des fouilles ont mis à jour dans le remplissage de la tranchée de fondation du mur septentrional, un superbe cavalier en bois de cerf datant de la seconde moitié du XIIe.

Cavalier Chauvigny
Cavalier égyptien IX-Xe siècle et le Cavalier de Chauvigny.

Tronconique, réalisé dans un andouiller, le cavalier est décoré à la base d’une frise à dents de loup. Les cannelures verticales évoquent les plis du vêtement. Le visage est triangulaire, au nez marqué, encadré de deux ocelles pour les yeux et de deux traits gravés pour la bouche. Des lignes verticales dessinent la chevelure. « Comme souvent, la tête de cheval schématique de la pièce islamique a été réinterprétée par les Occidentaux comme la tête du cavalier¹. »

¹ Échecs et trictrac – Fabrication et usages des jeux de tables au Moyen Âge, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne, sous la direction de : Mathieu Grandet et Jean-François Goret.

Les échecs du chanoine

échecs chinon

C’est dans un petit bout de terrain, ancien cimetière, proche de la collégiale Saint-Mexme de Chinon, que furent découvertes ces trois pièces : deux pions et un cavalier du XIIe siècle. Leur découverte dans un tel lieu est curieuse, même difficile à expliquer. Qui sait si les chanoines et leurs élèves, malgré l’anathème de l’Église contre le jeu, venaient en ce lieu jouer en cachette parmi les tombes ?

Échecs à la mine

À plus de 1800 mètres d’altitude, dans la seconde moitié du XIIe siècle, un village s’implante, sur un haut plateau au cœur du massif de l’Oisans, afin d’exploiter un gisement de plomb argentifère. Une inondation survenue en 1300 causa la fermeture de la mine et le village se vide alors très rapidement de ses occupants.

Pion, reine et deux dés découverts sur le site de Brandes.

Malgré des conditions de vie assez rudes, les habitants de Brandes avaient un niveau de vie élevé, vêtement, régime alimentaire et ils avaient du temps à consacrer aux loisirs comme en témoigne la découverte de quelques objets : des dés en os, une guimbarde en fer, des galets plats incisés d’une marelle, un jeton en plomb et enfin, un pion et une reine d’échecs.

Le pion en bois (H. = 28, D. = 23) de forme tronconique était décoré de quatre ocelles. L’emplacement du quatrième est endommagé. La reine (H. = 31, l. = 22) est en schiste vert, surmontée d’une couronne symbolisée par trois ronds. Un visage y est très finement ciselé dans cette pierre dure. Un second visage féminin plus détaillé est incisé sur l’une des faces latérales. On distingue les cheveux (ou coiffe), le tour du visage, les sourcils, le nez, les yeux et la bouche.

échecs brandes
Un Cavalier noir qui devient reine.

Une expertise établit qu’il s’agissait d’une pièce de type italo-musulman, un ancien cavalier noir, daté des XIIIe – XIVe siècles. Les graffitis qui en feront une reine d’échecs seraient postérieurs dans le Moyen Âge selon Michel Pastoureau.

Les pièces de l’île de Lewis

Les pièces d’échecs les plus célèbres de l’ère médiévale sont sans aucun doute les 78 grandes pièces découvertes en 1830 sur l’île de Lewis dans les environs de Uig au large des côtes écossaises. D’origines nordiques¹, probablement du XIIe siècle, elles échouèrent dans le sable des dunes de la côte occidentale de l’île certainement au cours d’un naufrage d’un navire marchand qui venait de Scandinavie.

The Lewis Chessmen

Le lieu de découverte ressemblant à un petit abri en pierre enfoui dans le sable évoque une autre hypothèse : appartenant à un marchand ambulant norvégien commerçant avec l’Irlande, il les aurait conservées en sécurité dans cette cache dans l’attente de son retour et d’une vente future en Irlande. Dans tous les cas, ces pièces témoignent des solides liens culturels et politiques entre les royaumes des îles britanniques et la Scandinavie au Moyen Âge et la popularité croissante en Europe du jeu d’échecs.

Tour, Reine, Roi et Évêque

Huit rois et leurs épouses, 16 évêques (fou), 15 cavaliers, 12 rocs (tours) ou supposés tels et 19 pions. Les pièces allant de 7 à 10 centimètres et les pions de 3,5 à 6 centimètres, majoritairement taillés dans de l’ivoire de morse (4 rocs et 2 pions dans des fanons de baleine). Des restes de peintures rouge et vert « s’observent ici ou là, décrit Michel Pastoureau, et nous rappellent que la plupart des ivoires médiévaux étaient peints ; a fortiori, les pièces d’échecs et les pions de jeu : distinguer les deux camps est une nécessité, et c’est toujours par les couleurs que cela ce fait² ».

La Reine

La pose de la Reine au visage morose, une main posée sur la joue, parfois de la droite soutenant le coude³, était un code visuel qui n’échappait pas à l’homme médiéval. Exprimant ainsi les devoirs de la souveraine, compassion et empathie, elle tient de l’autre main une corne à boire liée à des croyances et des rituels païens. Les nombreux bracelets au poignet, mode scandinave, montrent le statut et la richesse du personnage. Un individu porteur de nombreux anneaux de bras était considéré comme très apprécié et estimé. La reine porte, comme le veut l’usage d’alors, un voile sous sa couronne, couvrant son corps et ne révélant que ses mains.


Pour voir les pièces d’échecs en détail, zoomer sur l’image ci-dessous. Utilisez les contrôles situés dans le coin inférieur
droit de l’image pour effectuer un zoom avant ou arrière, ou cliquez ou faites défiler à l’aide de la souris.

De factures bien différentes, il est difficile de savoir si ces pièces appartiennent à de mêmes jeux. On est bien loin de la standardisation du XIXe siècle avec le modèle de Staunton encore utilisé aujourd’hui. En ces temps médiévaux, chaque pièce avait sa personnalité et particulièrement les jeux figuratifs. D’autre part, les artisans produisaient en fonction des matériaux disponibles et c’était à l’acheteur de confectionner son jeu quelque peu disparate en fonction de ses trouvailles. Elles varient de taille, de position, d’aspect (chevelure, barbe, moustache), d’armement. Les yeux et la bouche, seules, rappellent un lien de parenté. Quant aux pions non-figuratifs, il est même possible qu’ils ne fussent pas destinés à combattre sur l’échiquier.

Les époques semblent aussi différentes 1140-1150 (ou plus tôt) jusqu’à la fin du XIIe siècle. « Peut-être même, précise Michel Pastoureau, ne sortent-elles pas d’un atelier unique. Certaines sont magnifiques et comptent parmi les chefs-d’œuvre des ivoires médiévaux ; d’autres sont plus modestes et semblent avoir été fabriqués un peu vite² ».

À noter l’absence de vizir du jeu oriental, remplacé déjà par la reine et d’éléphant (l’alfil) devenu l’évêque. L’alfil se maintint dans les jeux d’occident jusqu’au début du XIIe siècle. « Nous sommes à coup sûr après cette date, fait remarquer Michel Pastoureau, d’autant plus que tous les évêques portent la mitre moderne et non pas la mitre cornue (à deux pointes latérales apparentes) qui dans l’iconographie, se diffuse lentement à partir des années 1150-1160, plus rapidement après 1180² ».

La mitre cornue : Al Fil islamique, VIIIe – Xe siècles / Sceau de Maurice de Sully, Évêque de Paris.

L’on comprend mieux pourquoi les Occidentaux prirent les défenses de l’éléphant stylisé pour les cornes de la coiffe du prélat médiéval.

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L’Évêque : le fou des pays nordiques.

Certains des évêques, reconnaissables par leurs mitres et leurs crosses, sont debout, d’autres assis. Quelques-uns tiennent un livre, d’autres bénissent d’une main, levant l’index et le majeur dans un geste de bénédiction qui remonte à l’aube du christianisme.

Absence également de la tour, mais en cela rien d’étonnant, car elle n’existait pas encore dans le jeu de cette époque. Elle n’apparaîtra que vers la fin du XVe siècle. Elle n’est encore que le roc, du latin rocca ou rocchus dérivé de l’arabe rukh, le char. Si le char de combat est bien présent dans les guerres orientales, il ne signifie rien pour nos soudards occidentaux. « Au char, écrit Michel Pastoureau, succède des figures variées, presque toujours binaires : Saint-Michel combattant les dragons, Adam et Ève mangeant la pomme, deux cavaliers joutant, deux animaux affrontés ou adossés, une forteresse, une ville, une muraille² ».

Roc (tour) de type islamique décoré au XIIe siècle en France septentrionale ou en Angleterre,
ivoire d’éléphant avec traces de dorure et de polychromie. Paris, musée du Louvre.

Rien de tout cela dans les pièces de Lewis, mais à la place douze guetteurs, warders, dont l’un sous l’aspect d’un berserker⁴, au regard fou et mordant son bouclier dans une rage de combat. Ils ont été considérés comme des rocs. Mais jamais de telles « tours » ne furent retrouvées sur les échiquiers occidentaux. Pour Michel Pastoureau, ce sont des soldats. Ce que « nous prenons pour des pions ne sont pas des pièces d’échecs, mais des objets servant à un autre jeu² ». Selon lui, l’absence de roc s’expliquerait simplement parce qu’ils ont été volés : « sur les échiquiers du XIIe siècle, le roc est souvent la pièce la plus grande, la plus lourde, la plus belle² », justifiant ainsi que peu après la découverte, ces belles pièces furent volées.

Le berserker, aux yeux hallucinés,
dans sa transe guerrière.

Célèbre dans la mythologie nordique, ils étaient décrits comme des guerriers incontrôlables, combattant férocement, le plus souvent nu ou à peine vêtu, dans un état de transe, ne ressentant pas la douleur et inspirant la crainte à leurs adversaires. Ces caractéristiques ont donné au berserker une réputation surhumaine.

Les rois, assis majestueux sur leurs trônes aux dossiers richement sculptés, tiennent leurs épées, symbole de leur force à la guerre et  de leur justice en leurs palais. À l’image des berserkers, leurs regards exorbités, menaçants, à l’envoûtement hypnotique, évoquent force et puissance.

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Les Cavaliers ressemblent aux statues équestres byzantines et carolingiennes. Portant épées et bouclier, ils chevauchent des montures miniatures par rapport à leur taille. Les chevaux devaient être plus petits pour accueillir le chevalier, qui ne devait pas être plus grand que le roi, mais plus grand que les rocs. Le style du personnage et l’armure décrite sont des répliques des guerriers norvégiens.

Au bas de la hiérarchie, les pions n’ont pas de visages. Faut-il y voir une métaphore ? Ils ressemblent presque à une pierre tombale, présage de leur destin sur cet échiquier médiéval où la stratégie n’était pas de mise et ou les pions étaient sacrifiés afin de permettre le combat des pièces lourdes. Les dix-neuf pions sont tous abstraits et varient en taille, assez semblables aux pions islamiques plus anciens. Mais, ils ressemblent également aux runes stones vikings, ces pierres runiques, monuments funéraires mentionnant en vieux norrois les guerriers ayant participé aux campagnes de ces rudes hommes du nord. Les pièces d’échecs sont détaillées et complexes, aux entrelacés délicats exigeant un maître artisan pour créer ces pièces magnifiques en l’ivoire de morse et dents de baleine

pieces echecs lewis
Qui sont les combattants fantassins de cet échiquier de Lewis :
ce pion stylisé ou ce rude guerrier au regard farouche.

Pour Michel Pastoureau, ces simples pions appartiennent à un autre type de jeu et ces warders, considérés comme des rocs, sont bien la piétaille de cette guerre médiévale.

La grandeur, la richesse de la sculpture en font des pièces d’apparat. En outre, leurs dimensions de plus de sept centimètres impliquent un échiquier mal aisé à jouer d’au moins 80 centimètres de large. Plus destinées à enrichir un trésor royal ou épiscopal, « au XIIe siècle, posséder des pièces d’échecs de grande taille et de belle facture est un signe de pouvoir, écrit Michel Pastoureau. Et les objets eux-mêmes, qu’ils soient taillés dans de l’ivoire d’éléphant (Asie, Afrique, Asie) ou dans de l’ivoire de morse (Island, Spitzber, Groenland) — deux animaux exotiques — sont des merveilles² ». Parce que les pièces furent coûteuses à fabriquées, elles étaient peut-être destinées à des fins autres que le jeu, utilisées pour des négociations ou comme cadeaux. 

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The Lewis Chessmen en image

¹ Probablement de Trondheim connu pour la taille de l’ivoire de morse.
² Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.
³ « Les plus rigolotes sont les reines, plaisante James Robinson, conservateur des collections médiévales au British Museum, tenant leur menton dans leurs mains, l’air de s’ennuyer ferme. Les visiteurs plaisantent en disant qu’elles ont sûrement mal aux dents ou s’inquiètent de la météo ».
⁴ Le berserker (en vieux norrois berserkr, pluriel berserkir) désigne un guerrier fauve qui entre dans une fureur sacrée berserksgangr, « marche, allure du guerrier fauve », le rendant surpuissant et capable des plus invraisemblables exploits. « Berserk » pourrait signifier « peau d’ours » (du vieux norrois ber särk : « chemise [en peau] d’ours »).

Les pièces de Boves

À 8 km d’Amiens, le château de Boves était édifié sur une imposante motte artificielle, contrôlant la cité. Occupé du Xe au XVIe siècles, la présence d’une grande salle de réception au pied du donjon indique une résidence aristocratique de très haut niveau, peut-être même une forteresse royale. Malheureusement, au début du XVIIe siècle, le château est démantelé puis transformé en carrière de pierres. Les jeux de hasard et de stratégies sont une composante essentielle de la vie quotidienne au Moyen Âge et ils furent associés très tôt à des thématiques universelles telles que la puissance, l’amour, l’art divinatoire et la notion de destin et l’on jouait sans aucun doute dans cette riche demeure.

Les pièces découvertes correspondent à la période d’occupation la plus ancienne. Sculptées en bois de cerf, l’une dans le cristal de roche, elles reproduisent le style islamique non-figuratif et furent façonnées sur place à partir de bois de cervidés tués à la chasse.

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Une tour et trois pions en bois de cerf, Xe – XIIe siècles.

Elles sont ornées de cannelures verticales proches des pièces de Noyon. 

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La pièce en forme de trône est un roi ou une Reine.

En revanche, le pion en cristal de roche a sans doute fait le chemin d’orient, dans les fontes d’un croisé revenant de Terre Sainte, acheté sur le chemin de retour à un tailleur égyptien du Caire. En forme de pyramide à base octogonale, ses huit pans courbes et lisses se rejoignent en une petite plateforme.

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Pion d’échecs en cristal de roche
provenant du site de Boves

Il est identique aux pions du trésor de la collégiale Sant Pere d’Àger en Catalogne. Cet ensemble de dix-neuf pièces aurait été légué par le comte d’Urgel, Ermangaud Ier au début du XIe siècle.

Jeu conservé au musée de Lleida.

Les échecs, introduits par les colons musulmans d’Al-Andalus, furent adoptés par les cours chrétiennes féodales comme un jeu qui servait à affiner les compétences stratégiques de ses joueurs. On pensait que l’impassibilité et la prévoyance nécessaires au jeu reflétaient les attributs et les vertus d’un vrai prince guerrier. Cet ensemble appartenait autrefois à Arnau Mir de Tost, seigneur d’Àger, l’un de ces princes guerriers. Lui et sa femme possédaient de nombreuses œuvres d’art.

Quelques-unes de dix-neuf pièces provenant de l’église de Sant Pere d’Àger, fabriquées en Égypte au Xe ou XIe siècle.

« Concernant l’exemplaire de Boves, son isolement dans les couches archéologiques de la motte n’est peut-être pas anodin. En effet, les fabricants dépendaient de l’approvisionnement en matériau et donc ne s’attachaient pas nécessairement à la réalisation de jeux complets, mais produisaient des pièces selon les morceaux dont ils disposaient, l’acquéreur devant lui-même se constituer son jeu. Les pièces de jeu étaient parfois détournées de leur fonction première afin de mettre en avant leurs qualités ornementales et précieuses. Elles ont parfois été utilisées en tant que pièce unique, marque ostentatoire d’un attribut réservé aux potentes plutôt qu’élément ludique d’un ensemble de jeu¹ ».

¹ Échecs et trictrac – Fabrication et usages des jeux de tables au Moyen Âge, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne, sous la direction de : Mathieu Grandet et Jean-François Goret

Le Rouge et le Noir

couleur pièces échecs médiévales
Un roi de l’Île de Lewis qui conserve des traces de couleur rouge sur sa couronne.

Les pièces médiévales, telles que nous les voyons aujourd’hui, sont le fruit de la patine du temps qui nous offre toutes les nuances de blanc les plus variées. Mais le Moyen Âge les avait peintes d’une riche polychromie. « Parfois, explique Michel Pastoureau, il s’agit de simple rehaut de couleurs vives, mais le plus souvent, il s’agit de véritables couches colorées et dorées, appliquées sur toute la surface de l’ivoire et quelquefois associées à des incrustations de pierre ou de perles¹ ». De nombreuses pièces conservent de légères traces d’or et de peinture rouge. « Pour la sensibilité médiévale, l’or est tout à la fois matière, couleur et lumière¹ » et, n’oublions pas que, ces pièces d’échecs, conservées dans des trésors, devaient pouvoir soutenir la comparaison avec les riches pièces d’orfèvrerie et bijoux précieux avec lesquels elles voisinaient.

Quant à la peinture rouge, elle pouvait être une sous-couche d’apprêt avant le dorage ou être la couche extérieure avec une véritable signification. Les armées échiquéennes, jusqu’au milieu du XIIIe siècle, ne sont pas encore noires et blanches, mais rouges et blanches. En cela, l’Occident, c’était affranchi de l’Orient où, sur l’échiquier, s’affrontaient le noir et le rouge. Ces couleurs n’étaient porteuses d’aucune signification pour les joueurs médiévaux. La symbolique des couleurs au Moyen Âge s’articulait autour du blanc, du noir et du rouge. Le blanc, couleur de l’unité, de la pureté, de Dieu. Le rouge, couleur de la vie, de l’amour, du Saint-Esprit. Le noir était l’antithèse du blanc : la mort, le démon, le péché. C’est donc naturellement que, vers l’an mille, furent choisis pour les pièces d’échecs le rouge et le blanc. Ce n’est que deux siècles plus tard, le noir ayant gagné des vertus plus positives, devenant la couleur de l’humilité, de la tempérance, que « l’opposition du blanc et du noir commença à être pensée comme plus forte et plus riche de sens que celle du blanc et du rouge¹ ».

¹ Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.