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Les Échecs Médiévaux

La marche des pièces : le Pion et le Roi

Échecs Médiévaux
Le Codex Buranus, Abbaye bénédictine de Beuron en Bavière – Manuscrit du XIIIe siècle

Nés en Inde, au VIe siècle, les Échecs (ou chatarunga) firent leur apparition en Europe aux alentours de l’an mille, rapportés de Perse par les Seigneurs arabes d’Espagne et sans doute également par les Croisés à leur retour d’Orient. Au fil des siècles, les pièces et les règles ont évolué, notamment dans les déplacements des pions.

Pion de l’Île Lewis

Au Moyen-âge, les pions se déplaçaient peu alors que durant la Renaissance, leur mobilité a nettement augmenté. Le pion avançait comme aujourd’hui, d’un pas en avant, sans avoir le privilège d’avancer sur la quatrième et cinquième rangée, s’il était encore sur sa case d’origine, bien que dans certaines régions d’Europe, le double pas initial du pion était déjà pratiqué.

 

La marche du pion

Depuis l’origine du jeu, le roi est la pièce principale, mais aussi la plus vulnérable : il se déplace d’une case seulement et ne peut pas se défendre. Le but du jeu est de l’empêcher de se déplacer, pour finalement le « mater », c’est-à-dire, étymologiquement, le mettre à mort. Au sens figuré, cette expression signifie « soumettre quelqu’un ». Au Moyen Age, le but n’est pas encore de faire « mat », mais plutôt de massacrer les pions de son adversaire : comme dans les combats réels, la stratégie n’est pas encore vraiment développée. On peut même dire qu’il n’existe pas de stratégie du jeu au moyen-âge. Les parties se présentent comme un combat féodal. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, sous l’influence du Français Philidor, que les joueurs se poseront le problème du déroulement tactique qui rend les parties si passionnantes.

Achille dans sa tente – Histoire ancienne jusqu’à César. XIVe ou XVe siècle. BNF, Manuscrits*

La marche royale du monarque moyenâgeux est la même qu’aujourd’hui, Son Altesse s’avance d’un seul pas majestueux. Des règles régionales permettent au Roi ou à la Reine d’effectuer un saut à deux cases (sans prise) à leur premier mouvement. Le roque n’existe pas encore. C’est vers 1560, pour parer aux effets dévastateurs des pièces aux pouvoirs renforcés, que le roque est inventé et, progressivement, remplacera le saut initial du Roi ou de la Dame qui devient obsolète. Le Roi est l’une des deux seules pièces, avec le Cavalier, a avoir traversé les siècles sans que sa forme ou son déplacement n’aient été modifiés.

     
La marche royale.

Dans la position du deuxième diagramme, le Roi noir ne serait ni mat, ni en échec. Il pourrait se déplacer en toute légitimité en d8 ou e8, la Reine se déplaçant uniquement sur les diagonales.

Le Roi médiéval de l’Île Lewis

*Les auteurs médiévaux ont convoqué des noms célèbres de l’Antiquité pour assurer au « plus noble des jeux » le prestige et la légitimité d’une grande ancienneté. Achille, Ulysse, Palamède, Xerxès, Aristote et le roi Salomon sont les plus couramment évoqués.

Les Échecs et la guerre féodale

Quand les Échecs arrivent des lointaines contrées d’Orient à la fin du Xe siècle, les Européens sont déroutés par ce jeu étrange et nouveau,  par ces principes,  « par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs, écrit Michel Pastoureau, et même par la structure de l’échiquier¹ », ces soixante-quatre cases n’entrant pas dans la symbolique chrétienne des nombres. Le seul point d’accroche sera l’aspect militaire parlant pour l’imaginaire médiéval, violent et guerrier. Mais, même là, pour assimiler ce jeu nouveau, il faudra le remodeler, l’adapter à la pensée féodale. Cette acculturation se fera lentement, « sans doute sur quelques décennies, poursuit Michel Pastoureau, et cela explique que les textes, narratifs ou littéraires, qui parlent du jeu d’échecs au XIe et XIIe siècles, soient si imprécis, si confus, si contradictoires quant aux règles et à la façon de jouer¹ ».

echecs guerre feodale
Joute entre Tristan et Palamède – Miniatures d’Évrard d’Espingues, 1463

Les Occidentaux sont troublés par le déroulement et le but de la partie : le mat du roi ennemi est inconcevable pour l’esprit guerrier féodal chevaleresque. Un roi ne peut être capturé ou tué. Le combat ne cesse jamais. « On s’arrête, explique Michel Pastoureau, quand vient la nuit, ou quand vient l’hiver, mais pas quand l’adversaire est mis en déroute ; ce serait déloyal et méprisable. Ce qui est important c’est de combattre, pas de gagner¹ ». De même, dans les tournois, le vainqueur ne sera point le chevalier qui aura meurtri le plus d’adversaires, mais le plus brave qui aura fait preuve de belles qualités chevaleresques. Pour l’homme médiéval, une partie d’échecs s’apparente à une bataille. Mais batailles et guerres sont pour lui des actions bien distinctes. « Les batailles sont rares et ont une fonction proche de l’ordalie² : elles se déroulent selon un rituel presque liturgique et se terminent par une sanction divine ». La bataille est un duel, un jugement de Dieu. La victoire sera celle d’un protégé du ciel. La guerre, elle, constitue le quotidien du guerrier médiéval fait d’escarmouches, de rapines plus ou moins fructueuses où de petites bandes s’affrontent. « Contrairement à la bataille, elle ne s’apparente guère à une partie d’échecs¹ ».

Les règles du jeu sont différentes de celle d’aujourd’hui et surtout changeantes, au gré des adversaires qui, par commun accord, peuvent les changer. La reine, transmutation du Vizir arabe, depuis peu apparue sur l’échiquier, est faible, avançant d’une case en diagonale. La pièce maîtresse, l’alfin, l’éléphant qui deviendra bientôt le fou ou l’évêque, avançant lui aussi sur les diagonales d’autant de cases qu’il veut (parfois uniquement de trois cases) dépasse en force sa suzeraine. Le roc, notre tour actuelle, se déplace sur les colonnes et travées d’une, deux ou trois cases selon les variantes de ces règles incertaines et changeantes. Il est de force égale avec le cavalier, dont la marche reste inchangée depuis les origines. Quant aux déambulations du monarque, elles peuvent nous paraître aujourd’hui étrange : courageux, mais pas trop, il s’avance de deux ou trois pas quand il est dans son camp (la moitié de l’échiquier), puis devient prudent quand il entre dans le camp ennemi, s’y aventurant que d’une case à la fois. Et enfin, le pion, classe laborieuse, avançant devant lui tête baissée, dans l’espoir d’une promotion qui n’arrivera jamais, sacrifié le plus souvent sur le champ de bataille de l’échiquier féodal.

La lenteur de ces déplacements se répercute sur le jeu. À l’image de la guerre féodale, pas de plan de bataille, de stratégie et de tactique élaborées à l’échelle de l’échiquier, mais pièces contre pièces s’affrontant dans des combats singuliers. Le joueur féodal joue comme il guerroie « en petits groupes, voire au corps-à-corps, et pour lui l’essentiel n’est pas de gagner, mais de jouer. Le rituel compte plus que le résultat¹ ». Il n’est pas important que la partie se termine. Victoire ou défaite importe peu et si par malheur, le roi se trouve en fâcheuse posture, on le déplace de quelques cases et la partie continue. « Capturer ou tuer, même symboliquement, le roi adverse aurait quelque chose de vil, de lâche, même de ridicule ». Comme dans le champ clos du tournoi, le vainqueur ne sera pas celui qui occis son adversaire par le mat, mais celui qui effectuera les coups les plus beaux.

¹ Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.
² Épreuve judiciaire employée au Moyen Âge pour établir l’innocence ou la culpabilité de l’accusé. Synon. jugement de Dieu.

Le jeu d’échecs de Loisy

« Lorsque l’Islam transmet le jeu d’échecs aux Occidentaux vers le milieu ou la fin du Xe siècle, écrit Michel Pastoureau, ces derniers ne savent pas jouer. Non seulement, ils ne savent pas jouer, mais, lorsqu’ils essayent d’apprendre, ils sont déroutés par les principes du jeu, par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs (camp rouge contre camp noir) et même par la structure de l’échiquier : soixante-quatre cases, cela ne représente rien, ou peu de chose dans la symbolique chrétienne des nombres. Les échecs sont un jeu oriental, né en Inde, transformé en Perse, remodelé par la culture arabe. Mis à part sa parenté symbolique avec l’art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens. Il faut donc pour assimiler ce jeu nouveau le repenser en profondeur, l’adapter aux mentalités occidentales, lui redonner une image plus conforme aux structures de la société féodale¹ ».

Le jeu de Loisy
Le jeu de Loisy

Ce jeu étranger devait apparaître aux Européens à la fois proche et lointain. « Proche, parce qu’il s’agit d’un jeu reflétant les pratiques d’une autre élite guerrière et parce que des jeux de guerre du même esprit étaient déjà pratiqués auparavant en Europe². Proche aussi parce que les jeux de tables sont dès le IXe siècle l’une des composantes de l’éducation noble », explique Luc Bourgeois³. Le vocabulaire persan et arabe, la forme stylisée de cette armée aux composantes très exotiques – le char de guerre ou l’éléphant – rendront l’entendement de la logique du jeu difficile pour les Occidentaux et leur poseront de nombreux problèmes de compréhension et d’adaptation. Cette acculturation se fera lentement, avec bien des tâtonnements et au prix de nombreuses variantes locales.

Les pièces du XIe au XIIe respectent le modèle non figuratif hérité du monde arabe. Cependant, assez rapidement, l’Occident introduit un style intermédiaire avec des pièces partiellement figuratives. Le jeu d’échecs, fabriqué en bois de cerf, découvert lors des fouilles de la motte castrale de Loisy (Saône-et-Loire), en 1960,  est parmi le plus ancien retrouvé en Europe et date de l’introduction du jeu en Occident, autour de l’an Mil.

jeu echecs loisy

Seize pièces de qualité furent retrouvées. Si certaines évoquent les origines arabo-persanes du jeu, d’autres reflètent l’adaptation à la société féodale. Très diverses, elles proviennent sans doute de plusieurs jeux, réunies peut-être pour en former un nouveau.

La datation de l’occupation de la motte de Loisy a pu être établie précisément grâce à l’étude de la céramique, de deux monnaies, mais aussi grâce au carbone 14 et donne une fourchette pour ce jeu de 892 à 998. Cela permet de supposer une arrivée des échecs plus ancienne que la période charnière communément reconnue de l’an Mil.

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Ensemble de pièces figuratives et schématiques de la motte de Loisy, bois de cerf, fin du Xe siècle. Mâcon, Musée des Ursulines.

Le char est l’ancêtre de la tour. La pièce représente un char à deux places où se tiennent deux personnages. Le caisson est décoré de rameaux de sapin. À l’arrière, des roues à 9 rayons. Les membres antérieurs des chevaux, seuls, sont figurés, mais queues et croupes, de même que les crinières sont esquissées. C’est sans doute une des premières occurrences en Occident d’une pièce, abandonnant la stylisation islamique pour une représentation plus figurative.

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Le Char qui devint notre Tour moderne.

Le Chevalier, cavalier de notre jeu actuel, coiffé d’un casque, jambe gauche fléchie, la droite agenouillée, le genou reposant sur un petit tabouret, porte bouclier et épée à la main. Certaines pièces du jeu furent adaptées sans difficulté, car elles n’étaient pas étrangères aux sociétés d’Occident : le cavalier proche du chevalier médiéval.

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Le Chevalier

Le roi (ou la Reine), pieusement enchâssé dans sa niche, mains jointes. À l’ouverture arrière, un petit personnage aux bras levés semble invoquer Dieu. La pièce ne fournit pas assez d’indications pour distinguer un roi ou une reine.

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Le Roi ou la Reine

 Le fantassin arabe (baidaq) est juste devenu le pion, c’est-à-dire un piéton.

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Les pions

¹ Michel Pastoureau, Le Roi du jeu d’échecs (Xe – XIVe siècle).
² Le hnefatafl, jeu nordique dont le but est également de capturer un roi.
³ Luc Bourgeois : Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.

Le moyen-âge en timbre

Né dans l’Inde du Nord vers la fin du VIe siècle, le jeu d’échecs arrive en Europe occidentale aux environs de l’an mille. C’est alors un jeu oriental que la culture chrétienne doit entièrement repenser : nature et marche des pièces, couleurs de l’échiquier, règles et déroulement de la partie. Ces changements se font en plusieurs étapes, du XIe au XVe siècle. Mais il faut attendre le début de l’époque moderne pour que le jeu prenne définitivement le caractère que nous lui connaissons.

L’édition philatélique à profiter de la riche iconographie échiquéenne pour émettre de nombreux timbres sur l’histoire du Jeu des Rois. Voici un échantillon sur les pièces et les échiquiers médiévaux :

Le jeu d’échecs de Noyon

échecs Noyon

En juin 1986, dans le centre de Noyon, une fouille archéologique mis en évidence toute l’évolution d’un quartier, de la période gallo-romaine à nos jours. Au fond d’un puits, qui servit de latrines à partir du XIV, fut découvert dix pièces en bois de cervidés, deux rois, une reine, un fou, deux cavaliers, deux tours et deux pions. Taillées dans la tige principale ou dans la pointes des andouillers, une enveloppe de tissu compacte entoure un cœur spongieux.

échecs Noyon
Utilisation des différentes parties d’un bois de cerf pour les pièces d’échecs. J.-F. Goret, Musée du Noyonnais.

Les pièces, fabriquées dans les différentes parties d’une ramure de bois de cerf, présentent une grande homogénéité. Rois, reine, cavaliers et tours sont sculptés dans la perche, ou merrain du bois de cerf, les pions dans les pointes d’andouillers. Les figures sont d’un seul tenant, à l’exception des rois et sans doute de la reine dont les têtes schématiques sont fixées par une tige insérée dans la masse spongieuse. Les pièces étaient habituellement colorées pour distinguer les deux camps, mais l’examen de ces pièces n’a pas révélé la trace de pigment au fond des cannelures. Des hachures par endroits sur une partie seulement des figurines permettaient de différencier les pièces amies et ennemies.

échecs Noyon
Rois et Fierce

Rois et Reine (fierces) sont assez semblables et peuvent poser un problème d’identification aux archéologues si une seule pièce est représentée parmi les découvertes. Si elle possède un tenon figurant une tête et une couronne, on reconnaîtra le roi, comme c’est le cas ici. Les pièces en forme de trône, sans appendice sommital, seront des fierces. Également, comme dans le jeu moderne, la distinction du roi avec le fierce repose sur une différence de taille, les rois étant un peu plus grands.

échecs Noyon

La quatrième pièce (5,6 cm de hauteur) est un cylindre au sommet oblique, offrant un relief triangulaire en forme de visage, surmonté de deux ergots quadrangulaires et de cannelures verticales sur le revers. C’est bien un alfil, l’éléphant, notre fou moderne. « Pour comprendre la signification de ces reliefs, peut-on lire dans Le jeu d’Échecs de Noyon dans son contexte archéologique et historique, il est nécessaire de revenir sur l’origine de cette pièce. Lorsque les Arabes on conquit l’Iran à partir de 651, ils ont découvert un jeu oriental dont les pièces étaient réalistes, avec un décor très riche. Pour respecter les lois de l’Islam, en particulier, les interdits sur la représentation des êtres vivants, ils ont stylisé fortement les objets. Ainsi, l’éléphant du jeu oriental est devenu l’al fil sous la forme d’un cylindre doté de deux protubérances rappelant les deux ivoires de l’animal. Lorsque la pièce arrive sous cette forme en occident, les joueurs interprètent cette représentation. Sur le continent, on reconnaît les deux pointes du bonnet d’un bouffon d’où la généralisation du fou sur l’échiquier. Dans les îles anglo-saxonnes, ces deux protubérances sont perçues comme les extrémités de la mitre d’un évêque ».

échecs Noyon
Les Cavaliers

Les Cavaliers sont assez semblables au Fou. Mesurant environ 6 centimètres, ils ont le revers du corps cannelé. Une tête triangulaire au visage schématisé aux arêtes vives a le front creusé d’une gorge et surmonté de deux protubérances peu marquées représentant un casque ou les oreilles du cheval.

échecs Noyon
Les Tours

Les Tours mesurent respectivement 54 et 55 mm avec une profonde entaille au sommet pour former deux cornes latérales, évoquant la forme d’une mitre. Forme classique que l’on retrouve partout en Europe. Enfin les pions, taillés dans les pointes des andouillers, en pain de sucre cannelé d’une trentaine de millimètres de haut :

échecs Noyon
Les pions

Fabrication sans doute d’un même artisan local, au style abstrait, proche encore de celui des jeux d’échecs arabes, mais les vêtements, suggérés par les cannelures verticales et les têtes stylisées sont une ébauche des figurines qui remplaceront bientôt les pièces orientales plus épurées.

 

La mosaïque de San Savino

Les jeux de table existent depuis plus de 5000 ans, mais les Échecs sont nés à une époque plus récente, vers l’an 500 après J.-C., un jeunot tout de même de 1500 ans. Et bien que ses origines se perdent dans la nuit des temps et que personnes ne puisse dire avec certitude absolue quand, où et par qui ils ont été inventés, il existe cependant plusieurs hypothèses : la plus accréditée dit que le plus ancien prédécesseur du jeu d’Échecs serait apparu aux alentours du VIe siècle dans l’ancienne Inde septentrionale et centrale. Beaucoup de légendes arabes évoquent cette région du monde comme leur pays d’origine. Puis transitant par la Perse (début du IIIe — milieu du VIIe siècle de notre ère), absorbés par la culture arabe, ils sont « exportés » en Europe à travers l’Espagne et l’Italie. Pour tous les historiens, l’introduction du jeu en Occident est liée à la conquête de la péninsule ibérique, où le jeu fut présent dès la seconde moitié du IXe siècle.

À l’époque romane, l’échiquier le plus communément représenté compte 64 cases alternativement noir et blanches, les pièces, le plus souvent rouges et blanches (ou dorées).

mosaïque  San  Savino
La mosaïque de San Savino de Piacenza (Emilie-Romagne, Italie), vers 1165.

La basilique de San Savino, érigée en 903, l’une des plus belles architectures romanes de l’Italie du Nord, recèle dans son presbytère une mosaïque polychrome du XIIe siècle, représentant le Temps qui tourne éternellement, retenu en vain par les hommes. Ici, le joueur d’Échecs illustre l’une des vertus cardinales : la prudence. On peut y découvrir  les pièces romanes, relativement standardisées, et reprenant le modèle arabe.

Le roi, la Reine, le Fou, le Cavalier, la Tour et le pion. Croquis de Pierre Mille

Ce jeu en bois de cerf de 13 pièces, découvert à Adelsdorf en Allemagne et sans doute d’origine scandinave, révèlent l’extraordinaire engouement pour ce nouveau jeu et sa dispersion rapide, en moins de deux siècles, depuis l’Espagne, dans tout le continent européen.

Trouvé à Adelsdorf en Allemagne. X -XIIe, contenant 2 rois, une reine, 2 éléphants, 4 chevaliers et 4 tours.

Le jeu des Anges

fou medieval
Des fouilles anglaises récentes à Northampton, dans la joliment nommé Rue des Anges, ont permis la découverte d’un atelier de sculpteur datant de la fin du XIIe siècle. Parmi ces vestiges, deux pièces d’échecs en bois de cerf rouge, uniques dans le sens ou elles sont toutes deux incomplètes, sans doute rejetées lors de leur fabrication.

La première pièce est une tête stylisée, 25mm de long et 15mm de diamètre. Le sommet plat a été coupé transversalement pour former une couronne simple, et le visage est marqué par des yeux (anneau et point) de chaque côté d’un nez coudé. La partie inférieure effilée aurait été insérée dans la partie supérieure d’un corps cylindrique plus large pour former un roi ou la reine. La seconde est un long cylindre de bois de cerf de 42 mm de haut. La face avant est travaillée pour former une paire d’ergots rectangulaires. L’un d’eux est plus petit, probablement à cause d’un éclat lors de la fabrication, la raison pour laquelle la pièce fut écartée. Sans doute, les défenses de l’éléphant, notre fou* actuel.

De telles découvertes se font habituellement dans les châteaux, abbayes, manoirs ruraux et dans de grandes maisons citadines. Cette trouvaille de la rue Ange implique que les Échecs deviennent peu à peu un passe-temps populaire. Ces pièces, fabriquées dans un atelier situé dans l’arrière-cour d’une petite boutique d’une ruelle de la ville médiévale, s’adressaient à des gens ordinaires à la recherche de ce nouveau divertissement.

* L’étymologie la plus vraisemblable du nom de cette pièce est sa racine foule qui en vieux persan signifie « éléphant » – fîl (فیل) en persan moderne. C’était la fonction originelle de cette pièce en Inde et en Perse. La ressemblance du mot avec fol du vieux français a peut-être conduit à l’appeler fou. La pièce était encore appelée alfin ou aufin, issu de l’arabe al-fil (الفيل). Les deux ergots, symbolisant les défenses, devinrent les cornes du chapeau du bouffon ou de l’évêque (bishop en anglais), deux personnages importants des cours médiévales.

Les pièce médiévales

De nombreuses pièces d’échecs médiévales furent retrouvées en divers endroits d’Europe. Elles sont au départ abstraites, de l’époque carolingienne et romane, du Xe au milieu du XIIIe siècle, inspirées alors des musulmans dont la religion n’encourageait pas la représentation d’êtres vivants. Sans interdire le jeu, les autorités religieuses islamiques intimaient l’ordre aux artisans de fabriquer des pièces abstraites.

Jeu d’Échecs en pâte de pierre moulée et vernie. Roi 5,5 cm, pion 3,3 cm. Iran, Nishapur XIIe siècle.

Le jeu le plus ancien est celui de Venafro en Italie, découvert par hasard près d’un théâtre romain à la périphérie de la ville de Molise. Il fut sans doute l’un des premiers, sculpté dans des os d’animaux autour de l’an 1000, date de l’introduction des Échecs en Europe.

Le jeu d’échecs de Venafro découvert en 1932.

Il est probable que, parmi les nombreuses pièces retrouvées en Europe, certaines furent manufacturées en Orient, en particulier celle en cristal de roche provenant d’Égypte fatimide comme ces pièce découvertes à San Rosenda de Celanova en Espagne.

Pieces en cristal de roche San Rosenda de Celanova (Galicia) Xe siècle.

Ces jeux quasi complets d’Occident, nous permettent effectivement de voir que les pièces arabo-persanes ont été reprises sans grand changement,  seuls les noms pour la plupart persans vont changer :

  • le Shah de la version orientale devient Rex : le Roi,
  • le Visir ou fers, le général, devient phonétiquement fierce, fiercia et se féminise par glissement sonore* vers vierge : la Reine puis la Dame. L’occident chrétien la substitue très tôt au vizir, Régina apparaît pour la première fois dans le poème Versus de scachis daté de 997.
  • les Faras (chevaux) deviennent les cavaliers,
  • les Alfil, les éléphants : alphini, aufin deviennent les fous ou les évêques episcopi outre manche. Les deux protubérances pointues évoquant les défenses de l’animal dans le jeu arabe ont été comprises par les occidentaux comme la mitre cornue d’un évêque, ou bien comme le bonnet d’un bouffon.
  • les rukh, le char phonétiquement devient rochi, roc : les tours
  • les baidaq fantassins sont identifiés aux pedes, piétons : les pions.

* Des raisons politiques sont également évoquées pour cette féminisation du conseiller du roi. Les croisades laissèrent les domaines aux mains des épouses, les libérant du joug de leurs soldatesques maris. Goûtant à cette liberté nouvelle, les femmes, au retour des époux, rechignèrent à reprendre le fuseau et gardèrent un brin d’autonomie. Notre souveraine apparaît, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen, l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel qu’Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation.

Jeu d’échecs et jeux de couleurs

« Elle ne fut pas étonnée le moins du monde de s’apercevoir que la Reine Rouge et la Reine Blanche étaient assises tout près d’elle, une de chaque côté. Elle aurait bien voulu leur demander comment elles étaient venues là, mais elle craignait que ce ne fût pas très poli. »

Lewis Carroll, À travers le miroir

« Les Échecs, pour Kasparov, sont une jungle blanche et noire » et depuis fort longtemps, nous avançons, explorateurs intrépides ou timorés, sur ces chemins pavés de noirs  et de blancs, oublieux de ce temps où les pistes étaient à peine tracées. Venu d’Orient, l’échiquier n’était au bas Moyen Âge le plus souvent qu’une pièce de tissu monochrome, où de simples lignes délimitaient les soixante-quatre cases. C’est sous cette forme qu’il apparaît dans l’iconographie médiévale, en particulier dans le vitrail de la cathédrale Saint-Maurice de Tours (1255-1267), représentant la partie d’échecs des enfants de saint Eustache avec son échiquier de 4 x 5 cases, uniformément vert.

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C’est dans les Vers d’Einsielden, le plus ancien texte occidental mentionnant les échecs (vers 990), que l’usage d’un échiquier bicolore rouge et blanc est évoqué. Sans doute, une innovation récente adoptée que par quelques joueurs seulement. Mais il est fort probable que, facilitant grandement le calcul des déplacements, cette pratique fut adoptée rapidement et se généralisa. Les représentations antérieures à 1200 confirment l’opposition rouge/blanc mise en évidence par Michel Pastoureau : « Jusqu’au milieu du XIIIe siècle, en effet, sur l’échiquier occidental ne s’affrontent pas encore des pièces blanches et des pièces noires, comme c’est le cas dans le jeu d’échecs contemporain, mais bien des pièces blanches et des pièces rouges. Cette opposition de couleurs n’était certes pas celle que l’Occident avait héritée de l’Islam. Dans le jeu indien puis musulman, s’affrontaient à l’origine – et s’affrontent encore aujourd’hui – un camp noir et un camp rouge, deux couleurs qui formaient un couple de contraires. Ici aussi, il a fallu repenser un aspect du jeu, et le repenser rapidement, car l’opposition du noir et du rouge, fortement signifiante aux Indes et en terre d’Islam, n’avait pour ainsi dire aucune signification dans la symbolique occidentale des couleurs. On transforma donc le camp noir en camp blanc, l’opposition du rouge et du blanc constituant pour la sensibilité chrétienne de l’époque féodale le couple de contraires le plus fort ».

échecs médiévaux

Une courtisane joue aux Échecs (sur un plateau vide !)
Plafond de la chambre royale à l’Alhambra , Grenade, vers 1400.

Cependant au blanc et rouge apparu aux environs de l’an mil, succéda progressivement, à partir du XIIIe siècle, l’opposition blanc/noir. « Car entre-temps, poursuit Michel Pastoureau, la couleur noire avait connu une promotion remarquable et, surtout, les théories d’Aristote sur la classification des couleurs s’étaient largement diffusées et faisaient du blanc et du noir deux pôles extrêmes de tous les systèmes. Vers le milieu du siècle suivant, sans avoir totalement disparu les pièces rouges étaient devenues rares : le jeu d’échecs était mûr pour entrer dans cet univers du noir et blanc qui caractérise la civilisation européenne à l’époque moderne ».

Par ailleurs, l’usage de camps noir et blanc était traditionnel dans les jeux de plateau européens et particulièrement dans le nord avant même l’introduction des échecs, c’est donc naturellement que les couleurs orientales ont glissé vers notre noir et blanc.

« L’évolution vers l’actuel jeu en noir et blanc est sans doute moins linéaire que ne le proposait Michel Pastoureau, conclut Luc Bourgeois dans son article Les échecs médiévaux : jeu des élites, jeux de couleurs. Le contraste noir/blanc constitue une tradition ancienne pour les jeux de tables du nord de l’Europe, qui fut adaptée aux échecs après leur introduction dans ces régions. D’autre part, si le couple noir-blanc devint très majoritaire pour les échiquiers à partir du XIIIe siècle, le phénomène est moins prégnant pour les pièces, qui demeurent largement associées aux teintes traditionnelles – rouge et blanc/jaune – jusqu’à l’époque contemporaine », comme en témoignent, les premiers échiquiers Staunton victoriens et les reines rouge et blanche que notre jeune Alice craint de froisser.

* Suisse

L’Échiquier médiéval

Haft Awrang
Jeune Persan jouant aux Échecs avec deux prétendants. Illustration tirée de Haft Awrang  de Djami

À l’origine, l’échiquier oriental était composé d’un carré de huit cases sur huit. Ce chiffre, sacré pour les Hindous, intervient dans la construction de l’univers : la somme des carrés des soixante-quatre cases explique la marche du temps et des siècles. Cette symbolique échappait aux Occidentaux (les bizarres Byzantins utilisèrent même quelque temps un échiquier circulaire), mais ils conservèrent cependant ce champ de bataille aux soixante-quatre cases, formant un carré moyen de 40 sur 40 cm.

Au cours de ses tribulations, l’échiquier put s’agrandir de quatre cases pour offrir aux combattants un plus vaste champ de manœuvre, ou au contraire se réduire à six cases sur six, voire sept sur sept, ou encore formera un rectangle de six cases sur huit.

Les Orientaux (Indiens, Perses et Arabes) jouaient sur une table unie, parfois sur une simple grille tracée sur le sol. Pour mieux se repérer ou peut-être, par seuls soucis esthétiques, le damier apparaît tardivement en occident. Mais dès le XIIIe, il prendra une dimension symbolique dans ce religieux Moyen-âge : « Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché » peut-on lire dans Innocente Moralité, attribué à Innocent III, pape de 1198 à 1216.