Archives de catégorie : Histoire

Afrasiyab, les premières pièces connues

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Les premières pièces d’échecs connues, trouvées à Afrasiab, près de Samarcande, en Ouzbékistan par l’archéologue Jurij F. Burjakov en 1977.

Les pièces d’échecs au cours de l’ère islamique se divisent en deux grandes familles. Dans l’une, les pièces sont des représentations plus ou moins naturalistes des figures, tandis que dans l’autre, elles sont des formes abstraites. Quand, où et pourquoi les pièces ont commencé à devenir abstraites est encore un sujet de débat. Il est probable que les deux types aient été déjà utilisés peu avant l’ère islamique, mais malheureusement, notre connaissance de cette période est très limitée. Nous n’avons aucun objet identifiable comme pièce d’échecs avant le IXe siècle, à l’exception des sept pièces découvertes à Afrasiyab du VIIe siècle. Notre connaissance de l’époque pré-islamique repose donc essentiellement sur la littérature.

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Le pion fantassin (padati), le cavalier et le fierzan( l’antique reine) assez semblables), le chariot-tour et le roi.

À un stade précoce de l’histoire des échecs, les figures étaient réalistes et artistiquement exécutées représentant une armées avec son infanterie, sa cavalerie, le roi et sa cour.

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Roi, Chariot, Vizir et Éléphant d’Afrasiyab

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Sit-tu-yin

Pièces d’échecs birmanes XIXe (24.8 x 22.2 cm) – Philadelphia Museum of Art

Au sit-tu-yin (en birman : စစ်တုရင်), le jeu d’échecs traditionnel de la Birmanie (maintenant Myanmar), descendant direct du chaturanga indien, chaque joueur a un roi, un général, deux tours, deux cavaliers, deux éléphants et huit pions. Ces pièces sont exceptionnelles par leurs tailles et leurs décorations colorées. Le chameau monté est probablement une forme variante de l’éléphant sittuyin (l’équivalent du fou dans les échecs occidentaux).

Les échecs traditionnels de Birmanie ont de nombreuses similitudes avec les anciennes formes d’échecs indiens et offrent une particularité unique : contrairement à la plupart des jeux d’échecs, les pièces birmanes ne se sont jamais installés dans un modèle simplifié et abstrait, mais sont presque toujours des figures soigneusement sculptées, représentant des personnages, des animaux et parfois des personnages légendaires sur le champ de bataille. Ces ensembles uniques sont très prisés par les collectionneurs.

Comme dans les autres formes d’échecs, chacune des six différentes pièces a son propre mouvement sur l’échiquier. Certains sont similaires aux échecs modernes et internationaux et certains sont plus anciens.


Le roi est appelé min-gyi, le mot birman pour « roi ». Son mouvement nous est également familier, une case dans n’importe quelle direction. Comme dans d’autres formes d’échecs, le roi ne peut pas aller là où il est menacé de capture, car sa préservation est primordiale.

La reine, sit-ke, est un « général ». Il se déplace seulement d’une case en diagonale, mouvement très commun retrouvé dans les formes d’échecs antiques et asiatiques. Il est identique au firz, le wizir, quand il arriva en Europe, mais très différent de la reine toute puissante apparue au Moyen Âge en Europe.

L’Éléphant, péché, notre Fou, peut se déplacer d’une case dans cinq directions. C’est-à-dire, une direction pour chacun de ses appendices, y compris le tronc. En conséquence, se déplaçant dans l’une des quatre directions diagonales (pour les jambes) ou d’une case vers l’avant (pour le tronc). Ce déplacement fut très répandu dans les anciennes formes des échecs, et repéré en Inde au début du XIe siècle.

Le Cavalier est appelé myin, « cheval ». Il se déplace de ce mouvement particulier en forme de L vu dans d’autres types d’échecs : deux cases en avant, en arrière, à gauche ou à droite et une case à angle droit. C’est la seule pièce qui ne peut pas être bloquée. Il saute simplement par-dessus les pièces sur son chemin.

La tour s’appelle yahhta, une sorte de « chariot », la pièce est généralement représentée comme une hutte cérémonielle. Cette pièce se déplace exactement comme la tour familière : orthogonalement en avant et en arrière, à gauche ou à droite. Elle peut être bloquée par une pièce sur son passage, ou peut capturer une pièce ennemie si elle en rencontre une.

Le pion s’appelle , un nom inhabituellement honorable pour ce personnage, le plus faible de l’échiquier, évoquant un « seigneur féodal ». Ces petits seigneurs se déplacent comme nos pions modernes, une case en avant et en diagonale pour capturer. Seul le pion a un mouvement spécial pour capturer. Les autres pièces utilisent leurs mouvements normaux et atterrissent sur la case de la pièce adverse.

Voici ce qui caractérise la tradition des échecs birmans. D’abord, les pions sont bien avancés sur le plateau. Chaque joueur commence avec des pions à sa gauche sur la 3e rangée, et des pions à sa droite sur la 4e rangée. Les joueurs procèdent ensuite à la mise en place du reste des pièces dans leur propre arrangement choisi, en suivant quelques lignes directrices :

  • le joueur qui joue les « rouges » commence par installer toutes ses pièces ; le joueur jouant les « noirs » positionne ensuite ses pièces.
  • le premier rang de chaque côté du plateau est réservé aux tours. Elles sont placées n’importe où sur cette rangée.
  • les pièces restantes (min-gyi, myin, sit-ke et péché) sont mises en place selon le souhait du joueur, sur les deuxièmes et troisièmes rangées, derrière les pions. Ces pièces ne peuvent pas être placées sur la première rangée réservée aux tours.
  • le joueur avec les Noirs positionne ses pièces en second, ne pouvant placer une tour en une ligne directe avec le roi adverse, sauf s’il y a au moins une pièce, autre qu’un pion, s’interposant entre la tour et le roi. La pièce entre les deux peut être de l’une ou l’autre couleur. Cela réduit simplement l’avantage du deuxième joueur à établir une attaque immédiate, voyant comment les pièces de son adversaire ont été déployées.
  • après que toutes les pièces soient mises en place, les Rouges font le premier mouvement et les joueurs alternent en déplaçant une pièce à chaque coup tout au long de la partie.

Remarquez les longues diagonales créant un grand « X » sur le plateau. Ces lignes marquent les carrés de promotion. Quand un pion se déplace sur l’une de ces lignes dans le camp adverse, ce pion peut être promu en reine, uniquement si la reine a déjà été capturée. Si un joueur a un pion sur un de ces carrés de promotion pas encore promu, il peut choisir de le promouvoir à tout moment, tant qu’il reste sur la case de promotion et que la reine est hors de l’échiquier. Choisir de faire la promotion de cette manière constitue un mouvement, et le joueur ne bouge aucune pièce sur le plateau avant son prochain tour.

L’objectif du jeu est de piéger le roi ennemi afin qu’il soit menacé et ne puisse éviter la capture. Quand il est en échec, il doit impérativement se déplacer pour échapper à la menace. Si la fuite n’est pas possible, la partie est perdue. Une particularité cependant, le pat n’est pas permis. Si le roi ne peut pas se déplacer, sans aucune possibilité d’action légale, alors qu’il n’est pas en échec, le joueur attaquant doit effectuer un autre mouvement, ne créant pas le pat. S’il devient évident qu’aucun joueur n’a plus assez de matériel pour mater, la partie est alors déclarée nulle.

Le jeu de sittuyin existe depuis plus d’un millénaire sans un ensemble de règles unifiées dans toutes les régions. Les règles données ici sont basées sur les règles de la Fédération d’échecs birmans établies après la Seconde Guerre mondiale, mais elles ne sont en aucun cas universelles.

Une tour de Nishapur

Pièce d’échecs en ivoire sculptée sous la forme d’un char tiré par une paire de chevaux
menés par deux cavaliers (H : 5 cm L : 3,5cm), VII-VIIIe siècle, Iran – Metroplitan Museum

Cette pièce est très semblable à celles mise au jour à Afrasiyab près de Samarcande et, dans un premier temps, on lui attribua la même origine. Elle aurait été découverte, en fait, dans le district de Nishapur du Khurasan iranien.

Un roi venu d’Égypte

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Roi ou reine en ivoire 3 cm, Egypte ou Irak Xe-XIe siècle

Toujours difficile de différencier le roi ou la reine dans ces époques médiévales. Cette pièce étant isolée, il n’est pas possible de dire s’il s’agit d’un roi ou d’un vizir, la dénomination ancienne de notre reine moderne, la forme de ces deux figures étant identique. Jusqu’au Xe siècle, seule la taille les différenciait au sein d’un même jeu.

Cette pièce, malgré sa stylisation islamique, semble garder quelque chose de sa splendeur indienne. L’arrière, plus élevé, représente le roi sur son palanquin porté par un éléphant dont on reconnaît les défenses réduites à deux petites excroissances latérales. Les arabesques allongées à l’avant et au dos pourraient symboliser la trompe et la queue de l’animal.

Le Cavalier de Tønsberg

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Les archéologues de l’Institut norvégien de recherche sur le patrimoine culturel (NIKU) ont trouvé une petite pièce d’échecs médiévale (un cavalier) richement décorée avant Noël, lors d’une fouille à la porte Anders Madsens à Tønsberg, dans une maison datant du XIIe siècle. Tønsberg est la plus ancienne ville de Norvège et les fouilles y sont suivies de près par les historiens et les archéologues. La pièce, cylindrique, en bois de cervidé, conçue selon la tradition islamique où aucune figure humaine ne doit être représentée, est haute de 3 cm sur 2,6 de diamètre. Les échecs furent introduits en Norvège à la fin de l’ère viking. De l’Orient, ils se frayèrent un chemin vers la Scandinavie au travers des vastes étendues sauvages de la Russie.

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Une Reine brisée

Reine allemande en ivoire de morse du XIVe – XVe siècle 5,7 cm, British Museum

Pièce en ivoire, sculptée sur toutes ses faces. La reine, assise sur un trône à haut dossier crénelé, portant manteau et couronne, tient son sceptre à la main. Elle est encadrée d’un personnage portant un navire à gauche et d’un soldat armé à droite.

Un pinacle (partie la plus élevée) au dos est manquant. Une fissure profonde, courant en diagonale vers le bas-côté droit, du soldat tenant la lance aux genoux de la reine, indique que la pièce a été cassée puis recollée.

Pièces fatimides en cristal de roche

Une pièce en cristal de roche fatimide, Egypte, XIe siècle, sculptée avec des motifs foliacés profonds en biseau et des traits incisés. Hauteur : 4cm.

Du sous-continent indien et à travers la Perse, le jeu d’échecs gagna des centres tels que Bagdad ou Le Caire, d’où provient probablement cette pièce, attribuée soit aux califats abbasides ou fatimides, car elle partage un certain nombre de caractéristiques stylistiques et techniques avec des exemples de pièces de jeu similaires dans diverses collections. Un exemple particulièrement proche de la forme, du style et de la taille se trouve au Victoria and Albert Museum de Londres.

Roi d’Égypte ou d’Iraq  de la fin du IXe ou  du début du Xe siècle. Victoria and Albert Museum

Pièce d’échecs en cristal de roche taillée en forme de deux lobes inégaux, courbés à une extrémité et plats à l’autre. La pièce est percée sur le dessus de la protubérance et a probablement été utilisé comme reliquaire pour contenir de saintes reliques dans un contexte chrétien plus tardif. Sur un lobe, deux oiseaux s’affrontent. Du lobe plus petit, se dresse une tige pointue avec des projections ressemblant à la tige d’un arbre taillé.

C’est probablement un roi. Au Moyen-Orient, à l’origine, le roi paradait sur un éléphant bien reconnaissable. Cependant, sa forme est rapidement devenue très stylisée, et sa caractéristique principale est son manque de symétrie avant et arrière. Cette pièce a une base ovale basse, plate et évidée. Le corps principal a un sommet arrondi et a été sculpté en trois éléments distincts. Une bande haute avec une surface supérieure décorée sépare deux faces qui s’incurvent vers l’extérieur. Le devant montre une paire d’oiseaux qui s’affrontent. Ils dessinent un motif qui ressemble un peu au visage d’un éléphant. Le dos est beaucoup plus bas et est décoré d’un motif de rouleaux feuillus. Il a été endommagé quand un trou a été percé dans le haut. Cela peut être arrivé lorsque le roi a été réutilisé comme reliquaire (un réceptacle pour des reliques saintes).

L’éléphant accouche d’une souris

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Un vizir (5,6cm.) et un cavalier (4,1 cm) persans originaires de Nishapur, vers le XIIe siècle

Le fou est en ivoire avec les deux protubérances sommitales habituelles symbolisant les défenses de l’éléphant. Le cavalier, en céramique recouverte d’un glaçage turquoise, avec sa tête stylisé ressemble à une souris. Ces deux pièces représentent de bons exemples des formes abstraites des jeux persans après l’influence musulmane. C’est ainsi que le jeu fut introduit en Occident, les musulmans travaillant pour des commandes européennes. Ces modèles furent ensuite copiés par les artisans européens pendant des décennies avant de s’affranchir de cette influence.

Les pièces de Charavines-Colletière

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Reconstitution du site de Paladru

Sur le site de trois habitats construit au XIe siècle au bord du lac de Paladru (Isère) furent découverts, dans le bâtiment principal, au centre de la fortification, onze pièces d’échecs en bois de cerf, de noisetier, d’aulne et de saule. Les épaisses litières végétales répandues sur le sol, favorisaient la perte de petits objets. La montée des eaux du lac, amenant l’abandon du site trente ans plus tard, les recouvrit et les conserva en excellent état, les pièces en bois traversant habituellement mal les siècles.

 

« Alors que les dés et les jetons de trictrac sont recueillis dans les bâtiments secondaires ou les dépotoirs, explique Luc Bourgeois, les pièces d’échecs proviennent surtout de l’édifice central, occupé par des personnages d’un rang social plus élevé¹ », la famille dominante, riche et cultivée : les milites. « Ses membres possèdent des instruments de musique élaborés (muse, vièle) tandis que leurs voisins en ont de plus modestes (flûtes, flageolets). Toutefois, la différence de rang social entre les maîtres du domaine et leur entourage se marque également au niveau des jeux de table. En effet, si les échecs semblent l’apanage des premiers, les seconds jouent exclusivement aux dés et au trictrac.¹ »

Les pièces, de modèle arabe, antérieure aux années 1020, sont taillées au couteau dans des branchettes de bois tendre. Un cavalier, une tour et quelques pions sculptés dans des bois de cerf, plus noble, appartenaient sans doute au seigneur du lieu. Leurs tailles réduites, leurs formes et la simplicité des matériaux en font des pièces pour jouer au quotidien. On ne sais guère comment les joueurs différenciaient les deux camps. Les nuances de couleurs sont plus dues aux conditions de gisement. Pas de pigment rouge et blanc retrouvé, les couleurs habituelles de l’époque. Les incisions sur certaines pièces en os permettaient peut-être de les distinguer. Les échiquiers ne furent pas retrouvés.

¹ Luc Bourgeois : Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.