Archives de catégorie : Histoire

Échecs des antipodes

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Pièce d’échecs en os, tournées et sculptées

Ces deux pièces d’échecs en os furent trouvées sous le plancher de deux maisons d’ouvriers de l’époque victorienne en Australie à Darling Harbour, un quartier de Sydney. Probablement fabriquées en Grande-Bretagne pour un marché en plein essor, ces jeux portatifs faisaient partie d’une longue tradition d’objets d’utilité, de plaisir et de décoration en os, ivoire et corne.

Un tel travail ou « scrimshaw » est généralement associé aux marins, mais pouvait également être réalisé par des prisonniers de guerre, des condamnés ou des esclaves pour obtenir de la nourriture ou de l’argent. De petits objets similaires étaient également faits de pierre ou d’autres matériaux facilement disponibles. On les trouve dans de nombreux sites du dix-huitième et dix-neuvième siècle dans le monde, en particulier ceux qui ont un lien militaire ou maritime, tel que les forts, les camps de prisonniers, les forts, les épaves et les carcasses.

Un chevalier d’Henry VIII

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Reconstruction d’un Cavalier vers 1510–30 – Metropolitan Museum

Ce cavalier en ivoire, semblable à une pièce d’échec similaire dans la collection du Metropolitan Museum (n° 68.95), donne une bonne impression d’une armure complète pour homme et cheval portée dans toute l’Europe au début du XVIe siècle.

Malgré la représentation quelque peu stylisée de l’armure, plusieurs éléments de la figure sont remarquables. Dans le cadre d’une armure complète, l’homme d’armes porte un casque, des défenses d’épaules (épaulières) avec de grandes brides droites pour une protection supplémentaire du cou (haute-pièces) et une jupe textile. De la lance, qui reposait jadis sur le côté de la selle, seule subsiste la partie sous la main droite du cavalier.

Le harnachement du destrier comprend un chamfron (pièce de fer qui couvrait autrefois le devant de la tête d’un cheval armé) léger et ouvert, sans protection des oreilles ou des yeux ; une crinière de plusieurs plaques de métal associées et flexibles, probablement muni d’une défense supplémentaire pour la gorge ; un pectoral et une croupière. Les deux derniers éléments montrent peu de détails, à l’exception d’un bossage proéminent de chaque côté du pectoral et d’une bande qui court le long des bords principaux, mais leur apparence générale indique que les deux sont faits de cuir plutôt que de métal.

Alors que l’armure du corps du cheval est d’un type porté dans toute l’Europe au début du XVIe siècle, jusqu’en 1540 au moins, sa combinaison avec plusieurs éléments de l’armure de l’homme, permet une datation un peu plus précise. La combinaison de l’armure avec un plastron globuleux, de grandes épaulières avec de hauts gardes droits (haute pièces), et une jupe indique plutôt le début du XVIe siècle. Ce mélange particulier de traits stylistiques italiens et allemands est caractéristique de la mode à la cour anglaise du temps de Henry VIII. Ces jupes, souvent fabriquées à partir de textiles tissés ou brodés, étaient portées avec des armures en Italie depuis au moins le milieu du XVe siècle, mais sont devenues populaires dans le reste de l’Europe peu après 1500. Si l’on considère les hautes pièces extrêmement hautes des épaulières rarement découvertes avant 1510, et le fait que les harnachements de ce type devinrent moins populaires peu après la troisième décennie du siècle, la date la plus probable pour cette pièce d’échecs se situe entre 1510 et 1530 environ.

Un chevalier en armure

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Cavalier en ivoire d’éléphant, Europe de l’est (6 x 6,4 cm), vers 1350 – Metropolitan Museum

Ce remarquable Cavalier en ivoire, le survivant solitaire d’un ensemble disparu, fournit une description rare d’une armure complète de la fin du XIVe siècle à la fois pour l’homme et le cheval. En outre, il est l’une des plus anciennes représentations avant le XVIe siècle.

L’armure de l’homme et du cheval peuvent être datées de la seconde moitié du XIVe siècle. Celle de l’homme d’armes se compose d’un bassinet à visière avec une protection du cou (camaille en côte de maille), d’une chemise à manches longues, de gantelets en forme de sablier, de genouillères et de jambières. Le personnage se protège de son bouclier de cavalier, une targe. L’épée de guerre ou « grande épée » est suspendue à son flanc gauche, tandis que sa main droite tenait autrefois une lance reposant devant l’arc de selle ; seule la partie inférieure de la lance a survécu.

cavalier ivoire échecs pièce médiévalL’élément le plus notable du harnachement est le grand chamfron (ou chanfrein), la large pièce de fer qui entoure toute la tête de l’animal. Le chamfron s’étend avec habileté de l’arrière jusqu’à la pointe du museau, où il est percé pour la ventilation. La zone des oreilles est trop usée pour révéler toute défense, mais les yeux sont couverts par des protections en forme de coupes. Une ligne étagée de chaque côté de la tête suggère que la grande plaque principale est reliée par des charnières à d’autres plaques protégeant le dessous de la mâchoire inférieure du cheval. Le chanfrein est prolongé à l’arrière par deux nervures qui semblent entourer complètement le cou. Une côte de maille protège le bas du cou, la poitrine et l’arrière-train et s’étend à l’origine jusqu’au genou et au jarret de l’animal, aujourd’hui manquants.

En plus, le cheval porte quatre panneaux. Le premier, en forme de pectoral est suspendu à la base du cou, protégeant la poitrine ; un panneau carré de chaque côté des quartiers arrières et un panneau en forme de bouclier à l’arrière, cachant complètement la queue, sont suspendus à un système de sangles au travers la croupe. Ces panneaux, servant à la fois de protections supplémentaires et de parures, étaient en cuir durci recouvert de textiles peints ou brodés avec les armoiries du chevalier.

L’absence d’armure de plaque pour le torse et les bras de l’homme, ou d’un revêtement textile pour son corps, est inhabituel pour la fin du XIVe siècle, mais les représentations de ce type particulier de chamfron peuvent être trouvées dans la dernière moitié du XIVe jusqu’au moins la deuxième décade du XVe. Les protège-yeux du destrier en forme de cuillère, le manque d’armure de plaque pour le cavalier et le fait que les côtes de mailles recouvrant les chevaux sont rapidement tombés en désuétude après le début du XVe siècle, plaident pour une datation de cette pièce au quatorzième siècle.

Au début du haut Moyen Âge, les épées sont portées au côté gauche au moyen d’un double pontet vertical (sorte de boucle rigide).

Le tueur de dragon

Cavalier français vers 1250 (7,8 x 6,5 x 3,5 cm) en ivoire de morse – Metropolitan Museum

La figurine représente Saint-Georges terrassant le dragon. Le personnage, coiffé d’un casque fermé à sommet plat, est revêtu d’une cuirasse sur une tunique. Protégé de son large bouclier triangulaire, il brandissait une lance dans sa main droite, mais malheureusement le bras a été brisé à l’épaule. La pointe est encore visible dans la gueule grimaçante du monstre. Son destrier se cabre sur cet horrible dragon. Sa queue se fond dans un enchevêtrement de volutes florales comme une suggestion d’une forêt enchantée où notre héros poursuivra sa quête.
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Cette pièce, finement ciselée, beaucoup plus élégante que les pièces habituelles de cette époque, était réservée à l’élite aristocratique. Elle est contemporaine des pièces non-figuratives, utilisées par tous les degrés de la société médiévale.

L’éléphant qui se prenait pour un cheval

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Un roi ou une reine du XIè siècle – Collection de Nicolas Devigne

Habituellement, le décrochement entre l’arrière, le souverain sur son trône, et l’avant, l’éléphant porteur, est plus important. La vue de face évoquerait, avec la partie sommitale triangulaire, plutôt la tête du cheval d’un Cavalier islamique, mais pourrait tout aussi bien stylisé la face et la trompe d’un éléphant.

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Le Cavalier de Tübingen

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Cette pièce du XI-XIIe siècle fut découverte en 1932, lors de fouilles dans le centre-ville médiéval de Tübingen. D’environ quatre centimètres de hauteur, en bois de cervidé, elle représente un cavalier de type arabe. Sa surface, suite à une utilisation fréquente, est extrêmement lisse et sombre. La pièce appartient à la collection du département d’archéologie du Moyen Age de l’Université de Tübingen.

Aux échecs, il faut garder…

… la tête sur les épaules !

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La procédure de destitution de Louis XVI, 1791 – Bnf

Louis XVI, qui, au jeu de la politique, ne sut pas garder la tête froide, joue sa dernière partie contre un garde nationale. Pour Marie-Antoinette, derrière le prélat, la partie fut belle. « Je vous ais porté malheur », avoue Élisabeth de France, la sœur du roi. Le dauphin et sa sœur se chamaille la couronne. Marie-Thérèse Charlotte de France, surnommée « Madame Royale », la fille aînée du roi, fut la seule à sauver sa tête dans cette partie d’échecs révolutionnaire.

Notre bon roi n’a point écouté les sages préceptes de François-André Danican Philidor, pourtant d’actualité, il n’a pas sut jouer avec le peuple des petits pions : « Mon but principal et de rendre recommandable par une nouveauté dont personne ne s’est avisé, où peut-être n’en a été capable ; c’est celle de bien jouer les pions. Ils sont l’âme des échecs, ce sont eux uniquement qui forme l’attaque et la défense, et de leur bon ou mauvais arrangement, dépend entièrement le gain ou la perte de la partie. »

La Partie d’échecs, eau-forte bistre 13,5 x 18 cm, 1792 – Bnf

Philidor met en scène innocemment sur l’échiquier, les idées politiques nouvelles qui émergent dans ce siècle des lumières, illustrant une fois de plus cette étrange symbiose entre ce jeu et la vie des hommes. La portée de la révolution introduite sur l’échiquier ne fut probablement pas clairement perçue par tous ces lecteurs, et le succès de l’ouvrage doit plus de son vivant aux larges victoires de son auteur sur ses rivaux européens qu’à la profondeur de ses conceptions. Mais c’est bien une transformation radicale des échecs qu’opère L’analyse du jeu des Échecs, et qui ne se limite pas au progrès qu’elle apporte dans le jeu. Dans ce jeu des élites politiques et militaires où, depuis le moyen-âge, les pièces figurent nobles et chevaliers et les pions, le petit peuple, il n’est pas illogique que dans cette perspective, personne ne s’avisa en effet, que les pions étaient  l’âme autant sur l’échiquier que dans la vie d’une nation.

Le guerrier de Siglufjörður

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Pion ou Tour, H: 45 mm, Ø: 20 mm

En 2011, une expédition archéologique à Siglufjörður, localité islandaise située au nord de l’île, mit au jour une pièce d’échecs, portant casque et armes, sculptée au XIIe ou XIIIe siècle dans une arête de hareng. Elle fut découverte dans les restes d’un camp de pêcheurs, maintenant en danger à cause des fortes vagues déferlant sur la côte. La figurine, à la sculpture plus sommaire, ressemble aux pièces découvertes en 1831 sur l’île de Lewis dans les Hébrides en Écosse. Bien qu’évoquant un fantassin, elle représente sans doute une tour. Le bouclier semble avoir des caractéristiques héraldiques, impliquant qu’elle est postérieure à 1250.

Jusqu’à récemment, la meilleure hypothèse parmi les érudits et les historiens était que les pièces de Lewis provenaient probablement de Trondheim, en Norvège. Mais en 2010, Gudmundur G. Thórarinsson a présenté une nouvelle théorie convaincante sur l’énigme de leur origine. Thórarinsson est mieux connu comme président de la Fédération islandaise des échecs lors du match du siècle Fischer-Spassky pour le Championnat du monde d’échecs, à Reykjavík en 1972. Son hypothèse séduisante — fondée sur des preuves circonstancielles — est que ces pièces auraient pu être fabriquées en Islande, sous l’impulsion de l’évêque Páll Jónsson, dans l’ancien atelier de Skálholt par Margret l’Adroit, Thorsteinn le Schrinesmith et d’autres artisans. Les ruines de l’ancien atelier et de son tas de ferraille sont encore là, intactes, en attente de fouilles.

Une dame et son pion

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Une reine et un pion du XI-XIIe siècle (3cm), les pièces d’échecs les plus anciennes de Westphalie. Photo : LWL / Brentführer

En 2005, les archéologues de l’Association régionale de Westphalie-Lippe (LWL) ont fait une découverte importante aux cours des fouilles d’une cour noble médiévale du XI-XIIe siècle à Sendenhorst en Rhénanie : deux jetons de backgammon et deux pièces d’échecs.

« Les pièces d’échecs, déclarait le Dr. Stefan Eismann, une reine* et un pion, sans précédent en Westphalie, ont très peu de ressemblance avec les pièces d’aujourd’hui, mais sont — de manière habituelle au Moyen Age — abstraites. Elles soulignent la provenance indienne du jeu, mais furent probablement produites dans la région. »

Elles sont en os d’animaux, mais seule l’espèce put être identifiée pour la reine : le cheval. Ce qui est pour le moins inhabituel. Les jeux médiévaux occidentaux sont le plus souvent en ivoire de morse ou en bois de cervidés. Si les pièces d’échecs appartiennent au même jeu, elles représentent les deux couleurs en raison de leur nuance différente. Les jetons de backgammon et le pion gisaient dans le sous-sol d’une maison en bois d’environ dix mètres de large et d’au moins trente mètres de long. La dame, abîmée, avait été jetée (ou perdue) dans la boue d’un enclos à bétail à proximité. Des paysans médiévaux pousseurs de bois ? Mais les échecs et autres jeux similaires étaient au Moyen Age un passe-temps de l’élite. D’autres trouvailles telles qu’un pendentif en bronze orné d’or, des pièces de harnais en bronze, une flûte en os et quelques tessons de coupe en verre bleu foncé témoignent de l’art de vivre aristocratique de ses habitants.

* L’éminent professeur s’avance peut-être, car il est difficile, sans la présence du royal époux, de déterminer le genre de la pièce. Dans le modèle islamique d’avant l’an mille qui fut adopté par l’occident, seul la taille différencie le roi de son épouse.

Le Fou de Poméranie

Au printemps 2006, au cours d’une enquête de construction préliminaire sur l’ancienne colline du château de Crivitz, petite ville de Poméranie, l’on découvre un fou en bois de cervidé de style islamique datant du XII-XIIIe siècle.

poméranie échecs pièce archéologiePetite pièce d’un jeu peut-être de voyage, décorée de lignes et d’ocelles et fabriquée dans le nord de l’Allemagne. La présence d’un château féodale proche révèle une fois de plus que notre jeu, en ces époques médiévales, était encore un passe-temps aristocratique. Il est possible également que le jeu puisse commencer à se rependre dans des couches sociales plus modestes, utilisant pour jouer des pièces moins luxueuses, sculptées dans du bois, et ne résistant pas au passage du temps.