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Reina Isabel, la Católica

Isabelle, reine de Castille, le monarque qui unifia l’Espagne et envoya Christophe Colomb à la découverte des Amériques, inspira également la figure de la reine des échecs modernes. Les échecs ont toujours reflété le monde réel et ce n’est pas un hasard si l’apparition de la première pièce d’échecs féminine, portant couronne, épée et sceptre, a coïncidé avec l’émergence de la reine Isabelle, qui étonna l’Europe par ses qualités de gouvernante, son courage et sa détermination.

Isabelle la Catholique, épouse  de Ferdinand II d’Aragon

Ce jeu très populaire dans tout l’Andalousie, l’Espagne maure, reflétait les affrontements incessants entre les royaumes arabes rivaux, les « infidèles » occupants et les chevaliers chrétiens. Ces guerriers de la vie réelle trouvaient le rythme des échecs trop lent. La reine fut dotée d’une plus grande liberté, combinant les pouvoirs de la tour et du fou. Cela libéra les premiers mouvements, donna plus de variété au milieu de jeu et transforma la finale, en permettant à un pion de devenir reine sur la dernière case. Tout cela précipita le moment du mat, quand « le roi se meurt. »

« Absente du jeu à ses origines, dernière venue sur l’échiquier, la reine n’y joue qu’un rôle limité. Une atmosphère défavorable aux femmes interdit longtemps de lui conférer une place importante sur les soixante-quatre cases. Jean de Galles se contente d’indiquer que la reine se déplace et prend en oblique. Remarque identique de la part de Jean Lefèvre qui précise : La fierge se retrait ou avance / En un point en partie oblique. La reine n’avait donc droit qu’à un déplacement en diagonale. En revanche, Jehan Ferron, après avoir souligné qu’au départ la reine combine le déplacement oblique de l’alphin (le fou) et le déplacement rectiligne du roch (la tour), rappelle : Mais puis qu’elle est une foiz saillie de son premier lieu, puis ne puet aler que 1 point semblable toujours a celui ou elle fut premièrement assise et c’est par angles voies avant ou retorne, preigne ou soit prise. Après ce premier mouvement, la reine ne peut plus se déplacer qu’obliquement, d’une seule case à la fois.¹  »

À la fin du XVe siècle, son mouvement s’est amplifié, elle peut désormais franchir plusieurs cases, en lignes obliques ou orthogonales. Cette modification débuta en Italie et en Espagne et il est tentant d’y voir la marque d’Isabelle de Castille la Catholique, au demeurant bonne joueuse d’échecs. La première preuve de la nouvelle prééminence de la reine se trouve dans le poème catalan intitulé Scachs d’Amor, Le Jeu d’Échecs de l’Amour, écrit par Francesco di Castellvi et Narciso Vinyoles en 1475, sous le règne de Ferdinand II d’Aragon et année du couronnement d’Isabelle. Sous forme poétique, c’est la plus ancienne partie conservée en concordance avec les règles modernes.

Miniature du XIVe siècle représentant un juif et un musulman jouant aux échecs.

Un troisième personnage, le moine Fenollar, spectateur, nous propose des explications au cours de la partie : par exemple, un pion ne peut être promu en reine tant que celle-ci reste sur l’échiquier. Cette interdiction était ancienne, puisqu’on la retrouve dans le premier texte européen connu daté de 997, un long poème en vers, le Versus de scachis du Monastère d’Einsiedeln (région de Zurich, Suisse) qui contient les premières règles écrites en Europe. Cette unicité de la dame avait peut-être un arrière-plan moral : un roi peut avoir quelques concubines, soit, mais qu’une seule reine. Cependant, pour Marilyn Yalom, cette prohibition aurait son pendant dans la politique du moment. Pendant la guerre civile opposant la reine Isabelle à sa nièce Jeanne, fille de son demi-frère Henri IV de Castille, il ne peut y avoir qu’une seule reine sur l’échiquier du royaume et Isabelle exile sa nièce au couvent. C’était le moment opportun pour les théoriciens des échecs d’alors de réaffirmer le principe d’une seule reine sur les 64 cases. Cette restriction n’a pourtant pas survécu et plusieurs reines aujourd’hui peuvent coopérer en bonne entente sur l’échiquier. Les souveraines d’aujourd’hui seraient-elles plus débonnaires ?

Fenollar précise encore dans le poème : « Qui perd la reine, perd la partie ! » L’on sait, aujourd’hui, que c’est inexact. Les magnifiques sacrifices de Dame des échecs modernes nous l’ont prouvé. Le poème fait référence ici à cette toute nouvelle reine des échecs et non à ce faible conseiller, l’alferza espagnol (alfersa en Catalan), sous son nouveau nom, dama. « Dama aurait trois cercles de significations, précise Marilyne Yalom, dans ce XVe tardif espagnol : dame (lady dans le texte original) comme un statut social supérieur, dame dans le sens religieux, comme dans Notre Dame, et dame faisant référence à la reine Isabelle de Castille. Dame fut aussi choisi pour ce tout nouveaux jeu, probablement inventé entre 1492 et 1495, le jeu de Dames qui, comme les échecs est lié au prestige de la Reine Isabelle.² »

¹ Le Jeu d’Échecs, Bnf.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Le jeu de la dame enragée

Nous nous trouvons à la fin du XVe siècle, au moment où la dame devient selon l’expression consacrée « enragée », à une époque charnière de l’histoire des échecs. Étonnante expression utilisée dès l’origine, dès qu’elle fut capable de traverser toutes les cases libres de ses lignes en devenant la pièce la plus puissante de son camp. Enragé avait-il alors le même sens qu’aujourd’hui ? Il était alors employé au sens de passionnée, frénétique, impatiente. « Notre dame enragée aux échecs est de cette qualité. Elle guerroie ; l’amour courtois devient amour combattant […] La reine des Échecs passe de l’état de dame réservée à celui de dame passionnée.¹ »

Abbaye bénédictine de Beuron en Bavière – Manuscrit du XIIIe siècle

Cette transformation s’inscrit dans l’air du temps, reflétée dans la littérature. Le Lai de la Belle Dame sans mercy de 1424, le célèbre poème d’Alain Chartier, met en scène une dame décidée à s’affranchir de l’amour courtois. Présentée comme libre de toute passion, cette femme froide et prudente à la dialectique sans défaut, impitoyable, repousse les avances de l’amoureux, ne voulant plus être considéré comme la déesse de l’amour inaccessible. En un mot : une femme très moderne pour ce Moyen-âge. Le scandale causé par ce texte fut considérable et influença la belle société pendant tout le siècle, en France, mais aussi hors des frontières, en particulier en Espagne. La diffusion de cette littérature à la gloire des dames et le changement de regard sur la femme a certainement un lien avec la mutation des pouvoirs de la reine dans le jeu d’échecs.

« Si Martin Le Franc (dans Champion des dames), écrit Jean-Marie Lhôte, est le premier auteur à qualifier certaines femmes d’enragées, peut on admettre qu’il influence directement la transformation de la dame en dame enragée dans le jeu d’échecs ? Il est évidemment impossible de le dire. Mentionnons seulement les passages qui vont dans ce sens. Le premier se trouve en ouverture de l’œuvre : strophe curieuse placée en exergue ; elle est un appel, un véritable coup de clairon ; elle occupe à elle seule une page entière. C’est la proclamation d’entrée :

A l’assault, dames, à l’assault !
A l’assault dessus la muraille !
Ores est venu en sursault [à l’improviste]
Malebouche en grosse bataille. [avec une grande armée]
A l’assault, dames ! Chascune aille
A sa deffense et tant s’esforce
Que l’envieuse vilenaille
Ne nous ait d’emblée ou de force !
[…]

Pour ce temps il faut
Femmes en bataille arrengier
Pour attremper [tempérer] et corrigier
L’abus des hommes et l’orgueul. (
[…]
Mais nous debvons esmerveiller
Qu’elles eurent le hardement [la hardiesse]
D’entreprendre et de traveiller
Si très chevaleureusement,
Et qu’en hautain gouvernement
Passerrent sens et force d’omme.¹»

Que la femme surpasse l’homme, l’idée n’est pas neuve au XVe siècle ; la singularité est de voir chez Martin le Franc, la femme devenue une combattante, une diablesse enragée. L’édition a pu parvenir en Espagne dans les années 1490, même si le texte date d’un demi-siècle plus tôt. « Est-ce la première fois que la femme se trouve ainsi qualifiée d’enragée ? Il le semble. Est-ce l’origine directe de la métamorphose de la dame dans le jeu d’échec ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, ce texte de Martin Le Franc est un solide repère pour comprendre la métamorphose de la dame dans le jeu d’échecs à la fin du XVe siècle.¹ »

Tristan de Léonois – Tristan et Yseut jouant aux échecs, XVe siècle

¹ Jean-Marie Lhôte – Martin Le Franc et la dame enragée.

Ce fou d’évêque

Dans les deux dernières décennies du XIVe, le jeu d’échecs connaît une transformation profonde. L’esprit même du jeu à changé. À son introduction en occident, vers l’an mille, il est une activité aristocratique, presque un rituel (amoureux parfois) d’une lenteur cérémonielle qui s’accorde bien avec la vie des classes aisées. Une noble dame joue quelques coups avec un beau chevalier, laissant là l’échiquier pour un festin. Ils y reviennent le lendemain pour quelques coups encore, passant peut-être rapidement à de plus doux combats. Puis c’est une chasse ou un bal…

Livre d’heure de Maastricht, 1er quart du XIVe siècle

Mais tout cela paraît bien long et ennuyeux pour l’homme de cette fin du XIVe. De nombreux coups sont nécessaires pour que les forces ennemies entre en contact au centre de l’échiquier. Ce jeu renouvelé alla rabiosa, avec cette dame enragée, est actif, dynamique et il faut d’emblée tenir compte des coups de l’adversaire. Avec cette Dame qui parcours l’échiquier à grandes enjambées, pas question de penser à la bagatelle. Le mat qui rode vous amoindrit la résolution amoureuse.

L’autre changement notable dans ces nouveaux échecs concerne le fou (bishop, l’évêque dans les pays anglo-saxons). Lui aussi peut à présent se déplacer sur n’importe quelle case, tant que le chemin en diagonal est dégagé. Il y aura fallu cinq cents ans pour que la reine et le fou puissent arriver à ce niveau de force. Et donner à la reine et au fou (l’évêque) une plus grande force tactique sur l’échiquier, reflet du monde réel, c’était reconnaître leurs formidables positions dans la vraie vie.

Un évêque (fou) de l’Île de Lewis, XIIe siècle

Luis Ramírez de Lucena

Dans son ouvrage Repetición de amores e arte de axedres con CL iuegos de partido, (Discussion sur l’Amour et l’Art des Échecs avec 150 Problèmes), publié en 1496, Luis Ramírez de Lucena décrit les différences entre les échecs anciens, joués principalement par les Arabes et les nouvelles règles alors qu’elles évoluaient vers les échecs modernes et européens. En ces temps, ces règles pouvaient être très différentes d’une contrée à l’autre. Un pion qui avait traversé courageusement l’échiquier pouvait espérer une récompense, mais qui pouvait être différente. Dans de nombreux pays, par exemple, un pion-tour ne pouvait être promu qu’en tour et seulement si elle avait déjà été capturée. De même pour le pion de la reine. Il était considéré comme irrespectueux d’avoir deux reines sur l’échiquier. La bigamie n’était point tolérée. Ce n’est qu’à la fin des années 1700 que la plupart des pays européens ont accepté la règle permettant plusieurs reines.

Quelques pages de Repetición de amores y arte de ajedrez de Lucena, Le manuscrit complet sur le site de la Real Academia de la Historia

De même que dans Scachs d’Amor, Lucena décrit ces nouvelles règles, la reine pouvait avancer non seulement en diagonale, mais aussi en ligne droite, et d’autant de cases qu’elle le souhaitait, aussi longtemps que son chemin était dégagé. Il souligne l’importance de cette nouveauté en évoquant le jeu de la Dame en opposition avec les vieux échecs. « Ce qui avait si souvent été nommé le jeu des Rois, pouvait désormais tout aussi bien être identifié comme le jeu de la Reine.¹  » Cette nouvelle règle, que les Italiens qualifièrent d’alla rabiosa et que les Français dénommèrent le jeu de la dame enragée, ne s’est pas imposée en France avant 1540.

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

El Libro de ajedrez, dados e tablas

Le temps des croisades fut une période clé dans l’histoire du Moyen-Âge : c’est le moment où, sur le mode de l’affrontement, s’établissent les premiers contacts entre l’Orient et l’Occident, permettant à la chrétienté de découvrir les technologies et les arts orientaux. L’Espagne fut naturellement un relais vers l’Europe et, vers le milieu du XIIIe siècle, le roi Alphonse X de Castille, dit le Sage ou le Savant, l’un des souverains les plus érudits, se consacra à diffuser ce savoir.

El Libro de los juegos sous-titré Libro del ajedrez, dados y tablas, fac-similé du manuscrit de la bibliothèque du Monasterio de El Escorial.

 El Libro de ajedrez, dados e tablas, écrit à sa demande entre 1251 et 1283, est composé de 98 feuillets (40 x 28 cm), reliés en cuir. Le texte à deux colonnes de belles lettres gothiques, aux initiales d’ornement minutieusement décorées et au filigrane complexe rouge et bleu. Cent-cinquante miniatures illustrent le manuscrit, dont dix en pleine page, et constituent l’un des grands trésors de l’iconographie médiévale. “ Este Libro fue començado e acabado en la cibdat de Sevilla : por mandado del muy noble Rey Don Alffonso […] en treynta e dos annos que el Rey sobredicho regno. En la Era de mille trescientos e veinte e un Anno ”, peut-on lire à la dernière page (Ce livre fut commencé et terminé dans la cité de Séville, sur ordre du très noble Roi Don Alffonso […] durant  les 32 ans de son règne. En l’année 1321). Cette date correspond à l’année 1283 de notre calendrier, soit un an avant la mort du roi sage.

El Libro de los juegos – Juif et Musulman jouant aux échecs.

Pour mener à bien cette tâche, il choisit les meilleurs collaborateurs, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétien pour la compilation des sources. Mais l’ouvrage sera beaucoup plus qu’un simple recopiage des textes orientaux. Les musulmans étaient satisfaits de leur façon de jouer aux échecs, mais les Européens, d’emblée, les considérèrent comme améliorables et Alffonso veut plus de ce jeu oriental, introduisant des problèmes d’un genre complètement nouveau, et apportant même des règles nouvelles dans le mouvement des pièces. La participation du roi fut fondamentale : il ordonna, impulsa, dirigea le travail et quand il fut terminé, le corrigea.

Alphonse X dictant à son scribe – Libro de los Juegos, folio 1, manuscrit de l’Escurial.

Reine ou Dame ?

Au XIVe siècle, reine (orthographiée en France roine ou royne à cette époque) remplaça progressivement fers, fierce et fierge et au XVe siècle, dame commença à prendre le relais. « Reine et dame étaient et sont encore traditionnellement attachées à la Vierge, comme dans Reine du Ciel et Notre-Dame, et les deux sont utilisées en français aujourd’hui pour la reine des échecs. En fait, dans de nombreuses langues européennes, le mot dame, intimement lié à la Vierge, est utilisé comme synonyme ou exclusivement pour la reine des échecs — par exemple, dama en espagnol, tchèque, bulgare et serbe.¹ » Mais pourquoi dans les pays anglo-saxons et germaniques, reine (Königin et queen) ont prévalu ?

Une reine nordique de Lewis et une dame française de Crèvecœur, toutes deux du XIIe siècle.

Au moment de la grande réforme du jeu, à la fin du XVe siècle, les pays catholiques continuèrent à utiliser les dérivés latin de domina, dame en France. Mais la réforme protestante en Allemagne et en Angleterre, voyant dans la dévotion à Marie de l’idolâtrie, refusa les dérivés de domina qui pouvaient suggérer un lien quelconque avec le culte suspect à Vierge. Au lieu de cela, les protestants utilisèrent les termes laïques Königin et queen. « Cette différence terminologique entre catholiques et protestants est l’une des raisons pour laquelle la reine des échecs doit être vue comme un symbole de la Sainte-Mère, selon l’historien allemand Joachim Petzold. Il soutient que la reine des échecs est née dans un monde catholique, qu’elle a grandi en stature en même temps que la dévotion à la Vierge Marie, et qu’elle est devenue finalement la seule femme devant laquelle même le roi doit s’incliner.¹ »

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Une sentinelle perdue

Une tour (warder) de Lewis perdue et retrouvée,XIIe siècle.

Une tour (warder) médiévale, l’une des cinq pièces appartenant à la horde de Lewis disparues depuis près de deux siècles, sommeillait  dans un tiroir d’Edimbourg. Les pièces furent probablement  fabriquées — la plupart d’entre elles à partir d’ivoire de morse —  entre le XIIe et le XIIIe siècles à Trondheim, en Norvège. La théorie principale de leur provenance est qu’elles appartenaient sans doute à un commerçant qui, lors d’un naufrage, enfouit sa précieuse cargaison pour la récupérée plus tard. Alors que 82 pièces du trésor étaient exposées au British Museum et 11 au musée national d’Écosse, un chevalier et quatre gardiens — nécessaires pour compléter ces jeux — ont disparu depuis le XIXe siècle. Ce gardien était l’une de ces pièces manquantes. Dans la Scandinavie médiévale, le chariot indien, placé à l’extrémité de l’échiquier devint tout naturellement une sentinelle surveillant les alentours et une tour de guet dans l’Europe plus méridionale.

En 1964, un marchand d’antiquités d’Édimbourg achète la pièce manquante au prix de 5 livres. L’achat est enregistré dans son inventaire comme « ancienne pièce d’échecs guerrière en ivoire de morse ». Transmise à sa famille, elle  resta dans un tiroir pendant 55 ans. La fille de l’antiquaire la sortait parfois pour l’admirer sans se douter de son caractère unique… et de son prix ! L’expert, Alexander Kader, qui examina la pièce pour la famille, a déclaré que leurs  « mâchoires sont  tombées »  lorsqu’ils ont réalisé ce qu’ils avaient en leur possession. Le visage grincheux, prêt à vous transpercer de son épée, ce garde sera vendu aux enchères 735 000 de livres (818 639 €) à la Sotheby’s Auction House de Londres, le 2 juillet, un nouveau record pour une pièce d’échecs médiévale. On s’en doute, le nouveau propriétaire est resté anonyme.

El Libro de los juegos

El Libro de ajedrez, dados e tablas

Le Libro de los juegos, le livre des jeux, sous-titré El Libro de ajedrez, dados e tablas, le livre des échecs, dés et tables, fut écrit au XIIIe siècle à la demande du roi Alphonse X de Castille « le Sage » entre 1251 et 1283. Le manuscrit original se trouve en Espagne, à la bibliothèque du monastère de l’Escurial. Les jeux étaient considérés par Alphonse X comme une occupation saine et de grande valeur, contribuant aux relations sociales. Les Échecs, le jeu noble par excellence, permettaient de s’initier à la réflexion stratégique. Mais cet avis était loin d’être partagé par tous. Considérés comme une perte de temps voire comme un péché, ils étaient théoriquement bannis des ordres monastiques.

L’article 317 de la Règle et statuts de l’ordre du Temple spécifiait : « Chaque frère peut jouer aux chevilles de bois sans fer ou au forbot si le bois est à lui. Et sachez que le frère du Temple ne doit jouer à un autre jeu, sauf au méreaux auquel tout le monde peut jouer, s’il le veut, en amusement sans mettre des gages. Nul frère du Temple ne doit jouer aux échecs, ni au trictrac. »

Templiers jouant aux échecs, Libro de los juegos, de ajedrez, dados y tablas. Bibliotheca del Real Monasterio de El Escorial, ms T-1, fol.25.

Les artefacts archéologiques mis au jour dans les monastères témoignent cependant que les frères bravaient l’anathème et se livraient à ce jeu diabolique.

Une vierge sur l’échiquier

Reine scandinave en ivoire de morse, XIIIe siècle – Metropolitan Museum

Peu de pièces médiévales sous la forme de rois, de reines ou de fous survivèrent au passage du temps. Sur son destrier, cette reine est prête à combattre. C’est déjà une reine moderne, l’une des contributions clé de l’Europe médiévale au jeu d’échecs tel qu’il est connu aujourd’hui. L’introduction d’un élément féminin sur l’échiquier fut la modification la plus importante intervenue au cours des tribulations de ce jeu. Elle se substitua progressivement au vizir (conseiller masculin du roi) de la tradition persane et arabe. Interprétant mal la contraction arabo-persane firz qu’ils ne comprenaient pas, les traités échiquéens en firent le fierge en ancien français, rapidement assimilé à la Vierge. Mais la reine des cieux ne resta pas sur l’échiquier, remplacée par une reine plus terrestre.

Pastoureau échecs vivant
Échiquier de Charlemagne – Reine, fin du XIe siècle

La transformation du vizir en reine fut lente et tâtonnante : vers 1080, le jeu de Charlemagne comporte déjà une reine, alors que, vers 1200, d’autres jeux comptent encore un vizir. Il fut progressivement remplacé au cours du XIVe, et ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge que le terme reine devient d’un emploi courant. Toutefois, cette transformation était dans l’ordre des choses : la promotion de la femme et son rôle politique de plus en plus grand au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation. Le culte de la Vierge très important au Moyen Âge accélérera sans doute cette métamorphose.

La littérature médiévale en témoigne : nous y retrouvons cette étrange (pour notre modernité) association entre Marie et la reine des échecs. Bien que, tout au long des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, la position de l’Église catholique sur le statut moral des échecs oscillait de la condamnation à la louange (les autorités de l’Église interdisant parfois sa présence dans des monastères), sur l’échiquier moralisé se jouait pourtant la lutte du bien (les blancs) et du mal (les noirs). La popularité croissante de la Vierge parmi les personnalités religieuses, l’aristocratie et le peuple en tant qu’intercesseur de l’humanité au regard de Dieu alimenta ces analogies entre l’échiquier et le combat de l’homme contre la tentation et le diable.

Un poème anonyme du XIIIe siècle en français anglo-normand décrit la chute d’Adam comme une partie d’échecs opposant Dieu et le Diable. Le diable remporte facilement la première ronde en matant le roi Adam par la tentation et la manipulation. Dieu prend conscience de la faiblesse de l’homme et place alors Jésus sur l’échiquier avec Marie comme reine à ses côtés. Le rôle de Marie est de protéger les pions (l’humanité). Et pourtant, sur l’échiquier, à cette époque, la reine manquait encore cruellement d’amplitude dans ses mouvements. Sa force dans ces textes n’est pas celle d’une reine combattante, et si elle parvient à vaincre, c’est comme intercesseur miséricordieux.

Albertus Pictor, La mort jouant aux Échecs, vers 1480. Église de Täby, Stockholm.

Gauthier de Coincy (1177–1236), moine bénédictin et trouvère français, présente à plusieurs reprises la Vierge sous les traits d’une reine d’échecs dans Les Miracles de Nostre Dame. Une partie entre Dieu et le Diable scellera le destin d’un homme, l’enfer ou le paradis pour l’éternité. Marie, identifiée comme la reine des échecs, et le diable sont opposés dans une ultime bataille :

Le diable sait tant de tours
Qu’en un rien de temps, dans un angle
Nous serons emmenés et matés […]

Le diable, qui fait beaucoup de mal,
Quand Dieu avança sa reine,
A perdu son esprit et son pouvoir […]

Cette reine bouge de telle manière
Qu’elle met en échec l’adversaire dans toutes les directions.
Le traître qui connaît beaucoup de coups
Bientôt, s’effraie quand elle se meut
Il ne peut même pas comprendre ses coups. […]

Puis elle lui donne un échec parfait
Si ingénieux et si bien fait
Qu’il perd immédiatement sa partie complètement.
Dieu, quelle reine ! Dieu, quelle reine des échecs !

Les autres reines ne bougent que d’une case.
Mais celle-ci bouge si vite…
Cela avant que le diable ait pris l’un des siens,
Elle l’a tellement lié et abasourdi
Qu’il ne sait plus quelle direction prendre.

« Une telle force, écrit Marilyne Yalom, ne sera pas officiellement attribuée à la reine avant la fin du XVe, c’est-à-dire deux cent cinquante ans après la mort de Gauthier. Faut-il voir cela comme une intuition ou une prophétie de sa part ? Il est plus probable que la vénération de la reine céleste s’est étendue sur toutes les reines, et même sur le symbole de la reine sur l’échiquier. Selon toute vraisemblance, le culte de la Vierge Marie fournit le contexte qui valorisa non seulement la reine des échecs, mais l’a finalement aidé à s’élever au-dessus des autres pièces.¹ »

La présence d’une reine sur l’échiquier était donc essentielle à la construction de ces contes moraux. On peut imaginer en quoi ces scénarios auraient été différents si le vizir ne s’était pas fait bouter hors de l’échiquier : aurait-il été comparé au pape, une autre figure sainte dotée du pouvoir ? Cependant, en cette période, le Saint-Empire romain germanique et d’autres nations chrétiennes remettaient en cause l’autorité papale (le remplaçant même parfois). Le culte de la Vierge et la montée en puissance de reines telles qu’Isabelle de Castille et Eleanor d’Aquitaine, ont sans doute orienté le choix d’un personnage féminin et d’accorder à la Reine son amplitude de mouvement. Si cette pièce était restée vizir, elle n’aurait peut-être jamais reçu de telles capacités et, si la face du monde n’en aurait pas été changée, le jeu d’échecs, aujourd’hui, serait profondément différent. Brûlons un cierge à la Sainte Vierge !

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Naissance d’une Reine

Le chaturanga, né en Inde il y a environ 1500 ans, comme toutes les autres traditions, fut transmis de génération en génération, s’améliorant lentement au fil du temps, et l’une de ces améliorations fut l’apparition de la Dame à la fin du Moyen Âge sur l’échiquier, le changement le plus important survenu au cours de l’évolution du jeu. Le faire part de naissance de notre Reine apparaît dans un manuscrit latin conservé au monastère suisse d’Einsiedeln aux alentours de l’an Mille, le Versus de scachis, le plus ancien poème traitant du jeu des Échecs, décrivant les règles à l’identique du jeu arabe, sinon qu’il évoque la présence d’une Reine comme un fait accompli. Dans quelles circonstances a-t-elle émergé en tant que redoutée reine folle, fléau de toutes les autres pièces de l’échiquier ?

Reine de Clonard, découverte en 1817 dans une tourbière
en Irlande, seconde moitié du XIIe siècle.

« Lorsque l’Islam transmet le jeu d’échecs aux Occidentaux vers le milieu ou la fin du Xe siècle, écrit Michel Pastoureau, ces derniers ne savent pas jouer. Non seulement, ils ne savent pas jouer, mais, lorsqu’ils essayent d’apprendre, ils sont déroutés par les principes du jeu, par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs (camp rouge contre camp noir) et même par la structure de l’échiquier : soixante-quatre cases, cela ne représente rien, ou peu de chose dans la symbolique chrétienne des nombres. Les échecs sont un jeu oriental, né en Inde, transformé en Perse, remodelé par la culture arabe. Mis à part sa parenté symbolique avec l’art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens. Il faut donc pour assimiler ce jeu nouveau le repenser en profondeur, l’adapter aux mentalités occidentales, lui redonner une image plus conforme aux structures de la société féodale¹. »

Dans ses origines indiennes, notre souveraine est le conseiller du roi, le firzan perse, l’une des pièces les plus faibles, se déplaçant en diagonale que d’une case à la fois, moins puissante que le fou d’aujourd’hui. Mais dans l’Europe médiévale, cette pièce dans l’ombre du roi, ne pouvait être que sa fidèle épouse. D’autant plus qu’un glissement étymologique progressif va féminiser le conseiller, le vizir oriental : le nom arabo-persan (firz et firzan) du vizir devient en ancien français fierce, fierche, firge, fierge. Ce fierge interprété comme « vierge », personnage féminin. La dame, la reine apparaît aux côtés de son roi.

Le glissement du vizir arabo-persan (à gauche, pièce sicilienne du XIe – XIIe) vers la Dame (à droite, Reine espagnole du XIIe) s’est fait très progressivement : la reine ibérique en son château conserve encore la forme ancienne évoquant un palanquin sur le dos d’un éléphant, révélant la nature adaptative de ce jeu, une acculturation progressive qui favorisa sa popularité et sa diffusion dans l’Europe chrétienne.

Illustrant le mot célèbre de Fischer « les Échecs, c’est la vie ! » les parallèles du jeu avec l’évolution des sociétés sont nombreux et persistants au cours des siècles, l’évolution du monde se reflétant sur l’échiquier. Période de croisades, ce début de millénaire voit le départ des hommes vers la Terre Sainte. Pendant que ces messieurs découpent de l’infidèle, ces dames ont la charge du domaine ou du royaume et, au retour des époux, ne veulent pas abandonner ce pouvoir, cette liberté découverte et tant appréciée. Une femme-souveraine apparaît donc sur l’échiquier, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen², l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel qu’Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation.

¹ Michel Pastoureau, Le Roi du jeu d’échecs (Xe – XIVe siècle).
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).