Archives de catégorie : Histoire

Une Reine brisée

Reine allemande en ivoire de morse du XIVe – XVe siècle 5,7 cm, British Museum

Pièce en ivoire, sculptée sur toutes ses faces. La reine, assise sur un trône à haut dossier crénelé, portant manteau et couronne, tient son sceptre à la main. Elle est encadrée d’un personnage portant un navire à gauche et d’un soldat armé à droite.

Un pinacle (partie la plus élevée) au dos est manquant. Une fissure profonde, courant en diagonale vers le bas-côté droit, du soldat tenant la lance aux genoux de la reine, indique que la pièce a été cassée puis recollée.

Pièces fatimides en cristal de roche

Une pièce en cristal de roche fatimide, Egypte, XIe siècle, sculptée avec des motifs foliacés profonds en biseau et des traits incisés. Hauteur : 4cm.

Du sous-continent indien et à travers la Perse, le jeu d’échecs gagna des centres tels que Bagdad ou Le Caire, d’où provient probablement cette pièce, attribuée soit aux califats abbasides ou fatimides, car elle partage un certain nombre de caractéristiques stylistiques et techniques avec des exemples de pièces de jeu similaires dans diverses collections. Un exemple particulièrement proche de la forme, du style et de la taille se trouve au Victoria and Albert Museum de Londres.

Roi d’Égypte ou d’Iraq  de la fin du IXe ou  du début du Xe siècle. Victoria and Albert Museum

Pièce d’échecs en cristal de roche taillée en forme de deux lobes inégaux, courbés à une extrémité et plats à l’autre. La pièce est percée sur le dessus de la protubérance et a probablement été utilisé comme reliquaire pour contenir de saintes reliques dans un contexte chrétien plus tardif. Sur un lobe, deux oiseaux s’affrontent. Du lobe plus petit, se dresse une tige pointue avec des projections ressemblant à la tige d’un arbre taillé.

C’est probablement un roi. Au Moyen-Orient, à l’origine, le roi paradait sur un éléphant bien reconnaissable. Cependant, sa forme est rapidement devenue très stylisée, et sa caractéristique principale est son manque de symétrie avant et arrière. Cette pièce a une base ovale basse, plate et évidée. Le corps principal a un sommet arrondi et a été sculpté en trois éléments distincts. Une bande haute avec une surface supérieure décorée sépare deux faces qui s’incurvent vers l’extérieur. Le devant montre une paire d’oiseaux qui s’affrontent. Ils dessinent un motif qui ressemble un peu au visage d’un éléphant. Le dos est beaucoup plus bas et est décoré d’un motif de rouleaux feuillus. Il a été endommagé quand un trou a été percé dans le haut. Cela peut être arrivé lorsque le roi a été réutilisé comme reliquaire (un réceptacle pour des reliques saintes).

L’éléphant accouche d’une souris

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Un vizir (5,6cm.) et un cavalier (4,1 cm) persans originaires de Nishapur, vers le XIIe siècle

Le fou est en ivoire avec les deux protubérances sommitales habituelles symbolisant les défenses de l’éléphant. Le cavalier, en céramique recouverte d’un glaçage turquoise, avec sa tête stylisé ressemble à une souris. Ces deux pièces représentent de bons exemples des formes abstraites des jeux persans après l’influence musulmane. C’est ainsi que le jeu fut introduit en Occident, les musulmans travaillant pour des commandes européennes. Ces modèles furent ensuite copiés par les artisans européens pendant des décennies avant de s’affranchir de cette influence.

Les pièces de Charavines-Colletière

piece echecs Charavines
Reconstitution du site de Paladru

Sur le site de trois habitats construit au XIe siècle au bord du lac de Paladru (Isère) furent découverts, dans le bâtiment principal, au centre de la fortification, onze pièces d’échecs en bois de cerf, de noisetier, d’aulne et de saule. Les épaisses litières végétales répandues sur le sol, favorisaient la perte de petits objets. La montée des eaux du lac, amenant l’abandon du site trente ans plus tard, les recouvrit et les conserva en excellent état, les pièces en bois traversant habituellement mal les siècles.

 

« Alors que les dés et les jetons de trictrac sont recueillis dans les bâtiments secondaires ou les dépotoirs, explique Luc Bourgeois, les pièces d’échecs proviennent surtout de l’édifice central, occupé par des personnages d’un rang social plus élevé¹ », la famille dominante, riche et cultivée : les milites. « Ses membres possèdent des instruments de musique élaborés (muse, vièle) tandis que leurs voisins en ont de plus modestes (flûtes, flageolets). Toutefois, la différence de rang social entre les maîtres du domaine et leur entourage se marque également au niveau des jeux de table. En effet, si les échecs semblent l’apanage des premiers, les seconds jouent exclusivement aux dés et au trictrac.¹ »

Les pièces, de modèle arabe, antérieure aux années 1020, sont taillées au couteau dans des branchettes de bois tendre. Un cavalier, une tour et quelques pions sculptés dans des bois de cerf, plus noble, appartenaient sans doute au seigneur du lieu. Leurs tailles réduites, leurs formes et la simplicité des matériaux en font des pièces pour jouer au quotidien. On ne sais guère comment les joueurs différenciaient les deux camps. Les nuances de couleurs sont plus dues aux conditions de gisement. Pas de pigment rouge et blanc retrouvé, les couleurs habituelles de l’époque. Les incisions sur certaines pièces en os permettaient peut-être de les distinguer. Les échiquiers ne furent pas retrouvés.

¹ Luc Bourgeois : Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.

Monstre ailé

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Pièce en ivoire découverte à Saqqizabad en Iran (9.8 x 6.7 cm), XI -XIIe siècle

Pièce persane, sans doute une tour. Un homme chevauche une créature ailée qui a perdu sa tête. Le cavalier porte un pantalon aux motifs hachurés et une veste avec des plis suggérés. Sa tête est également incomplète. La base est décorée par une bordure de perle.

Animal contre végétal

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Échiquier de Charlemagne – Reines, fin du XIe siècle

L’ivoire n’était pas la seule matière utilisée pour les pièces d’échecs médiévales. Produit de luxe et coûteux, il était réservé aux pièces d’apparat que l’on montre, mais avec lesquelles on ne joue pas, ainsi, les pièces de Charlemagne. Les fouilles archéologiques mirent au jour une grande quantité de pièces en ivoire moins prestigieuses, permettant de dresser un tableau chronologique, géographique et social de la diffusion du jeu en Europe. Rares jusqu’à l’aube du XIe siècle, elles se multiplient ensuite pour se faire plus exceptionnelles vers le milieu du XIVe siècle, époque où les échecs, plus uniquement réservés à l’élite aristocratique fortunée, se démocratisent.  Si elles se raréfient, c’est non point par une soudaine impopularité du jeu, bien au contraire, mais à cause de sa démocratisation :  les pièces de jeu ordinaires, ceux avec lesquels on joue vraiment, sont désormais en bois et malheureusement, elles ne sont que rarement venues jusqu’à nous. « Mais ces pièces en bois n’ont pas la vigueur farouche des pièces en os, en corne ou en ivoire. Elles sont usitées à l’extrême fin du Moyen Âge lorsque le jeu d’échecs s’est assagi, banalisé, technicisé (faut-il dire galvaudé ?), écrit Michel Pastoureau, […] les joueurs cessent d’être de redoutables quêteurs du Graal pour devenir les impassibles pousseurs de bois qu’ils sont restés jusqu’à nos jours. Le joueur du XIIe siècle était un sanguin ; celui de l’époque moderne est un flegmatique.¹ »

pièces échecs charavines bois médiéval
Les pièces en bois de Charavines : Pion, fou cavalier, tour dame et roi,
taillés à l’aide d’un couteau dans des branchettes de bois tendre, du noisetier, parfois de l’aulne ou du saule.

Des jeux plus ordinaires, utilisés au quotidien, font leur apparition. Ils ne sont plus figuratifs, mais de nouveau stylisés, sculptés dans une autre matière vivante moins coûteuse, végétale et non plus animale : le bois, « plus pur et plus paisible (la culture médiévale, comme la culture biblique, oppose fréquemment le végétale, qui est pur, et l’animal, qui ne l’est pas).¹ » Des pièces paisibles pour des joueurs paisibles.

À l’époque médiévale, tout était marqué du sceau du symbolisme. Le choix d’une essence d’arbre, explique Michel Pastoureau dans son livre L’échiquier de Charlemagne, n’était pas uniquement pratique. Chaque arbre était porteur d’une dimension allégorique : « il y a des arbres masculins (le chêne, le bouleau, le pin) et des bois féminins (le hêtre, le tilleul) : il y a des bois qui ont rapport avec le pouvoir ou a justice (l’orme, le chêne, le bouleau), d’autres avec la guerre(le frêne, l’if), avec la musique (le tilleul), avec l’eau (l’aulne), avec la mort (l’if), etc. Il y a surtout des bois protecteurs (le châtaignier, par exemple) et des bois redouté (le noyer). Rien de cela est anecdotique ou ésotérique. Au contraire, cette dimension symbolique des arbres et du bois joue un rôle important dans les usages qui en sont faits, pour les pièces d’échecs comme pour tout objet de bois, notamment les statues.¹ »

¹ L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un.

Vivant échecs

Pastoureau échecs vivant
Échiquier de Charlemagne – Reine, fin du XIe siècle

« En fait, par rapport à l’esprit même du jeu, le véritable sacrilège n’est pas de jouer aux échecs avec des pièces humaines, mais avec des pièces en plastique, n’ayant aucune âme et ne laissant passer aucun fluide. De ce point de vue, jouer contre l’ordinateur, c’est-à-dire avec l’électricité, vaut peut-être mieux que de pousser sur l’échiquier des pièces de bakélite ou de celluloïd, matériaux froids et morts. »

Michel Pastoureau, L’échiquier de Charlemagne

Michel Pastoureau, médiéviste, évoque ici l’importance pour les hommes du Moyen Âge du choix des matériaux qu’ils utilisaient. L’ivoire, par exemple, était riche de vertus provenant de l’animal qui l’avait fourni. Et même le bois, arrivé plus tardivement dans la confection des échiquiers et pièces, n’étaient pas choisi au hasard, mais en fonction des énergies positives et négatives attribuées à telle ou telle essence. « Le jeu d’échecs resta longtemps associé à l’idée et à l’utilisation de pièces vivant sur l’échiquier de leurs matériaux même, qu’il soit animal ou végétal. »

Ivoire, une matière vivante

Un des matériaux les plus utilisés à l’époque médiévale pour la confection des pièces d’échecs fut l’ivoire. Aussi recherché que l’or et les pierres précieuses, ressentit comme une matière vivante, il possédait un aura plus extraordinaire encore de par ses propriétés médicinales ou prophylactiques.  Les auteurs médiévaux célèbrent sa blancheur et sa dureté, symbole de pureté et d’inaltérabilité. À cette époque, le choix du matériau n’était pas uniquement guidé par des considérations pratiques (dureté, finesse du polissage, forme de la pièce), mais aussi par toute une symbolique autour de l’animal. Il « est tellement présent dans la sensibilité des hommes du Moyen Âge qu’il ne peut pas en être autrement.¹ » Derrière l’ivoire, écrit Michel Pastoureau, « l’animal est toujours présent, avec son histoire, sa mythologie.¹ » Certains sont rejetés, comme l’hippopotame, perçu comme brutal, nageant à reculons ; le cachalot, monstre marin, attirant diaboliquement les hommes en prenant l’apparence d’une île pour mieux les dévorer. L’ivoire du morse, animal placide dont les Nordiques exploitent la chaire, les os et le cuir, est par contre prisé, ressenti comme un don de Dieu. Mais, plus encore que le morse, on admire l’intelligent éléphant, grand ennemi du dragon, c’est-à-dire de Satan, à la mémoire prodigieuse et à la sainte chasteté. Son ivoire est riche de vertus : il protège du venin, éloigne la tentation, résiste aux chocs et au temps, assure la transmission de la mémoire.

ivoire échecs Charlemagne
Échiquier de Charlemagne – Éléphant, fin du XIe siècle

« On ne taille pas dans l’ivoire n’importe quel objet, écrit Michel Pastoureau. Mais lorsqu’on y taille des objets en forme d’éléphants — tels les quatre éléphants du jeu de Charlemagne — il est probable que la symbolique de l’animal et celle du matériau fusionnent une deuxième fois pour devenir exponentiels.¹ »

¹ L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un.