Archives de catégorie : Grands Joueurs

La Défense Bernstein

bernstein échecs
Ossip Bernstein par David Friedmann

Né au temps de la Russie impériale dans une famille juive, Ossip Bernstein grandit dans le climat antisémite de la Russie pré-révolutionnaire. Docteur en droit de l’université d’Heidelberg en 1906, il devint avocat spécialisé en questions financières. En 1918, arrêté à Odessa par la Tchéka, il est condamné à être fusillé. Le peloton d’exécution est aligné, l’officier vérifie la liste des détenus et, en remarquant le nom de Bernstein, demande s’il est bien le Grand Maître. Bernstein répond par l’affirmative, mais l’agent sceptique lui propose une partie. S’il perd ou fait partie nulle, il sera abattu. Bernstein remporte avec aisance. Ayant littéralement gagné sa liberté, il prend rapidement la fuite sur un navire britannique et s’installe à Paris. Grand financier, il ne se consacra pas entièrement aux Échecs. La légende dit qu’il fit trois fois fortune et fut autant de fois ruiné par les événements de l’Histoire : la révolution bolchevique de 1917, la grande dépression de 1929 et l’arrivée des nazis en France en 1940.

peloton

Chaque joueur d’Échecs, tant soit peu passionné, met symboliquement sa vie en jeu dans chacune de ses parties. Mais là, Chapeau ! Quels nerfs ! C’est vrai que pour nous autres, les petits joueurs, certaines de nos parties mériteraient bien le peloton d’exécution ! Nous n’avons malheureusement pas conservé cette partie historique, mais en voici une jouée la même année. Heureusement pour Ossip, l’officier n’avait pas le talent de son adversaire Alekhine.

L’inculte universel

bobby fischer
Bobby dans une librairie posant pour le photographe

On raconte que, en ce qui concerne du moins la littérature échiquéenne, Bobby Fischer avait une capacité de lecture phénoménale. On le voyait feuilleter très rapidement un bouquin en l’entendant marmonner :  « Ça, c’est pas mal ! Pas terrible ! » Il posait sans doute pour le photographe, car on ne lui connait aucun intérêt pour la littérature. Il ne lisait que Tarzan, Playboy et… des revues d’Échecs et se disait inculte universel.

La mort de Capablanca

José Raúl Capablanca y Graupera mourut le 8 mars 1942 à Harlem, New York, sans doute d’un accident vasculaire cérébral. Voici le courrier (fac-similé et traduction) de son médecin à la demande de renseignements de sa seconde épouse.

José Raúl Capablanca

6 novembre 1942

Chère Madame Capablanca,

Répondant à votre demande d’information au sujet de la maladie, du traitement et de la mort de votre défunt mari, José Raúl Capablanca , je vous informe comme suit :

Mes soins auprès de M. Capablanca débutèrent à mon cabinet vers le 19 novembre 1940. L’examen révéla une pression artérielle particulièrement élevée (18/20). À la fin de décembre 1940, je réussis à faire baisser sa tension à 13/18. Un tel résultat fut obtenu par une diète appropriée que je lui avais prescrite et par un traitement appelé rayonnement Grenz¹.

Le dit traitement fut administré durant les années 1940, 1941 et 1942. À la fin de 1941, et particulièrement au commencement de l’année 42, sa pression artérielle grimpa à un point très dangereux (16/24). Je l’enjoignis ferment de cesser tout effort inutile, de partir pour la campagne et de tenter de mener une vie absolument tranquille. Je l’informai également de rester allongé quotidiennement et de se relaxer le plus possible, physiquement et mentalement. Je l’avertis également que s’il n’observait pas de telles prescriptions, il mettrait gravement sa vie en danger.

À mon regret, M. Capablanca répondit que pour le moment, il lui était impossible d’obéir, car il avait de terribles problèmes avec son ancienne femme et ses enfants ; qu’elle avait lancé une procédure contre lui et qu’il devait se battre contre ses demandes irraisonnables et que, par conséquent, sa santé se détériorait quotidiennement, sinon à chaque heure.

Nous eûmes cette conversation vers le 6 mars 1942. Il mourut deux jours plus tard, et à mon avis, la mort résulta de l’aggravation de sa maladie.

Très sincèrement votre,

A. Schwartzer

¹ Rayons X de faible énergie.

mort Capablanca

Recommandations Paternelles

Capablanca lettre à son filsCapablanca écrit cette lettre à son fils José Raúl Jr âgé alors de trois ans. Sur l’enveloppe : « Pour mon fils José Raúl quand il atteindra ses dix ans et par la suite pour le reste de sa vie — J. R. Capablanca ». Attendrissant et cocasse, car s’il fut un gentleman, l’on peut sourire des conseils donnés, ce fut aussi un noctambule, aimant la bonne compagnie, féminine en particulier.


Union Club, La Havane le 7 Octobre 1925

Mon très cher fils,

Vous devez garder cette lettre pour la lire à nouveau lorsque vous aurez 21 ans, parce que les choses que vous ne connaissez pas et ne comprenez pas maintenant vous les connaîtrez et les comprendrez alors. Tout d’abord, vous devez toujours respecter et aimer votre mère par-dessus tout. Essayez de ne jamais lui dire de mensonges, toujours lui dire la vérité. Votre père, écrivant ces lignes, a une réputation dans le monde entier d’être un homme très honnête — très sincère et honorable. Essayez de m’imiter dans tout cela. Soyez studieux et fort afin que vous puissiez défendre votre mère et votre sœur avec votre tête ainsi que de vos mains. Quels que soient vos souhaits d’étude, n’oubliez pas que dans tous les cas, vous devez devenir un avocat avant toute autre chose, de sorte que vous pourrez défendre vos propres intérêts et ceux de votre famille. Après que vous soyez devenu avocat, vous pourrez, si vous préférez quelque chose d’autre, vous concentrer sur ce que vous voulez. Ne pas oublier que la meilleure période de la vie d’un homme, c’est quand il est un étudiant. Jeune homme cela ne vous paraîtra pas évident, mais quand vous aurez passé par ce stade et atteint l’âge de 40, vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Sur le plan physique, il y a deux choses que vous devez savoir parfaitement : nager et boxer, de sorte que vous pourrez vous défendre en mer et sur terre. Cela ne signifie pas que vous devrez souvent vous battre, mais que vous devez être prêt à le faire si nécessaire.

Capablanca et son fils

Essayez d’être un homme de grande culture. Il n’y a rien dans le monde aussi divertissant que les livres. Il est également nécessaire d’être utile à l’humanité. Si vous pouvez l’éviter, ne jouer pas aux cartes, ni ne fumer ou ni ne buvez de l’alcool d’aucune sorte. Ce sont de mauvaises habitudes qui raccourcissent grandement la vie et affaiblissent les hommes aussi bien physiquement que moralement et intellectuellement.

Soyez un homme honnête et bon.

Votre père vous embrasse de tout son amour.

José Raúl Capablanca

Capablanca, acteur de ciné

En 1925, durant le Tournoi International de Moscou, avec d’autres Grands Maîtres de l’époque, il participa au tournage du court-métrage de 19 minutes La Fièvre des Échecs de Vsevolod Pudovkin et Nokolai Schoikovsky, une satire du conformisme idéologique et de la fièvre échiquéenne qui s’empara de la Russie dans les années vingt. Le film associe la fiction avec des scènes réelles du tournoi.


La Fièvre des Échecs de Vsevolod Pudovkin et Nokolai Schoikovsky

Alors que la ville de Moscou accueille un grand tournoi, toute la ville semble gagnée par la fièvre des échecs. Un jeune homme semble particulièrement atteint. Complètement obsédé par le jeu, il joue seul chez lui, a des mouchoirs à carreaux, des chaussettes à carreaux, un béret à carreaux, et une multitude d’échiquiers dans ses poches… Il oublie le rendez-vous que sa fiancée lui avait donné ; arrivant en retard, il semble quand même ne penser qu’aux échecs… Elle le congédie, et va se promener : mais partout les gens ne parlent que d’échecs, ne jouent qu’aux échecs. Frustrée et déprimée du peu d’attention de son fiancé, elle rencontre Capablanca avec des intéressantes conséquences…