Archives de catégorie : Grands Joueurs

Jeunes Maîtres

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Les jeunes Alekhine (21 ans) et Capablanca (25 ans) au cours d’un match d’exhibition en 1913.

Il se rencontreront de nouveau un an plus tard au Tournoi de Saint-Pétersbourg du 21 avril au 22 mai 1914. Ce tournoi célébrait le dixième anniversaire de la Société d’Échecs de la ville. Deux mois plus tard, l’Europe allait sombrer dans la tourmente. Il fut remporté par le champion du monde Emanuel Lasker devant les futurs champions José Raúl Capablanca et Alexandre Alekhine. Voici une de leurs parties du tournoi préliminaire où Capablanca, fidèle à sa théorie de la simplification, « il faut éliminer les feuilles mortes de l’échiquier » disait-il, rudoie le très jeune Alekhine. Modèle d’équilibre, de simplicité et d’élégance, elle donne une fausse sensation de facilité et d’indolence¹. Mais pour cela, Capa restera comme le plus grand génie de l’histoire des Échecs.

¹ Lettres de Cuba

Chaplin et le jeune Reshevsky

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Durant les prises de vue du Kid en 1921, Samuel Reshevsky, âgée de sept ans, visite le studio. Samuel Herman Reshevsky (né Szmul Rzeszewski le 26 novembre 1911 à Ozorków, Pologne, mort le 4 avril 1992 à New York) est un joueur et journaliste échiquéen américain d’origine polonaise. Grand maître international, il fut l’un des meilleurs joueurs américains des années 1930 aux années 1970. Il apprend à jouer aux Échecs à l’âge de 4 ans et rapidement reconnut comme un joueur prodige. À 8 ans, il bat régulièrement des joueurs aguerris et joue des parties simultanées. En novembre 1920, sa famille déménage aux États-Unis dans le but de profiter financièrement du talent de l’enfant. À l’âge adulte, cependant, il refuse de devenir joueur professionnel et s’inscrit à l’Université de Chicago. Il obtient un diplôme en comptabilité et c’est en tant que comptable qu’il subvint financièrement aux besoins de sa famille.

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Samuel Reshewsky au cours d’une simultanée donnée en France en 1920.

Il devait donné une simultanée à l’Athletic Club, contre une vingtaine de forts joueurs, parmi eux, le Dr Griffiths, champion de Californie. Chaplin, dans son autobiographie, le décrit : « Il avait un petit visage maigre et intense avec de grands yeux qui vous fixait agressivement. On m’avait averti qu’il était capricieux et ne disait pas bonjour. Son manager nous présenta en quelques mots, le garçon restant debout, me fixant en silence. Je suis allé à la salle de montage regarder quelque rushs. Un instant plus tard, je me tournai vers lui.

Aimez-vous les pêches ?
Oui, répondit-il.
Eh bien, nous avons un arbre rempli dans le jardin, vous pouvez y grimper et en prendre quelques-unes et m’en ramener une par la même occasion. Son visage s’illumina.
Ooh, bon! Où est l’arbre ?
Carl va vous montrer, dis-je. Quinze minutes plus tard, il revint exalté avec ses pêches. Ce fut le début de notre amitié.
Savez-vous jouer aux Échecs ? demanda-t-il. J’ai dû admettre que je ne savais pas.
Je vais vous apprendre. Venez me voir jouer ce soir. Je joue contre une vingtaine de joueurs en même temps, dit-il avec fanfaronnade.

Il n’était pas nécessaire de comprendre les échecs pour apprécier le drame de cette soirée. Vingt hommes d’âge moyen assis devant leurs échiquiers, de chaque côté d’un grand hall, regardant en silence, certains condescendants, l’étudiant avec des sourires de Mona Lisa. Le garçon était incroyable, et pourtant cela me dérangeait, car je sentais, quand je regardais ce petit visage concentré, passant du rouge au blanc, qu’il payait le prix fort pour sa santé. « Ici ! » appelait un joueur. L’enfant étudiait l’échiquier quelques secondes et jouait son coup abruptement ou bien lançait « échec et mat ! » et un éclat de rire parcourait l’assistance. Je le vis mater en une rapide succession huit joueurs. Ensuite il retourna vers le Dr Griffiths, toujours profondément concentré.

— Vous n’avez encore pas joué ? dit l’enfant impatiemment. Le docteur secoua la tête
Oh, allez, dépêchez-vous ! L’enfant le regarda farouchement.
— Vous ne pouvez pas me battre ! Si vous déplacez ceci, je vais jouer ça ! Il montre une succession rapide de sept ou huit coups .
— Nous serons là toute la nuit, nous allons donc appeler cela un nul. Le Dr Griffiths acquiesça. »

Charles Chaplin

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Alekhine au micro

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En 1938, la BBC réalisa une interview d’Alekhine et fort heureusement pour les amoureux des Échecs, l’enregistrement ne fut pas perdu. Une opportunité fantastique de voyager dans le temps et d’écouter en direct un des plus grands mythes de l’histoire échiquéenne !

Interviewer : Dr Alekhine, maintenant, dites-moi : diriez-vous que le talent échiquéen est inné, ou pensez-vous que l’on puisse devenir un grand joueur d’Échecs par une dure pratique ?
Alexander Alekhine : Non, franchement, je pense que le talent du joueur d’Échecs idéal est inné. Bien sûr, je considère les Échecs comme un art et de la même façon que vous ne pouvez pas devenir un grand musicien ou peintre sans ce talent inné pour la musique ou la peinture, cette même capacité doit être présente pour devenir un joueur exceptionnel. Il y a quelque chose de plus dans un championnat d’Échecs que de simplement suivre des règles quelque peu limitées. Pour jouer excellemment, vous devez posséder une vision. La vision est de la même nature que celle de l’artiste créateur qui élève sa performance hors de la sphère commune.
Interviewer : Oui, bien sûr, mais de même que la vision, je pense que l’excellence aux Échecs a besoin d’une mémoire très bien entraînée également, non ?
Alexander Alekhine : Oh, non ! Contrairement à ce que l’on pense, nous n’avons pas besoin d’une mémoire exceptionnelle. La seule chose à faire est anticiper continuellement.
Interviewer : Il me semble que c’est un jeu parfait pour les optimistes.
Alexander Alekhine : Oui, vous pouvez le dire. Je ne regarde jamais en arrière sur une partie ou un match, mais j’essaie tout le temps de voir comment je pourrais améliorer mon jeu. Dans peu de temps, je jouerai aux Échecs depuis trente ans. Je devins Maître à 16 ans, savez-vous ?
Interviewer : 16 ans ? Cela est incroyable !
Alexander Alekhine : Oui. Puis j’ai gagné ensuite la coupe du Tsar que j’ai toujours gardée. Je suis autorisé à la faire sortir. En fait, c’est la seule chose qui m’a permis de sortir de Russie en 1921. Mais, même cette expérience de 30 ans, ne m’a pas encore tout appris ce que je devrais savoir sur ce jeu.
Interviewer : Eh bien, je suppose que maintenant, Dr Alekhine, vous devez connaître toutes les réponses.
Alexander Alekhine : Oh non, croyez-moi, une vie ne suffit pas pour tout apprendre sur les Échecs. Si cela était, j’arrêterais de jouer complètement. La technique, oui, elle peut être maîtrisée. Mais il y a toujours tellement plus à savoir sur l’art actuel du jeu. Ainsi, par exemple, prenez mon adversaire dans le dernier match, le Dr Euwe. Il est considéré comme étant l’un des experts dans le jeu d’ouverture. Et malgré tout, dans notre dernière partie, sa position était perdue après déjà cinq coups. Donc, voyez-vous, chacun de nous a beaucoup à apprendre.
Interviewer : Oui, oui. Mais ne trouvez-vous pas que ce championnat implique une grande quantité de stress mental ?
Alexander Alekhine : Le stress mental, non. Mais il y a une tension nerveuse, et aussi physique. Il est indispensable de se préparer physiquement pour un tel match, car ce que vous devez réaliser exige une grande quantité d’énergie. Pour moi, je me prépare toujours en menant une vie campagnarde tranquille et saine. Et je me détends, vous pouvez rire, en jouant au ping-pong.
Interviewer : [Rires]
Alexander Alekhine : Oui, au ping-pong. C’est un de mes plus grands passe-temps.
Interviewer : Mais, euh, vous n’avez pas d’ambitions pour le titre mondial de ping-pong ? N’est-ce pas ?
Alexander Alekhine  : Oh, pas du tout. Je vais me concentrer bien évidemment sur la défense de mon titre aux Échecs. Et maintenant, je vais partir avec mon épouse pour l’Amérique du Sud pour organiser le prochain match.
Interviewer: Eh bien, je vous remercie beaucoup, M. Alekhine et bonne chance !


Interviewer : Now Dr. Alekhine, tell me, would you say that chessplayers are born, or do you think a great chessplayer can be made by hard practice?
Alexander Alekhine : No, frankly, I think the ideal chessplayer is born. Of course, I look upon chess as an art, and just as you cannot make a great painter or a musician, unless the gifts of painting or music are innate in a person, so also I believe that for anyone to become outstanding at chess the ability must be born with the player. There is something much more in championship chess than just following the somewhat limited rules of the game. To play a really good chess, you must have vision. Vision is something of the same way that a creative artist must have if he would lift his performance out of the common realm.
Interviewer : Well, of course, as well as vision, I expect first class chess needs a very well trained memory too, doesn’t it?
Alexander Alekhine : Oh, no. That is where chess is just unlike bridge. One does not require an, uh, an outstanding memory. Look forward all the time is the thing to do.
Interviewer : Sounds to me like the perfect game for optimists.
Alexander Alekhine : Yes, you might say so. I never look back on a game or a match but try all the time to see how I may improve my play. Soon, I shall have been playing [?] chess for 30years. I became a chess master, you know, at 16.
Interviewer : 16? That’s amazing!
Alexander Alekhine : Yes. I won then the vase of the Tsar which I still am keeping. It was…, I was allowed to bring it out. As a matter of fact, it was the only thing I was allowed to bring out of Russia in 1921 when I left. But even my 30 years experience has not yet taught me all I should know of chess.
Interviewer : Well, I suppose by now Dr. Alekhine, you must know all the answers, as they say.
Alexander Alekhine : Oh no, believe me, a lifetime is not enough in which to learn everything about chess. If it were, I should soon be getting ready to stop playing altogether. The technique, yes, that can be mastered. But there is always so much more to know about the actual art of the game. So for instance, take my opponent in the last match, Dr. Euwe. He’s considered as being one of the outstanding experts in the opening play. And even being that, in our last match, in one game, he got a lost position after already five moves. So you see, every one of us has quite a lot to learn.
Interviewer : Yes, yes. But do you find that playing championship chess involves a great amount of mental stress?
Alexander Alekhine : Mental stress, no. But there is a nervous strain, and also physically [?] It is very necessary to prepare oneself physically for a contest, for as you must realize, it demands a great amount of energy. For myself, I prepare always for a match by leading a quiet, healthy, country life. And I relax, you may laugh, by playing ping pong.
Interviewer : [Laughs]
Alexander Alekhine : Yes, ping pong. It is just one of my biggest hobbies.
Interviewer : But, uh, you have no ambitions for the world ping pong title, have you?
Alexander Alekhine : Oh, not at all. I must concentrate of course in defending my chess title. And now soon I am off with my wife for South America to arrange for the next world contest to be held there.
Interviewer : Well, thank you very much Dr. Alekhine and all the best of luck.

Échecs et Folie : Paul Morphy

reuben_fineReuben Fine, joueur d’Échecs américain et auteur de plusieurs livres sur le jeu, évoque Paul Morphy. Fine, faisant partie de l’élite mondiale dans les années 1930 et 1940, il abandonna la compétition échiquéenne après la Seconde Guerre mondiale pour se concentrer sur la psychologie et la psychanalyse. Voici un extrait, concernant Morphy, de son ouvrage (que j’ai traduit de l’italien) : La Psychologie du Joueur d’Échecs (The Psychology of the Chess Player). En 1956, il rédige Psychoanalytic Observations on Chess and Chess Masters, un article qui constitue le point de départ du livre. Cet ouvrage s’attarde à la psychologie du joueur d’Échecs, selon une perspective psychanalytique.

« Paul Morphy (1837-1884) attira l’attention des  psychiatres de la psychose de l’âge adulte. Il fit l’objet d’une étude de Ernest Jones. Né à la Nouvelle Orléans, le 22 juin 1837, son père était de souche espagnole irlandaise, sa mère d’origine française. À dix ans, il apprend à jouer avec son père et réussit, à douze, à battre son oncle paternel qui était alors le meilleur joueur de la Nouvelle  Orléans. Il se consacre à ses études jusqu’en 1857 et déménage à New York où il remporta facilement le premier prix dans la Ligue américaine. Pour la première fois, l’année suivante, il se rend à Londres et à Paris, où vivent, à ce moment-là, les plus grands maîtres et défait tous ses rivaux, y compris Adolf Anderssen. Seul Staunton refuse de le rencontrer, malgré tous ses efforts pour organiser un match. Il retourne à la Nouvelle Orléans d’où il lance un défi mondial, concédant un avantage. Comme il n’obtient aucune réponse, il arrête là sa carrière qui n’aura duré que dix-huit mois, et seulement six mois d’exhibitions publiques. Après la retraite (à l’âge de vingt et un ans !), il exerce comme avocat — son père était juge —, mais sans succès. Peu à peu, il s’enferme dans un état d’isolement et d’excentricité qui aboutit à une forme de paranoïa incontestable. Il décède subitement à l’âge de 40 ans de congestion cérébrale, sans doute d’apoplexie, comme son père avant lui.

Morphy folie
Paul Morphy affrontant Jacob Loewenthal en 1858.

De la maladie de ses dernières années, Jones a rapporté ces symptômes : il se croyait persécuté, les gens voulaient lui rendre la vie impossible, faisant une fixation sur le mari de sa sœur, administrateur des biens paternels, qu’il soupçonnait de vouloir le spolier. Morphy le défia en duel, puis le poursuit en justice, se consacrant pendant des années à préparer le procès, mais ses accusations furent jugées sans fondement. Il pensait aussi que les gens, en particulier son frère,  essayaient de l’empoisonner et, pendant un temps, refuse de prendre de la nourriture autre que celle préparée par les mains de sa mère ou d’une sœur célibataire. Une autre de ses fixations était que son beau-frère et un de ses amis proches, Binder, conspiraient en vue de détruire ses vêtements auxquels il  tenait et de le tuer. Un jour, il se rend dans le bureau de ce dernier et l’attaque de manière inopinée. Apparemment, dans la rue, il ne cessait d’épier les visages des femmes charmantes rencontrées. Il avait aussi l’habitude d’arpenter sa véranda déclamant ces paroles:  “Il plantera la bannière de Castille sur les murs de Madrid au cri de Ville gagnée, et le petit Roi s’en ira tout penaud”. Tous les jours à midi, impeccablement habillé, il faisait une promenade, après quoi il se cloîtrait à la maison jusqu’au soir, puis le soir venu, se rendait à l’opéra sans jamais manquer une représentation. Il ne voulait voir personne à l’exception de sa mère et se mettrait en colère si elle se hasardait à inviter des amis intimes. Deux ans avant sa mort, on lui demanda la permission d’écrire une biographie sur sa vie dans un répertoire des hommes les plus illustres de la Louisiane. Il répondit avec indignation que son père, Alonso Morphy juge à la Haute Cour de la Louisiane, avait laissé à sa mort la somme de 146 162,54 $ et que lui, Morphy,  n’avait jamais exercé de profession et donc n’avait rien à faire dans de telles biographies. La fortune de son père était le constant objet de ses conversations et la moindre allusion au jeu d’Échecs l’irritait. À ce stade, il est naturel de se demander s’il y avait une relation entre le génie de Morphy pour les Échecs et sa psychose. Jones donne la plus haute importance au refus de Staunton de jouer contre lui. Staunton était pour lui l’image du père suprême et le vaincre signifiait non seulement pour lui tester sa capacité à jouer, mais, inconsciemment, beaucoup plus.  Staunton, refusant de le rencontrer devant l’échiquier, lui lançant des attaques futiles et malveillantes provoqua la faille psychologique et Morphy, alors, abandonne le “mauvais chemin” de ses activités échiquéennes. C’était comme si le père avait démasqué ses mauvaises intentions et, en guise de représailles, avait adopté cette attitude hostile envers lui… »

Le petit roi s’en ira tout penaud

Échecs et Folie

échecs folie

Né à La Nouvelle-Orléans en 1837, Paul Morphy s’imposa en quelques mois comme l’un des plus extraordinaires champions qu’ait connu le jeu d’Échecs ; en 1857, il remporta le premier championnat des États-Unis et, au cours des deux années suivantes, il rencontra en Europe tous les forts joueurs de l’époque, dont il triompha de superbe manière, faisant montre d’une profondeur de conception et d’un niveau de jeu très en avance sur son temps. Seul l’Anglais Howard Staunton se déroba à un match contre le jeune américain. Le Chess Monthly, en décembre 1857, affirmait que « son génie, sa modestie et sa courtoisie l’ont rendu agréable à toutes les personnes rencontrées ». En 1859, ce dernier lança un défi aux joueurs du monde entier, défi que nul ne releva, et il abandonna alors la pratique du jeu de haute compétition.

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The Louisiana Retreat à la Nouvelle Orléans

C’est plusieurs années plus tard, vers la quarantaine, que les troubles mentaux apparurent. Il accusait sans raison son beau-frère de tenter de le spolier de son héritage, le provoquant en duel. Morphy était un bon épéiste et il faut dire que le duel, dans ces années-là et dans la culture créole, était encore un moyen pas si extraordinaire de résoudre un conflit. Craignant l’empoisonnement, il refusait toute nourriture qui n’avait pas été préparée par sa mère ou sa sœur. Déprimé, Morphy passait son temps à déambuler dans le quartier français de la ville, parlant avec des personnes imaginaires, agressant à plusieurs reprises ses amis. Sa famille se résout à le faire interner au Louisiana Retreat, établissement pour les faibles d’esprit comme il était dénommé alors. Les soins eurent sans doute qu’une efficacité modérée, car il continua à manifester des peurs irraisonnées envers les barbiers qu’il soupçonnait de vouloir lui trancher la gorge et on le vit souvent quitter leurs boutiques brusquement, en proie à une grande terreur, le visage encore couvert de mousse. Le tableau clinique, ainsi que l’âge d’apparition des troubles, laisse croire que Paul Morphy sombra peu à peu dans un délire paranoïaque.

La Peste Noire

Joseph Henry BlackburneUn des personnages le plus curieux de l’histoire de notre jeu fut sans doute Joseph Henry Blackburne (1841-1924). Homme de caractère fort et changeant, passant de l’irritation à la dépression très facilement, acteur d’une série d’anecdotes qui lui valut le surnom de La Peste Noire ! Pour en avoir une idée, il suffit de dire que, après avoir perdu un match contre Steinitz, il se jeta par la fenêtre par désespoir d’avoir perdu. La bonne nouvelle était que l’on était au rez-de-chaussée, l’événement n’eut donc pas des conséquences funestes. Une autre anecdote afin d’évaluer l’autre extrémité de sa personnalité fantasque : au cours d’une simultanée donnée à l’Université de Cambridge, les étudiants pensèrent qu’il serait plus facile à battre en laissant une bouteille de whisky et un verre à chaque extrémité de la table. À la fin de la session, Blackburne avait bu les deux bouteilles et remporté tous les matchs en un temps record.

Une autre anecdote, probablement apocryphe, raconte que dans une simultanée, concentré et nerveux, il boit le verre de whisky de l’un des participants. Après le match, il déclare que son adversaire lui ayant mangé un pion « en passant » et que, incidemment, il avait, lui, bu son whisky « en passant ». Toujours, il a soutenu la théorie selon laquelle boire du whisky améliorait la qualité de jeu parce que « l’alcool éclaircit l’esprit. » Fidèle à ses idées, toute sa vie, il a tenté de prouver cette théorie toutes les fois qu’il le pouvait par des cuites sévères, qui furent nombreuses durant ses 83 années de vie.

Voici la partie Zukertort – Blackburne « L’immortelle » Londres, 1883 où Blackburne ne s’était sans doute point assez éclairci l’esprit :

Joseph Henry Blackburne

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Les Blancs au trait. Que joueriez-vous ? Un clic pour la partie. 

Johannes Hermann Zukertort 

Les Échecs, un jeu de gentilshommes…

Du moins, nous essayons de le croire. Cependant, même les meilleurs joueurs n’ont pas toujours résisté à violer les règles les plus élémentaires de la courtoisie. Serrer la main en début et en fin de partie, ou quitter le jeu en le faisant savoir semble le minimum.

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Wilehlm Steinitz                                                                                              Curt von Bardeleben

Ce que, apparemment, oublia Von Bardeleben dans la fameuse partie contre Steinitz, qui reçut le prix de beauté du tournoi de Hastings en 1895. Le fondateur des Échecs modernes, bien que d’un âge avancé, calcule une combinaison magnifique commençant par un sacrifice de qualité qui ne peut s’accepter et provoquant le long voyage du roi noir vers la mort !

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La combinaison commença par Ng5. Cliquez sur le diagramme pour voir la partie.

À ce moment, Von Bardeleben prenant conscience de la déroute inévitable, quitte la table de jeu sans un mot et ne revint pas. Steinitz, ne croyant pas à une telle attitude, attend un long moment, puis devant le regard émerveillé des spectateurs, montre le final de cette magnifique combinaison. Applaudissements pour Steinitz et humiliation pour Von Bardeleben !

Les Échecs : pure logique mathématique ?

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Les Échecs ne sont pas le champ de l’intelligence, du talent, de l’imagination, mais tout bêtement celui de la pure logique mathématique.

Françoise Giroud

François Giroud semble avoir la dent dure avec nos génies échiquéens. C’est le danger d’une citation hors de son contexte. Le propos de cette grande dame est moins violent, car elle écrit dans La rumeur du monde, Journal 1997 et 1998 : « Mauvaise nouvelle : Deeper Blue, l’ordinateur, a battu Kasparov aux Échecs. Cela est bien triste. Ainsi, les Échecs ne sont pas le champ de l’intelligence, du talent, de l’imagination, mais tout bêtement celui de la pure logique mathématique. Et là l’ordinateur, qui est bête a été le plus fort.

Il paraît que Kasparov n’était pas dans son assiette. Tout de même… Quelle chute ! Comment se consoler ? En pensant que Deeper Blue, ce sont des hommes qui l’ont fabriqué. En ce sens, sa victoire est une victoire humaine, non celle de la machine ».

« Aucun ordinateur ne me battra ! » avait dit Garry en 96. « Si je perds, cela signifie que les ordinateurs nous menacent désormais dans les dernières sphères qui étaient sous contrôle humain, comme l’art, la littérature ou la musique ».

Deep Blue avait été renforcé après le match de l’année précédente contre Kasparov et officieusement surnommé Deeper Blue. Le score était à égalité à 2 ½ – 2 ½ : Kasparov avait gagné la première partie, perdu la seconde (après avoir abandonné dans une position nulle), et annulé les parties 3, 4 et 5 (après avoir eu des positions avantageuses dans les trois).

Voici la sixième et dernière où Kasparov ne résiste que 19 coups dans une partie d’à peine plus d’une heure. Cette victoire, où un ordinateur pour la première fois battait un champion du monde en titre dans un match, attira beaucoup l’attention des médias.

En 1997, explique Pierre Nolot,  Kasparov dans le monde, a perdu en jouant très en dessous de son niveau. Il a concédé une partie qui aurait fini en match nul, et dans la dernière partie, il a tellement mal joué que des rumeurs ont courru l’accusant d’avoir perdu intentionnellement, ce qui est peu probable vu son ego. Dépité par sa défaite, Kasparov a insulté les concepteurs de Deep Blue en les accusant d’avoir triché. Pour lui, il était inconcevable de perdre face à une machine ; il a même sous-entendu que c’était Karpov, caché quelque part, qui jouait contre lui. Les ingénieurs d’IBM ont tout arrêté, et ça a été la fin des grands matches entre l’homme et la machine.

Auto-adoration

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Siegbert  Tarrasch (1862-1934)

Jusqu’à ce point, les blancs ont suivi une analyse très connue. Mais maintenant, ils ont fait une erreur fatale : ils ont utilisé leur propre cerveau.

Siegbert Tarrasch

« La force du Dr Tarrasch ou sa faiblesse si l’on veut, écrivait Emanuel Lasker dans le Lasker’s Chess Magazine de janvier 1906 — est son amour-propre prononcé. Sans lui, il aurait été un joueur d’Échecs très médiocre ; doué à un degré anormal, il est devenu un géant. Son amour-propre était tel qu’il se devait d’exceller dans quelque chose. Les Échecs étaient pour lui le moyen le plus facile. C’est un passionné de ce jeu, mais, plus particulièrement de son propre jeu. Il a écrit deux livres et en rédige un troisième — tous trois sur lui-même, ses victoires, ses opinions, sa vie et son évolution. Son style est divertissant et plein d’esprit. Mais sa naïve auto-adoration influe souvent sur son jugement sur les hommes, les affaires et même les positions d’Échecs.

Il n’y a pas de parties jouées en ce bas monde par n’importe qui, sauf celles, bien évidemment, du Dr Tarrasch, dans lesquelles il n’a pas signalé une erreur, ou une route plus rapide vers la victoire, ou une amélioration d’un certain type. Dans ses critiques, sa personnalité doit être prédominante. C’est la grande faiblesse de son jugement. Dans sa vie personnelle, il est, comme beaucoup d’Allemands des classes supérieures, toujours correct. Pour être correct, en Allemagne, le comportement d’un homme, dans le jugement de ses voisins, doit-être toujours bon et digne de son rang. Pour être correct, il faut être guidé par l’opinion des autres ; il faut être sans code moral ou éthique personnelle, mais annexer ceux de son entourage. Dans son habillement, dans ses paroles et ses actes publics, le Dr Tarrasch est toujours correct ».

Deux fous gagnent, jamais trois !

Deux fous gagnent, jamais trois
Alexandre Alekhine vers 1926, photographié par Man Ray.

Deux fous gagnent, mais jamais trois.

Alexandre Alekhine

Question folie, notre vieux Alekine en connaissait un rayon. Excentrique et alcoolique impénitent, ont le découvrit, peu de temps avant une de ces parties de championnat du monde contre Max Euwe en 1935, gisant ivre mort, dans un champ voisin. Quelques jours plus tard, devant donner une exhibition en simultanée, il se présenta si cuité qu’il commença par uriner devant ses adversaires. La simultanée fut annulée devant une si lamentable exhibition.

Bien évidemment, dans de telles conditions, il perdit son titre pour le récupérer en 1937. Sans doute, fut-il un peu moins fou. Voici la partie qui fit basculer ce second match :