Archives de catégorie : Grands Joueurs

Olga Chagodaev parle de son époux

« Capablanca ne travaillait jamais les Échecs. La première fois que je le vis travailler, ce fut dans les derniers mois de sa vie, quand on lui demanda de parler sur le jeu pour les auditeurs d’une radio d’Amérique du Sud. Il commença, alors, à préparer les leçons. Il souhaitait être parfait en tout et il l’était en réalité. Son premier amour fut le bridge. L’intéressait également le tennis et le golf. Il était très beau et on l’appelait Valentino. À cette époque, l’on disait que les trois hommes les plus élégants du monde étaient Ramon Novarro, Valentino et Capablanca… Cependant, il restait un homme modeste. Toutes les femmes du monde le harcelaient, mais je n’avais pas de raison d’être jalouse, parce qu’il était sincère et loyal avec moi…

olga chagodaev capablanca

Nous nous rencontrâmes peu après qu’il ait perdu le titre de champion du monde dans le match contre Alekhine. Il me disait souvent en ce temps : « Je suis toujours le meilleur du monde. » Et c’est vrai qu’il gagnait tous les tournois européens et je crois qu’il aurait récupéré le titre s’il n’était tombé malade. Nous vivions dans la 57e Avenue à New York dans un appartement petit, mais très coquet. Cet appartement situé pas très loin du Manhattan Chess Club lui plaisait beaucoup ».

Propos recueillis pas D. Bjelica

Esprit de Contradiction

contradiction-steinitzAux Échecs, l’esprit de contradiction est souvent fécond. C’est en contestant les idées reçues que Steinitz a fait faire tant de progrès à la théorie échiquéenne. Il fut le premier à imaginer que l’on puisse jouer d’une manière négative, c’est-à-dire de contrecarrer les intentions de l’adversaire avant même de songer soi-même à attaquer. Si cela peut sembler banal aujourd’hui, c’était inconcevable à l’époque. Mais pour cette boule de nerfs aux insomnies fréquentes, la vie n’était pas toujours facile. Steinitz était parfaitement conscient de sa fragilité émotionnelle et quelques crises l’incitèrent même à se faire soigner. Il suivit des traitements hydrothérapiques, à base de bains froids.

L’agacement de ses contemporains était amplifié par son orgueil démesuré. On raconte que dans sa jeunesse, au club de Vienne, il jouait un jour contre un puissant banquier de la ville nommé Epstein. Une dispute s’engagea à propos d’un coup. Epstein lui dit alors :

Comment osez-vous me parler ainsi ? Ne savez-vous pas qui je suis ? Sur quoi Steinitz répliqua :
Oui, vous êtes Epstein le financier. Mais ici, c’est moi qui suis Epstein !

Enfin, pour rester dans les anecdotes, les Cahiers de l’Échiquier Français de 1925 relatent la suivante à propos des éventuelles tricheries possibles aux échecs. Steinitz était opposé à un amateur pour jouer quelques parties légères. Pendant le jeu se produisait un phénomène bizarre son adversaire tendait le bras pour jouer une pièce, en l’occurrence un mauvais coup. Mais au dernier moment, comme arrêté par un signe des dieux, sa main était freinée, sa décision changée, et il effectuait un coup bien meilleur. Comme la scène se répétait plusieurs fois, Steinitz flaira la machination, et il observa autour de la table. Un spectateur, assis bien sagement à côté de son adversaire, suivait attentivement la partie. Quand ce fut le tour de l’amateur de jouer, Steinitz regarda discrètement et s’aperçut qu’avant qu’il n’ait eu le temps de jouer son mauvais coup, son collègue approchait son pied et administrait une légère pression sur celui de l’amateur. Steinitz, qui possédait quand même un certain humour, comprit la réaction à adopter. À lui de jouer maintenant. Il fit volontairement la grosse bourde, plaçant carrément sa dame en prise. Surpris, mais content de pouvoir enfin gagner une partie, l’amateur avança sa main. Mais, sous la table, le pied de Steinitz faisait son travail. On peut imaginer le regard interrogateur que l’amateur a dû envoyer à son ami, et la gêne de celui-ci. Extraits tirés du livre La fabuleuse histoire des champions d’Échecs de Nicolas Giffard.

Recette Miracle

Carlos Torre RepettoLe jeune Maître mexicain Carlos Torre Repetto jouait son premier tournoi international et l’appariement de la première ronde ne l’oppose à rien de moins qu’à Alekhine. Le voyant préoccupé, le Dr Tarrasch lui dit :
Mon jeune ami, voulez-vous savoir comment vaincre Alekhine et gagner toutes les autres parties ?
Le jeune homme désir ardemment connaître un tel secret et Tarrasch lui propose une petite promenade, parlant de choses et d’autres, mais sans évoquer son extraordinaire méthode. Sur des charbons ardents, Torre le presse de lui révéler le secret de la victoire. Et Tarrasch de dire :
L’unique chose que vous avez à faire est d’observer une règle bien simple : jouez toujours le meilleur coup !

Je ne sais si cette rencontre avec Alekhine fut au tournoi de Baden Baden en 1925, mais si c’est le cas, le conseil du Dr Tarrasch fut suffisamment efficace pour lui permettre la nulle :

Une vie étrange que la vie de Carlos Torre Repetto, né dans le Yucatan en 1904 et mort, obscur maître d’Échecs, dans la pauvreté en 1978. Torre arrête les Échecs en 1926, à l’âge de 22 ans, après seulement deux années en professionnel et promettant d’être un challenger sérieux pour le prochain Championnat du monde. Jouant contre trois champions, Alekhine, Capablanca et Lasker, Torre obtient un score positif (+1 =2). Il reçut rétrospectivement le titre de grand maître international de la Fédération internationale des échecs en 1977 pour ses résultats des années 1920.

Remotivation

Rudolph Spielmann

Lorsque Rudolph Spielmann perdait ses parties, il avait l’habitude de sombrer dans un complet découragement. Cela lui arriva ainsi à Carlsbad en 1923. Dans la troisièmement ronde, il battit Reti, mais il perdit la quatrième contre Rubinstein et commença à tout perdre.

Un soir, Reti le culpabilisa : « Mon vieux Spielmann, vous qui êtes l’un des plus grands joueurs d’attaque de tous les temps, je me sens presque enclin à me demander si c’était joli de votre part de m’avoir battu si brillamment à la troisième ronde pour ensuite si simplement faire cadeau de mes points à mes concurrents ! »

Cela du émouvoir Spielmann qui assura :

Bon, demain, je vais gagner ! Ce qui étonna beaucoup Reti.
Mais vous jouer contre Alekhine !
Cela ne fait rien.
Et vous avez les noirs !
D’autant mieux.

Reti ne fut pas convaincu et pensa sincèrement que Spielmann allait se faire massacrer. Ce qui donna cette partie :

Rudolf Spielmann, né en 1883 à Vienne et mort le 20 août 1942 à Stockholm, était surnommé « le maître de l’attaque » et « le dernier chevalier du gambit du roi ». Par son jeu, ponctué de sacrifices et de thèmes nouveaux, il imposait à son adversaire de jouer pour le gain. Lors du tournoi de Carlsbad, aucune de ses parties ne s’est terminée par une nulle. « Un bon sacrifice n’est pas nécessairement celui qui est correct, mais celui qui laissera votre adversaire ahuri et confus », disait-il. Pragmatique, il conseillait : « Ne cherchez pas toujours et objectivement le meilleur coup. Il n’existe pas. Tout cela est question de goûts. Cherchez simplement celui qui vous convient ».

Tronches d’Échecs

David Friedmann
David Friedman travaillant au fusain, en 1964, sur un dessin intitulé « Libération ? », de la série « Parce qu’ils étaient juifs ! »

David Friedmann est né en 1893, à Mährisch Ostrau, maintenant Ostrava en République tchèque. À l’âge de dix-sept ans, il se hasarda à Berlin, à étudier la peinture avec Lovis Corinth et les arts graphiques avec Hermann Struck. Au cours de la Première Guerre mondiale, Friedmann a servi principalement comme artiste militaire dans l’armée austro-hongroise. Friedmann était un peintre reconnu pour ses portraits tirés de la vie. Il perfectionna sa technique tout en travaillant comme artiste indépendant pour les grands journaux de Berlin, produisant des centaines de portraits de personnalités célèbres contemporains.

Son talent pour le portrait a joué un rôle central tout au long de sa carrière et lui a sauvé la vie pendant l’Holocauste. La famille Friedman fut déportée en octobre 1941 de Prague au ghetto de Lodz en Pologne. Ses esquisses des leaders du ghetto en échange de provisions sauvèrent sa vie et celle de sa famille.

En 1923, il apprend qu’un important tournoi aura lieu dans sa ville. Il rencontre Emanuel Lasker qui s’enthousiasme pour cette idée de publier un portfolio de 14 portraits de grands maîtres.



L’esprit de Bobby Fischer

Beaucoup de joueurs ont espéré comprendre comment opérait l’esprit de Bobby pour l’appliquer dans leur propre approche du jeu. Cependant dans ses interviews et ses livres, Fischer ne révèle rien de plus inhabituel dans sa pensée que sa tendance à être terre-à-terre au point de manquer totalement de tact et sa précision paranoïaque à propos de ses erreurs.

Certains professeurs de Bobby ont évoqué le niveau très élevé de son QI (180) testé durant ses années lycée au Erasmus Hall de Brooklyn. D’autres professeurs l’ont revu largement à la baisse. Ce chiffre est sans doute irréaliste. Le manque apparent de réalisations intellectuelles de Fischer, en contraste avec les champions du passé, semble allez à l’encontre un QI élevé incroyable. Il est même considéré par beaucoup comme une sorte d’idiot savant.

intelligence bobby fischer

En 1963, Fischer remporte le New York State Open Championship à Poughkeepsie. « Au cours de la dernière ronde, j’ai joué, écrit Frank Brady, une finale compliquée contre Frank S. Meyer, qui devint plus tard le rédacteur en chef du National Review. Fischer, sur le chemin des toilettes, s’arrête brièvement à ma table — pour peut-être cinq secondes — puis s’en va. Quelques mois plus tard, il me rend visite à mon bureau, alors situé au Marshall Chess Club.

Au fait, comment ta partie s’est terminée ? me demande-t-il.
J’ai gagné, mais avec difficulté !
As-tu joué b5 ?

Je ne pouvais pas me rappeler ce que j’avais joué. Il a immédiatement mis en place la position exacte pour m’aider à me souvenir et ensuite m’a montré la variante que j’aurais dû jouer pour obtenir la victoire de façon beaucoup plus économique. Non seulement, il se souvenait de la position, mais aussi de l’analyse rapide qu’il avait effectuée au pied levé quelques mois plus tôt. »

Ces anecdotes montrent à quel point Fischer pouvait voir vite et loin. Les Maîtres qui ont pu blitzer avec lui affirment qu’à l’analyse Bobby, en une ou deux secondes, pouvait voir trois ou quatre coups en avance dans n’importe quelle situation. S’il étudiait la position quelques secondes de plus, il pouvait voir cinq ou six coups à l’avance. De temps en temps, pour s’amuser contre de forts joueurs, il mettait une minute à sa pendule contre dix pour ses adversaires et il gagnait invariablement avec du temps de reste.

intelligence bobby fischer

Plus remarquable encore est le fait que Fischer se souvenait de ses blitz. À l’issue d’un championnat du monde de blitz à Hercegnovi (Yougoslavie) en 1970, Fischer jouait de mémoire et à toute allure, ses vingt-deux parties (plus de 1000 coups) ! Et juste avant son match historique avec Taimanov, à Vancouver, en Colombie-Britannique, Fischer rencontrant le joueur russe Vasiukov, lui montra une partie de blitz qu’ils avaient joué à Moscou quinze ans auparavant.

L’esprit de Bobby Fischer

Il n’y a probablement aucun autre sujet qui intrigue autant les joueurs d’Échecs que le mécanisme de l’esprit de Bobby Fischer. Parmi les champions du monde du passé et malgré les tentatives de la presse généraliste de les présenter comme des êtres bizarres, égoïstes, renégats monomaniaques, vivants en dehors de la société, il y a toujours eu une forte relation entre leurs talents démontrables dans d’autres domaines intellectuels et leur compétence suprême aux Échecs. Lasker était un mathématicien doué, philosophe et ami d’Albert Einstein. Alexander Alekhine s’arrêta au milieu de sa quête du Championnat du monde pour préparer un diplôme en droit à la Sorbonne et était un écrivain prolifique en plusieurs langues. Mikhaïl Botvinnik fut ingénieur et pionnier dans le domaine des logiciels d’Échecs. Capablanca était diplomate, certes honoraire, mais néanmoins efficace. Euwe était professeur de mathématiques et président de la FIDE.

À première vue, cependant, il semble que Bobby Fischer, en rupture avec les modèles du passé, eut peu d’autres compétences que sa capacité à jouer aux Échecs. Paradoxe ? Comment pouvait-il jouer avec un tel brio ? Son intelligence était-elle vraiment aussi élevée ? Sa mémoire était sans doute phénoménale, pour preuve cette anecdote :

bobby fischer intelligence
Harry Benson – A Horse Kissing Bobby Fischer, Iceland, 1972*

Avant de jouer le match avec Spassky à Reykjavik, en 1972, Fischer visite l’Islande pendant quelques jours pour s’imprégner de la terre islandaise. Un matin, il téléphone à son vieil ami, le grand-maître Frédéric Olaffson. Olaffson et sa femme sont absents et une petite fille répond au téléphone. Fischer demande :

M. Olaffson, s’il vous plaît. La fille d’Olaffson explique, en islandais, que ses parents sont hors de la maison et qu’ils reviendront en début de soirée pour le dîner. Fischer ne comprend pas un traître mot et raccroche en s’excusant. Plus tard ce jour-là, discutant avec un autre joueur islandais, Fischer raconte sa déconvenue du matin :

Cela ressemblait à une petite fille au téléphone, a-t-il dit. Il répète ensuite chaque mot islandais tel qu’il les avait entendus au téléphone, en imitant les sons avec une inflexion parfaite, si bien que l’Islandais put lui traduire le message mot pour mot.

* « Boby et moi, raconte le photographe Harry Benson, marchions dans les champs de lave à 3 heures du matin, sous le soleil de minuit. Il n’y avait qu’une heure d’obscurité chaque nuit. Une nuit, plusieurs chevaux vinrent vers nous. Bobby était un peu inquiet jusqu’à ce qu’un cheval blanc s’approche de lui et frotte sa joue contre la sienne :
— Il m’aime, Harry, il m’aime vraiment ! dit Bobby surpris. »

Paul Morphy vs Mephistopheles

Paul Morphy
Die Schachspieler (1831) de Friedrich Moritz Retzsch (1779 – 1857)

Peut-être connaissez-vous ce tableau Die Schachspieler de Friedrich Moritz Retzsch, peintre et dessinateur allemand, illustrant le thème familier d’une partie d’Échecs avec le Diable. Il fut le point de départ d’une anecdote concernant le génial Paul Morphy. Paul se trouvait à Richmond, en tant qu’officier d’état-major du général Beauregard en 1861 en pleine guerre de Sécession. Le conflit emplissait les esprits, mais il faut sans doute plus qu’une guerre pour chasser les Échecs de la pensée d’un joueur et l’arrivée de Morphy fit sensation dans la ville. Un dîner est organisé en son honneur.

L’attention de Paul est attirée par une reproduction du tableau qui trône en bonne place dans le salon de son hôte. Il représente un jeune homme jouant son âme dans une partie contre le Diable. Les pièces de Méphisto représentent les vices, les pièces blanches, bien évidemment, les vertus. Hélas ! il n’en reste plus guère au malheureux jeune homme et le Diable jubile, se régalant, par avance de l’âme du pauvre garçon désespéré. À la fin du souper, Morphy s’approche du tableau, l’étudie intensément, puis se tournant vers son hôte dit modestement :

Je crois que je peux prendre le côté blanc et gagner !
Mais c’est impossible ! lui fut-il rétorqué. Même vous, M. Morphy, vous ne pouvez sauver la partie.
Si, je crois que je le peux, répond-il tranquillement. Apportez un échiquier et essayons !

Un échiquier est apporté, les pièces placées, la société s’agglutine autour, profondément intéressée par le résultat. À la surprise de tous, la victoire est arrachée au diable et le jeune homme sauvé ! Pensant qu’une erreur a été commise, chaque gentleman présent s’essaie à la position diabolique, mais Paul Morphy trouve pour chacun d’eux le coup gagnant. La position pourrait être reconstituée ainsi :

Paul Morphy

Un clic pour la solution :

Preuve, s’il en fallait, qu’il n’est pas simple de lutter contre le Diable et que, même Morphy, y perdit son âme. C’est d’autant plus vrai, qu’à cette époque, à son retour d’Europe, la sienne battait la campagne pendant que le génie déambulait sous sa véranda en déclamant : « il plantera la bannière de Castille sur les murs de Madrid au cri de ville gagnée, et le petit Roi s’en ira tout penaud ». Voir à ce sujet Échecs et Folie.

« Voilà une jolie anecdote, écrit A. Galbreath, et je ne voudrais pas enlever la moindre feuille à la couronne de gloire de Morphy, mais la vérité historique doit être préservée. Morphy ne fut jamais un officier du Général Beauregard, ni d’ailleurs incorporé dans l’armée confédérée. Dans cette période mentionnée, Morphy commençait à souffrir de cette maladie qui finalement allait le détruire et l’une de ses remarquables particularités était son aversion pour les Échecs. Il ne pouvait pas supporter d’y jouer ou d’en parler, à l’exception de quelques personnes intimes ».

Une nouvelle fois, une anecdote enjolivée par le temps et relevant plus de la légende que de la vérité historique.

Une simultanée de Capablanca

Dans la nuit du 15 au 16 mai 1922, Capablanca donne une simultanée à Paris : « Le jeu d’échecs prête à une multitude de combinaisons fort subtiles. Aussi considère-t-on comme un prodige l’homme capable de conduire simultanément quarante parties d’échecs contre quarante adversaires qualifiés, et d’en gagner trente-huit », pouvait-on lire dans Le Gaulois. Il ne perdit qu’une partie contre Édouard Pape, ne fit qu’un match nul avec M. Kahn et obtint l’avantage sur tous ses autres adversaires. Voici le joli texte du journaliste du Petit Parisien relatant cet évènement :

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M. Capablanca allant d’un jeu à l’autre, photo du journal Le Matin du 16 mai 1922.

Dans l’immense hall du Petit Parisien, si blanc, avec ses hauts piliers, on se serait cru, hier au soir, transporté dans quelque ancien temple de l’Inde, ami de la sagesse et du silence. Sur un long rectangle, les tables du sacrifice, avec leurs quarante cartons en damiers, les minuscules statuettes de bois noir et jaune qui semblent tournées par des ouvriers chinois ; près de chaque damier, une boîte en carton, l’urne funéraire qui doit recevoir les morts. En tout, quarante damiers destinés aux quarante meilleurs joueurs d’échecs de Paris, accourus à l’assaut de M. Capablanca, champion du monde.

Le grand tournoi organisé par Excelsior commençait solennellement : les quarante partenaires mirent en ordre de bataille, les yeux fixés sur leurs valets, leurs fous, leurs tours et leurs rois, qu’il s’agissait de défendre contre un implacable ennemi, tout d’abord invisible.

Tous les amateurs d’échecs en résidence à Paris et de passage composaient une foule attentive, patiente, recueillie comme à un office. Les initiés — car le jeu d’échecs est une religion, se montraient — M. Alfred Capus, membre de l’Académie française, l’échiquier 24, entre M. Nardus, le mécène des échecs, et M. Darru, commissaire aux délégations judiciaires M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, président de la Fédération française des échecs ; M. Claude Anet ; l’armée avait des joueurs redoutables : le capitaine Verguette, le lieutenant de vaisseau Anglade, le colonel Hautefort ; deux jouteuses émérites miss Hiscock et Mlle Raffray, prenaient part bravement au tournoi. À huit heures et demie se déclencha l’offensive : l’ennemi, l’unique ennemi surgit et, tout de suite, il nous apparut redoutable par cet air secret et détaché qu’ont tous les conquérants de l’esprit.

Successivement, devant chacun des jeux, un jeune homme mince, en smoking impeccable, fermé sur un gilet gris perle, passa nonchalamment : ce jeune homme était M. Capablanca, champion du monde. Il fit un premier tour, sans avoir l’air de percevoir ses adversaires, regardant par-dessus leurs têtes. Parfois, il s’arrêtait devant un jeu, posant une main sur la table, puis l’autre, comme s’il manœuvrait des tiroirs, et il passait, imperturbable, faisant, semblait-il, un premier tour pour rien un tour qui dura deux minutes. Mais sitôt qu’un des quarante joueurs était délivré de cet adversaire silencieux, il se remettait difficilement au travail. Dès le premier tour, des pions morts furent précipités dans la boîte funéraire, dans le cercueil de carton, avec un bruit mat. Après le troisième tour, M. Capablanca regarda certains échiquiers d’un peu plus près, se penchant comme pour s’assurer que les pions n’étaient guère solides.

Jamais un signe d’impatience ou de fatigue sur son visage impassible. Devant un adversaire digne de lui. M. Capablanca s’arrêtait, soufflait, dans un de ses poings fermés, se grattait le sommet de la tête, juste à l’endroit où, dans ses cheveux noirs, brille une petite tache blanche, qui semble une marque cabalistique. À dix heures, exactement, M. Conti, l’aimable secrétaire des Échecs du Palais-Royal, proclama : le 19 abandonne ; le 19. c’était. M. Finet, et le public, sans pitié pour M. Finet, acclama M. Capablanca. Mais M. Capablanca n’est pas seulement le grand maître des échecs, il est aussi diplomate, il sait cacher ses sentiments.

Sans un geste, sans un sourire pour la foule subjuguée par cette extraordinaire puissance cérébrale, il poursuivit sa victoire, et la voix nette, claire de M. Conti, énuméra les victimes : 32. colonel d’Haulefort, échec et mat 26, lieutenant de vaisseau Anglade, échec et mat 16, Dr Roux Signoret, a abandonné ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire fût battu par son jeune collègue de Cuba. Mais M. Pape, expert, a gagné ; les bravos crépitent sur le champ de bataille, il n’y aura pas que des morts. Quand M. Capu se retire, il tend courtoisement la main à M. Capablanca hier soir, l’éminent académicien n’avait pas la veine.

Impitoyable, M. Conti proclama : 31 abandonne, 28 abandonne, 29 abandonne. Le mot d’abandon sonnait comme un glas au-dessus de la mêlée. Et les joueurs d’échecs, qui sont des sages, s’effaçaient, disparaissaient sans bruit, comme des chiffres sur un tableau noir.

Enfin, à 1 h 30 du matin, le combat cessa faute de combattants et, après que le résultat définitif eût sonné comme une fanfare : 38 parties gagnées, 1 perdue, 1 partie nulle, M. Capablanca, champion du monde, modeste et silencieux, s’enfuit, répondant, aux vivats de ses admirateurs, par un sourire… diplomatique. — J. V.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.