Archives de catégorie : Grands Joueurs

Grande bataille

Charles Vernier echecs regence
Vernier, Charles (1813-1892) – Grande bataille des échecs livrée au Café de la Régence, Revue caricaturale 1843.

GRANDE BATAiLLE DES ÉCHECS LIVRÉE AU CAFÉ DE LA RÉGENCE
(Décembre 1843) Durée 1 mois
Albion !… Tu triomphes…. mais je me rends et ne meurs pas…… à revoir !
Les anglais entonnent cet hymne national peu connu : God save de king !

Cette lithographie est exposée au Musée Carnavalet. Caricaturiste et lithographe, Charles Vernier travailla pour Le Charivari et publia plusieurs recueils illustrés.

À l’automne 1843, le café de la Régence fut témoin du duel entre les deux meilleurs joueurs de l’époque, Pierre Saint-Amant et Howard Staunton. Staunton gagna avec 11 victoires, 6 défaites et quatre parties nulles. Voici le premier match commenté, sans doute avec plus ou moins de justesse mais avec ce style inimitable de cette époque, par les revues échiquéennes d’alors : Le Palamède, le Chess-Chronicle et le Chess-Player’s Companion.

Un curieux Tournoi d’Échecs

alekhine simulanée 1925
Alexandre Alekhine donnant une similtanée dans le grand hall du « Petit Parisien », le 1er février 1925. Agence Rol, Bnf

« Citoyen du monde par sa notoriété. Russe de naissance, le célèbre recordman du monde des parties d’échecs dites à l’aveugle, Alexandre AleKhine, est sur le point d’être Français d’adoption, pouvait-on lire dans La Presse du 13 janvier 1925. Pour célébrer sa naturalisation française, Alexandre Alekhine donnera le 1er février une séance de parties simultanées sans voir, où il battra son record, disputant vingt-huit parties au lieu de vingt-six jouées par lui à New-York.
— Quel régal pour les initiés, et quelle chose impressionnante pour les profanes, eux-mêmes ! Une centaine d’excellents joueurs d’échecs se répartiront en vingt-huit groupes et coordonneront leurs efforts contre le seul Alexandre Alekhine qui aura à répondre à douze cents coups et à improviser des milliers de variantes et de sous-variantes dans une partie qui durera douze heures environ.
— Alekhine les aura unis, nous aura tous, je veux dire, nous a déclaré l’un de ses adversaires éventuels.
Cependant, l’air malicieux, il nous a confié :
— Cependant, je lui prépare un de ces coups !…
Mais Alekhine est un magnifique improvisateur… dans la riposte. »

« Un joueur prodigieux », titre Le Figaro du lendemain. « Des murs blancs. De grandes glaces. Aujourd’hui, c’est, pour tous les joueurs d’échecs de Paris, comme un sanctuaire. Alexandre Alekhine joue simultanément vingt-huit parties «à l’aveugle ».
Il y a, autour de la vaste table en fer-à-cheval que recouvre un tapis d’un vert ministériel, une assistance recueillie. On songe aux rites méticuleux de sociétés secrètes. Mais il ne s’agit point d’illuminisme. Ces carbonari contemporains dédient leur ferveur aux dieux des combinaisons savantes et des variantes complexes. Et c’est l’échiquier qui requiert toute leur pieuse attention.
Un homme est là, perdu dans un grand fauteuil de cuir sombre. Il tourne le dos aux joueurs. Devant lui l’on aperçoit les reliefs de son dîner : des assiettes, du pain, une tasse de café, de l’eau minérale. C’est le prince de cette assemblée, l’alchimiste précis qui règne par la sainte vertu des nombres.
On annonce l’attaque de tel ou tel joueur qui a poussé un pion de c2 en d3. Un silence : tous les regards sont tournés vers la tête blonde que l’on aperçoit au-dessus du fauteuil. Et une voix paisible et nette annonce bientôt la parade ou la riposte. Quelle attention, sur tous ces visages ! Une dame aux cheveux blancs, immobile, fixe son échiquier. Seul un léger battement des paupières dénonce en elle l’émotion et l’effort. Un officier de marine bourre et allume sa pipe avec cette lenteur concentrée qui est le masque des grands nerveux. Mais quel calme chez Alekhine ! Ce champion allume une cigarette, croise et décroise ses longues jambes avec des mines de félin dédaigneux.
Un joueur vaincu se lève et s’éloigne, un pli amer au coin des lèvres, image vivante de la défaite. Alekhine, impitoyable, répond à tous les coups, et ce n’est pas sans un peu d’effroi que l’on assiste à ce prodige de mémoire et de lucidité, comme à ce mystère que l’on découvre, chaque fois que l’on se penche sur la vie.
Enfin, la multiple partie prit fin. Alexandre Alekhine avait joué pendant douze heures cinquante-huit minutes. Il avait gagné vingt-deux parties et en avait perdu trois. Les trois autres étaient nulles. Il se leva et passa la main sur les yeux, comme s’il s’éveillait. Il avait un regard énigmatique et vague, comme on imagine celui des monstres marins que l’on arrache brusquement à leur vie amère. »

Gilbert Charles

alekhine simulanée 1925
Le compte-rendu  dans la Petite Gironde du 3 février. Un clic pour lire l’article en grossissant l’image.

Lire sur le même sujet : La prodigieuse victoire d’Alekhine.

Faites-moi la faveur de bien jouer !

Au tournoi international de New-York en 1927, Capablanca était déjà vainqueur bien des rondes avant la fin. Devant un reproche ironique d’un de ses collègues, Capablanca lui assure que son intention est de faire nul dans toutes les parties restantes. Arriva le moment de jouer contre Nimzovitch et, à peine l’ouverture terminée, notre génial Cubain envoie à son rival ce message par l’intermédiaire de l’arbitre : « Je vous en prie, cessez de jouer si mal sinon je n’aurai d’autre solution que de gagner ! »

Capablanca Nimzowitsch
José Raúl Capablanca et Aron Nimzowitsch

L’anecdote est relatée dans Chess Review d’août 1949 par le directeur du tournoi Norbert Lederer : « Pour être juste vis-à-vis de Capa, il faut noter qu’il avait déjà obtenu le premier prix ayant une avance de trois points et demi avec seulement trois matchs à jouer contre Alekhine, Nimzowitsch et Vidmar, encore en lice pour la deuxième place. Pour ne pas favoriser l’un d’entre eux, il m’informa donc, en tant que directeur de tournoi, qu’il jouerait pour la nulle contre ses trois adversaires. Inutile de dire que je n’appréciais pas cette attitude. Mais, au cours de sa partie contre Capablanca, Nimzowitsch se livra à un jeu si fantaisiste et se retrouva avec une position pratiquement perdue. Capa me demanda non seulement d’avertir son adversaire, mais il dicta les quatre ou cinq coups que Nimzowitsch joua avec une grande réticence car il soupçonnait une arnaque. Il suivit tout de même les instructions et le nul fut atteint quatre coups plus tard. »

Distraction hippopotamesque

Mikhail Tal hippopotame échecs Vasiukov

« Je n’oublierai jamais, raconte Tal dans son livre The Life and Games of Mikhail Tal, ma partie contre le Grand Maître Vasiukov au championnat d’URSS. Nous avions atteint une position très compliquée et je songeais à sacrifier un Cavalier. Le sacrifice n’était pas évident, car il y avait un grand nombre de variations possibles. Mais quand j’ai commencé à m’y plonger, je découvris avec horreur que je n’aboutissais à rien. Les idées s’entassaient dans ma tête, passant d’une variante à l’autre, trouvant toujours une réfutation correcte pour mon adversaire. Dans mon esprit, se forma une masse chaotique de coups, parfois même sans aucun rapport les uns avec les autres, et l’infâme arbre d’analyse, où les entraîneurs vous conseillent d’élaguer les petites branches, commença à croître monstrueusement. Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, je me suis souvenu de la célèbre comptine de Korney Ivanović Tchoukovski :

Ô, combien est difficile la besogne,
De sortir du marais l’hippopotame !

Je ne saurais expliquer par quelle association cet hippopotame emergea sur l’échiquier, mais la vérité est que, tandis que les spectateurs croyaient que j’analysais la position, je pensais comment, diable, je pourrais tirer ce foutu hippopotame de son marécage. Je me souviens, que dans ma tête, s’empilaient treuils, leviers, hélicoptères, et même une échelle de corde. Après de nombreuses tentatives, j’admis la défaite en tant qu’ingénieur. Je ne trouvais aucune méthode acceptable pour le sortir de sa fâcheuse position, et je pensais avec méchanceté : « Eh bien qu’il se noie ! ». Et soudain, l’hippopotame se volatilisa. Il disparut de l’échiquier juste comme il était venu… de son propre chef ! Aussitôt, la position ne me parut pas si compliquée. Je réalisais maintenant qu’il n’était pas possible de calculer toutes les variantes et que le sacrifice du Cavalier était, par sa nature même, purement intuitif. Et comme il promettait un jeu intéressant, je ne pus m’empêcher de le faire.

Et le jour suivant, c’est avec plaisir que je lus dans le journal comment Mikhail Tal, après avoir soigneusement réfléchi à la position pendant 40 minutes, effectua un sacrifice d’une grande précision. »

Dans cette position, Tal finit tout de même par sacrifier son Cavalier par :

La partie dans son intégralité

Patti Smith rencontre Bobby Fischer

En 2007, Patti Smith, l’une des références du punk-rock du milieu des années soixante-dix, voyage en Islande et on lui demande d’être l’invitée spéciale d’un tournoi à Reykjavik. En retour, on lui permettra de photographier la table où Fischer et Spassky ont  joué certaines de leurs parties du match pour le titre mondial en 1972. Patti adore prendre des photos sur son vieil appareil Polaroid de 1967 qui l’accompagne partout. Ces clichés sont une sorte de jalon de son voyage spirituel. Elle accepte donc la proposition. La journée se passe sans incident et Patti put se livrer à sa passion. Elle-même dut poser avec les gagnants et la presse  couvrit l’événement.

Le lendemain, surprise, elle reçoit un appel d’un personnage qui se présente comme le garde du corps de Bobby Fischer, lui transmettant le désir de son patron de la rencontrer le soir même à minuit dans un salon privé de l’Hôtel Borg. Patti, qui de sa vie, n’avait jamais eu de garde du corps, en embauche un pour l’occasion. Se questionnant sur ce dont elle pourrait parler avec Bobby, son intérêt pour le jeu étant purement esthétique, le garde du corps de Bobby l’avertit :
Surtout ne mentionnez pas les échecs !
Pendant la rencontre, Fischer, comme on pouvait s’y attendre, montra son pire côté, se comportant très rudement avec ses commentaires racistes et conspirationnistes habituels, exprimés dans un langage très vulgaire. Mais Patti n’est pas femme à se laisser démonter. Elle lui renvoya aussitôt qu’elle pouvait être tout aussi désagréable que lui, sur d’autres sujets. Curieusement apaisé par la réplique, Fischer baisse la garde et lui demanda :
Connais-tu une chanson de Buddy Holly ?
Bobby était un passionné de Rock & Roll, et Patti et lui passèrent les heures suivantes à chanter de vieilles chansons des Chi-Lites, des Four Tops ou de Chuck Berry. « Fischer, raconte Patti, a beaucoup chanté. Quand il a osé entonner le refrain de Big Girls Do not Cry, son garde du corps s’est précipité pour voir si quelque chose était arrivé. »

Plus tard, Patti lui rappela qu’ils se connaissaient déjà, alors qu’elle était très jeune et travaillait comme employé dans une librairie. Apparemment, Fischer était venu dédicacer certains de ses livres chez Scribner, à l’angle de la 5e et la 49e Sud. Mais, devant l’avalanche humaine que l’événement provoqua, Bobby paniqua et Patti l’aida à fuir de ses admirateurs, l’escortant jusqu’à la porte de derrière. Fischer ne se souvenait plus de l’anecdote.

Bobby demanda si elle pouvait lui obtenir des livres. Et jusqu’à la fin de sa vie, Patti lui envoya des « livres d’histoire sombres » qu’elle trouvait avec beaucoup d’efforts. D’une certaine manière, ils ont gardé ce que Patti appelle une « amitié abstraite » jusqu’à la mort de Bobby. Amitié basée sur la distance, les livres et le Rock & Roll.

The Ballad Of Bobby Fischer

La ballade de Bobby Fischer fait partie de la bande sonore du film 64 cases pour un genie Bobby Fischer (Liz Garbus, HBO Documentary Films, 2011). Texte, musique et interprétation de Micah Ellison.

When New York city summer sweats
And the boys are rolling their cigarettes
The girls are singing into their phones
But Bobby Fischer is all alone

Parks are buzzing with the birds and the bees
Friends are hugging into them trees
The lovers are kissing and exchanging their rings
But Bobby Fischer is playing 18 games

A screaming and crying in the YMCA
« Bobby Bobby why did you go away? »
His mother is whispering, quite alone
« Bobby Bobby where did you go? »

Newspapers rolls are all over town
From the glistening sky tops to the filth on the ground
They bang and explode all over Times Square
« Bobby is gone and no one knows where »

Is he in London or is he in Spain
As he cut off his hair, he changed his last name
Is he under that rock or behind that tree
Oh Bobby Bobby, where can you be?

Bobby came back with his poor little sack,
and his eyes were on fire and his fingernails cracked,
screamin and hollerin and stinkin of gin.
Oh Bobby, Bobby, where have you been?

« I’ve traveled this world, chasin the sun.
I lived as a king and I lived as a bum.
But to answer your question, it’s really quite clear:
I never was gone, cuz I never was here. »

Well they’re screamin and cryin at the YMCA,
« Bobby, Bobby, why don’t you go away? »
His mother’s whisperin, quiet and low,
« Bobby, Bobby, please boy, go. »

Micah Ellison

Quand les sueurs d’été de New-York
Et que les garçons roulent leurs cigarettes
Que les filles chantent dans leurs téléphones
Bobby Fischer est tout seul

Les parcs bourdonnent d’oiseaux et d’abeilles
Des amis s’étreignent sous les arbres
Les amoureux s’embrassent et échangent leurs bagues
Mais Bobby Fischer joue ses 18 parties

Cri et pleure dans l’YMCA
« Bobby Bobby pourquoi es-tu parti? »
Sa mère chuchote, toute seule
« Bobby Bobby où es-tu allé? »

Les journaux sont partout dans la ville
Des sommets scintillants aux sols crasseux
Ils claquent et explosent partout dans Times Square
« Bobby est parti et personne ne sait où »

Est-il à Londres ou est-il en Espagne ?
Il s’est coupé les cheveux, changé son nom de famille
Est-ce sous ce rocher ou derrière cet arbre ?
Oh Bobby Bobby, où peux-tu être ?

Bobby revint avec son pauvre petit sac,
et ses yeux étaient en feu et ses ongles craquelés,
Criant, hurlant et sentant le gin.
Oh Bobby, Bobby, où étais-tu ?

« J’ai voyagé dans ce monde, chassé le soleil.
J’ai vécu comme un roi et comme un clochard.
Mais pour répondre à ta question, il est vraiment clair :
Je ne suis jamais parti, parce que jamais je n’ai été là ! »

Eh bien, ils crient et pleurent au YMCA,
« Bobby, Bobby, pourquoi ne pars-tu pas ? »
Le murmure de sa mère, calme et bas,
« Bobby, Bobby, s’il te plaît, mon garçon, pars ! »

Human Chess Machine

Les lettres de Casablanca sont extrêmement rares, surtout quand il parle des échecs et à une date aussi précoce de sa carrière. Cette lettre, adressé F.D. Rosenbault, date de 1909 et il était alors renommé pour son talent exceptionnel et sa rapidité de jeu qui lui valurent le surnom de « Human Chess Machine ».

« J’ai gagné les 23 matchs ici, il y a deux nuits, et tous les 30 à Buffalo la nuit dernière… J’ai reçu le colis et envoyé une lettre recommandée à Milwalkee, où il sera samedi et dimanche. Je ne peux rien dire à propos du match de Marshall, car je ne sais pas si je resterai pour jouer et quand je reviendrai — C’est un voyage très fatigant. Si vous avez le temps d’écrire à vos amis à Detroit — à propos des filles — »

A vous, J. R. Capablanca

Capablanca était en tournée aux États-Unis et au Canada à cette époque, montrant sa capacité et sa vitesse aux échecs. Jouant 602 matchs dans 27 villes, il obtint 96,4 %, un pourcentage beaucoup plus élevé de Géza Maróczy (88 %) et Frank Marshall (86 %) en 1906. Cette performance lui valut le parrainage d’un match d’exhibition cette année contre Marshall, le champion américain qui avait remporté le tournoi de Cambridge en 1904 devant le Champion du Monde Emanuel Lasker. Le match eut lieu au printemps, d’avril à juin, dans plusieurs villes américaines et Marshall, à la surprise générale, fut sèchement battu : 8 à 15 (-8 =14 +1).

Human Chess Machine
Tout ce qui vient de Capablanca est rare, mais trouver une lettre parlant de ses matchs et d’un autre joueur célèbre est exceptionnel.

Olga Chagodaev parle de son époux

« Capablanca ne travaillait jamais les Échecs. La première fois que je le vis travailler, ce fut dans les derniers mois de sa vie, quand on lui demanda de parler sur le jeu pour les auditeurs d’une radio d’Amérique du Sud. Il commença, alors, à préparer les leçons. Il souhaitait être parfait en tout et il l’était en réalité. Son premier amour fut le bridge. L’intéressait également le tennis et le golf. Il était très beau et on l’appelait Valentino. À cette époque, l’on disait que les trois hommes les plus élégants du monde étaient Ramon Novarro, Valentino et Capablanca… Cependant, il restait un homme modeste. Toutes les femmes du monde le harcelaient, mais je n’avais pas de raison d’être jalouse, parce qu’il était sincère et loyal avec moi…

olga chagodaev capablanca

Nous nous rencontrâmes peu après qu’il ait perdu le titre de champion du monde dans le match contre Alekhine. Il me disait souvent en ce temps : « Je suis toujours le meilleur du monde. » Et c’est vrai qu’il gagnait tous les tournois européens et je crois qu’il aurait récupéré le titre s’il n’était tombé malade. Nous vivions dans la 57e Avenue à New York dans un appartement petit, mais très coquet. Cet appartement situé pas très loin du Manhattan Chess Club lui plaisait beaucoup ».

Propos recueillis pas D. Bjelica

Esprit de Contradiction

contradiction-steinitzAux Échecs, l’esprit de contradiction est souvent fécond. C’est en contestant les idées reçues que Steinitz a fait faire tant de progrès à la théorie échiquéenne. Il fut le premier à imaginer que l’on puisse jouer d’une manière négative, c’est-à-dire de contrecarrer les intentions de l’adversaire avant même de songer soi-même à attaquer. Si cela peut sembler banal aujourd’hui, c’était inconcevable à l’époque. Mais pour cette boule de nerfs aux insomnies fréquentes, la vie n’était pas toujours facile. Steinitz était parfaitement conscient de sa fragilité émotionnelle et quelques crises l’incitèrent même à se faire soigner. Il suivit des traitements hydrothérapiques, à base de bains froids.

L’agacement de ses contemporains était amplifié par son orgueil démesuré. On raconte que dans sa jeunesse, au club de Vienne, il jouait un jour contre un puissant banquier de la ville nommé Epstein. Une dispute s’engagea à propos d’un coup. Epstein lui dit alors :

Comment osez-vous me parler ainsi ? Ne savez-vous pas qui je suis ? Sur quoi Steinitz répliqua :
Oui, vous êtes Epstein le financier. Mais ici, c’est moi qui suis Epstein !

Enfin, pour rester dans les anecdotes, les Cahiers de l’Échiquier Français de 1925 relatent la suivante à propos des éventuelles tricheries possibles aux échecs. Steinitz était opposé à un amateur pour jouer quelques parties légères. Pendant le jeu se produisait un phénomène bizarre son adversaire tendait le bras pour jouer une pièce, en l’occurrence un mauvais coup. Mais au dernier moment, comme arrêté par un signe des dieux, sa main était freinée, sa décision changée, et il effectuait un coup bien meilleur. Comme la scène se répétait plusieurs fois, Steinitz flaira la machination, et il observa autour de la table. Un spectateur, assis bien sagement à côté de son adversaire, suivait attentivement la partie. Quand ce fut le tour de l’amateur de jouer, Steinitz regarda discrètement et s’aperçut qu’avant qu’il n’ait eu le temps de jouer son mauvais coup, son collègue approchait son pied et administrait une légère pression sur celui de l’amateur. Steinitz, qui possédait quand même un certain humour, comprit la réaction à adopter. À lui de jouer maintenant. Il fit volontairement la grosse bourde, plaçant carrément sa dame en prise. Surpris, mais content de pouvoir enfin gagner une partie, l’amateur avança sa main. Mais, sous la table, le pied de Steinitz faisait son travail. On peut imaginer le regard interrogateur que l’amateur a dû envoyer à son ami, et la gêne de celui-ci. Extraits tirés du livre La fabuleuse histoire des champions d’Échecs de Nicolas Giffard.

Recette Miracle

Carlos Torre RepettoLe jeune Maître mexicain Carlos Torre Repetto jouait son premier tournoi international et l’appariement de la première ronde ne l’oppose à rien de moins qu’à Alekhine. Le voyant préoccupé, le Dr Tarrasch lui dit :
Mon jeune ami, voulez-vous savoir comment vaincre Alekhine et gagner toutes les autres parties ?
Le jeune homme désir ardemment connaître un tel secret et Tarrasch lui propose une petite promenade, parlant de choses et d’autres, mais sans évoquer son extraordinaire méthode. Sur des charbons ardents, Torre le presse de lui révéler le secret de la victoire. Et Tarrasch de dire :
L’unique chose que vous avez à faire est d’observer une règle bien simple : jouez toujours le meilleur coup !

Je ne sais si cette rencontre avec Alekhine fut au tournoi de Baden Baden en 1925, mais si c’est le cas, le conseil du Dr Tarrasch fut suffisamment efficace pour lui permettre la nulle :

Une vie étrange que la vie de Carlos Torre Repetto, né dans le Yucatan en 1904 et mort, obscur maître d’Échecs, dans la pauvreté en 1978. Torre arrête les Échecs en 1926, à l’âge de 22 ans, après seulement deux années en professionnel et promettant d’être un challenger sérieux pour le prochain Championnat du monde. Jouant contre trois champions, Alekhine, Capablanca et Lasker, Torre obtient un score positif (+1 =2). Il reçut rétrospectivement le titre de grand maître international de la Fédération internationale des échecs en 1977 pour ses résultats des années 1920.