Archives de catégorie : Grands Joueurs

Manque de temps

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« Parfois, on se retrouve dans un tel zeitnot que l’on n’a même pas le temps d’abandonner. »

Alexandre Alekine

Alekhine nous laissa ce commentaire ironique sur le manque de temps à l’occasion du 34e coup des Blancs dans la partie Opočenský – Capablanca aux Olympiades de Buenos Aires en 1939.

Quatre Reines pour un Roi

C’est une blague qu’Alexhine aurait racontée lors d’un banquet avant de jouer contre Bogolubov pour le Championnat du monde.

« La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais mort. Je me suis naturellement dirigé vers le paradis. Alors que je m’approchais du portail, Saint-Pierre me salue et me demande :
— Qui es-tu ?
— Je suis Alekhine ! Le champion du monde d’échecs.
— Désolé, dit Saint-Pierre en secouant la tête, il n’y a pas de place au paradis pour les joueurs d’échecs.
Avant de m’éloigner, très abattu, des portes nacrées, je jette un dernier regard autour de moi. Eurêka ! Qui vois-je ? Nul autre que mon bon ami Bogolubov. Rapidement, j’attire l’attention de Saint-Pierre sur mon copain rondouillard.
— C’est un joueur d’échecs.
Saint-Pierre sourit tristement.
— Non, il croit seulement qu’il est un joueur d’échecs. »

Voci l’une des plus belles parties jamais jouées, selon de nombreux auteurs, tels que Chernev, Reinfeld, Horowitz, Golombek, Kirby et Coles.

Le sapin de Noël de Pál Benkö

Conçu par Pál Benkö et publié dans Chess Life en 1975. Les Blancs jouent et font mat en 2 coups.

Mariage à la colle

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Marcel Duchamp, 1952 – Cliché de Eliot Elisofon pour LIFE

« Stratège de la vie et de l’intelligence » comme le définit Jean-Marie Drot, Marcel Duchamp a 36 ans en 1923. Fou d’échecs, il abandonne sa carrière d’artiste pour devenir joueur professionnel pendant une douzaine d’années. Il cesse d’être un artiste actif, mais trouve dans le jeu un moyen d’exprimer sa pensée artistique dans toute sa pureté. Duchamp décrit trois niveaux artistiques ou esthétiques :

  • l’esthétisme des pièces disposées sur l’échiquier, l’impression visuelle immédiate créée par la forme des pièces et leurs espacements définissant la variété des motifs visuels de l’infini des positions.
  • le mouvement abstrait des pièces dans l’esprit : « Le jeu d’échecs est quelque chose de visuel et de plastique, déclare-t-il dans une interview, et s’il n’est pas géométrique au sens statique du terme, il est mécanique, puisqu’il bouge, c’est un dessin, c’est une réalité mécanique. Les pièces ne sont pas agréables en elles-mêmes, ni la forme du jeu, mais ce qui est beau, c’est le mouvement. Il ne s’agit pas du mouvement mécanique de la forme, comme pourrait être, par exemple, une œuvre de Calder. Aux échecs, il y a de très belles choses dans le domaine du mouvement, mais pas dans le domaine visuel. C’est l’imagination du mouvement qui produit la beauté. »
  • l’expression émotionnelle qui peut en surgir.

Duchamp est entré dans le monde des échecs en tant qu’artiste et son intérêt pour le jeu était manifestement artistique, mais bien qu’il déclara lors d’une interview à la BBC « l’aspect compétitif des échecs n’a pas d’importance », la vérité est qu’il a fini par jouer aux échecs en haute compétition comme professionnel. En 1923, Duchamp rentre en Europe et s’installe à Bruxelles. Là, il s’est inscrit dans un club et passe les quatre mois suivants à jouer quotidiennement aux échecs. Cette année a lieu le tournoi de Bruxelles, au cours duquel Duchamp fait une brillante entrée dans la compétition internationale. Il a gagné sept points et demi sur dix contre des adversaires expérimentés et termine troisième. En 1927, « il y a la persuasion pour Duchamp qu’il ne peut être aux échecs que dans le même génie et la même bousculade qu’il fut en peinture, ou bien que sinon cela n’en vaut pas la peine. Duchamp travaille. Il joue chaque soir deux heures avec Man Ray. Il s’inscrit chaque année au tournoi de Nice, et à Chamonix qui n’est pas un tournoi international, il finira sixième. Lui, premier en art à Paris et à New-York, au terme d’un ahurissant travail est sixième en province, à Chamonix.¹ »

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Marcel Ducham et sa jeune épouse Lydie Sarazin-Levassor en 1927

 Sa nouvelle vie de professionnel des échecs n’est pas simple. De tout temps, les échecs ne nourrissent pas son homme. Son ami Picabia trouve la solution. Il le présente à Lydie Sarazin-Levassor, fille d’un industriel. Il épouse cette riche héritière de 24 ans ! Pendant la lune de miel dans le sud de la France, après le dîner, il se rend en bus à Nice pour jouer jusqu’au petit matin, se passionnant plus pour les pièces que pour sa jeune femme. Une nuit, à son retour, il ne se couche pas immédiatement et se met à analyser une partie qu’il venait de jouer. Tôt le matin, Marcel court à son échiquier pour jouer un coup auquel il avait pensé durant la nuit, mais les pièces ne bougent pas. Lydie s’était levée encore plus tôt et avait collé les pièces sur l’échiquier. Duchamp n’apprécia guère la plaisanterie et le mariage se termina par un divorce quelques mois plus tard.

¹ Un mariage de Marcel Duchamp, le célibataire mis à nu par sa mariée, même de François Bon – Intervention à Beaubourg, février 2005

Leonardo da Cutro et Ruy Lopez

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Luigi Mussini – Leonardo da Cutro et Ruy Lopez jouent aux échecs à la cour d’Espagne, 77 x133 cm, 1871

De gauche à droite : Ruy López (assis), le duc de Lorraine, Fray Diego de Chaues (alors confesseur du roi), Leonardo Da Cutro, Don Cristóbal de Mora, Philippe II (assis), l’Infante Isabelle Clara Eugenia, fille de Philippe II, sa femme de chambre, la duchesse de Lerma, la reine Anna Maria von Oesterreich, troisième épouse de Philippe II (assise), intendants du palais, et Jean d’Autriche (assis), vainqueur de la bataille de Lépante. Ruy Lopez est le seul à regarder l’échiquier.

Felipe II organisa à l’Escorial, ce qui sera le premier tournoi international d’échecs de l’histoire, bien que n’ayant pas encore de personnage « officiel ». L’atmosphère d’échange culturel de l’époque conduit à la rencontre des meilleurs joueurs d’Espagne et d’Italie. Les participants étaient les Espagnols Ruy López et Alfonso Cerón, ainsi que les Italiens Paolo Boi et Leonardo da Cutro, surnommé « Il Puttino » le petit, qui avaient déjà été vaincus par López lors de ses voyages à Rome en 1560 et 1573.

Il fut établi que le vainqueur du tournoi serait le premier à remporter trois parties. Contre toute attente, alors que Lopez en avait remporté deux et qu’il ne lui en fallait plus qu’un pour conserver le titre, « Il Puttino » remporta trois matchs de suite et fut proclamé champion du monde. Cinq ans plus tard, Ruy López mourrait.

Grande bataille

Charles Vernier echecs regence
Vernier, Charles (1813-1892) – Grande bataille des échecs livrée au Café de la Régence, Revue caricaturale 1843.

GRANDE BATAiLLE DES ÉCHECS LIVRÉE AU CAFÉ DE LA RÉGENCE
(Décembre 1843) Durée 1 mois
Albion !… Tu triomphes…. mais je me rends et ne meurs pas…… à revoir !
Les anglais entonnent cet hymne national peu connu : God save de king !

Cette lithographie est exposée au Musée Carnavalet. Caricaturiste et lithographe, Charles Vernier travailla pour Le Charivari et publia plusieurs recueils illustrés.

À l’automne 1843, le café de la Régence fut témoin du duel entre les deux meilleurs joueurs de l’époque, Pierre Saint-Amant et Howard Staunton. Staunton gagna avec 11 victoires, 6 défaites et quatre parties nulles. Voici le premier match commenté, sans doute avec plus ou moins de justesse mais avec ce style inimitable de cette époque, par les revues échiquéennes d’alors : Le Palamède, le Chess-Chronicle et le Chess-Player’s Companion.

Un curieux Tournoi d’Échecs

alekhine simulanée 1925
Alexandre Alekhine donnant une similtanée dans le grand hall du « Petit Parisien », le 1er février 1925. Agence Rol, Bnf

« Citoyen du monde par sa notoriété. Russe de naissance, le célèbre recordman du monde des parties d’échecs dites à l’aveugle, Alexandre AleKhine, est sur le point d’être Français d’adoption, pouvait-on lire dans La Presse du 13 janvier 1925. Pour célébrer sa naturalisation française, Alexandre Alekhine donnera le 1er février une séance de parties simultanées sans voir, où il battra son record, disputant vingt-huit parties au lieu de vingt-six jouées par lui à New-York.
— Quel régal pour les initiés, et quelle chose impressionnante pour les profanes, eux-mêmes ! Une centaine d’excellents joueurs d’échecs se répartiront en vingt-huit groupes et coordonneront leurs efforts contre le seul Alexandre Alekhine qui aura à répondre à douze cents coups et à improviser des milliers de variantes et de sous-variantes dans une partie qui durera douze heures environ.
— Alekhine les aura unis, nous aura tous, je veux dire, nous a déclaré l’un de ses adversaires éventuels.
Cependant, l’air malicieux, il nous a confié :
— Cependant, je lui prépare un de ces coups !…
Mais Alekhine est un magnifique improvisateur… dans la riposte. »

« Un joueur prodigieux », titre Le Figaro du lendemain. « Des murs blancs. De grandes glaces. Aujourd’hui, c’est, pour tous les joueurs d’échecs de Paris, comme un sanctuaire. Alexandre Alekhine joue simultanément vingt-huit parties «à l’aveugle ».
Il y a, autour de la vaste table en fer-à-cheval que recouvre un tapis d’un vert ministériel, une assistance recueillie. On songe aux rites méticuleux de sociétés secrètes. Mais il ne s’agit point d’illuminisme. Ces carbonari contemporains dédient leur ferveur aux dieux des combinaisons savantes et des variantes complexes. Et c’est l’échiquier qui requiert toute leur pieuse attention.
Un homme est là, perdu dans un grand fauteuil de cuir sombre. Il tourne le dos aux joueurs. Devant lui l’on aperçoit les reliefs de son dîner : des assiettes, du pain, une tasse de café, de l’eau minérale. C’est le prince de cette assemblée, l’alchimiste précis qui règne par la sainte vertu des nombres.
On annonce l’attaque de tel ou tel joueur qui a poussé un pion de c2 en d3. Un silence : tous les regards sont tournés vers la tête blonde que l’on aperçoit au-dessus du fauteuil. Et une voix paisible et nette annonce bientôt la parade ou la riposte. Quelle attention, sur tous ces visages ! Une dame aux cheveux blancs, immobile, fixe son échiquier. Seul un léger battement des paupières dénonce en elle l’émotion et l’effort. Un officier de marine bourre et allume sa pipe avec cette lenteur concentrée qui est le masque des grands nerveux. Mais quel calme chez Alekhine ! Ce champion allume une cigarette, croise et décroise ses longues jambes avec des mines de félin dédaigneux.
Un joueur vaincu se lève et s’éloigne, un pli amer au coin des lèvres, image vivante de la défaite. Alekhine, impitoyable, répond à tous les coups, et ce n’est pas sans un peu d’effroi que l’on assiste à ce prodige de mémoire et de lucidité, comme à ce mystère que l’on découvre, chaque fois que l’on se penche sur la vie.
Enfin, la multiple partie prit fin. Alexandre Alekhine avait joué pendant douze heures cinquante-huit minutes. Il avait gagné vingt-deux parties et en avait perdu trois. Les trois autres étaient nulles. Il se leva et passa la main sur les yeux, comme s’il s’éveillait. Il avait un regard énigmatique et vague, comme on imagine celui des monstres marins que l’on arrache brusquement à leur vie amère. »

Gilbert Charles

alekhine simulanée 1925
Le compte-rendu  dans la Petite Gironde du 3 février. Un clic pour lire l’article en grossissant l’image.

Lire sur le même sujet : La prodigieuse victoire d’Alekhine.

Faites-moi la faveur de bien jouer !

Au tournoi international de New-York en 1927, Capablanca était déjà vainqueur bien des rondes avant la fin. Devant un reproche ironique d’un de ses collègues, Capablanca lui assure que son intention est de faire nul dans toutes les parties restantes. Arriva le moment de jouer contre Nimzovitch et, à peine l’ouverture terminée, notre génial Cubain envoie à son rival ce message par l’intermédiaire de l’arbitre : « Je vous en prie, cessez de jouer si mal sinon je n’aurai d’autre solution que de gagner ! »

Capablanca Nimzowitsch
José Raúl Capablanca et Aron Nimzowitsch

L’anecdote est relatée dans Chess Review d’août 1949 par le directeur du tournoi Norbert Lederer : « Pour être juste vis-à-vis de Capa, il faut noter qu’il avait déjà obtenu le premier prix ayant une avance de trois points et demi avec seulement trois matchs à jouer contre Alekhine, Nimzowitsch et Vidmar, encore en lice pour la deuxième place. Pour ne pas favoriser l’un d’entre eux, il m’informa donc, en tant que directeur de tournoi, qu’il jouerait pour la nulle contre ses trois adversaires. Inutile de dire que je n’appréciais pas cette attitude. Mais, au cours de sa partie contre Capablanca, Nimzowitsch se livra à un jeu si fantaisiste et se retrouva avec une position pratiquement perdue. Capa me demanda non seulement d’avertir son adversaire, mais il dicta les quatre ou cinq coups que Nimzowitsch joua avec une grande réticence car il soupçonnait une arnaque. Il suivit tout de même les instructions et le nul fut atteint quatre coups plus tard. »

Distraction hippopotamesque

Mikhail Tal hippopotame échecs Vasiukov

« Je n’oublierai jamais, raconte Tal dans son livre The Life and Games of Mikhail Tal, ma partie contre le Grand Maître Vasiukov au championnat d’URSS. Nous avions atteint une position très compliquée et je songeais à sacrifier un Cavalier. Le sacrifice n’était pas évident, car il y avait un grand nombre de variations possibles. Mais quand j’ai commencé à m’y plonger, je découvris avec horreur que je n’aboutissais à rien. Les idées s’entassaient dans ma tête, passant d’une variante à l’autre, trouvant toujours une réfutation correcte pour mon adversaire. Dans mon esprit, se forma une masse chaotique de coups, parfois même sans aucun rapport les uns avec les autres, et l’infâme arbre d’analyse, où les entraîneurs vous conseillent d’élaguer les petites branches, commença à croître monstrueusement. Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là, je me suis souvenu de la célèbre comptine de Korney Ivanović Tchoukovski :

Ô, combien est difficile la besogne,
De sortir du marais l’hippopotame !

Je ne saurais expliquer par quelle association cet hippopotame emergea sur l’échiquier, mais la vérité est que, tandis que les spectateurs croyaient que j’analysais la position, je pensais comment, diable, je pourrais tirer ce foutu hippopotame de son marécage. Je me souviens, que dans ma tête, s’empilaient treuils, leviers, hélicoptères, et même une échelle de corde. Après de nombreuses tentatives, j’admis la défaite en tant qu’ingénieur. Je ne trouvais aucune méthode acceptable pour le sortir de sa fâcheuse position, et je pensais avec méchanceté : « Eh bien qu’il se noie ! ». Et soudain, l’hippopotame se volatilisa. Il disparut de l’échiquier juste comme il était venu… de son propre chef ! Aussitôt, la position ne me parut pas si compliquée. Je réalisais maintenant qu’il n’était pas possible de calculer toutes les variantes et que le sacrifice du Cavalier était, par sa nature même, purement intuitif. Et comme il promettait un jeu intéressant, je ne pus m’empêcher de le faire.

Et le jour suivant, c’est avec plaisir que je lus dans le journal comment Mikhail Tal, après avoir soigneusement réfléchi à la position pendant 40 minutes, effectua un sacrifice d’une grande précision. »

Dans cette position, Tal finit tout de même par sacrifier son Cavalier par :

La partie dans son intégralité