Archives de catégorie : Enluminures

Le roman de Guiron le Courtois

Rusticien de Pise, Guiron le Courtois – Le roi Arthur affronte Bédoïer aux échecs, vers 1370-1380.
Parchemin (134 feuillets, 38 x 27,5 cm).

« Le roman de Guiron le Courtois est une compilation de plusieurs romans arthuriens en prose du Xllle siècle. Tous les épisodes du cycle de la Table ronde, de la légende du Graal, des aventures d’Arthur, Lancelot, Gauvain, Tristan et Perceval y sont présents. Les parties d’échecs n’y sont pas rares, qui, comme dans les chansons de geste, engagent le destin des rois et des héros. Parfois, ceux-ci jouent contre des échiquiers « magiques », sur lesquels les pièces se déplacent toutes seules. Parfois, ils s’affrontent entre eux, mais les parties ne dégénèrent pas comme dans la littérature épique ; au contraire, elles s’intègrent parfaitement à l’univers de la courtoisie. Un vrai chevalier, un grand roi se doivent d’être respectueux du jeu, des règles, de leurs adversaires et de prendre une éventuelle défaite avec philosophie. Pour la littérature, la cour d’Arthur n’est nullement celle de Charlemagne et le jeu d’échecs en est un signe patent. Parmi les compagnons de la Table ronde, le plus fort joueur passe pour être Bédoïer, le connétable du roi Arthur. Sur cette miniature, le roi et son connétable s’affrontent paisiblement autour d’un échiquier. Activité de cour et non plus activité de guerre : le jeu féodal est déjà très loin.¹ »

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¹ Le Jeu d’Échecs, Bnf.

Ulysse invente les échecs

L’Epître Othéa, rédigée sans doute vers 1399-1400, est le premier ouvrage en prose de Christine de Pizan. C’est une allégorie, présentée sous la fiction d’une lettre qu’Othéa, déesse de Sapience et de Prudence inventée par Christine (ô thea = ô déesse), aurait envoyée au jeune prince troyen Hector à l’époque de ses quinze ans.

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Christine de Pizan, Epistre d’Othéa, 1400-1410 – Ulysse jouant aux échecs, folio 39, Paris, Bnf

À partir du XIIIe siècle, la pratique du jeu d’échecs passionne les Occidentaux. Voulant assurer au « roi des jeux » le prestige et la légitimité de la haute Antiquité, ils inventèrent de nombreuses fables et légendes. « Sachant que le jeu provenait d’Orient, certains ont imaginé le roi Salomon jouant aux échecs pour éblouir la reine de Saba. D’autres, le philosophe Xerxès offrant au roi de Babylone Evilmodorach ce jeu de guerre pour apaiser sa folie meurtrière. De plus avisés, remarquant que la Bible ne fait pas mention des échecs, leur ont trouvé un inventeur dans le monde grec¹ ». Christine de Pizan attribue de son côté la paternité du jeu à Ulysse. L’homme aux mille ruses l’aurait inventé sous les murs de Troie pour divertir l’armée grecque.

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¹ Le jeu d’Échecs, Bnf.

Le roman de Troie

Le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, un clerc tourangeau au service d’Henri II Plantagenêt, fut écrit vers 1160 et relate la prise de Troie. Le succès, que l’on mesure au vu des cinquante-deux manuscrits conservés, fut énorme. Plusieurs récits mythiques sur l’origine des échecs circulaient au Moyen Âge. L’on connaissait parfaitement l’origine orientale du jeu, mais, pour leur assurer un prestige et une légitimité plus grande, l’homme médiéval liait leur invention à l’Antiquité, biblique ou classique. Palamède, le guerrier grec, déjà inventeur mythique de l’alphabet, l’aurait conçu pour désennuyer ses soldats au pied des muraille de Troie durant le siège.

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Manuscrit probablement de Bruxelles vers 1450

Dans le texte de Benoît de Sainte-Maure « contrairement à la légende qui le fait inventer de l’autre côté des remparts par l’un ou l’autre chef grec, le jeu d’échecs n’est pas alors mis au point pour lutter contre l’ennui provoqué par la longueur du siège, mais bien plus tôt, à l’issue de la reconstruction de la ville par Priam, dans un moment de joie et de célébration : la réédification de la cité et la réorganisation du royaume sont couronnées par cette invention, avec laquelle Benoît termine sa description de la nouvelle Troie.¹ »

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« Devant la sale de la tor,
Fors des arvous del parleor,
Ot une place grant e lee,
De haut mur tote avironee ;
Le trait durot a un archier :
La joërent maint chevalier
As dez, as eschès e as tables,
E as autres gieus deportables. »

¹ Les échecs et la cité de Troie, Anne Rochebouet et Anne Salamon, Questes.

The Game and Playe of Chesse

The Game and Playe of Chesse est un livre de William Caxton, le premier imprimeur anglais. Publié dans les années 1474, il fut considéré pendant un certain temps comme le premier livre publié en anglais, mais ce titre est désormais attribué à Recuyell des Historyes of Troye, également de Caxton. Il était basé sur le Liber de moribus hominum et officiis nobilium popularium ac super ludo scachorum (Le Livre des Mœurs des hommes et les devoirs des nobles et des roturiers, sur le jeu des échecs) de Jacobus de Cessolis. En dépit de son titre, ce livre n’avait en fait que peu à dire sur le jeu d’échecs. C’était une allégorie des structures sociales où chaque rang avait son rôle attribué.

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Ce texte, le plus diffusé de la fin du Moyen Âge, s’ouvre avec l’histoire d’un roi nommé Evil-Merodach régnant sur Babylone en tyran. Selon la tradition babylonienne, il  gouvernait mal, ne respectant pas les droits de ses sujets, n’écoutant pas les avis de son entourage. Il arrive au pouvoir en tuant son père, Nabuchodonosor II, découpant son corps en trois cents pièces, les donnant en pâture à trois cents oiseaux. Cet assassinat violent trouble Philomètre, un philosophe de la cité de Babylone. À la demande du peuple, il acceptent d’instruire le roi dans l’art de gouverner. À cette fin, Philomètre crée le jeu d’échecs, qu’il apprend d’abord aux courtisans. Quand le souverain voit ses hommes jouer, il veut participer et le sage lui enseigne les règles. Evil-Merodach demande alors à Philomètre :
— Pourquoi as-tu créé ce jeu ?
— Ce jeu t’apprendra à vivre une vie vertueuse, répond le philosophe. Jouer aux échecs, t’enseigneras l’art de la bonne gouvernance.

Les lecteurs rencontrent d’abord le roi, la reine, les évêques (fous), imaginés comme juges, les chevaliers et les tours, représentées ici comme les émissaires du roi. Puis les huit différents pions, qui représentent des métiers allant des agriculteurs aux messagers, en passant par les aubergistes, les changeurs de monnaie, les médecins, les notaires, les forgerons et plusieurs autres artisans et commerçants. Jumelée avec chaque profession, une liste énonce les codes moraux. Le pion qui représente le changeur d’argent, par exemple, manipule de l’or, de l’argent et des biens de valeur et doit ainsi « fuir l’avarice et la convoitise ». Le chevalier, chargé de la sécurité du royaume, doit être « sage, libéral, fort et plein de pitié ». La reine, chargée de donner naissance au futur dirigeant de la communauté, devra veiller à être chaste, sage, honnête, bienveillante », etc. Un royaume doit s’organiser autour de liens et d’associations professionnelles, eux-mêmes régis par la loi morale plutôt que par la parenté.

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1474, le premier livre imprimé sur les échecs

Le noble roy Alixandre de Macedonne

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« La geste ou histore du noble roy Alixandre, roy de Macedonne, » traduite d’un « livre rimet intitulé l’Istore Alixandre, » par ordre de « Jchan de Bourgongne, conte d’Estampes », Format: 435 × 305 mm, 1401-1500 – Bnf

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« Jeu des rois, roi des jeux », résume l’expression désormais consacrée qui rappelle que, au Moyen Âge et aux siècles suivants, les échecs constituent le divertissement de nombreux rois et empereurs, Philippe II d’Espagne et Charles V notamment. Différentes sources, aussi fantasques les unes que les autres, n’attribuent-elles pas d’ailleurs leur invention à Ulysse ou à Aristote, dont le jeune disciple n’était autre qu’Alexandre le Grand ?* » Le grand Alexandre, né en 356 avant Jésus-Christ, ne joua jamais à ce jeu apparu dans l’Inde du Nord, vers l’an 500 de notre ère.

* Maxime Kamin, Le jeu d’échecs, une histoire de symboles – L’Elephant N° 14, 2016.

Le Decameron

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Boccace, Décaméron, trad. par Laurent de Premierfait. Parchemin de 395 feuillets, folio 260v (1401-1500)

Dans ce manuscrit du Décameron de Boccace, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, on peut lire : « Le livre appellé Decameron, autrement le prince Galeot surnommé, qui contient cent nouvelles racomptées en dix jours par sept femmes et trois jouvenceaulx, lequel livre ja pieça compila et escripvi Jehan Boccace de Celtald en langaige florentin, et qui nagueres a esté translaté premierement en latin et secondement en françois, a Paris, a l’ostel de noble, sage et honneste homme Bureau de Dampmartin, citoien de Paris, escuier conseillier de trés puissant et trés noble prince Charles, VIe de son nom, roy de France, par moy Laurent de Premierfait, famillier dudit Bureau, lesqueles deux translations, par trois ans faites, furent accomplies le quinziesme jour de juing l’an mil quatre cens et XIIII. »

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Anichino séduit Béatrice – Plus tard, l’amant comblé inflige une correction à l’infortuné mari, déguisé en femme.

Dans la symbolique médiévale, le combat guerrier du jeu d’Échecs évoque l’amour, lui aussi perçu comme une lutte. Dans le Decameron de Boccace, écrit entre 1349 et 1353, Anichino amoureux de la belle Béatrice, se fait engager par Egano, le mari, comme serviteur :

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit :
— Qu’as-tu Anichino ? Cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors :
— « Eh ! Dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs.

À quoi Anichino dit :
« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

Le jeu d’Échecs par ses variantes infinies évoque en ces temps médiévaux l’infini de l’amour, aux joies et aux peines innombrables.

Livre d’heures

Grandes heures de Rohan, 1401-1500, manuscrit en latin – Bnf

Acquis en 1784 pour la somme de 1850 livres à l’une des ventes après le décès du marquis de La Vallière, Les Grandes Heures de Rohan sont un livre d’heures médiéval conservé à la Bibliothèque nationale de France (lat. 9471). Il fut composé entre 1430 et 1435 par le Maître de Rohan, sans doute à Angers. Le manuscrit contient onze miniatures en pleine page. Ce livre d’heure fut vraisemblablement commandé par Yolande d’Aragon. Celle-ci avait alors un projet d’union entre la maison d’Anjou et la maison de Rohan.

Le livre d’heures, à la différence du bréviaire, destiné aux clercs, était u n recueil de prières liées aux heures du jour, proposé aux fidèles laïcs.

Les personnages centraux, devant leur échiquier, sont-ils de paisibles joueurs d’échecs, ou bien des commerçants faisant leur comptes. Dès le XIIIe siècle, les artisans médiévaux se servent du plateau quadrillé de l’échiquier comme d’une table de compte, à la manière d’un boulier. La multiplication est notamment pratiquée dessus. La présence des marchands à droite, pesant peut-être de la monnaie, irait dans ce sens.

Das Schachzabelbuch

Das Schachzabelbuch de Kunrats von Ammenhausen

Konrad von Ammenhausen, né vers 1300, est un moine bénédictin suisse. Il traduisit en haut allemand le Liber de moribus hominum et officiis nobilum ac popularium super ludo scacchorum de Jacobus de Cessolis, qu’il termina en 1337. Son œuvre survit dans plus de vingt manuscrits et fut de nombreuses fois imprimé au XVIe siècle.

Hesperis de Basinius Parmensis

Basinius Parmensis, Hesperis, Ms-630 réserve Folio 74r. Parchemin de 137 feuillets (340 × 230 mm).
Écriture italienne du XVe siècle (humanistique) – Bnf Bibliothèque de l’Arsenal

Ce manuscrit fut offert en 1499 par Roberto Malatesta à Francesco Capello. Il a appartenu à Paris de Meyzieu , au baron d’Heiss puis au M. de Paulmy.

Les Vœux du paon

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Les Vœux du paon par Jacques de Longuyon – Parchemin 22,3 x 14 cm · France · vers 1310
Fondation Martin Bodmer, Cologny Suisse

Vers 1310, l’évêque de Liège, Thibaut de Bar, chargea Jacques de Longuyon d’écrire le Vœux du paon, qui prolonge la tradition du roman d’Alexandre. Treize miniatures et plusieurs initiales en filigrane ornent les strophes alexandrines du monorhyme* du poème.

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* Poème dont tous les vers comportent une rime identique.