Archives de catégorie : Citation

Énergie durable

citation zweig

Comment se figurer l’activité d’un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d’une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce « jeu royal », le seul entre tous les jeux inventés par les hommes qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence. Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les Échecs un jeu ? N’est-ce pas une science, un art ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? L’origine s’en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n’a de résultat que grâce à l’imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile ; c’est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière ; et il l’a prouvé néanmoins qu’il était plus durable, à sa manière, que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l’ennui, pour aiguiser l’esprit et stimuler l’âme. Où commence-t-il, où finit-il ?

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Veni, vidi, vici

Échecs et Mat ! Carte postale de Théodor Zasche (1862-1922). Editeur M. Munk, Vienne 1917. Hindenburg met ne échec le Tzar Nocolas II.

Vainqueur, on reste sur le champ de bataille ; vaincu, on ressuscite ses morts, et on recommence le combat ; un peuple de spectateurs vous complimente, ou vous console, selon la chance ; six fois par jour, on passe sous des arcs triomphaux ou sous les fourches caudines ; et l’heure qui sonne à la pendule du champ-clos vous retrouve toujours, là, sur le même terrain.

Joseph Méry, Le joueur d’échecs (1840)

La science de l’échiquier

science échiquier

Il serait à désirer que la science de l’échiquier fût cultivée dans les collèges, où nous apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l’enfant et ne servent pas à l’homme. Il y a au fond du jeu d’échecs une philosophie pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces, souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous mate à chaque pas. De là tant de fautes, tant de gauches combinaisons, tant de coups faux ! Celui qui, de bonne heure, a façonné son esprit aux calculs matériels de l’échiquier, a contracté à son insu des habitudes de prudence qui dépasseront l’horizon des cases.

Joseph Méry, Le joueur d’échecs (1840)

Le champ clos a croisé 64 cases

Joseph Méry

Le joueur d’échecs qui s’est voué à son art avec passion mène une vie pleine d’émotion et de charme : c’est un général qui livre cinq ou six batailles par jour, et ne fait du mal à personne : il a toute l’exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire ; seulement, il ne verse point de sang humain.

Joseph Méry
Journaliste, romancier, poète, auteur dramatique français et joueur d’Échecs (1797-1866)

Il écrit, en 183,6 pour la revue Le Palamède, une règle du jeu sous forme de poème :

Présentation et Règle du Jeu d’Échecs

Le champ clos a croisé soixante-quatre cases ;
Aux deux extrémités, les Tours posent leurs bases,
Ces formidables Tours, ces tours qu’un doigt savant
Comme aux sièges romains fait rouler en avant :
Sur des chevaux sans mors des Cavaliers fidèles,
Lestes et menaçants, se placent auprès d’elles ;
À franchir deux carrés ils bornent leurs élans,
Et tombent, de côté, sur les noirs ou les blancs.
Ces pièces vont ainsi ; l’amitié les a jointes
Aux Fous, sages guerriers qui partout font des pointes.
Puis la Dame se place et garde sa couleur ;
Nul combattant du jeu ne l’égale en valeur :
Elle vole d’un bond de l’une à l’autre zone ;
C’est Camille au pied leste, invincible amazone ;
Elle veille, et défend les pièces d’alentour,
Par la force du Fou, réunie à la Tour.
Près d’elle le Roi siège ; hélas ! il garde un trône
Que mine le complot, que l’astuce environne ;
Ce monarque, toujours menacé du trépas,
Pour tromper l’ennemi ne peut faire qu’un pas ;
Toutefois, quand sa force est enfin abattue,
Par respect pour son nom, personne ne le tue ;
Il est échec et mat ; son dernier jour a lui,
Et tous ses serviteurs sont morts auprès de lui.
Huit modestes Pions, soldats de même taille,
Gardent l’état-major sur un front de bataille ;
Un pas leur est permis ; un ou deux, jamais trois ;
Troupe vile immolée aux caprices des rois :
Ils ne prennent qu’en pointe ; et pourtant il arrive
Qu’un d’eux, soldat heureux, aborde l’autre rive ;
Alors il se grandit ; ce soldat parvenu
Des dépouilles d’un chef habille son corps nu :
Il se métamorphose en Tour ; il devient Reine ;
Il choisit dans les morts, étendus sur l’arène ,
Un chef de sa couleur, par sa force cité,
L’heureux pion le touche, il l’a ressuscité.

Propédeutique échiquéenne

Propédeutique échiquéenne

Les Échecs sont « une très bonne école de concentration, de discipline intellectuelle. Pour moi, en tant que gymnastique de l’intellect, cela vaut les mathématiques ou la version latine. On apprend à se confronter à des difficultés, à les anticiper, on développe un vrai sens stratégique. À titre propédeutique, on devrait faire tous les matins une séance de barre pour le corps et une partie d’Échecs pour l’esprit ».

Éric-Emmanuel Schmitt

Les Échecs, théâtre de l’inéluctable

Éric-Emmanuel Schmitt, auteur et dramaturge à succès, évoque le jeu d’Échecs et ses rapports avec la littérature et le théatre :

Éric-Emmanuel Schmitt
Les fondus de Bourgogne (Affiche)

Pourquoi les Échecs ont-ils si souvent été abordés en littérature ?

« Les Échecs sont une métaphore de la vie. Dans le jeu comme dans l’existence, il y a des données qui nous précèdent, des règles que nous n’avons pas choisies, un espace qui a été arbitrairement découpé et des personnages qui nous sont imposés. À nous de jouer ! Cela peut devenir horrible ou délicieux : cela dépend de nous. Apprendre à jouer sur un échiquier ou apprendre à vivre, cela fait appel à la réflexion, à la compréhension des lois et à leur interprétation. Un sage s’habitue à la condition humaine comme on s’habitue à une situation non choisie. Par son astuce, par ses pensées, par son travail sur ses émotions et ses angoisses, il arrive à entrer dans le jeu, à en jouir au lieu de subir ».

Le temps, l’espace et la matière, dimensions importantes dans le jeu d’Échecs, représentent une scène de théâtre pour Éric-Emmanuel Schmitt :

« Lorsque j’écris une pièce, je dois faire parler et bouger les personnages avec beaucoup de soin, car le moindre mouvement aura des conséquences pour toute la suite. Les Échecs me semblent symboliser le monde des conséquences inéluctables. En tant qu’écrivain, j’y suis soumis. La différence vient de ce que j’invente les situations et les figurines à chaque fois. Et qu’il n’y a pas de règles héritées. Sinon celles que j’invente à chaque fois ».

Éric-Emmanuel Schmitt