Archives de catégorie : Célébrités

Mariage à la colle

duchamp échecs professionnel
Marcel Duchamp, 1952 – Cliché de Eliot Elisofon pour LIFE

« Stratège de la vie et de l’intelligence » comme le définit Jean-Marie Drot, Marcel Duchamp a 36 ans en 1923. Fou d’échecs, il abandonne sa carrière d’artiste pour devenir joueur professionnel pendant une douzaine d’années. Il cesse d’être un artiste actif, mais trouve dans le jeu un moyen d’exprimer sa pensée artistique dans toute sa pureté. Duchamp décrit trois niveaux artistiques ou esthétiques :

  • l’esthétisme des pièces disposées sur l’échiquier, l’impression visuelle immédiate créée par la forme des pièces et leurs espacements définissant la variété des motifs visuels de l’infini des positions.
  • le mouvement abstrait des pièces dans l’esprit : « Le jeu d’échecs est quelque chose de visuel et de plastique, déclare-t-il dans une interview, et s’il n’est pas géométrique au sens statique du terme, il est mécanique, puisqu’il bouge, c’est un dessin, c’est une réalité mécanique. Les pièces ne sont pas agréables en elles-mêmes, ni la forme du jeu, mais ce qui est beau, c’est le mouvement. Il ne s’agit pas du mouvement mécanique de la forme, comme pourrait être, par exemple, une œuvre de Calder. Aux échecs, il y a de très belles choses dans le domaine du mouvement, mais pas dans le domaine visuel. C’est l’imagination du mouvement qui produit la beauté. »
  • l’expression émotionnelle qui peut en surgir.

Duchamp est entré dans le monde des échecs en tant qu’artiste et son intérêt pour le jeu était manifestement artistique, mais bien qu’il déclara lors d’une interview à la BBC « l’aspect compétitif des échecs n’a pas d’importance », la vérité est qu’il a fini par jouer aux échecs en haute compétition comme professionnel. En 1923, Duchamp rentre en Europe et s’installe à Bruxelles. Là, il s’est inscrit dans un club et passe les quatre mois suivants à jouer quotidiennement aux échecs. Cette année a lieu le tournoi de Bruxelles, au cours duquel Duchamp fait une brillante entrée dans la compétition internationale. Il a gagné sept points et demi sur dix contre des adversaires expérimentés et termine troisième. En 1927, « il y a la persuasion pour Duchamp qu’il ne peut être aux échecs que dans le même génie et la même bousculade qu’il fut en peinture, ou bien que sinon cela n’en vaut pas la peine. Duchamp travaille. Il joue chaque soir deux heures avec Man Ray. Il s’inscrit chaque année au tournoi de Nice, et à Chamonix qui n’est pas un tournoi international, il finira sixième. Lui, premier en art à Paris et à New-York, au terme d’un ahurissant travail est sixième en province, à Chamonix.¹ »

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Marcel Ducham et sa jeune épouse Lydie Sarazin-Levassor en 1927

 Sa nouvelle vie de professionnel des échecs n’est pas simple. De tout temps, les échecs ne nourrissent pas son homme. Son ami Picabia trouve la solution. Il le présente à Lydie Sarazin-Levassor, fille d’un industriel. Il épouse cette riche héritière de 24 ans ! Pendant la lune de miel dans le sud de la France, après le dîner, il se rend en bus à Nice pour jouer jusqu’au petit matin, se passionnant plus pour les pièces que pour sa jeune femme. Une nuit, à son retour, il ne se couche pas immédiatement et se met à analyser une partie qu’il venait de jouer. Tôt le matin, Marcel court à son échiquier pour jouer un coup auquel il avait pensé durant la nuit, mais les pièces ne bougent pas. Lydie s’était levée encore plus tôt et avait collé les pièces sur l’échiquier. Duchamp n’apprécia guère la plaisanterie et le mariage se termina par un divorce quelques mois plus tard.

¹ Un mariage de Marcel Duchamp, le célibataire mis à nu par sa mariée, même de François Bon – Intervention à Beaubourg, février 2005

Duchamp devant l’échiquier


L’artiste, passionné du jeu, rencontra à New-York pour la première fois un rival de haut niveau en 1922, José Raúl Capablanca, qui sera champion du monde cinq ans plus tard. L’année suivante, à 36 ans, il commence une carrière en tant que joueur d’échecs dans des tournois professionnels. À ce moment-là, les critiques et les historiens de l’art perdent sa trace. Duchamp, dont le travail avait grandement influencé l’évolution des mouvements artistiques du XXe siècle, se consacra pendant plus de dix ans  à sa passion. « Quand vous jouez, c’est comme concevoir quelque chose ou construire un mécanisme par lequel vous gagnez ou perdez. Le jeu lui-même est très plastique. C’est probablement ce qui m’a tellement attiré vers lui ». Le peintre avait trouvé dans les échecs une forme d’expression artistique immatérielle ou, en d’autres termes, un moyen d’exprimer la pensée dans toute sa pureté. Duchamp cessa d’être un artiste actif pendant douze ans et se consacra presque exclusivement aux échecs, avec un style très influencé par Aaron Nimzowitsch, le père des échecs hypermodernes. Bien qu’il n’atteignit jamais un niveau équivalent au reste de son art, il devint un très bon joueur¹ et participa à de nombreux tournois aux côtés des meilleurs joueurs du monde. Le voici devant l’échiquier dans le film de Lewis Jacobs In His Own Words, réfléchissant à sa vie et son œuvre.

¹ Chessmetrics (site qui évalue la force des joueurs dans toute l’histoire des échecs sur la base de calculs statistiques et d’autres techniques) a calculé que Duchamp avait atteint 2455 point elo en 1929.

Les échecs de Gainsbourg

échecs gainsbourg
« Je le rencontre un dimanche matin de 1983, écrit Michèle Halbertstadt dans son livre Brèves rencontres. L’entretien est prévu en direct à dix heures et je tremble qu’il ne se réveille pas à temps.
II arrive à neuf heures précises, accompagné de Bambou, un grand sac de viennoiseries sous le bras. Cela m’épate, mais ne me rassure pas : on le dit difficile, cassant, ne supportant pas la contradiction. J’ai peur de ne pas m’en sortir. En fait, c’est très simple : il ne supporte ni l’approximation ni la flagornerie. Si je dis que j’ai une admiration sans bornes pour « Melody Nelson », il répond : « Tant mieux pour toi, mais où est la question ? » Si je parle de la beauté cachée « Des laids, des laids » qui figure sur l’album Aux armes et cœtera en ajoutant : « Qui est sorti en 1979, je crois ? », il rigole : « J’en sais rien, c’est pas moi qui fais tes fiches ». Mais passé ces deux moments de bizutage, il se montre adorable, plutôt doux et timide que provocant et agressif […]
Je vais l’interviewer chez lui quelques mois plus tard, une fin d’après-midi, à l’occasion d’un papier pour Actuel. Une fois l’entretien bouclé, il passe du temps à me montrer le fonctionnement de son piano mécanique, puis m’installe devant son jeu d’échecs, essayant patiemment de m’en expliquer les règles.
Quand je quitte Radio 7, un vendredi de mars 1984, suite à un changement de direction m’ayant donné envie de changer moi aussi, j’allume la radio le lundi qui suit mon départ, pour écouter celui qui me remplace. J’entends la voix de l’animateur qui démarre en disant : « Fini les gamineries de filles, on va changer de ton. II annonce que son invité est Serge Gainsbourg et le salue. On entend un silence, le bruit d’un Zippo qu’on actionne et la voix de Gainsbourg, inimitable : « Ben t’es qui, toi ? Elle est où ma copine ? »
Gainsbourg avait tiré ma révérence. »

J’étais fini, foutu, échec
Et mat au yeux de Marilou
Qui me traitait comme un blanc-bec
Et me rendait moitié coucou.

  Serge Gainsbourg, L’homme à La Tête De Chou

Voir l’échiquier

Whitaker echecs
Forest Whitaker dans Phenomenon de Jon Turteltaub

« J’aime jouer aux échecs. Une des dernières fois que j’y ai joué, j’ai commencé à vraiment voir l’échiquier. Je ne veux pas dire juste voir quelques mouvements en avant, mais quelque chose d’autre. Mon jeu a commencé à s’améliorer. C’était les motifs, les modèles sont universels. »

Fenêtre sur cour

James Stewart échecs
James Stewart était-il joueur d’échecs ? Cela sent la pose pour les photographes.

Immobilisé à cause d’une fracture de la jambe, Jeff, photographe, tue le temps en observant la cour de son immeuble. Il est vite persuadé que le voisin d’en face, qui se disputait fréquemment avec sa femme, l’a tuée… Un ami détective ne le croit pas, mais sa fiancée, Lisa, accepte d’enquêter. C’est l’un des plus grands films de Hitchcock, qui est à la fois une réflexion sur l’amour et sur le cinéma.

« Pendant le tournage de ce nouveau thriller d’Hitchcock, Fenêtre sur cour (Rear Window) qui, comme tous ses films, est plein de suspens et d’intrigues, James Stewart et Wendell Corey se détendent en jouant aux échecs sous le regard avisé de la charmante Grace Kelly. C’est le seul sport que Jimmy peut pratiquer — sa jambe est plâtrée durant tout le film », peut-on lire sur cette coupure de presse. Jimmy Stewart était-il passionné d’échecs ? Je n’ai retrouvé aucune mention d’un quelconque intérêt pour le jeu des rois. Sans doute, les acteurs prennent une pose âpreté pour les photographes avec un élément du décor.

Table (d’échecs) périodique

Mendeleïev échecs

Mendeleïev échecs

Le chimiste russe Dmitri Ivanovitch Mendeleïev, à gauche, créateur du célèbre tableau périodique, joue avec le peintre Arkhip Ivanovitch Kouïndji , observé par sa seconde épouse, Anna. Cette photo fut publié dans le journal Nuevo Mundo en juillet 1910, bien que le cliché date de 1882.

Pour la petite histoire, notre brave Dimitri, à l’âge de 42 ans, marié et père de trois enfants, fait l’expérience d’une toute autre chimie, celle des amours. Il tombe amoureux d’une jeune étudiante de 17 ans, Anna Popova. Sa passion contrariée, au bord du suicide, le Tsar Alexandre II intervient pour abréger la longue période d’attente de 7 ans après un divorce avant de pouvoir se remarier, s’excusant de cette entorse aux bonnes mœurs : « Mendeleïev a peut-être 2 femmes, mais moi, je n’ai qu’un Mendeleïev ».