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Toute une vie

La musique me semble être l’une des rares choses (comme les échecs) qui dure vraiment toute la vie et qui procure presque autant de plaisir vers la fin que dans les premiers jours.

Henry Ernest Atkins

Henry Ernest Atkins (1872 – 1955) est un joueur d’échecs anglais. Pratiquant le jeu d’échecs en amateur, il fut neuf fois champion de Grande-Bretagne de 1905 à 1925 et reçut le titre de Maître International lors de la création de cette distinction en 1950.

Reina Isabel, la Católica

Isabelle, reine de Castille, le monarque qui unifia l’Espagne et envoya Christophe Colomb à la découverte des Amériques, inspira également la figure de la reine des échecs modernes. Les échecs ont toujours reflété le monde réel et ce n’est pas un hasard si l’apparition de la première pièce d’échecs féminine, portant couronne, épée et sceptre, a coïncidé avec l’émergence de la reine Isabelle, qui étonna l’Europe par ses qualités de gouvernante, son courage et sa détermination.

Isabelle la Catholique, épouse  de Ferdinand II d’Aragon

Ce jeu très populaire dans tout l’Andalousie, l’Espagne maure, reflétait les affrontements incessants entre les royaumes arabes rivaux, les « infidèles » occupants et les chevaliers chrétiens. Ces guerriers de la vie réelle trouvaient le rythme des échecs trop lent. La reine fut dotée d’une plus grande liberté, combinant les pouvoirs de la tour et du fou. Cela libéra les premiers mouvements, donna plus de variété au milieu de jeu et transforma la finale, en permettant à un pion de devenir reine sur la dernière case. Tout cela précipita le moment du mat, quand « le roi se meurt. »

« Absente du jeu à ses origines, dernière venue sur l’échiquier, la reine n’y joue qu’un rôle limité. Une atmosphère défavorable aux femmes interdit longtemps de lui conférer une place importante sur les soixante-quatre cases. Jean de Galles se contente d’indiquer que la reine se déplace et prend en oblique. Remarque identique de la part de Jean Lefèvre qui précise : La fierge se retrait ou avance / En un point en partie oblique. La reine n’avait donc droit qu’à un déplacement en diagonale. En revanche, Jehan Ferron, après avoir souligné qu’au départ la reine combine le déplacement oblique de l’alphin (le fou) et le déplacement rectiligne du roch (la tour), rappelle : Mais puis qu’elle est une foiz saillie de son premier lieu, puis ne puet aler que 1 point semblable toujours a celui ou elle fut premièrement assise et c’est par angles voies avant ou retorne, preigne ou soit prise. Après ce premier mouvement, la reine ne peut plus se déplacer qu’obliquement, d’une seule case à la fois.¹  »

À la fin du XVe siècle, son mouvement s’est amplifié, elle peut désormais franchir plusieurs cases, en lignes obliques ou orthogonales. Cette modification débuta en Italie et en Espagne et il est tentant d’y voir la marque d’Isabelle de Castille la Catholique, au demeurant bonne joueuse d’échecs. La première preuve de la nouvelle prééminence de la reine se trouve dans le poème catalan intitulé Scachs d’Amor, Le Jeu d’Échecs de l’Amour, écrit par Francesco di Castellvi et Narciso Vinyoles en 1475, sous le règne de Ferdinand II d’Aragon et année du couronnement d’Isabelle. Sous forme poétique, c’est la plus ancienne partie conservée en concordance avec les règles modernes.

Miniature du XIVe siècle représentant un juif et un musulman jouant aux échecs.

Un troisième personnage, le moine Fenollar, spectateur, nous propose des explications au cours de la partie : par exemple, un pion ne peut être promu en reine tant que celle-ci reste sur l’échiquier. Cette interdiction était ancienne, puisqu’on la retrouve dans le premier texte européen connu daté de 997, un long poème en vers, le Versus de scachis du Monastère d’Einsiedeln (région de Zurich, Suisse) qui contient les premières règles écrites en Europe. Cette unicité de la dame avait peut-être un arrière-plan moral : un roi peut avoir quelques concubines, soit, mais qu’une seule reine. Cependant, pour Marilyn Yalom, cette prohibition aurait son pendant dans la politique du moment. Pendant la guerre civile opposant la reine Isabelle à sa nièce Jeanne, fille de son demi-frère Henri IV de Castille, il ne peut y avoir qu’une seule reine sur l’échiquier du royaume et Isabelle exile sa nièce au couvent. C’était le moment opportun pour les théoriciens des échecs d’alors de réaffirmer le principe d’une seule reine sur les 64 cases. Cette restriction n’a pourtant pas survécu et plusieurs reines aujourd’hui peuvent coopérer en bonne entente sur l’échiquier. Les souveraines d’aujourd’hui seraient-elles plus débonnaires ?

Fenollar précise encore dans le poème : « Qui perd la reine, perd la partie ! » L’on sait, aujourd’hui, que c’est inexact. Les magnifiques sacrifices de Dame des échecs modernes nous l’ont prouvé. Le poème fait référence ici à cette toute nouvelle reine des échecs et non à ce faible conseiller, l’alferza espagnol (alfersa en Catalan), sous son nouveau nom, dama. « Dama aurait trois cercles de significations, précise Marilyne Yalom, dans ce XVe tardif espagnol : dame (lady dans le texte original) comme un statut social supérieur, dame dans le sens religieux, comme dans Notre Dame, et dame faisant référence à la reine Isabelle de Castille. Dame fut aussi choisi pour ce tout nouveaux jeu, probablement inventé entre 1492 et 1495, le jeu de Dames qui, comme les échecs est lié au prestige de la Reine Isabelle.² »

¹ Le Jeu d’Échecs, Bnf.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

L’art échec et mat !

 

L’artiste italien Fausto Giberti propose une série de livres illustrés visant à expliquer aux enfants l’art contemporain le plus avant-gardiste. Yves Klein, Jackson Pollock, Lucio Fontana ou Piero Manzoni font partie de la collection. Ainsi que Marcel Duchamp.

« De son côté, M. Duchamp avait déjà joué sa pièce la plus importante, il y a longtemps. Quand, avec cet urinoir, il a changé la façon de faire et de regarder l’art pour toujours. Échec et mat ! »

La vignette combine deux aspects caractéristiques de Duchamp :

  • la provocation, par le gigantesque scandale (le deuxième de sa carrière) généré par la présentation Fontain (fontaine), un urinoir renversé et signé R. Mutt. En 1917 à New York, Marcel Duchamp présente un urinoir au comité d’accrochage du Salon des artistes indépendants dont il fait partie, afin d’en éprouver le principe fondateur : ne refuser aucune œuvre. Présenté à plat, signé sous le pseudonyme de R. Mutt et titré Fountain, l’objet postule au statut d’œuvre d’art. La proposition divise le comité, qui décide de ne pas l’exposer. Photographiée par Albert Stieglitz avant de disparaître, Fountain passe à la postérité, officialisant l’invention du readymade, innovation radicale qui instaure un art de l’idée.
  • et les échecs, pour lesquels il a abandonné l’art dans les années 20. La fontaine de Duchamp mit l’art échec et mat !

Combat intégral

Caricature d’Éric Petit

Les Échecs sont et restent toujours un combat, un combat intégral comme la boxe, la lutte ou un autre sport, et où il doit y avoir un vainqueur et un vaincu.

Joseph Emil Diemer, célèbre pour son gambit et son passé nazi.

Une « grande silhouette filiforme, disait de lui Sylvain Zinser, toujours vêtue de noir, avec une grande barbe blanche de véritable prophète des 64 cases, de ce vieux Maître allemand qui a terminé sa vie à Umkirch reste dans bien des mémoires. Son jeu ne pourra que ravir les amateurs dont le souvenir est encore plein des Échec romantiques basés sur des attaques folles, des sacrifices inattendus et qui incarnent tout le plaisir des Échec. »

 

Le jeu de la dame enragée

Nous nous trouvons à la fin du XVe siècle, au moment où la dame devient selon l’expression consacrée « enragée », à une époque charnière de l’histoire des échecs. Étonnante expression utilisée dès l’origine, dès qu’elle fut capable de traverser toutes les cases libres de ses lignes en devenant la pièce la plus puissante de son camp. Enragé avait-il alors le même sens qu’aujourd’hui ? Il était alors employé au sens de passionnée, frénétique, impatiente. « Notre dame enragée aux échecs est de cette qualité. Elle guerroie ; l’amour courtois devient amour combattant […] La reine des Échecs passe de l’état de dame réservée à celui de dame passionnée.¹ »

Abbaye bénédictine de Beuron en Bavière – Manuscrit du XIIIe siècle

Cette transformation s’inscrit dans l’air du temps, reflétée dans la littérature. Le Lai de la Belle Dame sans mercy de 1424, le célèbre poème d’Alain Chartier, met en scène une dame décidée à s’affranchir de l’amour courtois. Présentée comme libre de toute passion, cette femme froide et prudente à la dialectique sans défaut, impitoyable, repousse les avances de l’amoureux, ne voulant plus être considéré comme la déesse de l’amour inaccessible. En un mot : une femme très moderne pour ce Moyen-âge. Le scandale causé par ce texte fut considérable et influença la belle société pendant tout le siècle, en France, mais aussi hors des frontières, en particulier en Espagne. La diffusion de cette littérature à la gloire des dames et le changement de regard sur la femme a certainement un lien avec la mutation des pouvoirs de la reine dans le jeu d’échecs.

« Si Martin Le Franc (dans Champion des dames), écrit Jean-Marie Lhôte, est le premier auteur à qualifier certaines femmes d’enragées, peut on admettre qu’il influence directement la transformation de la dame en dame enragée dans le jeu d’échecs ? Il est évidemment impossible de le dire. Mentionnons seulement les passages qui vont dans ce sens. Le premier se trouve en ouverture de l’œuvre : strophe curieuse placée en exergue ; elle est un appel, un véritable coup de clairon ; elle occupe à elle seule une page entière. C’est la proclamation d’entrée :

A l’assault, dames, à l’assault !
A l’assault dessus la muraille !
Ores est venu en sursault [à l’improviste]
Malebouche en grosse bataille. [avec une grande armée]
A l’assault, dames ! Chascune aille
A sa deffense et tant s’esforce
Que l’envieuse vilenaille
Ne nous ait d’emblée ou de force !
[…]

Pour ce temps il faut
Femmes en bataille arrengier
Pour attremper [tempérer] et corrigier
L’abus des hommes et l’orgueul. (
[…]
Mais nous debvons esmerveiller
Qu’elles eurent le hardement [la hardiesse]
D’entreprendre et de traveiller
Si très chevaleureusement,
Et qu’en hautain gouvernement
Passerrent sens et force d’omme.¹»

Que la femme surpasse l’homme, l’idée n’est pas neuve au XVe siècle ; la singularité est de voir chez Martin le Franc, la femme devenue une combattante, une diablesse enragée. L’édition a pu parvenir en Espagne dans les années 1490, même si le texte date d’un demi-siècle plus tôt. « Est-ce la première fois que la femme se trouve ainsi qualifiée d’enragée ? Il le semble. Est-ce l’origine directe de la métamorphose de la dame dans le jeu d’échec ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, ce texte de Martin Le Franc est un solide repère pour comprendre la métamorphose de la dame dans le jeu d’échecs à la fin du XVe siècle.¹ »

Tristan de Léonois – Tristan et Yseut jouant aux échecs, XVe siècle

¹ Jean-Marie Lhôte – Martin Le Franc et la dame enragée.

Anciens et modernes

Marco de Angelis – Chess

Né en 1955, Marco de Angelis est un illustrateur italien. Depuis 1975, année de ses débuts dans la presse écrite, il publia dans plus de 150 journaux italiens et étrangers. Son œuvre, très critique à l’égard de la société technologique moderne, montre une vision sombre et pessimiste de la vie contemporaine belliciste, aggravant les inégalités sociales, déshumanisante pour l’homme et sans respect pour la nature.

Au-delà de la partie d’échecs, de Angelis évoque la confrontation, autour des ruines de la culture classique, entre le savoir antique basé sur le livre et les sciences humaines et la technologie moderne centrée sur l’image et l’intelligence artificielle. La question n’est pas de savoir qui va gagner. Le résultat est connu à l’avance, la question est de savoir comment…

Cependant, bien que la légende attribue au héros Palamède, l’invention du jeu, les anciens Grecs ne jouèrent jamais aux échecs.