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Le médecin et la mort

Descarsin échecs peinture
Remi-Fursy Descarsin – Portait du Dr C. venant de sauver un malade

On sait peu de chose de Remi-Fursy Descarsin, peintre français né en 1747, protégé du comte de Provence, le futur roi Louis XVIII, si ce n’est qu’il est un portraitiste actif à Paris dans le dernier tiers du XVIIe siècle. « La mort, peut-on lire sous le tableau, s’avoue vaincue. Elle vient d’être fait échec et mat. » La faucheuse, cependant, guigne dangereusement de coup du bon docteur. Prémonition de l’artiste : ses sympathies monarchiques le conduisent à la guillotine, à Nantes, le 14 novembre 1793 à l’âge de 46 ans.

Le dix-huitième siècle fut caractérisé par la confiance en la raison et le progrès de la science et du savoir. Dans ce contexte, la lutte de la médecine contre la maladie est institutionnalisée. La maladie cesse d’être une diablerie et la superstition et la foi cèdent la place à la recherche et à la science. Le médecin et le pharmacien remplacent le sorcier et le prêtre. Parallèlement, les bases de la santé publique future sont posées. L’innocence de l’époque imaginait un avenir où la maladie serait éradiquée par la Raison. Descarsin illustre cette foi dans la science par une partie d’échecs entre le médecin (le fait d’être anonyme le rend universel, représentant le médicament lui-même) et la mort, représentée d’une manière traditionnelle, un squelette couvert par un linceul et portant la faux. Le triomphe de la science fait reculer la mort. Que cette victoire ne soit pas facile, est explicite : le bon docteur a dû vaincre la mort par le plus difficile des mats élémentaires K N B contre K.

Le modèle de pièces est de style Régence caractéristique de l’époque, utilisé par Philidor et son maître, le seigneur de Légal, dans le plus célèbre des cafés où l’on jouait aux échecs : le Café de la Régence à Paris.

Une Reine brisée

Reine allemande en ivoire de morse du XIVe – XVe siècle 5,7 cm, British Museum

Pièce en ivoire, sculptée sur toutes ses faces. La reine, assise sur un trône à haut dossier crénelé, portant manteau et couronne, tient son sceptre à la main. Elle est encadrée d’un personnage portant un navire à gauche et d’un soldat armé à droite.

Un pinacle (partie la plus élevée) au dos est manquant. Une fissure profonde, courant en diagonale vers le bas-côté droit, du soldat tenant la lance aux genoux de la reine, indique que la pièce a été cassée puis recollée.

L’attrait du hasard

« L’amusement que je prends à tirer un brusque parti d’un bizarre concours de circonstances m’a fait perdre beaucoup de parties d’échecs […] Je ne résiste pas à l’attrait d’un coup hasardeux, séduction de l’inopiné qui, dans certains cas, mais bien rares, peut mener aux plus fécondes découvertes. »

André Gide

Le poète Raymond Queneau décrivait le jeu d’André Gide comme « un jeu d’attaques et de pièges ». « On se croit un gangster », dit-il de lui dans son journal.

Le dictateur

« Les Échecs, le seul d’entre tous les jeux qui échappe à la tyrannie du hasard », écrivait Stephan Zweig, c’est bien le seul lien (sinon l’utilisation politique que put en faire la tyrannie soviétique) que l’on peut faire entre notre jeu et la dictature. Cependant, Chaplin introduit une partie d’échecs dans une scène du Great Dictator. Je ne résiste pas à ajouter, la scène mythique d’Hynkel dansant avec le monde, où Chaplin, jouant de sa ressemblance physique avec Hitler – même petite moustache brune – ridiculise le dictateur.

Pièces fatimides en cristal de roche

Une pièce en cristal de roche fatimide, Egypte, XIe siècle, sculptée avec des motifs foliacés profonds en biseau et des traits incisés. Hauteur : 4cm.

Du sous-continent indien et à travers la Perse, le jeu d’échecs gagna des centres tels que Bagdad ou Le Caire, d’où provient probablement cette pièce, attribuée soit aux califats abbasides ou fatimides, car elle partage un certain nombre de caractéristiques stylistiques et techniques avec des exemples de pièces de jeu similaires dans diverses collections. Un exemple particulièrement proche de la forme, du style et de la taille se trouve au Victoria and Albert Museum de Londres.

Roi d’Égypte ou d’Iraq  de la fin du IXe ou  du début du Xe siècle. Victoria and Albert Museum

Pièce d’échecs en cristal de roche taillée en forme de deux lobes inégaux, courbés à une extrémité et plats à l’autre. La pièce est percée sur le dessus de la protubérance et a probablement été utilisé comme reliquaire pour contenir de saintes reliques dans un contexte chrétien plus tardif. Sur un lobe, deux oiseaux s’affrontent. Du lobe plus petit, se dresse une tige pointue avec des projections ressemblant à la tige d’un arbre taillé.

C’est probablement un roi. Au Moyen-Orient, à l’origine, le roi paradait sur un éléphant bien reconnaissable. Cependant, sa forme est rapidement devenue très stylisée, et sa caractéristique principale est son manque de symétrie avant et arrière. Cette pièce a une base ovale basse, plate et évidée. Le corps principal a un sommet arrondi et a été sculpté en trois éléments distincts. Une bande haute avec une surface supérieure décorée sépare deux faces qui s’incurvent vers l’extérieur. Le devant montre une paire d’oiseaux qui s’affrontent. Ils dessinent un motif qui ressemble un peu au visage d’un éléphant. Le dos est beaucoup plus bas et est décoré d’un motif de rouleaux feuillus. Il a été endommagé quand un trou a été percé dans le haut. Cela peut être arrivé lorsque le roi a été réutilisé comme reliquaire (un réceptacle pour des reliques saintes).

Pureté et beauté

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Duchamp et Dali jouant aux échecs durant le tournage du film A Soft Self-Portrait, 1966 – Cliché de Pere Vehi.

« Je suis toujours une victime des échecs. Il a toute la beauté de l’art — et bien plus encore. Il ne peut pas être commercialisé. Les échecs sont beaucoup plus purs que l’art dans leur position sociale. »

Marcel Duchamp

L’éléphant accouche d’une souris

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Un vizir (5,6cm.) et un cavalier (4,1 cm) persans originaires de Nishapur, vers le XIIe siècle

Le fou est en ivoire avec les deux protubérances sommitales habituelles symbolisant les défenses de l’éléphant. Le cavalier, en céramique recouverte d’un glaçage turquoise, avec sa tête stylisé ressemble à une souris. Ces deux pièces représentent de bons exemples des formes abstraites des jeux persans après l’influence musulmane. C’est ainsi que le jeu fut introduit en Occident, les musulmans travaillant pour des commandes européennes. Ces modèles furent ensuite copiés par les artisans européens pendant des décennies avant de s’affranchir de cette influence.