Tous les articles par Claudius

Musique échiquéenne

Juan Gris -Carafe, verre et damier, 1917

« Dans le domaine de la peinture, de la gravure et de la sculpture, dès la première décennie de notre siècle, les artistes abandonnent la représentation de la partie d’échecs pour se concentrer sur les pièces, sur les échiquiers et sur toutes les variations auxquelles les unes et les autres peuvent donner lieu. On passe en quelque sorte d’un thème social à un thème musical (au sens de la musica médiévale, c’est-à-dire d’une notion qui inclue le rythme, l’harmonie, la construction et la déconstruction, etc.). Graphiquement et picturalement, l’échiquier apparaît comme une structure ouverte, dynamique, d’une richesse infinie, autorisant toutes les combinatoires et débouchant sur des mouvements et des rythmes de nature exponentielle. »

Michel Pastoureau

L’amour courtois

amour courtois échecs ivoire
Panneau en ivoire (8 x 10 cm), XIVe – Museo Lázaro Galdiano de Madrid, Gothic Ivories Project

L’expression « avoir jeu avec » contient souvent une allusion à l’acte amoureux. Plus subtilement, les jeux servent aussi de métaphore aux rituels de l’amour, comme sur cette plaque en ivoire. Une fois de plus, l’affrontement des joueurs suggèrent l’affrontement des amants. La dame resiste encore, sa main levée en ultime resistance. Mais le vainqueur ne sera pas le damoiseau. Les pièces capturées sur le genoux suggèrent qu’a ce jeu là, la femme est toujours vainqueur.

Le tueur de dragon

Cavalier français vers 1250 (7,8 x 6,5 x 3,5 cm) en ivoire de morse – Metropolitan Museum

La figurine représente Saint-Georges terrassant le dragon. Le personnage, coiffé d’un casque fermé à sommet plat, est revêtu d’une cuirasse sur une tunique. Protégé de son large bouclier triangulaire, il brandissait une lance dans sa main droite, mais malheureusement le bras a été brisé à l’épaule. La pointe est encore visible dans la gueule grimaçante du monstre. Son destrier se cabre sur cet horrible dragon. Sa queue se fond dans un enchevêtrement de volutes florales comme une suggestion d’une forêt enchantée où notre héros poursuivra sa quête.
pièce échecs saint-georges
Cette pièce, finement ciselée, beaucoup plus élégante que les pièces habituelles de cette époque, était réservée à l’élite aristocratique. Elle est contemporaine des pièces non-figuratives, utilisées par tous les degrés de la société médiévale.

l’Épitre d’Othea

Bodmer Épître Othea échecs pisan
Christine de Pisan, Épitre d’Othea · 150 ff. · 28 x 20 cm – Fondation Martin Bodmer, Cologny Suisse

Ce manuscrit de langue française, Le Codex Bodmer, fut commandité par le grand bibliophile Antoine de Bourgogne au modèle de son père Philippe Le Bon. Il contient l’Épître d’Othea, texte écrit par la première femme à vivre de sa plume, Christine de Pisan. Vers 1460, sans doute à Bruges, un copiste et un enlumineur réalisent une magnifique version d’un texte écrit soixante ans plus tôt par la première femme écrivain professionnel en français, Christine de Pizan, qui le destinait à de riches mécènes. Cette épître est la lettre d’une femme, Othéa, déesse de la prudence, derrière laquelle se cache l’auteur. Il est orné par une centaine de magnifiques peintures (le cycle complet), dont l’enluminure de dédicace, où l’on voit quatre personnages que l’on a identifiés comme Philippe le Bon, Charles le Téméraire et les deux bâtards David et Antoine de Bourgogne.
Bodmer Épître Othea échecs pisan

Le manuscrit compte 99 vignettes de 105 mm sur 75 mm, au début de chaque chapitre à l’exception du premier. En grisailles avec des pointes de vert, de bleu, de rouge et d’or. La grisaille était une technique utilisant plusieurs niveaux de gris, du blanc jusqu’au noir, ton sur ton. Le premier à utiliser cette technique sera Giotto au XIV siècle. Elle sera utilisée autant en peinture, en miniature que dans le vitrail.